E. Cassirer, o. c, t. I, p
2. E. Renan, Averroës et l'Averroïsme, Essai historique, Paris, Calmann Lévy, p. 322.
3. Giovanni Gentile, o. c, p. 28 :Accentuano più délia trascendenza, che non possono negare, l'immanenza del divino nel realtà naturale e aspirante a ritornare ail' Uno, da cui trae sua origine : e aprono la via a Leone Ebreo e a Giordano Bruno. — Trad. : Plus que sur la transc^^ndance. qu'ils ne peuvent nier, ils mettent l'accent sur l'immanence du divin dans la réalité naturelle qui aspire à retourner à l'Un, d'où elle tire son origine ; et ils ouvrent la voie à Léon l'Hébreu et à Giordano Bruno.
pour ce qui concerne le second de ces penseurs, que dès le début du XVP siècle, il a visé à affranchir la morale de toute transcendance, en la faisant reposer sur l'unique fondement de la dignité de l'homme, thème souvent développé avant lui dans les écrits de Pic de la Mirandole.
Si maintenant on envisage l'évolution de la théorie de la connaissance, on sera conduit à la même conclusion. Nous montrons dans un autre livre que Nicolas de Cusa, l'initiateur de tout le mouvement philosophique du temps, parti de la conception de l'ignorance instruite (docta ignorantia), qui supposait la notion néo-platonicienne d'un Dieu transcendant, finit par donner à cette notion un sens tout autre que négatif, par attribuer à l'âme, qui fait de l'homme « un Dieu humain » ^ une sorte de fonction médiatrice entre la réalité divine et le monde des créatures, et par considérer le savoir comme le développement autonome et illimité des principes immanents à la pensée et qui en règlent l'activité dans son progrès sans fin vers la vérité absolue.
Or le résultat auquel aboutit Nicolas de Cusa, Pomponace l'atteint aussi par une autre voie. Ce qui ressort en effet de sa critique de la thèse de l'intellect séparé et immortel, c'est d'abord la solidarité profonde qui unit entre elles les fonctions les plus diverses de la connaissance, reliant la pensée du particulier à celle de l'universel, le concept à l'image, et l'image à la sensation ; c'est ensuite l'indivisible unité du sujet pensant, qui est le même lorsqu'il agit, lorsqu'il éprouve une sensation corporelle, ou lorsqu'il conçoit une notion abstraite^. Ajoutons que des idées analogues sont défen-
1. Nicolas de Cusa, De conjecturis, lib. II, cap. XIV, p. 109 des Opéra, Basileae, MDLXV, ex officinâ Ilenricpetrina : Homo enim Deus est, sed non absolutc, quoniam homo... Deuni atque universura mundum hiimanali sua potcntia ambit. Potest igitur homo esse humanus Deus atque Deus humaniter. — Sur la philosophie de la connaissance de Nicolas de Cusa, voir notre livre : Les Antécédents historiques du « Je pense, donc je suis », Première Partie, Chapitre V, 3.
2. Tractatus de immortalitate animae Magistri Pétri Pomponatii Mantuani, Impressum Rononiae per Magistrum Justinianum Leonardi Ruberiensem, Anno Salutis MCCCCCXVI. — Caput sextum : Ego namque qui haec scribo multis cruciatibus corporis angustior, quod opus est sensitivae, idcmque ego qui crucior discurro pcr causas médicinales ut
dues par bien d'autres penseurs, et que sous des formes diverses elles apparaissent chez Mario Nizzoli, Vives, Fracastoro. A cet égard il est caractéristique que Bruno lui-même, incliné plutôt par son néo-platonisme à insister sur la distinction de l'intellection et des représentations sensibles, se soit néanmoins plu maintes fois à affirmer la continuité et l'identité radicale des diverses opérations du savoir ^ : du sens, par exemple, et de l'imagination, comme de l'imagination et de l'intellection. Peu importe dès lors, si l'on va au fond des choses, que postérieurement à Nicolas de Cusa et à Pomponace le naturalisme de Télésio et de Campanella dans ses premiers écrits ait visé à rétablir contre la scolastique, au profit de la perception sensible, l'unité du, processus de la connaissance, dont il absorbait toute la réalité dans celle du devenir physique : cette thèse, en effet, avait au moins l'avantage de faire ressortir avec force le caractère immanent de la pensée, et c'était (nous le montrerons) le philosophe de Stilo lui-même qui allait, avant Descartes, dégager dans toute sa netteté, en l'affranchissant de tout lien de dépendance vis-à-vis de l'objet extérieur, le concept de la conscience de soi. Lorsque par cette découverte, et par la doctrine de la religion naturelle, son système atteint vers 1602 son plus haut point de maturité, il s'insère donc dans un mouvement d'idées qui avait des origines anciennes, et qu'il conduit pour ainsi dire vers son but parfois caché, mais toujours plus ou moins obscurément pressenti : Campanella achève ainsi l'œuvre commencée depuis un peu plus d'un siècle, et poursuivie, par des voies et avec des fortunes diverses, dans les spéculations de Nicolas de Cusa, de Marsile Ficin, de Pic de la Mirandole, de Pomponace, de Télésio, de Giordano Bruno.
refellam hos cruciatus, quod nisi per intellectum fieri non potest. Si igitur altéra est essentia quâ sentio et quâ intelligo, quo igitur modo fieri potest ut idem qui sentio sim ille qui intelligo ?
1. Sigillus Sigilîorum (Jordani Bruni Nolani Opéra latine conscripta, 3 vol., Napoli, 1879-91, vol. II, 2, 176) : Sensus in se sentit tantuni, in imaginatione persentit etiam se sentire ; sensus quoque, qui jam quaedam iraaginatio est, imaginatur in se, in ratione iniaginari se percipit ; sensus qui jam ratio est, in se argumentatur, in intellectu animadvertit se argumentari ; sensus, qui est jam intellectus, in se intelligit, in divins autem mente intelligentiam suam intuetur.
Que maintenant ces spéculations aient exercé une influence sur sa propre pensée, c'est ce dont on ne peut douter quand on réfléchit à la parfaite connaissance qu'il avait de toute la littérature philosophique de son temps.
Il ne resterait donc qu'un point, de toute première importance il est vrai, sur lequel il serait impossible de donner raison à la thèse qui voit dans la philosophie de la Renaissance, comparée à celle du moyen-âge, un progrès déjà réalisé dans la direction de l'idée moderne d'immanence : ce serait la conception de la nature physique, et surtout des méthodes de la science pure. Quelque prodigieux en effet que soit l'intérêt des intuitions de génie de Léonard de Vinci, devançant de plus de cent ans les savants de l'école de Galilée ou de celle de Descartes par l'usage fécond d'une méthode fondée sur l'intime fusion de l'expérience et des mathématiques ^ il faut bien reconnaître que les penseurs du XVP siècle, même les plus favorables à l'empirisme, ont lié le sort de leur physique, toujours confondue plus ou moins avec la magie, l'astrologie ou quelque autre science occulte, au sort du panpsychisme et de la théorie de l'âme universelle ^. Pourtant, à bien réfléchir sur le caractère de cette doctrine, qui est commune à tous les esprits du temps, et qui apparaît sous diverses formes, avant Campanella, chez Marsile Ficin et Agrippa de Nettesheim comme chez Pomponace et Fracastoro,
1. Voir le beau livre de M. G. Séailles : Léonard de Vinci, L'artiste et le savant, Paris, Perrin et C", 1906, p. 202-203, 379 sqq.
2. Léonard de Vinci lui-même donne dans ces conceptions qui nous paraissent aujourd'hui si étranges. M. Séailles (o. c, p. 327) cite le texte suivant (Leic, .34 r° ; J. P. /?., II, § 1.000) : « Aucune chose ne naît où il n'y a vie sensitive, végétative et rationnelle (rationalc)... Donc nous pouvons dire que la terre a une âme végétative ; sa chair est la terre, ses os sont les stratifications de rochers superposés qui composent les montagnes, ses tendons sont le tuf ; son sang les veines d'eau ; le lac de sang qui est en arrière du cœur est l'Océan ; la respiration et le battement du pouls pour la terre deviennent le flux et le reflux de la mer ; la chaleur de l'âme du monde est le feu qui est infus à la terre, et le siège de l'âme végétative est dans ces foyers qui en divers lieux s'exhalent par les bains, les mines do soufre, les volcans, le mont Etna et autres lieux ». On voit que l'animisme subsiste h côté du mécanisme dans la pensée scientifique de Vinci, ce qui le rapproche comme philosophe de Cardan, Bruno et Campanella.
chez Patrizzi, Césalpin et Cardan, comme chez Bruno luimême et à certains égards chez Télésio, on s'aperçoit que l'action qu'elle a exercée n'était pas aussi inutile qu'on eût pu le croire au premier abord au triomphe de l'idée d'immanence des lois naturelles. Grâce à elle, en effet, la nature était représentée comme un système clos, comme un tout se refermant pour ainsi dire sur lui-même et ne laissant nulle place à l'intervention transcendante d'êtres divins. Le miracle descendait pour ainsi dire du ciel sur la terre, parce que le contenu des faits miraculeux, accepté trop souvent sans critique comme s'il présentait tous les caractères d'un authentique phénomène, n'était néanmoins reconnu comme véritable qu'à condition qu'il parût exclure l'hypothèse d'actions arbitraires, personnelles et contigentes, exercées par des volontés surnaturelles, et s'expliquer par le seul jeu des forces physiques et psychiques immanentes à l'univers organisé. Or c'était bien là une conquête durable de la pensée, qui allait être conservée par la philosophie après le triomphe de la conception mécaniste des événements physiques, comme en témoigne l'effort pénible et méritoire accompli au XVIP siècle par la spéculation de Malebranche et de Leibnitz pour maintenir au sein du déterminisme universel la possibilité du miracle. On pourra, avec M. Mabilleau, alléguer que de semblables idées avaient déjà été en faveur au XIY^ siècle auprès des penseurs padouans comme Pietro d'Abano et Cecco d'Ascoli, et que, par suite, l'hostilité contre l'hypothèse de la transcendance ne peut pas être considérée comme un privilège exclusif de la pensée de la Renaissance \ mais il sera impossible assurément de démontrer que la doctrine du « fatum » et surtout de la nature, conçue comme une force intérieure aux choses (vis insita rébus), et contenant en elle-même ses propres lois de développement, ait été aussi familière au moyenâge qu'à la grande époque du panpsychisme et du panthéisme, ou de mettre en parallèle les conceptions des siècles anté rieurs avec cette évolution continue vers la fondation d'une magie naturelle, que l'on observe quand on va du De Incantationibus de Pomponace au De sensu rerum et magiâ de Cam-