CHAPITRE II
V influence exercée par Télésio sur la formation de la pensée de Campanella
Les philosophes dont Campanella avoue avoir subi l'influence sont Télésio, Platon, et les Stoïciens. C'est d'eux tous qu'il se réclame, soit dans ses écrits politiques comme la Monarchie d'Espagne^ ou le traité du Gouvernement ecclésiastique"^, lorsqu'il s'agit d'établir la liste des écoles que les pouvoirs publics, laïques et religieux, devront favoriser, soit dans le Syntagma de libris propriis et de recta ratione studendi^ dont le but est de tracer le programme idéal des études philosophiques. Mais alors qu'il emprunte aux stoïciens sa théorie de l'univers-organisme et de l'âme matérielle, et par voie de conséquence une justification de la divination, alors qu'il se réclame de Platon surtout dans sa métaphysique de l'être, du non-être et des Idées, Campanella, dès ses premiers essais de physique, s'affirme disciple enthousiaste de Télésio dans sa méthode même, et dans l'idée générale qu'il se fait de la nature. C'est à l'influence de ce maître que sa philosophie doit de s'être imprégnée si profondément de l'esprit naturaliste de la Renaissance, au moment même oîi son éducation monastique et ses rêves théocratiques auraient pu le condamner à interpréter pour la dernière fois les pensées du moyen-âge.
1. Monarchia di Spagna, cap. XXVII ; — De Monarchia Hispanica discursus, Amstelodami, 1640, p. 357.
2. Discorsi universali del Governo ecclesiastico, cap. XI, p. 84 (Amabile, Cast., t. II, doc. 197, p. 73 sqq.).
3. Syntagina de libris propriis et de recta ratione studendi, Parisiis, 1642, apud viduam Giulielmi Pelé, cap. II : De recta ratione libros legendi, art. V, p. 46. — Abréviation employée désormais : Syntagma. — Cf. De getitilismo non retinendo, Parisiis, 1636, p. 47, 48, 28.
l'influence de télésio 139
Quel est donc cet esprit nouveau, dont le jeune moine de Nicastro, à dix-neuf ans, après bien des inquiétudes intellectuelles et d'insurmontables doutes, respire enfin le souffle vivifiant, au point de s'écrier, en parlant de ses premières lectures de philosophie « télésienne » : « A partir de ce moment la flamme de la vérité apparut, et il n'était plus possible désormais de la maintenir prisonnière ^ » ?
Dans le Syntagma, Campanella nous explique que Télésio lui plut d'abord par le libre esprit avec lequel il philosophait, par sa préoccupation de se soumettre exclusivement à la nature, et non aux paroles d'un homme ^. Le rejet du principe d'autorité, tel est donc le premier enseignement qu'il tire des écrits du philosophe de Cosenza ; le second, c'est l'idée du recours à la seule expérience des sens comme preuve de toute assertion.
Campanella se présente souvent comme le réformateur de toutes les sciences, et il aime alors à associer son nom à celui de Galilée, en même temps qu'à celui de Télésio'. Dès lors, il a soin de déclarer, à l'exemple de tous les grands réformateurs, qu'il fait table rase de tous les enseignements antérieurs. Le premier pas dans la philosophie, c'est l'abandon » de toute présupposition, le doute universel, s'étendant aux vérités les mieux fondées en apparence, telles que l'existence du moi ou le sens des mots*. Le second, c'est l'étude de la la faculté de connaître chez l'homme et chez les autres êtres ^, qui doit nous conduire progressivement à la doctrine du monde vivant et sentant, à l'affirmation de Dieu, et à la détermination des principes des sciences. — Or Télésio
1. F. Thomae Campanellae Philosophia seiisibus demonstrata, in octo disputationes distincta, Neapoli, apud Horatium Salvianum, 1591, p. 3 ; texte cité par Fiorentino, Telesio, t. II, p. 24 : Post haec incaluit veritas, et intus cogi amplius minus poterat. — Abréviation usitée désormais : Phil. sens. dem.
2. Syntagma, p. 5 : Sed Telesius me deleclavit, tum ob libertatem philosophandi, tum quia ex rerum natura, non ex dictis hominum penderet.
3. « Et de Mundo, Dei Codice, sunt reficiendae scientiae, ut nos fecimus, et Galilaeus facere non cessât ». (Apologia pro Galilaeo, Francofurti, 1622 ; — p. 2S).