‹ CampanellaChapitre 8 sur 300 · Ibidem · texte numérisé non relu

Ibidem

forces matérielles et physiques à des êtres doués de conscience, et des formes supérieures de la vie spirituelle aux formes inférieures. Rien n'est inanimé, tout est vie et conscience, mais toute conscience est aussi sensation. La nature a donc en elle son principe d'activité, de mouvement et de connaissance, en elle la règle de ses démarches. Elle se suffit à elle-même. Tout recours à un principe externe d'explication serait la fin de la science. Le monde est « un animal grand et parfait », pourvu par Dieu de toutes les facultés nécessaires à sa conservation, et chacun des êtres qui y habitent participe à sa vie supérieure, dans la mesure où le lui permet le degré de conscience qui lui est dévolu. Taxer de miracles les divinations des astrologues, les opérations des magiciens, les révélations des prophètes, les extraordinfiires expériences des chimistes, ou les merveilles de la génération, c'est oublier que, l'esprit et la matière se pénétrant, tout mouvement a son retentissement dans la conscience des milliers d'êtres spirituels qui composent le monde, que toute pensée a des répercussions infinies dans la série des phénomènes matériels. Ce que le vulgaire appelle le miracle, c'est donc la loi même de la nature animée et pensante, et non une dérogation aux décrets du destin. La science a pour but de connaître ces décrets par l'observation des actions et réactions mutuelles des êtres animés, et notamment des plus puissants et des plus nobles : les astres. Elle est ainsi la divination de l'avenir, de l'avenir des peuples et des individus comme de l'avenir du cosmos, et en même temps elle est la magie, par laquelle l'homme, connaissant les divers modes d'action qui influent sur la conduite des autres réalités sentantes, peut infléchir et faire dévier en sa faveur le cours des évén fument s. De telles pensées, qui devaient accroître l'impatience de Campanella contre les contraintes intellectuelles et morales de la vie monastique, et qui affermissaient en lui la vocation de prophète et de monarque du monde prédite par l'astrologue Abraham, n'allaient le conduire que quelques années plus tard, en 1599, aux résolutions extrêmes. A la dato dont nous parlons, il ne songe pas encore sans doute à appliquer ses idées astrologiques h la politique, ni à opposer au dogme catholique une religion naturelle, ou à la morale chrétienne des

principes franchement naturalistes comme ceux qui régleront les rapports des sexes dans sa Cité du Soleil. Son esprit pourtant est manifestement dans un état d'agitation extrême qui le rend incapable de se soumettre aux règles de son ordre ainsi qu'à l'autorité de ses supérieurs ecclésiastiques.

Aussi ne tarde-t-il pas à se voir intenter son premier procès pour hérésie. Accusé d'avoir raillé en termes burlesques une excommunication papale et surtout d'avoir entretenu un commerce secret avec les esprits auxquels il doit, prétend-on. sou prodigieux savoir, il est incarcéré à Naples en 1591, et maintenu en prison jusqu'en 1592. A cette date, le procès se termine par une condamnation à l'abjuration « de vehementi haeresis suspicione )),.et Campanella, absous, et mis en liberté, peut partir pour Rome où, sans doute, il veut tenter de se réhabiliter auprès de ses supérieurs et des juges du Saint - Office. Cette solution pourtant, obtenue vraisemblablement grâce à la protection du grand duc de Toscane, à qui il avait été recommandé par un dominicain : fra Gio. Battista da Polistena\ n'était pas entièrement heureuse pour noire, philosophe : elle rendait extrêmement délicate sa situation, tant visà-vis de son ordre que vis-à-vis de l'Eglise. Elle est l'origine des suspicions qui toute sa vie pesèrent sur lui, et empêchèrent de prendre au sérieux ses protestations d'orthodoxie. Aussi Campanella s'efforça-t-il toujours de nier ou de passer sous silence sa première condamnation pour hérésie.

De Rome, Campanella se rend à Florence, où il est fort bien accueilli par le grand-duc, dont il espère obtenir une chaire de philosophie. Seulement les mauvais renseignements reçus de Rome sur ses opinions éveillent la méfiance du secrétaire d'Etat Usimbardi, qui craint de compromettre le gouvernement toscan auprès du Saint-Office et de la Papauté. Le projet est donc abandonné. En attendant une décision, Campanella s'était rendu à Padoue en octobre 1592. C'est là qu'il voit pour la première fois Galilée, qui lui apporte une lettre du

1. Nous flevona l'histoire de ce premier procès à M. Giovanni Gentile qui en produisant un nouveau document a réussi à rectifier sur de nombreux points le récit de Luigi Amabile (Amabile, Cong., t. I, p. 42-52). — Voir : Giovanni Gentile, // primo proceso di eresia di T. Campanella, Archilio storico napoletano, a. XXXI (1907). fasc. i. —

grand-duc de Toscane \ et que sans doute il a aussi l'occasion d'assister aux cours de Cremonini, en passe de devenir une des illustrations de la ville et de l'Université.

Pendant son voyage de Toscane à Padoue, un. événement singulier était arrivé à Campanella, et dont il ne comprit que plus tard la signification : à son passage à Bologne, les manuscrits de ses ouvrages lui avaient été volés. Le but du vol était de fournir la matière d'une dénonciation devant les tribunaux ecclésiastiques, et c'est au Saint-Office à Rome que deux ans plus tard le philosophe devait retrouver les écrits dérobés à Bologne ^.

Le séjour de Campanella à Padoue en 1593-1394 est marqué par toute une série de procès. Emprisonné sous l'inculpation de viol commis pendant la nuit sur la personne du Père général des Dominicains, il est relâché faute de preuves. Ensuite, il est accusé d'avoir écrit le fameux livre « Des Trois Imposteurs )) et professé en physique des opinions identiques à celles de Démocrite. Enfin un quatrième procès, commencé à Padoue, mais qui aboutit à la fin de 1594 à son transfert à Rome dans les prisons du Saint-Office, lui est intenté sur la base de quatre graves inculpations principales : on lui reproche d'avoir écrit un sonnet impie contre le Christ, répandu en Calabre diverses hérésies, d'avoir disputé sur des matières de foi avec un hérétique judaïsant sans se préoccuper de le dénoncer, et d'avoir exposé dans le De sensitivâ rerum facultate une doctrine de l'âme du monde, des êtres vivants et des corps bruts, contraire aux dogmes fondamentaux enseignés par l'Eglise sur la question de l'immortalité et de In béatitude éternelle '.

Cette fois encore, Campanella, que sa première condamnation plaçait vis-à-vis de l'Inquisition dans la situation juridique très dangereuse d'hérétique relaps, réussit à convaincre ses juges de son innocence, et à éloigner de lui la sentence qui

1. Amabile, Covy., t. I, \k "iS-fil, fifi-IlT. — Lp projft de donner à Campanella une chaire de philosophie en Toscane est malhcurensenient conçu au moment (llj92) où le Saint-Office examine la doctrine de Télésio, et met h l'index trois livres de ce philosophe.

f{. 0. c, p. fii-Ti.

le menaçait. Un des arguments dont il se servit pour sa défense est particulièrement intéressant parce que le philosophe devait la reprendre en 1628 dans sa Defensio sui libri De sensu rerum, et qu'en le mettant en avant, il inaugure ainsi en 1595 la curieuse méthode d'apologie par laquelle pendant toute sa vie il allait s'efforcer de démontrer l'orthodoxie de son panpsychisme à tendance panthéistique ^ — Entre l'âme humaine et les autres âmes, il admettait, déclara-t-il, une différence qui suffisait à expliquer pourquoi, conformément à la doctrine de l'Eglise, la première seule était capable de béatitude. Seule l'âme humaine est douée de raison, et c'est pourquoi on ne la connaît que par de longs raisonnements. L'âme des bêtes, au contraire, celle des plantes et de tous les êtres naturels, n'est que sensitive, et elle n'est connue que par les sens. Tous ces êtres habitent comme l'homme dans le ventre du monde {homines atque bruta intra ventrem )nundi) ; ils participent à l'Ame du Monde, qui est sans doute une Intelligence assistante, une Domination, mais ils n'en sont pas pour cela capables de béatitude, car l'Intelligence directrice de l'Univers ne leur communique aucune parcelle de sa raison, en sorte qu'ils restent comparables aux vers, qui habitent dans notre ventre sans participer à notre mode de sentir, à notre vie et à notre fortune (instar vermium in nostro ventre qui nostrum sensum et vitam et fortunam non percipiunt) ^. Est-ce toutefois la force de cette argumentation qui décida les inquisiteurs romains, vers la fin de l'année 1595, à acquitter Campanella et à lui rendre sa liberté ? Il semble plutôt qu'à cette date déjà, comme plus tard à Naples, au cours de sa longue détention, le philosophe ait su gagner à sa cause de très puissants protecteurs. Par quels moyens se ménagea-t-il leur appui auprès du Pape et des grands dignitaires de l'Eglise ? C'est ce qu'il importe maintenant d'examiner.

2. Ibidem. — Cf. De sensu rerum et magia libri quatuor, 1037, Parjsiis, apud Joannem Dubray ; lib. II, cap. XXXII, p. 115 ; — Defensio libri sui De sensu rerum, 1637, p. 27 à 51 ; — et surtout la dédicace de l'ouvrage à Richelieu, première page. — L'abréviation suivante : De sensu, 1637, désignera désormais cette édition parisienne du De sensu rerum et magia. —

La série des procès de 1593-1594-1595 marque dans la vie de Campanella un tournant décisif. Jusqu'à présent il n'a écrit que sur des questions de physique et de magie. Maintenant au contraire ses pensées se tournent vers la religion et Ja politique. Ce n'est pas qu'il abandonne tout à fait les spéculations de philosophie naturelle, jiuisqu'il rédige justement à cette époque la Physiologia et le Compendium Physiologiac, publié plus tard, en 1G17, sous le titre de Prodromus philosophiae instaurandae , Compendium de rerum Natura pro philosophia humana. Seulement la préoccupation qui manifestement domine dans son esprit, c'est alors celle de prouver l'orthodoxie de ses doctrines en composant plusieurs ouvrages, dans lesquels il se pose carrément en adversaire de l'hérésie protestante et en champion intransigeant du catholicisme le plus rigoureusement théocratique. C'est à Padoue, en effet, dans sa prison, qu'il écrit en 1593 et en 1594 les Commentarii sulla Monarchia de' Cristiani et le De regimine Ecclesiae, adressé au pape Clément YIII. A Rome, pendant sa détention, il compose (1595) les Discorsi ai Principi d'Italia, dans lesquels il conseille aux princes italiens de ne pas s'opposer aux projets de la monarchie espagnole, mais de les favoriser, et de se soumettre à la Papauté, dans leur intérêt et dans celui du christianisme. En outre, à la même date, il rédige un opuscule qui allait devenir plus tard un chapitre spécial de la Monarchia di Spagna, et dans lequel il expose ses vues sur les moyens à employer pour réduire la Belgique, révoltée con- . tre la domination espagnole'. Enfin, toujours en 1595, dans le traité qu'il intitule II Governo ecclesiastico, il revendique en faveur du Pape le droit à la monarchie universelle, et développe un vaste plan de conversion à la vraie foi de tous les peuples de l'univers, réunis en un seul troupeau sous un seul pasteur ^. — A sa sortie de prison, dans le couvent de Sainte-

1. Amabile, Confj., t. I, p. 77-87. — Il s'agit du chapitre XXVII de la Monarchia di Spagna : « Délia Fiandra e Germania bassa », écrit d'abord f50us le titre : Discorso di Tommaso Campanella circa il modo col quale i Paesi bassi, colgarmente di Fiandra, si possino ridurre sotto l'obbedienza del re Cattolico. »

2. Cet écrit était destiné au Pape seul. Il n'en est resté qu'un abrégé, publié par Amabile d'après un « Codex Barberinianus » : Discorsi uni-

Sabine qui est devenu sa résidence, il ne se relâche pas de ce beau zèle catholique et théocratique qui lui a déjà valu sa grâce, et il s'attaque à l'hérésie protestante dans son Dialogo

versali del Governo ecclesiastico, etc., Compendio del originale (Amabile, Cast., t. II, doc. 19", p. 73 sqq). Amabile plaçait la rédaction de cet abrégé en 1603, en émettant quelques légers doutes au sujet de son attribution à Campanella. M. Dejob a remarqué depuis (article sur Campanella publié dans le Bulletin italien de 1911, p. 277) ^ue l'ouvrage était « antérieur au grand procès de Campanella puisqu'on y conseille d'absoudre le roi de Navarre ce qui fut fait comme on sait en 1393 ». — En outre, la découverte d'un manuscrit de la bibliothèque royale de Berlin (Ms. ital. fol. 23, f. 24), due à la diligence du D^" J. Kvacala, permet de ne plus douter de l'authenticité des « Discorsi universali del yoverno ecclesiastico », et d'en placer la première rédaction à la fin' de 1394 ou au début de 1393. Ce manuscrit (Kvacala, L'eher die Genèse der Schriften Thom. Campanellas, Jurjew, C. Mattiesen, 1911, Nachtratj, s. VII) est en effet intitulé : « Parole universali dello governo ecclesiastico per far una greggia, et un Pastore, Secreto al Papa solo ». Le titre en est accompagné de l'indication suivante : « Questo è Compendio del libro intitolato II governo ecclesiastico, il quale resto in mani di Don Lelio Orsino ; et io Autore tengo copia in Stilo Padria mia », et le mot Stilo y est souligné avec une encre différente, tandis qu'en marge les mots suivants sont écrits : « N. B. Campanella ». Nous croyons pouvoir en conclure : 1° que le traité « // governo ecclesiastico » et les « Discoi'si » ou « Parole universali » sont bien des ouvrages de Campanella ; 2° qu'ils appartiennent au groupe d'écrits d'inspiration théocratique rédigés par l'auteur en 1394-1593 pour échapper aux dangers dont le menaçaient ses procès successifs, et notamment le dernier, autant que pour faire accepter par le pape ses projets messianiques ; 3° que la date probable de rédaction du traité original est fin de 1394 ou début de 1393 ; 4° que l'on peut conserver la date de 1603 pour le second résumé, publié par Amabile : les « Discorsi », qui sont plus développés que les « Parole universali » et (Kvacala, o. c, s. VII, VIII) présentent des traces de remaniement. — Le nom de D. Lelio Orsini suffit pour autoriser ces conclusions. Ce personnage était à Rome le protecteur du philosophe qui lui avait envoyé de Padoue en 1394 des copies de deux ouvrages de même inspiration : le « De monarchia Christianorum » et le « De regimine ecclesiae » ; la remarque de M. Dejob interdit de placer la date de ces livres entre l'année 1393 et l'année 1398, date du départ de Campanella pour Stilo, et d'autre part c'est seulement en 1393-1394 que notre auteur commence à écrire des ouvrages de politique religieuse adressés à divers protecteurs, dont justement Lelio Orsini.

On verra plus loin l'importance de cette fixation de la date des pensées contenues dans le « Discorsi universali », quand il s'agira d'apprécier les idées de Campanella sur le libre examen (voir 5'"« Partie de ce livre, chapitre premier, I). —

contro i Luterani e Calvinisti, délia vera Religione e del Lume naturale Deformatori ^ Quelles sont les raisons de ce changement soudain de préoccupations, et, semble-t-il, de ce revirement d'opinion, chez un philosophe dont les doctrines physiques paraissaient jusqu'à présent profondément pénétrées de l'esprit naturaliste de la Renaissance, et suspectes à bon droit d'hérésie et de panthéisme ?

La gravité des inculpations relevées contre lui dans ses divers procès, et surtout dans le dernier, nous fournit une première explication du fait. Tous ces ouvrages de Campanella sont des ouvrages d'occasion, qu'il écrit pour se justifier et pour gagner la faveur du Pape et des princes catholiques, à une date où bat son plein la réaction inaugurée dans l'Eglise par le concile de Trente. En fait, s'il réussit à obtenir son acquittement et sa libération, alors que Bruno, dans une geôle du Saint-Office peut-être voisine de la sienne, attend son sort malheureux, déjà presque décidé, il le doit justement à la protection de Lelio Orsini, personnage puissant en cour de Rome, à qui il a confié son traité du Gouvernement, ecclésiastique et son livre De Regimine Ecclesiae, et aussi probablement aux recommandations de l'empereur Rodolphe II et de Maximilien, duc de Bavière, dont il a essayé de provoquer l'intervention en leur envoyant, par l'intermédiaire de Gio. Battista Clario, médecin de l'archiduc Charles, et prisonnier lui aussi de l'Inquisition romaine, ses Discorsi ai Principi d'Italia^.

Toutefois, le souci légitime de son salut et de sa liberté n'est pas le seul motif intéressé qui détermine l'orientation nouvelle de la pensée de Campanella. Doué d'extraordinaires qualités d'esprit et de caractère, il est, à l'âge oii s'éveille l'ambition, dans une situation matérielle voisine de la gêne. Sans résidence fixe, sans foyer, en butte à de continuelles suspicions de la part de ses supérieurs, il vit médiocrement à Padoue du produit de ses leçons. Comment s'étonner dès lors qu'à partir du jour où l'échec définitif de ses démarches auprès du grand duc de Toscane lui interdit l'accès de la

i. Amabile, Cong., t. I, p. 83-87.

carrière professorale, il cherche de tous côtés des patrons et des protecteurs, et, selon l'usage du temps, rédige à leur intention des ouvrages de politique P Peut-être se souvient-il de l'étonnante fortune de ces humanistes qui, devenus secrétaires des Papes, ont pris en main la direction des affaires apostoliques, imposé leur influence et leurs exigences, et rendu leurs noms illustres dans toute la chrétienté ^ — Et sans doute le règne des littérateurs a pris fin. Mais celui des théologiens et des politiques a commencé, et au moment même où Campanella entreprend de réformer l'Eglise, il voit dans la République de Venise grandir l'étoile de fra Paolo Sarpi.

Pour se préparer des destinées aussi brillantes, Campanella a-t-il besoin du reste de faire des concessions aux doctrines qu'il désapprouve, et d'abandonner les principes naturalistes qui ont jusqu'à présent guidé sa pensée ? Il semble au contraire que la conception de la religion à laquelle il parvient en 1593 vienne se greffer directement sur ses théories personnelles de la magie et de l'astrologie, et sur cette physique animiste de Télésio et des philosophes de la Grande-Grèce pour laquelle il écrit, l'année même de la rédaction du Dialogue contre les luthériens, une apologie adressée au Saint- Office 2. Pour lui en effet l'élude de la nature n'est pas seulement destinée à satisfaire une curiosité toute théorique

1. Pierre Bembo et Jacques Saclolet ne sont morts qu'en 1547. Biirckhardt écrit sur l'influence des humanistes devenus secrétaires des Papes : « Les écrivains apostoliques ont entre les mains les premières affaires du monde, car quel autre qu'eux écrit et décrète dans les questions relatives à la foi catholique, à la lutte contre l'hérésie, au rétablissement de la paix, à la médiation entre les plus grandes monarchies P Quel autre qu'eux dresse les tableaux statistiques de toute la chrétienté .' Ce sont eux qui frappent d'admiration les rois, les princes et les peuples, par l'expression de la volonté des papes ; ils rédigent les ordres et les instructions pour les légats ; le pape seul a le droit de leur commander (Jacob Biirckhardt, La civilisation en Italie au temps de la Renaissance, 3® partie, chapitre VII ; — tome I, p. 286 de la traduction M. Schmitt, 4® édition, Paris, Pion et Nourrit, 1906). — Nous citerons toujours cette édition.

2. Il s'agit de doux ouvrages distincts, non publiés, et dont les manuscrits n'ont pas été retrouvés : Apologia pro Telesio, Apologia pro philosophis niagnae Graeciae.

et intellectuelle, el elle est plus aussi qu'une préface, nécessaire avant la constitution des techniques pratiques indispensables à l 'accroissement du bien-être humain : la magie et l'astrologie sont la révélation du divin immanent à l'univers créé ; par elles le savant découvre la direction cachée de l'instinct religieux des choses, et le secret des grands changements politiques virtuellement contenus et préparés dans l'arrangement actuel des phénomènes célestes et des événements sociaux. Quelle est cette direction, et quelle est la fin ultime de ces changements ? Nous savons qu'en 1395, dans le traité du Gouvernement ecclésiastique, Campanella annonçait déjà l'unité religieuse de l'humanité, réalisée par la conversion de tous les peuples aux vrais principes de la religion naturelle, et telle était aussi, nous le verrons, la signification de ses attaques contre les protestants, déformateurs de cette religion. — Ce n'était donc pas seulement l'ambition, ni une pensée d'apologie personnelle, qui l'incitait à proposer à la Papauté et aux princes d'Italie et d'Allemagne de vastes plans politiques et religieux en accord au moins apparent avec les vues réactionnaires de la Contre-Réforme : dans son esprit en effet apparaissait alors pour la première fois l'idée de sa mission personnelle de prophète et de législateur ; ce qu'il rêvait de fonder, avec l'appui de l'Eglise et de la maison d'Aulriclie, c'était la religion naturelle el universelle, dont l'instauration allait être pendant toute sa vie le but suprême de son activité politique et philosophique.

Que signifie maintenant sa profesion de foi orthodoxe !> A Padoue et à Rome, comme plus tard à Naples, elle n'est dans ses livres qu'une feinte nécessaire, destinée à masquer ses véritables sentiments, au moment où une condamnation pour hérésie, toujours suspendue sur sa tête, viendrait compromettre immédiatement le succès de ses grandioses projets. Pour en apprécier la sincérité, — qyi sera plus loin l'objet d'une discussion approfondie, — il suffit sans doute de rappi'ler ici qu'au moment même où pour la première fois il affecte de confier à la Papauté l'exécution de ses plans de réforme, il tient au contraire à ses camarades de prison, notamment à l'aslrologut'' Cio. Piattista Clario, des propos singulièrement orgueilleux et compromettants: il est, dit-il, le nouveau légis-

laleur du monde, el l'élu de Dieu qui, favorisé de six planètes ascendantes, se montrera supérieur au Christ lui-même qui n'en avait que cinq^ C'est ainsi que dès 1595 se prépare dans l'esprit de Campanella l'évolution d'idées et de sentiments qui allait le conduire quatre ans plus tard à une révolte ouverte contre l'Eglise.

En novembre 1597, le philosophe part pour Naples. Dans cette ville, il entre en relations avec l'astrologue Giulio Cortese, ainsi qu'avec le physicien et géographe Stigliola, connu surtout pour ses relations avec Galilée et son adhésion enthousiaste au système astronomique de Copernic. Avec eux sans doute il s'entretient des bouleversements politiques prochains que lui révèle l'observation des astres. A la même date aussi il est le spectateur de la violente lutte politique engagée par les nobles du royaume contre le vice-roi de Naples, comte d'Olivarès, au sujet de la fondation d'une banque privilégiée qu'ils estiment contraire à la liberté du commerce. Mais Campanella ne séjourne pas longtemps à Naples : l'état de sa santé l'inquiète, et pour la rétablir, il part pour la Calabre en juillet 1598 2.

1. Amabile, Cong., t. I, p. 81 ; — Amabile, Cast., t. I, p. 104 et lOS. note b ; — tome II, Doc. 133, p. 4S-46 : lettre de Gaspard Schopp à Fabri du 17 mars 1609.

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