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CHAPITRE II

Le complot de Calabre (1599)

A Stilo, en 1598 et en 1599, un travail extraordinaire s'accomplit dans l'imagination de Campanella. — Songe-t-il encore à réaliser dans l'Eglise et par l'Eglise, avec l'appui des monarques catholiques, son idéal de religion naturelle ? Il semble qu'en 1599 il ait commencé la rédaction de la Mnnarchia di Spagna, livre dans lequel il proposait au roi d'Espagne de prendre en main la direction de la grande œuvre de l'unité chrétienne, mais cette proposition, que plus tard il allait considérer comme un moyen indirect de faire triompher ses vues politiques et religieuses, n'était vraisemblablement à cette date qu'une adroite précaution, prise pour endormir la vigilance et écarter les soupçons du gouverneur de la province, Don Alonso de Roxas, à qui le livre était dédié ^. En tout j cas, la conception de la religion qui est alors la sienne diffère/ singulièrement de l'orthodoxie catholique, jusqu'à se confondre avec le déisme le plus franchement naturaliste. Aussi n'est-ce pas en serviteur de l'Eglise que Campanella se présente, sinon dans ses prédications publiques, du moins dans ses conversations privées, aux moines et aux laïques assemblés pour l'entendre parler des prophéties, des signes apparus dans le ciel, et de tous les présages qui annoncent des bouleversements politiques imminents, la fusion des sectes et des royaumes, et le retour de l'humanité à la vie parfaite de l'âge d'or, par la vertu des dogmes simples et naturels de la foi

1. Amabile, Cony., t. F, p. I4f)-14"7 ; — t. II, p. 08. — Voir ci-apn-'s. Première Partie de notre livre, chapitre cinquième, III, en note, la fixation de la date de la Monarchia di Spagna.

primitive. Nouveau législateur, il vient, dit-il, libérer les peuples du joug tyrannique des usurpateurs politiques et religieux, et établir partout, par la mise en commun de toutes les richesses, le règne de la fraternité véritable. Nouveau Messie, plus grand que Jésus lui-même, il s'offre à révéler aux hommes d'abord le Dieu unique, immanent à l'univers, et dont la notion innée a été malheureusement faussée ou oblitérée dans leur esprit par les représentations mensongères et surajoutées du christianisme et des autres confessions, ensuite la vraie loi spirituelle qui, au lieu de rabaisser la nature comme abjecte et soumise à l'empire du péché et du démon, l'exaltera au contraire comme l'œuvre souverainement bonne d'un artiste divin, et favorisera, sous la seule réserve de l'obéissance à la règle sociale,' le développement harmonieux de toutes les fonctions de l'esprit et du corps.

Arrière donc tous les symboles et tous les usages qui rappellent à l'homme la corruption de la nature, ou qui équivalent à attribuer à Dieu lui-même la condition de l'être fini et mortel ! Le crucifix n'est qu'un morceau de bois, et l'adoration de Jésus en croix un faux culte qui s'adresse à un pendu K La condamnation de la chair est un préjugé. Dans un monde où partout éclatent les preuves de la sagesse souveraine du Créateur, il n'est pas une seule des opérations de l'homme, pas un seul de ses membres qui n'ait été destiné à une fin bonne et légitime. Dans la cité future, affranchie de la croyance au péché originel, aucune profession ne sera méprisée, parce qu'aucune fonction ne semblera honteuse, et l'instinct sexuel n'y connaîtra que la réglementation imposée par les besoins de la santé et par l'intérêt d'une procréation eugénique.

Quelle sera l'étendue du rôle joné dans cette nouvelle religion par les dogmes et les institutions du christianisme ? Elle restera considérable. Sans doute l'éclectisme religieux de Cam-

1. Voir les dépositions des témoins au procès d'hérésie, dans le « Sommario del processo », publié par Amabile, Cony., t. III, Doc. 393, p. 423 et 433 (Cf. t. I, p. 16G). Campanella, étant à SliU), auralt^dit à des religieux franciscains qui allaient à l'église : « D^v^iHftfîne ? Andate ad adorare un appiccato ! » En outre il aurait déclaré que le crucifix était un (( pezzo di legno », et que la croix « gli faceva mal'ombra ». —

panella estime, déjà à cette époque, comme il le dira luimême plus tard, que a dans les sectes les plus méprisées, il y a des pensées admirables ^ ». Mais le christianisme, plus que toute autre confession, a eu des prophètes et des thaumaturges, experts dans l'art de la divination et des miracles. Jésus-Christ a été un grand homme de bien, un éminent législateur, un mage puissant et inspiré. Un rapprochement peut donc s'opérer entre les mystères catholiques d'une part, la magie et l'astrologie naturelle de l'autre. Jamafs sans doute dans l'esprit de Campanella la confusion entre le surnaturel chrétien et les merveilles de l'occultisme ne fut aussi grande qu'à cette époque où parcourant la Calabre avec ses compagnons pour annoncer, avant l'embrasement du monde, l'avènement de la République nouvelle promise par Dieu à Sainte-Catherine et à Sainte-Brigitte, il enseignait en même temps qu'il n'y a rien de plus dans le miracle que l'action de la suggestion et de la volonté.

C'est donc tour à tour de la Sibylle et de l'Apocalypse, de Dante et de Terlullien, de Pétrarque et de Moïse, de Sénèque et de Savonarole, de Callimaque et de l'abbé Joachim, que Campanella se réclame dans ses prophéties. Ses propres observations lui ont montré dans les révolutions des astres d'inquiétantes anomalies, en même temps que de toutes parts apparaissaient sur la terre des prodiges significatifs. Des étoiles sortent de leurs orbites. Une grande conjonction est attendue pour le 24 décembre 1603. Le soleil s'est approché de la terre, qu'il veut consumer, jusqu'à une distance de 10.000 milles. Une échelle noire, surmontée d'un cyprès, a été vue dans le ciel. A Rome, le Tibre sort de son lit et inonde la ville et les campagnes. Un monstre est né à Crotone, et Babylone, en 1589, a donné le jour à l'Antéchrist. Tous ces faits, et en même temps les incursions perpétuelles des Turcs sur les cotes de Sicile et de tout le royaume de Naples, le déclin visible de la foi et de la charité, la prodigieuse pullulation des hérésies, annoncent par des signes indubitables la fin du<<;yole d'événements à la fois astronomiques et politiques à l'intérieur duquel

I. LcUie de Campiinelia à l'ciresc du 17 juillet 1035, .\mabile, Cast., t. II, doc. 311, p. 245.

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était compris et circonscrit par le destin le développement historique du catholicisme. Un âge nouveau et un culte meilleur, les derniers avant l'embrasement de l'univers, vont lui succéder. L'an 1600 est un nœud des temps (articulus temporum), à cause des nombres 9 et 7 (16 = 9 + 7) sous l'influence desquels périssent, suivant Platon, les empires et les républiques ^ A la venue de l'âge d'or, qui doit précéder de longtemps la fin du monde, il importe donc de se préparer en organisant la Calabre d'abord suivant les principes de la nouvelle et véritable cité de Dieu, dont tous It^s peuples envieront le bonheur et la sainteté, et qui finira par attirer à elle l'humanité tout entière.

Seulement, pour réussir dans ce projet grandiose, il faut commencer par délivrer le pays de la domination espagnole. On le pourra avec l'aide des Turcs, et à condition que les nobles et le peuple se réunissent en armes, enflammés par la parole des moines. Aussi bien le moment est-il propice. Le royaume de Naples est en proie aux dissensions intestines, dans toutes les classes de la société. Les seigneurs sont mécontents du gouvernement du vice-roi. La papauté et les évêques sont en lutte ouverte avec lui pour des questions de juridiction, et les excommunications ne cessent de pleuvoir sur les magistrats et les fonctionnaires espagnols-. Le peuple est irrité des récentes mesures fiscales^, et de la formidable inégalité des conditions. On compte à Naples 70.000 âmes, et c'est à peine si dans ce nombre il y a 10.000 ou 15.000 travailleurs qui s'épuisent et se tuent par un labeur au-dessus de leurs forces*. Que maintenant, au milieu de l'effroi qu'ont

1. Pour tout ce passage, voir Amabile, Cong., t. I, p. LSO-io-D.

3. 0. c, p. 172. — Il s'agi-ssait du recensement fiscal des « feux », décidé en lb98. Maurizio di Rinaldis rapporte que Campanella se servait de ce prétexte pour l'exciter, lui et les Calabrais, à la révolte : « ...H me parla en outre du nouveau recensement, en me disant que l'on comptait les âmes de Dieu comme des bètes brutes, et en me démontrant que ce recensement était une offense à Dieu » (« ...dicendomi di più délia nova numeratione, et che erano le anime di Dio contate come animali bruti, mostrando che Dio si offendeva con detta numeratione, etc. » : Depositio ultima Mauritii, Amabile, Cong , t. III, doc. 244, p. 142).

4. La Città del Sole, ediz. D'Ancona, p. 256-257 : — Civitas Solis, éd. de ir.23, p .435 ; — éd. de 1637, p. 153.

suscité les tremblements de terre de Reggio et de Messine et l'apparition d'une comète, Campanella se présente, prophète de haute stature, et dont la tête étrange et hirsute S partagée en sept proéminences irrégulières ', reflète les influx favorables de sept planètes ascendantes^, qu'il se donne pour le thaumaturge ou le Messie, qui vient arracher le monde aux ténèbres de l'erreur et du vice, et l'on verra s'écrouler la 1 puissance des tyrans, fondée sur l'inertie des âmes serves et l'assoupissement des consciences par des musiciens gagés : « Nous étions tous dans les ténèbres. Les uns étaient plongés dans le sommeil de l'ignorance, et des musiciens payés berçaient leur sommeil infâme. Les autres, qui veillaient, prenaient les honneurs, les biens, le sang, ou se faisaient les maris de tout sexe, et tournaient en dérision la foule des affligés. J'allumai un flambeau... * ».

La préparation du conmlot^jie^Calabrp rommence en IqQQ par des prédications de CampaïK'nj amionçant Jj^^^ prochains bouTëvèrsements du ^onde, et l'avènement de la République 1cîiiretiennepromise à Sainte-Catherine et à Sainte-Brigitte. Mais lè~~pIiîlosophe se garde d'exposer publiquement les principes

1. Il était « di statura alta, faccia pallida, pilo negro e denti rari ». (Ragguaglio de' movimenti suscitati in Calabria, Reggio, il 8 di ottobre lo9'.t ; — document publié par M. Kvaca'a : Thomas CampaneUa iind Ferdinand II, Wien, 1908 : voir p. 29, au début du Ragguaglio). — Cf. Zavaronni, Bibliotheca Calabra, .\capoli, 1753, p. 126 : Fuit statunie procerae, optiniique temperamenti. Capnt habebat aesopiura, peponis instar, variis segmentis distinctuni, capillos hispidos, oculosque castaneos. — Sur les tremblements de terre et la comète, voir Amabile, Cong., t. I, p. 152.

2. Zavaronni, o. c, loc. cit. — De là le pseudonyme de Settimontano Squilla, sous lequel il publie en 1622 sa Scella d'alcune poésie filosofiche. — Voir le « madrigale » 9, p. 138 des Poésie, ediz. Gentile : « Tre canzon. nate a un parto Da questa mia settimontana testa... »

3. Amabile, Cong., t. I, p. 165 : — t. 111, doc. 313, p. 265.

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