Prodr., Comp., p
2. De sensti, 1637, lib. I, cap. IX, p. 22, et cap. XI ; — cap. XII, p. 26.
antipathies qui s'étendent jusqu'aux objets fabriqués, et nous révèlent, là où nous ne voulions voir que des analogies superficielles et métaphoriques, de nouvelles et infinies ramifications de la vie universelle. La plume blesse réellement le papier qu'elle froisse ; le vent hurle sa douleur dans la cheminée, et en mourant le bois qu'on brûle exhale ses derniers gémissements.
C'est ainsi que, dans la philosophie de Campanella les principes admis par Télésio sur les rapports du mouvement et de la faculté de sentir servent de base à un panpsychisme bien plus catégorique et plus systématique, dont l'influence des œuvres de Giordano Bruno a peut-être contribué à hâter la formation. Dès 1589, l'auteur de la Philosophia sensibus demonstrata avait reproché à son maître d'avoir négligé de parler de l'âme universelle : le monde, disait-il, ne saurait être privé d'âme, si ses parties en sont douées ^ Le même argument réapparaît dans le De sensu rerum ^, et en même temps d'autres thèses non moins importantes y viennent accentuer le caractère animiste de la doctrine.
Télésio avait quelque peu hésité à accorder la faculté de sentir au principe froid aussi bien qu'au principe chaud. Nous avons cité les textes où il en reconnaît l'existence dans les deux natures agissantes '. Il y en a d'autres où il se contente de dire que cette faculté doit être attribuée au moins à l'une des deux, ainsi qu'au ciel ou à la terre, de manière à expliquer sa possession par les êtres vivants faits de matière céleste et terrestre *. — Campanella, lui, tranche nettement
1. Phil. sens, dem, p. 27, textes cités par Fiorentino, Télésio, t. II. p. 35 : Nec mundus non sit animatus, si partes simt animatae... Anima mundi, quam Telesius praetermisit...
2. De sensu, 1637, lib. I, cap. 11 : Quidquid est in effectibus esse et in causis ; ideoque Elementa .ic mundum sentire.
3. De rerum natura, 1570, lib. I, cap. 34, p. 23 : Sentiendi facultatem naturae agenti utrique traditam esse, et in ea sola coelo Terram convenire ; at exquisitiorom omnino eam calori Iributam esse.
4. De rerum natura, lib. I, cap. 6 (ediz. Spampanato, Forniiggmi, editore in Modena, 1910, p. 27) : Nec vero, nisi caloris frif;oris(iue, aut alterius saltem, itaque coeli terraeque, aut alterius, proprius sit sensus, animalibusquc, quae ab ipsis constituta sunt, insit ullus : qui enim, quae nec coelo inest, nec terrae, iis quae a coelo terraque fiunt, indi queat facultas ?
la question : il accorde la sensibilité au froid aussi bien qu'à la chaleur ; contrairement à Télésio, il s'oppose à ce qu'on la refuse à la matière et à l'espace, malgré leur inertie et leur immobilité ^ Dans cette libérale distribution de conscience, l'auteur du De sensu rerum n'a oublié aucun être, pas même les objets artificiels. ,
Or, cette accentuation du panpsychisme, qui au premier abord paraît peu importante, ne laisse pas de présenter, si on y réfléchit, une très intéressante signification, moins en elle-même que par l'esprit qu'elle révèle. En vérité, avec Télésio, le principe suprême d'explication de l'activité naturelle était non pas unique, mais double : était-ce la contrariété des deux natures agissantes : la chaleur et le froid ? Etait-ce l'instinct de conservation de chacune d'elles ou de l'une des deux ? On ne le voyait pas bien. — Pareillement, en psychologie, il était difficile de dire si la pensée de l'esprit vital avait pour cause la chaleur, considérée en tant que chaleur, ou si au contraire elle était elle-même la cause de l'activité de cette nature agissante. De là vraisemblablement les hésitations que l'on constate chez Télésio, lorsqu'il se demande s'il doit accorder la faculté de sentir aussi bien au principe froid qu'au principe chaud. Pour lui, l'âme engendrée par la chaleur solaire est le sujet de la conscience dans tout être vivant, en sorte que celle-ci semble ne pouvoir en aucune manière appartenir à un corps froid. D'autre part cependant, refuser au froid le sentiment de sa conservation, c'est supprimer le ressort de l'action physique qui est la contrariété sentie des deux natures agissantes : s'il était dénué de toute sensibilité, le froid serait incapable de résister aux attaques de la chaleur. Enfin l'inconvénient n'est pas moindre de considérer le froid comme doué de sens : cela revient en effet à admettre, dans toute victoire remportée par le froid sur la chaleur, la destruction du sens par le sens, de la conscience par la conscience 2, donc du semblable par le semblable.
Or, à toutes ces difficultés, qui représentent, comme l'a bien
i. De «ensu, 1637, lib. II, cap. II, p. 30; lib. I, cap. XII, p. 26. — 2. La question est très bien exposée par M. Giovanni Gentile, dont
nous nous inspirons dans ce passage : Giovanni Gentile, Bernardino
Telesio, p. 79-80, et note 48, p. 97-98.
LE PANPSTCmSME DE CAMPANELLA 161
VU Fiorentino, la contradiction capitale de la physiologie de Télésio \ l'auteur du De sensu rerum échappe en considérant la faculté de sentir, la conscience, comme la véritable cause de l'activité naturelle 2, beaucoup plus que le chaud et le froid. Le naturalisme s'oriente ainsi dans son système vers des vues moins matérialistes que celles de son maître. Du reste, comme nous le montrerons plus loin ^, cette évolution allait être singulièrement favorisée et hâtée par les réflexions de notre philosophe sur le système de Copernic. En adoptant l'hypothèse du mouvement de la terre, Campanella en effet allait s'imposer la tâche d'expliquer ce mouvement, non plus par la chaleur, puisque pour lui le globe terrestre était le siège du froid, mais par l'action intérieure d'une âme originelle *, et ainsi de nouvelles preuves, fondées sur les faits astronomiques, allaient conflrmer de la manière la plus heureuse les intuitions animistes qu'il avait puisées dans la physique de Télésio dès le début de son initiation.
En fin de compte le panpsychisme de l'auteur du De sensu rerum revêt donc un caractère aussi radical que celui de Giordano Bruno ^ Il n'en diffère, semble-t-il, que sur deux points, qui se réduisent peut-être à un seul. Bruno insiste davantage sur l'âme universelle, tandis que Campanella paraît plus soucieux au contraire de sauvegarder l'autonomie de l'âme individuelle de chaque être. De plus, comme nous le verrons en parlant de ses conceptions religieuses, le philosophe de Nola affirme plus ouvertement et plus nettement que l'auteur du De ser^su rerum et magiâ l'immanence de Dieu dans l'univers ^. Ce n'est pas que l'esprit de Campanella répugne à cette af-