I. — La critique de la psychologie scolastique
ET la conception DE l'aME DANS LA PHlLOSOPmE DE TÉLÉSIO
Les historiens de la philosophie de la Renaisssance ont insisté sur l'importance capitale qu'au XVP siècle, et déjà à la fin du XV®, avait prise le problème de l'âme, devenu sous l'influence de préoccupations religieuses le centre de toutes les discussions philosophiques, et sur l'action décisive que les solutions apportées exercèrent à cette époque sur l'orientation de la pensée spéculative. « Pomponace, écrit M. Mabilleau, avait été l'apôtre de cette révolution qui entraîna si bien tous les esprits qu'il fut pendant cinquante années impossible aux professeurs d'entretenir leurs élèves d'un autre sujet » ^ Le même auteur, tout en critiquant la conception à son avis trop uniforme et trop simple que l'on se fait en général de la révolution intellectuelle appelée Renaissance, reconnaît qu'une de ses manifestations caractéristiques fut l'abandon partiel des spéculations abstraites de logique et de métaphysique en faveur de l'élude bien plus féconde de l'esprit et de ses fonctions 2.
C'est au sein même de la psychologie scolastique que la ré-
\. Mabilleau, Cremonini, p. 275. — Cf. Fiorentino, Pietro Pomponazzi, cap. 8°, p. 272. —
2. Mabilleau, o. c, p. 109 : « Le mot Renaissance paraît tout à fait impropre à exprimer le sens de l'évolution qui fit sortir l'esprit philosophique des spéculations abstraites de logique et de métaphysiaue pour le conduire à l'étude féconde de l'âme. »
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forme s'accomplit, A l'Université de Padoue, elle est la cause des luttes ardentes engagées entre averroïstes et alexandristes, et bien qu'elle paraisse n'avoir d'autre but que de restituer son véritable sens à la doctrine aristotélicienne du De Anima, c'est véritablement un esprit nouveau qui l'inspire, identique à celui qui préside à la rénovation du concept de nature. Ce qui donne en effet du prix à la tentative de Pomponace, c'est bien la double intuition qu'il a de l'unité vivante de l'âme humaine et de sa parenté avec les autres êtres naturels. Les conséquences hardies qu'il en tirait contre l'immortalité de l'âme, la nécessité à laquelle l'Eglise se trouva acculée de faire alliance contre lui avec les averroïstes \ si souvent réputés impies ou acusés d'hérésie, mais soucieux au moins de maintenir dans la doctrine la possibilité d'une existence transcendante 2, montrent assez avec quelle franchise et quelle décision la psychologie, au temps où écrivait Télésio, s'était déjà orientée depuis longtemps dans la direction du naturalisme.
Pourtant, aucune solution radicale n'avait encore été proposée, et à vrai dire aucune n'était possible, tant que les philosophes se bornaient à rechercher, à l'aide des écrits des commentateurs, la meilleure interprétation des textes contenus dans le fameux troisième livre du De Anima. Comment en effet, sans infidélité à la doctrine du maître, échapper aux multiples contradictions de la théorie aristotélicienne de l'âme et de la connaissance ?, — L'âme, à tous ses degrés de développement, n'est que « l'actuation » du corps organisé. Principe interne du mouvement du corps, elle est un être naturel, elle reste dans la sphère des choses soumises à la génération et à la corruption. Néanmoins, la forme la plus élevée qu'elle réalise, l'intellect, est présentée par l'auteur du De Anitna comme un être divin et incorruptible. Etant au même titre que le premier moteur un acte et une fin suprême, l'intellect
1. L'averroïste Agostino Nifo dédie an pape Léon X sa réfutation du Tractatus de immortalitatp animar de Pomponace (Bononiae, 1?>1fi). intitulée : Augustini Niphi Srtessani De immortalitate animae libellux, Venetiis, 1.^18. — Voir Fiorentino, Pomponazzi, p. 40 à 42 et cap. 6°, p 216-217. —
2. Florentino, o. c, p. 216-217, cap. sesto ; — Mabilleau, o. c. p. 116.
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doit être conçu comme une forme sans matière, transcendante à la nature. Aristote nous dit même qu'il se surajoute à l'âme du dehors^. Comment concilier cette doctrine avec l'affirmation qu'il n'y a pas de pensée sans images, ni par suite sans matière?
De plus, l'inlellection est la pensée de l'universel, et ainsi le plus haut degré de la connaissance : serait-ce alors que le plus haut degré de l'existence spirituelle consiste dans la possession non d'une essence individuelle parfaite, mais d'une essence universelle ? Ce serait évidemment retomber dans le platonisme. — Enfin la solution imaginée par Aristote pour rétablir dans l'âme l'unité compromise ne fait que redoubler la difficulté, et introduire une forme de plus dans la série des formes qui marquent pour l'âme des degrés de son « actuation » progressive. A quoi sert-il en effet de scinder l'intellect en deux parts, l'intellect passif et l'intellect agent, le premier simple puissance, le second forme séparée, chargée de faire passer à l'acte l'intellect possible en y réalisant la pensée de l'universel, si la difficulté d'expliquer les rapports de l'intelligence en général avec les formes inférieures de l'âme réapparaît lorsqu'il s'agit de concevoir les rapports de l'intellect agent avec l'intellect passif ^ ?
A vrai dire, l'application intégrale aux fonctions de la connaissance du principe suivant lequel la réalisation d'une forme par le passage de la puissance à l'acte requiert le concours d'un agent externe, qui communique l'activité aux formes inférieures par l'attrait même de sa perfection, devait avoir pour conséquence, dans l'averroïsme, la division de l'âme en plusieurs pouvoirs séparés dont la coopération finirait par devenir inintelligible. Puisqu'il y a un intellect agent dont l'action externe permet à l'intellect passif de passer vraiment à l'acte, pourquoi n'y aurait-il pas aussi un sens agent (sensus agens) dont la fonction consisterait à séparer de la matière les formes sensibles, et qui agirait sur l'âme sensitive pour la déterminer, elle aussi, à s'actualiser ^ .^
1. De generatione animalium, lib. II, cap. III: Ati7:=-:ai 8è Tovvoîv [lîvov 9'jpaOcv è'jrsifftévai, v.aî ôsfov elvai [xôvcv.
2. Voir sur ce point la discussion de M. Mabilleau (o. c, p. 276 à 291), dont nous nous inspirons ici.