II. — La CRITIQUE DE LA PSYCHOLOGIE ARISTOTÉLICIENNE
ET SCOLASTIQUE ET LA CONCEPTION DE l'aME DANS LA PHILOSOPHIE
DE CaMPANELLA
La psychologie de Campanella est dans sa partie critique la reproduction souvent littérale de celle de Télésio. Il en est de même de la partie positive, tout au moins jusqu'en 1595, et peut-être jusqu'en 1601-1602, dates auxquelles le philosophe remanie sa Realis Philosophia epilogistica et commence à écrire sa Métaphysique. — Nous pouvons donc, d'après le Conpendium de rerum natura, et d'après les textes plus développés des Physiologica, du De sensu rerum, et de la Métaphysique, où sont reprises les pensées de ce premier ouvrage, nous faire une idée à peu près exacte des opinions qu'il professait sur la nature de l'âme avant l'élaboration de la théorie de la conscience de soi.
L'âme immatérielle n'a pas d'opération propre ni indépendante ; toutes les fonctions de la vie et de la pensée sont remplies par un esprit vital (spiritus), engendré par la chaleur du soleil, et transmis à l'individu par la génération ; l'âme intellectuelle est identique à l'âme sensitive, et celle-ci à l'âme végétative ; telles sont les thèses que Campanella reprend et qu'il expose dans des termes identiques à ceux de Télésio. Il les conserve même dans le De sensu rerum et dans la Métaphysique, sans se préoccuper suffisamment de les concilier avec sa nouvelle doctrine de l'âme incorporelle (mens) ^
A la ressemblance des thèses correspond naturellement celle des preuves invoquées. Pour être modifiable de mille manières par l'action des objets extérieurs, l'âme doit être corporelle et composée de parties très ténues et très mobiles ; agent de la génération et de la croissance, et principe de la vie biologique, elle doit être un corps chaud ; enfin l'action exercée sur elle par les objets est évidemment une action de nature matérielle, puisqu'elle détermine de la part de l'âme des réactions qui consistent en des mouvements. Tels sont les princi-
\. Prodr. Comp., p. 83 sq. : p. 63, 79. — De sensu, 1620 et 1637, lib. IF, cap. IV, VIII, IX, XVII, XVIII.
LA NOUVELLE DOCTRINE DE l'aME 173
paux arguments que Campanella emprunte à Télésio en même temps que toute la physiologie de l'esprit vital, de la sensation et de l'action réflexe, contenue dans le De rerum natura ^ C'est ainsi que dans sa philosophie comme dans celle de son maître on assiste à la disparition de tous ces pouvoirs chimériques, de tous ces « êtres de raison » qu'avait imaginés la scolastique pour rendre compte des rapports entre l'esprit et les choses, l'intelligence et la sensibilité. Contre les partisans du « sens agent », de l'intellect actif, de l'intellect passif, et des <( espèces intentionnelles », Campanella n'a pas assez de verve à dépenser. Pour les accabler, il se livre à une véritable débauche d'argumentation ^. Sans exposer le détail de ses objections, que nous donnons dans un autre travail ^, notons seulement qu'il y fait preuve d'un très vif sentiment de l'unité des fonctions spirituelles, et d'un souci constant de replacer la connaissance, et avec elle l'âme, dans le milieu concret des phénomènes psycho-physiologiques dont elles sont solidaires. Telles avaient déjà été en effet les deux préoccupations dominantes qui avaient inspiré à Télésio sa théorie de l'origine empirique du savoir. Nous allons voir que Campanella la lui emprunte, mais y ajoute des développements persopuels et d'intéressantes précisions.
i. Ibidem.
2. Notamment dans le De sensu rerum, lib. II, cap. XXII, p. 81 et 82, éd. de 1637 ; p. 134 à 137, éd. de 1620 ; — lib. II, cap. XIX, XIV, XV ; — dans le Compendium : Prodr., Comp., p. 79 ; — dans la Realis Philosophia epilogistica, Physiologica, 1623, cap. XII, art. IV et V, p. 146 et 147, note e, cap. XII, art. I, p. 131 ; — cf. Met., pars I, p. 42, lib. I, cap. IV, art. VII.
3. Voir notre livre : Les Antécédents historiques du u Je pense, donc jt suis », 2« partie, 4» chapitre, I : L'influence négative : la critique des théories scolastiques de la perception et de la connaissance.