DANS LA PHILOSOPHIE DE TÉLÉSIO
L'âme humaine une fois ramenée à l'unité par son assimilation à une substance corporelle unique, Télésio ne manque pas de fournir les preuves logiques et psychologiques qui établissent la réduction à la sensation de toutes les opérations intellectuelles : mémoire, imagination, raisonnement.
La raison pour laquelle les péripatéticiens tiennent à maintenir une différence entre la sensation et le concept, l'impression du particulier et la pensée de l'universel, c'est que pour eux les conditions de la science sont absolument opposées aux caractères essentiels de l'existence. Or, pour combler cet écart, Aristote est conduit à des contradictions qui ruinent entièrement sa thèse : il est obligé d'admettre que la sensibilité compose et perçoit l'universel et que l'intellect a l'intuition du singulier ^ Ne vaut-il pas mieux penser que si toute existence est individuelle, toute connaissance aussi est particulière, et se ramène à la sensation .»
La réduction d'ailleurs sera progressive. L'esprit vital possède une activité propre, « car les passions qu'il reçoit, les mouvements dont il est mû, ne cessent pas au moment où il
1. De rerum natura, p. 326 et 327 : Ipsimet Aristoli sensus universale componit percipitque, et intellectus singulare intelligit. — Cf. Campanella, Met., pars III, p. 113, lib. XIII, cap. II, art. IV : Debuisset enim [Arislolelcs] mordicus tucri scientiam perfectam esse de singularibus per singularia, communem vero et imperfectam de universalibus per universalia ; contrarium potius ipse docet.
les reçoit et au moment où il se meut, et il ne faut pas croire qu'il les oublie aussitôt et ne peut les reproduire ; en effet, comme il est doué au plus haut point de sensibilité et de mobilité, il se constitue en lui, surtout lorsqu'il a reçu de certains objets, des impulsions très fortes, très fréquentes et de longue durée, un certain état permanent, et une certaine connaissance, appelée mémoire, des mouvements dont il a été mû et des passions dont il a pâti : les mouvements reçus se conservent en lui, et il peut de nouveau, dès qu'il le veut, les répéter, et en fait il les répète » ^ — Télésio esquisse ainsi une théorie de la mémoire, assimilée à l'habitude, où les conditions du souvenir : l'intensité, la fréquence et la durée des iinpressions, sont très exactement définies.
La même doctrine explique aussi la nature du concept. La notion générale n'est pas autre chose que la superposition des impressions semblables, c'est-à-dire des mouvements produits dans l'esprit vital par l'action d'objets semblables. Aussi la connaissance de l'universel est-elle bien inférieure en perfection à la connaissance du particulier, puisque seuls sont conservés en elle les traits par lesquels les choses particulières se ressemblent 2. Le raisonnement, qui permet de passer de la représentation des propriétés connues des objets à celle des propriétés inconnues, est une assimilation de même nature que le concept, et qui ne devrait pas être appelée intellection, mais plutôt estimation et commémoration (aestimatio, commemoratio) ^. Pour qu'il soit possible, il suffit que les propriétés dont il s'agit aient été perçues une fois ensemble dans un objet semblable, cette première fois entièrement connu *.
Ici, Télésio ébauche une théorie ingénieuse qui fait songer invinciblement à l'explication donnée par David Hume de la croyance à l'universalité des relations causales. « Si une fois on a perçu le feu, doué de toutes ses qualités, et si on