‹ CampanellaChapitre 98 sur 300 · De rerum natura, p · texte numérisé non relu

De rerum natura, p

3. Ibidem : Intellectio vero ipsa, quae vere intellectus non est, scd (ut inferius dicetur) existimatio et potius commemoratio quaedam, sensus quidem, imperfectus nimirum, et per similitudinem... hujusmodi intellectio longe est sensu iraperfectior.

les constate toujours en lui, alors qu'on n'aperçoit dans aucun autre être des propriétés semblables, et que jamais aucune d'elles n'a été perçue à part, séparée de celles qui l'accompagnent, l'esprit comprend que toutes appartiennent en propre au feu. C'est pourquoi, dès qu'il perçoit l'une d'entre elles, il lui joint les autres, et il en fait un tout. Donc à tout être qui apparaît lumineux il confère une très grande chaleur, et un pouvoir d'amollir et de liquéfier, et s'il voit un objet se réduire en particules ténues, ou s'amollir, ou s'il aperçoit seulement de la fumée et de la cendre, il juge que ces opérations ont pour cause le feu, avec les propriétés du feu, les ayant toujours vues qui s'accomplissaient par l'action du feu seulement, et jamais d'autre chose » ^ — Ainsi les perceptions semblables, en se superposant, se sont renforcées ; aucune action contraire n'est venue annuler l'effet de ce renforcement mutuel ^, et empocher la généralisation dans la quelle consiste essentiellement le raisonnement inductif.

Une dernière précision ^ doit être fournie maintenant dans l'exposé de cette théorie de la connaissance, d'une pensée si vigoureuse et, pour l'époque, si originale ; aussi bien nous permettra-t-elle d'éviter une assimilation, partiellement inexacte, de la doctrine de Télésio à l'empirisme et au sensualisme moderne. — L'auteur du De rerum natura se refuse à admettre avec Aristote que la connaissance soit la communication de la forme de l'objet sensible ou intelligible au sujet sentant ou à l'intellect. La connaissance, dit-il, n'est pas une « information », elle est la perception d'une passion*. En un

i. 0. c, p. 316. — Cf., p. 314 : Rerum quarum conditio quaepiam manifesta, reliquaeque occultae sunt, has itidem iis sentire spiritum in rebu.<5, quibus illa inest et quae totae perceptae sunt, quod intelligere dicitur...

3. Télésio complète aussi sa doctrine par une théorie de l'origine empirique des notions mathématiques (0. c, p. 316-318). Voir ci-après : Troisième Partie, Chapitre IV, 1.

4. Télésio, 0. c, p. 280, 281 ; — lib. VU, cap. 2 ; lib. V, cap. 7. — Dans un passage isolé du livre VIII, Télésio oublie même d'intercaler, entre la modification passive externe et la sensation, l'intermédiaire nécessaire de la perception interne. Sentir, dit-il, « c'est recevoir des forces inhérentes aux choses une modification passive très légère : A rerum viribus exile quid pati » (De rerum natura, lib. VIII, cap. 21).

sens assurément c'est le semblable qui connaît le semblable^ puisque l'esprit vital, pour sentir le feu par exemple, a besoin d'être échauffé. Seulement cette modification, toujours très légère, ne saurait avoir pour effet sa transformation dans l'objet perçu, ici sa transformation en feu, qui équivaudrait à l'annihilation de l'âme, c'est-à-dire du sujet même de la connaissance ^

Est-ce à dire que l'esprit réaliste dont s'inspirait, comme toutes les doctrines antiques, la théorie péripatéticienne de « l'information », soit étranger à la nouvelle philosophie du savoir ? Il s'en faut. — La connaissance pour Télésio est encore, dans une certaine mesure, une reproduction partielle des propriétés de l'objet connu, par la communication à l'esprit vital des mouvements extérieurs. Le problème qu'il se pose est totalement différent de celui que tenteront de résoudre, en partant de prémisses idéalistes, l'empirisme anglais et même le sensualisme de Condillac, doctrines postérieures au cartésianisme 2. Pour lui la question n'est pas de savoir comment la connaissance d'objets déterminés, soumis à des lois invariables, en d'autres termes le savoir objectif, pourra apparaître, et se constituer une existence indépendante au milieu du flux mouvant des états de conscience. Son point de départ, c'est la nature, où de tels objets existent, c'est l'être donné avec toutes ses propriétés et toutes ses lois. Comment l'action des forces naturelles, s'exerçant sur le sujet humain et aussi sur les autres sujets, engendrera-t-elle en eux la connaissance qui n'est qu'une modalité de leur existence et de

Hoffding (Histoire de la philosophie moderne, t. I, Paris, Alcan, 1906 ; — p. 529, note 18) remarque justement que le mot « pati » devient alors ambigu. — Cf. Campanella, Prodr., Comp., p. 77 : Sensatio enim passio est.

\. De rerttm natura, p. 280 et 281 : Non si quidem ut ignis naturara viresque sentiat spiritus, ignis natura penitus assuraenda est, ignisque ipse faciendus ; sed vel modicum quid ab eo calefactus, dilatatusquc, calefaciendi eum dilatandique facultate praeditum optime sentit. Recte igitur Aristoteles rerum formas quae nulle modo nullaque ratione animae insunt, nuUa eas ratione ab anima percipi posse intuitus, non recte quas sentit vere, animam eas suscipere ; quas scilicct vel modicura quid ab eis passa, et modicum quid immutata, penitus sentit percipitque.

2. M. Cassirer a précisé ce point avec pénétration : Das Erkenntnisproblem, éd. cit., t. I, p. 23;J et 236.

leur adaptation biologique à leur milieu ? Tel est le problème. Télésio a essayé de lui donner une solution sans jamais distinguer l'objectif du subjectif, l'esprit de la chose, ni même du mouvement la conscience. De cette indistinction fondamentale, on ne peut conclure ni au spiritualisme idéaliste ni tout à fait, malgré les apparences, au matérialisme absolu ; et nous n'avons pas lieu de nous étonner quand nous voyons Campanella, en partant des principes posés par son maître, édifier un panpsychisme et une théorie de l'expérience magique dont nul ne niera l'opposition à la notion courante et moderne du mécanisme matérialiste.

II. — L'EMPmiSME ET LE NOMINALISME DANS LA THÉORIE DE LA CONNAISSANCE DE CaMPANELLA

Il n'est pas trop difficile de reconstituer, malgré la brièveté des textes du Compendium, la première théorie de la connaissance soutenue par Campanella. Dans cet ouvrage en effet nous ne trouvons aucune mention du « sensus abditus », c'està-dire de cette connaissance de l'âme par elle-même, étrangère à toute passion, qui devient dans les ouvrages ultérieurs du philosophe le fondement de toute sa doctrine du savoir en même temps qu'une des notions centrales de sa métaphysique. Nous pouvons donc sans risque d'erreur lui attribuer, à la date de 1595, toutes les opinions sensualistes et nominalistes de son maître, et interpréter les textes trop peu explicites du Compendium en les rapprochant des passages plus développés du De sensu rerum et de la Métaphysique qui contiennent des pensées identiques ou de même inspiration. Cette interprétation est d'autant plus légitime que l'abrégé publié par Adami reproduit, touchant la physique, non seulement les idées, mais les expressions mêmes de Télésio, et que de semblables emprunts se répètent jusque dans les ouvrages postérieurs, s'étendant aussi aux parties non modifiées de la théorie de la connaissance.

Pour comprendre le processus de la représentation, il faut le rattacher à ses causes matérielles. Elle est en effet une opé-

ration naturelle, identique à toutes les autres. — Plaçonsnous donc au sein de la réalité physique. Nous remarquons alors, d'une part que les formes individuelles ne s'y distingueraient pas les unes des autres si elles n'étaient pas produites par l'action de forces opposées, mais d'autre part que leurs rapports mutuels seraient inconcevables si l'action exercée par un contraire sur son contraire n'avait pas pour effet de lui communiquer une partie de sa nature, afin de le détruire en se l'assimilant. Toute opération naturelle se ramène à ce type ^ pour Campanella comme pour Télésio. Or, l'action exercée par un contraire est passion et connaissance pour le contraire qui la reçoit ; en la recevant il y résiste, et comment y résisterait-il si au moment même où il en pâtit il n'avait pas conscience de l'opposition de la nature de l'agent à la sienne propre ? La connaissance a donc pour cause une passion, mais en même temps toute opération naturelle s 'accomplissant par des mouvements qualitatifs ou locaux, elle est un mouvement, et se réalise par le contact mutuel des êtres. Par suite, toute forme de la représentation doit en fin de compte se réduire à celle dont l'origine est le contact corporeP, c'est-à-dire à la sensation. Campanella reprend cette thèse de Télésio, et il en donne des démonstrations plus approfondies où il fait preuve quelquefois d'une réelle pénétration d'analyse.

Dans cette action, accompagnée de passion, qui engendre la connaissance, les formes individuelles ne doivent pas perdre leur nature propre : c'est pourquoi la sensation ne peut se produire par la communication au patient de la forme de l'agent, mais seulement par une modification peu appréciable de la nature du premier. Une telle communication en effet aurait pour résultat la destruction de la forme du patient, remplacée par celle de l'agent. De plus, une fois éprouvée une première sensation, l'être deviendrait radicalement incapable d'en recevoir d'autres ; la possibilité d'impressions contraires et simultanées ne serait plus sauvegardée; enfin l'agent, pour produire incessamment, sans se détruire lui-même, des for-

^. De sensu, 1637, lib. I, cap. V, p. 9. Cf : Actio est propriae similitudinis effusio ab agente in patiens (0. c, lib. II, cap. XV, p. 62). 2. 0. c, lib. II, cap. XII, p. 87 ; — cap. XI, p. 52.

mes semblables à lui, devrait être doué d'une puissance infinie qu'il ne possède nullement ^

Pour être apte à subir l'action de tous les êtres, et des plus différents, la substance douée de la faculté de sentir doit être au plus haut point impressionnable et modifiable ; à ces conditions satisfait seulement l'esprit vital (spiritus), réalité corporelle, mobile, capable de recevoir rapidement, de conserver et de sentir immédiatement, comme le fait l'air, les actions de toutes sortes qu'elle reçoit 2. — En outre, si l'on veut maintenir la distinction des substances singulières dans l'acte de la connaissance, il est nécessaire d'admettre que l'on ne peut connaître des êtres absolument semblables à soi. « L'esprit vital a une sensation moindre de l'esprit vital et de l'air ; il n'est donc pas une pure puissance percevant toutes choses » ^. — L'observation psychologique confirme du reste cette idée. L'âme s'ignore elle-même ou ne se connaît qu'indirectement *. L'accoutumance émousse la sensation. Ma main ne sent pas les températures égales à la sienne. Dans ces deux derniers cas, aucun changement ne s'est produit dans l'état de tension de l'esprit vital : or la sensation est une passion, une altération ^

C'est ainsi que la théorie de la connaissance répond aux exigences de la doctrine de la nature, mais réciproquement, si on renverse l'ordre des démonstrations, elle confirme un des principes qui servaient à celle-ci de point de départ. Si la sensation est une passion, tous les éléments et les composés des éléments sont doués de sensation, car tous pâtissent ^. Sans doute — et Campanella insiste davantage que Télésio sur ce point important — il faut en outre, pour sentir, percevoir la passion reçue ^ et cette condition semble manquer

1.0. c, lib. II, cap. XV, p. 62, cap. XVI, p. 67 ; — éd. de 1620, p. 101 et 110 à 114.

2. De sensu, 1637, lib. II, cap. XVI, p. 67 ; — lib. I, cap. IV, p. 34.

3. 0. c, lib. I, cap. IV, p. 9 : Unde spiritus spiritum et aërem minus sentit, non ergo est pura potentia omnia percipiens.

i. Prodr. Comp. p. 82.

». De sensu, 1637, lib. I, cap. IV, p. 8 : Sensus ergo passio, alteratioque est.- — Prodr., Comp., p. 77.

6. De sensu, 1637, p. 9 : Igitur si sensus est passio, oraniaque elementa, ac elementata patiuntur, omnia ergo sentiunt.

7. Ibidem : Ergo sensus non passio sola est, sed perceptio passionis.

dans beaucoup de cas, s'il est vrai que même dans l'organisme animal ou humain se produisent des modifications qui ne parviennent pas jusqu'à la conscience, comme par exemple la combustion d'un poil ou d'un cheveu, ou la piqûre d'une puce ^ Mais l'inconscience n'est ici qu'apparente. Il y a toujours quelque partie du corps qui ressent le changement produit ; seulement la sensation n'arrive pas jusqu'à l'esprit vital central parce qu'elle n'intéresse qu'une fonction particulière, et qu'en vertu d'une loi générale la clarté des perceptions est exactement proportionnée à l'intérêt vital de l'impression communiquée du dehors, et de la réaction à opérer ^. On voit que Campanella n'ignore pas le subconscient. Il lui arrive maintes fois d'ailleurs d en citer des exemples très précis comme l'anesthésie des extatiques*, ou celle du soldat qui ne souffre de sa blessure qu'une fois tombée l'ardeur du combat.

Mais la présence universelle de la conscience peut se prouver encore d'une autre manière. En même temps qu'elle est une passion, toute sensation est un contact. Par suite entre le pouvoir de sentir des corps dits « bruts » et celui des organismes, la différence est de degré, et non de nature : les étoiles, en s'envoyant l'une à l'autre leurs rayons, se communiquent en même temps leurs connaissances ; « l'air, en touchant un autre air, ressent la seùsation de cet air parce qu'il est mû de son mouvement et refroidi de son refroidissement » *. L'homme assurément possède seul la faculté privilégiée d'exprimer ses sentiments par l'usage d'un langage conventionnel, mais c'est une juste compensation à l'état d'infériorité où il était placé par l'emprisonnement de son esprit vital dans la masse épaisse de son organisme ^.

Exigera-t-on maintenant une preuve empirique de l'assimilation de la sensation à un contact ? C'est pour le physiologiste un fait d'expérience, qu'il constate dans tous les ordres

Page 1