CHAPITRE II
A mesure que nous pénétrons plus avant dans le secret de l'antiquité orientale, nous voyons s'y dessiner mieux le rôle prépondérant de la religion. Les civilisations primitives de l'Egypte et de la Chaldée s'en montrent profondément imprégnées. Textes et monuments arrachés des entrailles du sol s'éclairent d'une mutuelle lumière pour guider l'histoire contemporaine dans l'évocation des panthéons populeux dont nous savons en grande partie déjà l'origine et les gestes. Tout haut placés qu'ils soient, leurs relations demeurent constantes avec la terre ; ce peuple immense de dieux n'a en somme d'activité que sur terre, d'où lui viennent en retour les hommages dont il ne saurait se passer. Et si les dieux manifestent une telle sollicitude assidue des événements terrestres, les hommes ne se montrent pas en reste de préoccupation au sujet de ces êtres supérieurs estimés bienfaisants et tutélaires, c'est-àdire dignes de tout honneur et accessibles à toute supplication, ou réputés austères, rapaces, malveillants même, et dès lors âpres à revendiquer les offrandes et les devoirs empressés qui seront la rançon de leurs altières bonnes grâces.
r^Aussi voyons-nous les sanctuaires se multiplier sous les formes et les vocables les plus variés et les dieux intervenir dans les moindres circonstances de la vie sociale ou privée, jusque dans la pratique banale de la vie journalière, i
Canaan ne devait pas s'excepter de cette loi, puisqu'il semble bien y avoir en ce phénomène une loi de l'histoire, fondée sur la nature essenliellement religieuse de l'âme humaine au sentiment des apologistes.[5Iais tandis que d'année en année se dévoilaient plus clairement les religions assyro-babylonienne et égyptienne grâce au déchiffrement des textes et à l'examen des ruines, la religion cananéenne apparaissait exclusivement à^travers celle d'Israël. iTout au plus allait-on chercher en quelque coin perdu des plateaux transjordaniens « le type élémentaire et primitif du haut lieu chananéen, tel que le trouvèrent et l'adop-
tèrent les Hébreux » (1). On demandait ensuite aux « textes iDibliques... de compléter Fimage )>dont les traits généraux étaient empruntés « aux récits et aux relevés des quelques voyageurs qui ont visité la région d'un accès difficile où le sol a gardé la plus fidèle empreinte des antiques cultes chananéens » (2). C'est dire assez l 'insu ffîsanceçe données vraiment objectives; ce qui, même spontanément reconnu et proclamé, n'empêchait point de théoriser parfois avec une assurance déconcertante sur le brutal fétichisme des vieux cultes d'où serait sortie par une lente évolution toute la religion d'Israël (3). L'axiome jouissait d'un tel crédit qu'il régit môme l'enquête pourtant si compétente et d'ordinaire si personnelle de MM. Perrot et Chipiez sur les monuments religieux de Syrie et de Phénicie (4). Les fouilles enfin pratiquées en Canaan ne pouvaient manquer de nous livrer sur le culte exercé dans la contrée des informations d'autant plus précieuses qu'on en avait jusqu'ici éprouvé davantage la privation. Si l'attente paraît avoir été d'abord déçue, la déception est à mettre au compte d'idées toutes faites, qui ne laissaient pas la liberté de considérer avec l'attention nécessaire nombre de détails sans aucun rôle .dans les théories religieuses courantes qu'ils pouvaient même heurter; en tout cas rien ne signalait ces humbles détails à une spéciale considération.
Aussi bien la suprême ressource dans l'interprétation, plus délicate que toute ai^tre^d'un monument religieux fait-elle ici à peu près entièremenf défaut. Le document écrit qui offre l'état civil du dieu, raconte l'histoire de son sanctuaire, décrit la pratique liturgique, ou étale les dévotes louanges dans lesquelles s'extériorise la croyance des fidèles : ce texte bienheureux, si fréquent ailleurs parmi les ruines des palais et des temples, ne s'est encore rencontré presque nulle part dans les débris des antiques cités cananéennesl^C'est la Bible on peut dire exclusivement qui a fait reconnaître des lieux de culte dans ces enceintes aménagées au flanc ou au sommet des montagnes, avec des
(1) Perrot et Chipiez, Histoire de l'ai't dans l' antiquité, t. IV, Judée, p. 378 s. : « L'architecture religieuse ».
(2) Op. et toc. laud., p. 379. Les sources invoquées sont surtout les mémoires des ingénieurs anglais du Palestine Exploration Fund, qui ont exécuté le Survey d'une section de la Moabitide. Ces travaux sont publiés dans les Quart. Statements de 1881, p. 275 ss. et 1882 passim et décrits maintenant d'ensemble dans le Memoir du Survey de la Palestine orientale. Quelques indications sont empruntées à de Luynes.
(3) Cf. les manuels d'archéologie les plus en vogue, Benzinger ou No\vack, aux chapitres des antiquités sacrées, lieux de culte préisraélites, etc. Historiens et exégétes indépendants sont naturellement de même opinion et il est superllu d'aligner ici des noms que tout le monde connaît, ou des titresde travaux encore plus ou moins en faveur.
(4) Voir, en particulier, les assertions très explicites de l'Histoire de l'art, t. III, 56-59; t. IV, 371 s., 380.
pierres brutes pour clôture, pour idoles et pour autel. Par fortune cependant les civilisations contemporaines ne sont jamais tellement disparates, jamais fermées à ce point les unes vis-à-vis des autres, que la connaissance plus parfaite d'un milieu ne puisse guider avec fruit dans l'intelligence d'un autre. C'est apparemment le cas pour les races qui précédèrent les Hébreux sur le sol de Palestine. En possession aujourd'hui d'une quantité déjà remarquable de monuments authentiques des âges les plus reculés, de représentations plastiques chronologiquement classées, de ^^^ftiges nombreux dont l'analogie est indubitable avec ce qui est netteni^nt connu ailleurs comme indices ou éléments de culte, on peut tenter de dégager (juelques linéaments objectifs de la religion en Canaan d'après ces débris reconquis.
L'enquête doit naturellement prendre son point de départ dans ce 4ui nous est le plus accessible parce que surtout matériel et indépendant de toute spéculation : le lieu de culte et son mobilier.