‹ Canaan; d'après l'exploration récenteChapitre 15 sur 37 · I-Jl CANAAN · texte numérisé non relu

I-Jl CANAAN

cône parfois aigu, ou s'amincissent à tout le moins quelque peu au sommet. Il n'y a cependant pas à faire fonds sur cette trop vague apparence, que nous verrons formellement contredite en des sanctuaires contemporains (1). A Gézer même les blocs I et III par exemple, III surtout, ne sont guère coniques. Les deux pointes de I ne laissent pas que d'être énigmatiques. M. Macaiistcr ne s'est pas arrête à l'idée, trop obvie ou trop simpliste, d'une entaille destinée à fixer la corde qui servit à dresser le monolithe énorme sur sa base. Pourquoi pas en effet quelque chose d'analogue dans les blocs voisins, presque aussi volumineux? Il semble plus confiant dans une hypothèse que lui a suggérée, dans Lucien, la description des immenses piliers érigés en façade du temple de Hiérapolis. De semaine en semaine un prêtre se hissait tout en liant d'une des colonnes, où il remplissait durant sept jours le rôle de médiateur entre le dieu et les dévots accourus en solliciteurs à son temple (2). L'entaille dans la colonne de Gézer serait le point d'attache ménagé pour la corde dont se seraient servis des stylites remplissant la même fonction. Tout concourt à faire ce rapprochement peu vraisemblable. L'absence de toute analogie dans les autres nîassébôth exhumées par les fouilles rend plus obscure l'intelligence de ce détail (3). Parmi les monuments antiques, serait-on en

Fig. 83.

(1) Cf. les vues du haut-lieu cananéen deMegiddo, Mittheihuigen des deut. Pal. Vereins. 1904, p. 47 s., fig. 11-12.

(2) Q.S., 1903, p. 27. Le passage de Lucikn, de Dca Syria, § 28 s.

(3) D'après les vues photographiques de Sellin, Tell Ta^annek..., fig. 86 s., p. G9, on croirait discerner la même échancrure sur un monolithe de Ta'annak. La perspective de ces vues ne permet pas de constater si l'échancrure traverse toute l'épaisseur du bloc et la description imprécise semble indiquer plutôt un godet profond autant que large (op. l., p. 68). La petite encoche visible au sommet de l'obélisque d'Ousirtasen P' (X1I« dyn.), à Begig, est d'une tout autre forme; cf. Peruot et Chipiez, Histoire..., I, 626, fig. 424 s. M. A. Smith signalait récemment en Transjordane une petite pierre levée dont le sommet

présente une entaille assez analogue (fig. 83); mais il a eu l'impression que la pierre avait été brisée, de sorte que l'actuelle rainure aurait pu être originairement un trou (O.S., 1905, p. 361). Des cippes relevés par Doughty en Arabie fournissent apparemment une analogie plus précise (fig. 84). Autant qu'on en puisse juger par le croquis publié (Documents épigraphiques recueillis dans le N. de l'Arabie, pi. XL VI, n"" 38 et 39), ils doivent mesurer 80 à 90 centimètres de bailleur et -ils .sont profondément échancrés au sommet, ce qui leur donne une incontestable, ressemblance avec les nombreux monuments crélois dits « cornes de consécration, cornes emblématiques », etc., sculptées, en plein relief et isolées, modelées en stuc, ou peintes sur des monuments divers (cf. ^nnim? of'Brit. Schoot..., VHI, 1901-2, p. 96, 100 s.; p. 299 et pi. XVJIl;p. 314 et fig. 27: IX, 1902-3, p. 280 et fig. 2; X, p. 1903-4, p. 41 ss., fig. 15 et pi. IL Cf. le même symbole sur les bractées d'or de Mycènes (fig. 85), peut-être aussi

Fis. 84.

droit de le comparer à ces hautes colonnes formant pylône au temple de Paphos sur une monnaie chypriote et dont le sommet s'échancre profondément pour se terminer en deux branches surmontées de petites boules, oùM\ï. Perrotet Chipiez croient reconnaître des globes en métal (1)? Les deux pointes sont ici fort atténuées et les globes métalliques font naturellement défaut. La comparaison est d'ailleurs proposé uniquement pour ce qu'elle vaut, sans qu'on y insiste autrement (2). Quant aux cupules pratiquées sur les faces des stèles, on sait qu'elles ont déjà donné lieu à des interprétations fort diverses. Je ne vois pas que M. Macalister ait encore émis une opinion à leur sujet. M. Sellin au contraire a cherché en diverses voies la signification des colonnes semblables qu'il découvrait à Ta'annak, dans ce qu'il a cru être un sanctuaire ainsi constitué (3). A peu près au centre du plateau couvert par la ville primitive, dans un strate de ruines daté du xv»^ au ix*" siècle environ avant notre ère, il a mis à jour deux piliers qua-

sur un ex-voto neo-punique au Saturne africain, dans Tout A IN, Bullelin archéol..., 1905, p. 121, et pi, IX, n° 1). Les cornes créto-niycéniennes sont interprétées assez souvent comme représentant « le taureau animal-allribut du dieu »

(II. DussALD , Questions imjcéniennes, exlr, de la Rev. de l'Hist. des relig., p. 1905, p. 19). Elles ont donc plus d'analogie de nature avec les cornes de l'autel qu'avec la double pointe de quelques massébôlh.

(1) Hist. de l'art..., IH, 120S. ; cf. Lagrange, Études sur les relig. sémitiques^, p. 211.

(2) M. le D' Carton, Le sanctuaire de Baal-Saiurne à Dougga {Nouvelles archives des missions scientif:...,\U, 1897, p. 399), signale parmi les plus archaïques une stèle « munie, à sa partie supérieure, d'une saillie qui a peut-être servi à suspendre une offrande ». A défaut de représentation du monument on n'ose guère y chercher un élément de comparaison pour le sujet qui nous occupe.

(3) Selun, Tell Ta'annek..., p. 68 s. M. Macalistek, QS., avril 190G, croit y voir un pressoir.

Fig. Ht.

Bractée mycénienne avec cornes de consécralion sur un petit temple. D'après une photographie.

(Irangiilaircs (lig. 86). Le plus grand, haut de l'",VO, large de 0'",()0, épais de G"*, 40, s'amincit quelque peu vers le haut et porte à son sommet « unecavitô [Aiislwhlung) ovale en forme de coupe », ayant 0'", 275 de moyen diamètre et ()'",2V en profondeur. A ()"',84 de ce premier monolithe 1^1), un second était dressé, haut seulement de 1™, et large de ()"\50. Aucune entaille à son sommet, tandis qu'une ample cupule était pratiquée vers le milieu de la paroi faisant face au premier bloc. A 2'", 35 au nord des stèles, une auge en pierre, de 0"',G5 sur 0",40, et dans rintervalle entre les stèles et ce bassin une quantité remarquable d'objets et de vases en basalte, parmi lesquels une intéressante

coupe, ainsi qiAe des poteries diverses en abondance. Un mur dont il ne reste que deux assises en pierres brutes enfermait le tout, avec des cloisons de refend trop ruinées pour qu'on en puisse saisir le plan.

Dans cet ensemble M. Sellin n'hésitait pas à reconnaître un Kultort d'une certaine importance et l'intérêt en serait d'autant plus grand que sa date est contemporaine de la trans-

Fig. 8a.

Ta annak. Deux massébôtli dans

un haut-lieu (?). D'après Sellin, Tef^Ta'an. formation du haut-lieu de Gézcr. AveC nek..., lig. 87.

les données fournies, le contrôle de son interprétation n'est guère possible et il faut apparemment la tenir pour bien fondée. Moins heureuse toutefois paraîtra la désignation à'Opfersteine et à' Opfersàulen appliquée aux massébôth, et surtout la tentative d'assigner un rôle aux cupules, celle du sommet étant réservée aux ollrandes liquides, celle de la paroi aux offrandes sèches. Aussi bien ne voit-on guère la facilité de faire tenir convenablement une matière solide quelconque, graisse, beurre, farine, etc., dans une aussi petite dépression sur la face verticale d'une colonne (2). Qui consentirait à supposer que les Cananéens du xv' siècle se sont réellement façonné des autels de sacrifice ou des tables à offrandes d'un usage aussi anormal, s'il s'agit d'offrandes en nature à déposer en ces godets ?

(1) On ne voit pas dans quel orientement.

(2) La profondeur de la cupule latérale dans le cas de Ta'annak n'étant pas indiquée, il serait à la rigueur possible de l'imaginer assez considérable pour qu'on puisse faire adhérer quelque chose dans le fond. Mais l'explication, pour être satisfaisante, doit être justifiable dans tous les cas. Or à Gézer, par exemple, la plupart des cupules latérales n'ont pas plus de deux à trois centimètres de profondeur maxima, avec des bords évasés et lisses rendant parfaitement impossible l'adhérence de tout corps solide.

La difficulté ne pouvait manquer de frapper M. Sellin, qui, peu confiant dans sa première hypollièse, lui en a juxtaposé deux autres non moins caduques (1). La première consiste à voir dans ce couple de stèles deux dieux dont l'un regarde l'autre par sa cavité latérale; la seconde en ferait un groupe, dieu et déesse parèdre, sans qu'il soit facile de s'expliquer en quoi le bétyle féminin est caractérisé par la cupule incisée au flanc. Car d'invoquer par exemple — ce que d'ailleurs Sellin n'a pas fait, n'ayant pas voulu documenter sa suggestion, — un point d'appui en ce sens dans les représentations conventionnelles, quoique souvent fort réalistes, du sexe par les potiers mycéniens, ou dans les fameuses sa lagrdmas indoues (2), serait entrer sur une fausse piste, étant donné la forme, le nombre et la situation des cupules sur les diverses stèles où il s'agit de les expliquer.

L'inconvénient le plus radical des deux nouvelles hypothèses est de s'appliquer — et combien vaguement î — au seul cas de ce hautlieu incertain de Ta annak. A Gézer, où toutes les cupules latérales sont sur la face occidentale des stèles, il ne s'agit donc pas de divinités qui se considèrent béatement l'une l'autre ; et comme d'autre part il y a au total huit massébôth et les débris de trois autres, elles ne peuvent être réparties d'aucune façon en couples dieu et déesse.

Pour essayer de conserver quelque semblant de vérité à la théorie du bétyle féminin caractérisé par une ou plusieurs cupules latérales, il y aurait peut-être lieu d'invoquer la notion, encore fort courante, du symbolisme phallique attribué aux massébôth. R. Smith s'est efforcé de réagir contre (3); il a pu seulement montrer qu'on en faisait une application exagérée. L'archéologie assyro-babylonieiine et les survivances relevées en pays sémitique établissent qu'on lui doit accorder un incontestable rôle, quoique ni exclusif, ni même, sans doute, primordial ou prépondérant {ï). Si la forme conique était interprétée en ce sens réaliste, à tout le moins conventionnel, on concevrait à la rigueur la cupule comme une nouvelle convention pour figurer la divinité

(1) Op. Z., p. 104, quoi qu'il en soit des analogies invoquées dans l'archéologie chypriote ou Cretoise, que nous navons pas à examiner ici.

(2) Cr. la note de M. Gustave Oppert, sur ces pierres A trou spiroïdal « anciennement adorées par les aborigènes de l'Inde comme les symboles de l'énergie féminine... devenues l'emblème du dieu Visnu représentant... le même principe ». Camp, rendus Acad. Inscr. et /?.- Lettres, 1900, p. 472, ss. ; Jiev. de l'hist. des relig., XLIII, 1901, p. 325 ss.

(3) Religion of the Sémites 2, p. 2II s., 456 s.

(4) Cf. LA(;nAKGK, Éludes sur les religions sémitiques -, p. 190 s., 212. Pour lui, la forme conique donnée aux pierres sacrées pourrait n'être qu' « une réduction de la terre-montagne », par le fait d'une évolution ultérieure à la réduction de la terre en une tour sacrée, la ziggurat babylonienne {op. t., p. 192 s.). M. de Baudissin, ZDMG., 1903, p. 829, paraît donner son assentiment si compétent à cette manière de voir.

féminine dans une stèle. Pour expliquer les cas de cupules multiples, on pourrait recourir à des hypothèses plus ou moins obvies en ce même ordre d'idées. Ceux au contraire où les cavités sont pratiquées dans une stèle par ailleurs conique, par exemple le monolithe n*" 11 dans Talignement de Gézer, se résoudraient par l'incorporation dans le même bloc de deux divinités parcdres (1). Mais il y a, pour mettre en garde contre une trop générale application de ce principe, les cas topiques où le bétyle conique est censé incorporer une déesse ; aussi ce fait, sur lequel le P. Lagrange a appelé l'attention (2), que toutes les pierres sacrées ne sont pas façonnées en cône ; d'où il conclut que le symbole phallique n'est «qu'une déviation d'une idée plus générale » qu'il cherche dans le vocable même de Bait-il, la pierre où le dieu habite, étape intéressante entre le temple et un d\eu-Bélyle, grâce à l'évolution plastique indiquée plus haut.

Force est donc de chercher pour les cupules une signification autre que celles proposées et plus en harmonie avec le caractère général des stèles. Pour circonscrire le champ des hypothèses, il faut peut-être s'astreindre à chercher cette signification dans un doniaine où les monuments ou les textes pourront fournir quelque terme de comparaison. De ce point de vue on est tout de suite ramené aux innombrables massébôth découvertes à travers le monde phénicien antique, les stèles puniques de Carthage ou des hauts-lieux oubliés dans les montagnes berbères (3), que la curiosité éclairée des savants officiers de l'armée d'Afrique nous fait aujourd'hui connaître. Dans le nombre, il est une vaste catégorie de stèles dont la nature commémorative est manifeste : elles représentent une offrande votive et à mesure que la croyance primitive, vive et forte suffisamment pour se passer d'une exiériorisation précise, s'est atténuée, c'est-à-dire à mesure qu'on s'éloigne des origines, apparaissent sur ces stèles des représentations d'un symbolisme plus parlant. On y anthropomorphise par degrés la divinité qu'on prétend honorer, afin que nul n'ignore à qui vont les hommages ou les offrandes commémorés par la pierre mise sur son séant (4). Purs

(1) Cf. l'inscription grecque si suggestive découverte en Haule-Syrie par M. V. Ciiapot, Bulletin de corresp. helléniq., 1902, p. 182 : lei-xtw xai lutxêsxûXo)... 6coî; TiaTpwotç... On sait du reste qu'il n'y a jamais eu lien étroit entre le bétyle et le nombre des divinités qu'il représentait.

(2) Op. /., p. 190; cf. 188.

(3) Cf. par exemple les 426 stèles du seul sanctuaire de Saturne à Win Tounga « ... debout l'extrémité inférieure enfoncée dans le sol, l'une à côté de l'autre et assez serrées... dans une sorte d'enceinte sacrée, à ciel ouvert » (Ph. Berger et R. Cagnat, Bull, arch., 1889, p. 208)

(4) Cf. l'évolution du symbole deTanit sur les stèles publiées par Gauckler, Bull, arch., 1894, p. 295-303

LLS LIKLX DE CULTE EN CANAAN.

symboles tout d'abord, ces essais de figuration aboutissent à une image telle quelle du dieu ou de la déesse, au terme de l'évolution. La représentation des offrandes encore «■ plus fréquemment en usage que la figuration des symboles » (1) aux époques tardives explique la présence de multiples figures dans le registre inférieur des stèles. Avant qu'on en arrive à dessiner l'animal offert en sacrifice, on avait commencé par évoquer Fidée du sacrifice à l'aide des instruments et des vases qu'on y employait. Ainsi du moins sont interprétées les figures de hache, de burettes, de récipients divers, vases à libations ou urnes à recueillir les restes de la victime consumée, gravées sur les stèles (cf. fig. 87).

On peut se demander si nous n'aurions point là, dans un stage bien postérieur de l'évolution religieuse, une indication à retenir pour le sens des cupules sur les massébôth cananéennes. Le même désir de perpétuer en présence de son dieu la mémoire de l'ofTrande une fois offerte, ou renouvelée à des époques d'une périodicité déterminée, aurait suggéré de creuser dans la stèle non encore l'image simpliste d'un vase, mais l'indice d'un récipient aussi sommaire qu'il se puisse imaginer. Par là on rattacherait même, jusqu'à un certain point, cet aménagement nouveau du sanctuaire à celui des indigènes, où les cupules à offrandes jouaient un rôle si considérable. L'idée a d'ailleurs un fondement si naturel, qu'on n'a pas de peine à s'en justifier l'universalité ou l'application plus ou moins modifiée en des religions fort différentes.

Entre la représentation parlante sur les stèles puniques signalées plus haut et le premier essai de commémoraison symbolique de sacrifice ou d'offrande au moyen de la cupule incisée sur la massébàh, les découvertes des sanctuaires africains fournissent un degré intermédiaire précieux à enregistrer. Dans le haut-lieu primitif de Dougga, iM. le D"" Carton a découvert des séries de vases déposés « en avant et

Fig. 87. — Slèle votive africaine. D'après TuLTAiN, Bull, archéol..., 4905, pi. IX, 3.

(t) Carton, Le sanctuaire de Baal Saturne...; l. /., p. 447.

au pied des stèles, par groupes de 2 à 5 amphores, jointes à quelques tinguentaria dont le nombre variait de 2 à 8 ». Il mentionne aussi

« Au pied (le deux stèles des pierres à libations, plates, de forme

rectangulaire, olirant à leur face supérieure cinq godets... » (1). A la suite d'autres observations de détail, (|u'on lira dans son remarquable mémoire, il conclut (p. 451) : « L'ensemble formé par la stèle, les pierres à libations et les vases placés à

son pied constituait un petit

sanctuaire placé dans le grand, où s'accomplissaient sans doute quelques rites, à côté de ceux qui se célébraient auprès de l'autel central » (2).

C'est bien, avec les modifications justifiées par l'archaïsme du hautlieu de Gézer, l'impression la plus nette qui se dégage de l'examen des massébôth alignées à la suite du bétyle que représente le mégalithe II. Le développement de la cupule primordiale, incisée symboliquement sur la stèle, en une mensa placée au pied, exigeait pour se produire qu'on attachât quelque valeur religieuse intrinsèque à la stèle ellemême. Elle devenait ainsi plus ou moins directement l'objet du culte dont elle avait à l'origine commémoré seulement l'exercice, et les godets à offrandes devaient s'isoler d'elle. On retiendra pourtant de cette évolution qu'au temps où la stèle n'était que commémorative, ces cupules étaient peut-être aussi les symboles votifs du sacrifice ou de la libation accomplis à l'autel du haut-lieu, ou devant le bétyle proprement dit du sanctuaire. Ainsi du moins s'expliquerait avec vraisemblance, grâce à l'appui des monuments, ce détail étrange de cupules latérales, que les hypothèses en cours n'avaient guère éclairci. Rien d'anormal au surplus, dans cette manière de voir, à ce que le bétyle lui-même, à Gézer, ofï'ri3 des cupules, puisque c'est autour de lui tout d'abord, voire sur lui, qu'ont été répandues les offrandes, en attendant qu'un autel se fût introduit dans le mobilier du sanctuaire.

Fig. 88. — Table d'offrandes engagée dans le pied d'une stèle funéraire africaine. D'après les croquis de Godin, Bull, archéol, iîKtô, p. ûVi, fig. 2.

(1) Op. L, p. 398 et 399.

(2) Plus décisive encore est l'analogie maintenant fournie par les stèles avec tables d'offrandes dans le très vieux sanctuaire égypto-sémitique de Sarabit el-Khddim (Pétrie, Researches in Sinai, p. 6 s., fiç^. 78-80).

LES LIEUX DE CLLTE EN CANAAN. 13i

Le nombre dos cupules ou leur mise en communication par des canaux, n'ont pas non plus besoin d'être justifiés; leur absence sur plusieurs stèles peut au contraire sembler inconciliable avec l'interprétation proposée.

Il est remarquable, à ce point de vue, qu'elles manquent précisément sur les mégalithes IV- VII en relation plus immédiate avec le grand bloc cubique dans lequel est creusé un bassin, qui remet aussitôt en mémoire l'auge de pierre signalée tout à l'heure dans le sanctuaire de Ta'annak, et dont il faut maintenant essayer de préciser la nature.

Au premier moment de la découverte, M. le professeur A. Macalister, père du distingué directeur des fouilles, proposait de reconnaître en ce singuHer monument la base d'une achérah (1), et l'attribution a été conservée. On sait que V achérah, dont le nom est identique du reste à celui d'une déesse, était « un tronc ou pieu sacré, placé près de l'autel », en relation avec l'idole et les stèles du sanctuaire (2). Tandis que la pierre sacrée assez généralement conique, le bétyle, symbolisait le Baal d'un lieu, le pieu sacré, réduction spéciale du bosquet ombreux dont les adorateurs aimaient la fraîcheur et le mystère, devenait fort naturellement l'emblème de « la déesse bonne, protectrice, secourable, qui donne le bonheur et la grâce )),les Grecs auraient dit la Tyché de chaque site (3).

Pieu laissé fruste ou xoanon grossièrement façonné, l'achérah pouvait être fichée en terre sans aucune base, à moins qu'on n'ait cherché à la prémunir contre une trop prompte corruption en l'isolant du contact avec l'humidité du sol, ou à l'assujétir avec plus de solidité. C'est le procédé employé pour ériger la stèle n° VIII, à cela près que la base, en ce cas, n'est ni bien grande ni très dégagée du sol (4). La forme même de la cavité du gros cube n'est guère favorable à l'insertion d'un tronc d'arbre épannelé ou d'un simulacre nécessairement peu artistique à l'époque reculée où nous nous trouvons et pour être assorti avec les autres éléments du haut-lieu. La profondeur considérable était pour le moins inutile, la régularité donnée au fond

(1) Quart, sua., 1903, p. 31.

[1) Laguange, Kludes sur les religions sémitiques -, p. 175.

(3) Laguange, op. I., p. 121. On trouvera précisés dans le chap. m, p. 119-140, la nature et le rôle d'Achérafi et son rapport avec Aslarté.

(4) On le retrouverait employé en Grèce pour dresser des xoana, tels que les kermès ; cf. par exemple la base trouvée à Milo portant un ex-voto apparemment du iv" siècle avant Jésus-Christ et dans laquelle était planté un hermès, haut de 1"',26, s'adaptant exactement à la cavité du socle (Héron dk Villefosse, Comptes rendus Acad. des Inscr., 1900, p. 465 ss.); et plus analogue encore Thermes de Délos, publié par M. Jardé, Bulletin de corresp. hellénique, XXIX, 1905, p. 16, fig. 1.

et aux parois tout autant; Jes angles vifs constituaient plutôt un obstacle à Tassujétissement du pieu et le développ ement quadrangulaire du trou n'est pas expliqué de façon très satisfaisante par l'idée, du reste très obvie, que des coins de bois y devaient être insérés pour maintenir l'idole. Il faut peut-être noter aussi que l'installation supposée d'une acherah sur ce bloc eût laissé sur les bords de la cavité quelque trace de frottement, du poli qui peut résulter sur une paroi de pierre du contact prolongé avec une pièce de bois oscillante ou de l'insertion d'un coin de bois violemment enfoncé. Or on ne peut rien constater de ce genre ; il n'y a non plus sur les arêtes aucune éraflure. Le moyen enfin de trouver n'importe quelle signification à la rainure du sommet, si la pierre est le support d'une idole?

En tous les passages où la Bible mentionne Vachérah dans les hautslieux cananéens ou ceux qu'Israël érige à leur instar, rien ne fait supposer qu'elle ait eu un socle. Il semble même, autant qu'on en peut pénétrer le sens, qu'elle n'en dût point avoir, sous peine de se conve?itionalise)' dsiysinisige encore et de s'écarter plus de son symbolisme fondamental. Puisque ce tronc d'arbre ou ce magot de bois avait pour fonction d'abréger le bosquet sacré primordial et d'évoquer la présence de la bonne déesse présidant avec son baal aux destinées d'un lieu, il était assurément beaucoup plus naturel de le ficher directement en terre, à la façon des vrais arbres, à la façon aussi du bétyle, que de le hisser sur un socle de pierre.

Sans poursuivre plus dans le détail l'examen à ce point de vue, hâtons-nous de signaler que les fouilles de M. Schumacher ont livré de remarquables analogies, dont il y a maintenant à tenir compte pour l'interprétation du bloc de Gézer. Il a été découvert, presque au bord oriental du Tell de Megiddo, un sanctuaire archaïque (fig. 89) ainsi constitué, d'après les indications provisoires et les documents déjà livrés (1 ) . Dans une enceinte, longue de 9"^, 15 du nord au sud, large de 4 mètres d'est en ouest (2), délimitée par un mur épais en pierres brutes, sont dressées deux massébôth quadrangulaires, hautes respectivement de 2"\20, et 2", 13, larges de 0™,47, épaisses de 0™,40, avec des arêtes émoussées. Elles sont alignées par nord-sud. Celle du nord a dans la paroi occidentale une petite cavité circulaire de O'^jOS de diamètre; dans celle du sud c'est au contraire la face orientale qui présente une large cupule ronde (diam. 0™,20), tandis qu'une autre cavité cir-

(1) Schumacher, MuNDPVereins, 1904, p. 48 s.; cf. fig. 11, p. 47; fig. 15, p. 51. Quelques menus détails dans MuN., 1906, p. 62 s.

(2) On note (op. Z., 49) qu'elle est «ziemlich genau orientierl ».

culaire et profonde est pratiquée au sommet (1). A l°',60 de la stèle à l'orient (?) (2), un bloc, haut de l™,iiO, large de 0™,70 et épais de 0", 25 environ, porte une incision en manière d'G lunaire avec une branche latérale se détachant dans le haut à gauche comme pour former avec la haste transversale de droite un Y très évasé. Un peu au nord, et plutôt légèrement nordouest, de chaque massébàh sont signalées des « divisions destinées au sacrifice (3) ». Il y en a trois et leur largeur est de 1"%30, 1°" et C^jGS. Celle du sud « présente un seuil; à côté, un peu en contrebas, est placée une pierre creusée », qui porte dans le plan l'étiquette autel; quelque chose d'assez comparable existe dems les autres Ab-

teilungen, d'après le plan. Dans le compartiment où se ÏYowNeV autel, le sol est pavé. En celui du centre fut trouvée in situ une petite jarre de sacrifice [Opferhmg] et au pied de la stèle septentrionale un certain nombre de cruches, hautes de dix à quinze centimètres, toutes rempUesde terre, parmi lesquelles gisaient de petits blocs arrondis en calcaire ou en dolérite, munis d'une cavité indiquant qu'ils avaient servi de supports aux jarres.

Dans un réduit, à l'angle sud-est de l'enceinte, quatre jarres hautes de 0'",30 à 0'",35, appuyées contre le mur à un niveau peu inférieur

. 89. — Megiddo. Plan du haut-lieu. D'après Schumacher, MuN., d9Q4, p. 46, fig. 10.

(1) Ni le diamètre ni la profondeur n'en sont indiqués. Sur le plan, fig. 10, p. 46, on évaluerait le diamètre à 0"',20 à peu près, à supposer que ce détail ait pu être figuré très exactement à l'échelle. Remarquer l'identité d'orientement avec Gézer et le fait que le monolithe méridional de Gézer a aussi une entaille, quoique de forme différente, au sommet. M. R. Dussaud, entraîné par la pensée très juste de réagir contre le sens religieux attribué trop libéralement à des blocs dressés, est ailé trop loin et trop vite dans la note où il relègue les pierres de Megiddo au rang « de simples supports « {Questions mycén..., p. 13, n.l). Dans un sens non moins radical, M. Macalister serait d'avis qu'il s'agit d'un pressoir à olives, et il lui aurait découvert à Gézer quelque analogie encore inédite {QS., 1906, p. 63).

(2) La description provisoire dit « Rechts », à droite, et dans le plan on croit en effet discerner l'indication de ce bloc à l'orient de la stèle méridionale, ou plus exactement au sud-est.

(3) « Abteilungen fur Opferzvvecke », op. L, p. 48. On ne se rend pas un compte très exact de leur nature. '

au pied des niassébôth, contenaient des squelettes d'enfants nouveaunés. Ils y avaient été introduits la tête en bas, sans ornements d'aucune sorte et on avait com])lc les vides avec do la terre criblée. Nombre d'idoles, d'amulettes, de menus objets, étaient mêlés aux décombres, en tout l'intérieur du sanctuaire.

On aura surtout remarqué dans cette installation, d'une harmonie

Fig. 90. — Devant le haut-lieu de Megiddo. D'après Schumacher, MuN., 19i)4, fig. 41.

assez impressionnante avec le haut-lieu de Gézer, la pierre cxcavée, mise en relation avec les massébôth, spécialement avec celle du sud. M. Schumacher, qui connaissait apparemment déjà l'hypothèse émise à propos de la pierre de Gézer, qui savait certainement en tout cas l'existence d'un bassin analogue dans le sanctuaire de Ta'annak qu'il avait concouru à déblayer, préfère interpréter ce meuble comme un autel, et il nous semble avoir eu raison. Jusqu'à ce qu'aient été rendus publics les détails complémentaires des fouilles, on ne peut insister avec la précision voulue.

Notons du moins , en attendant, que l'hypothèse d'autel appliquée à la grande pierre de Gézer offre l'avantage d'expliquer peut-être la rainure demeurée énigmatique dans la théorie d'un socle d'achérah. Il" s'agissait apparemment non d'holocaustes, mais d'immolation des

victimes, dont le sang; coulait devant le dieu. La victime pouvait être, selon sa nature, amenée devant l'énorme bloc de pierre, ou placée sur cette sorte de table. Le sacrificateur la frappait de manière à ce que le sang* coulât dans le bassin central, d'où il était facile de le recueillir pour aller en oindre le bétyle, si on ne le laissait pas tout bonnement s'évaporer ou se dessécher, quitte à en faire disparaître ensuite le résidu. La fonction de la petite rig-ole sinueuse eût été alors de recevoir les éclaboussures de sang que les palpitations de la victime ou les mouvements du sacrificateur projetaient hors du grand récipient.

Autre détail dont la valeur plus ténue pourrait néanmoins être réelle : on a vu qu'il n'y a pas de cupules sur les mégalithes IV- VII en relation plus immédiate avec la pierre en question. Serait-il invraisemblable d'imaginer que l'érection simultanée de ces stèles et du meuble considéré comme autel à immolation, fit juger inutile l'attestation commémorative par les cupules des sacrifices offerts au sanctuaire? L'autel en constituait désormais l'attestation permanente et plus claire.

Ceci entraine probablement la nécessité d'une évolution chronologique indéterminée dans l'installation du haut-lieu : les massébôth I el m portant des cupules votives, auraient été dressées autour de l'antique bétyle antérieurement à l'érection de l'autel; celles qui n'ont point de cupules, n" IV et ss. , seraient venues à l'époque plus tardive où l'autel était définitivement introduit, comme élément constitutif, dans le lieu de culte (1).

En faveur de cette évolution, il y aurait lieu de mettre en ligne de compte la date approximative que M. Schumacher propose en passant pour l'enceinte du sanctuaire à Megiddo, sinon pour l'installation en elle-même, soit à peu près l'époque salomonienne (2). Mais cette date paraît trop basse s'il s'agissait vraiment de la première origine du haut-lieu et de son autel, étant donné les similitudes qu'il présente avec ceux de Ta'annak et de Gézer, dont l'aménagement paraît avoir été complet dès le xv'^-xiv^ siècle avant notre ère. Au surplus, ces considérations demeurent secondaires dans l'intelligence du haut-lieu et il vaut mieux ne pas s'appesantir sur la discussion d'aussi minutieux détails, d'un caractère encore insuffisamment déterminé, et qui

(1) Eu cette manière de voir, il faudrait peut-être donner aux cupules qui reparaissent sur la stèle VIII, de plus basse époque semble-t-ii, la valeur d'une simple survivance dénuée du symbolisme primordial; à moins qu'elles n'aient pris, avec la forme réaliste de la stèle, un sens tout différent, qu'il faudrait rechercher.

(2) Op. l.y 1904, p. 56 : cfiva salomonisch.

compromettraient la notion générale déjà précise que nous pouvons obtenir du lieu de cul le.

Tout en reconnaissant donc fort bien ce que l'interprétation en autel proposée pour le bloc de Gézer et ses sosies de Ta'annak et de Megiddo peut garder de conjectural, nous les désignerons à Favenir sous ce vocable, qui d'ailleurs ne prête le flanc à aucune objection tant soit peu décisive. M. Macalister opposait naguère à l'idée d'autel la difficulté d'y entretenir du feu pour l'holocauste, et d'autre part l'absence de toute trace de fumée dans la cavité. Rien de plus juste que ces observations ; mais d'ajouter que ce ne peut être un autel à offrandes, puisque le manque d'enduit sur les parois du bassin le rend impropre à contenir des liquides que « l'évaporation et l'absorption eussent promptement épuisés (1) », n'impressioimera pas beaucoup. Il ne s'agissait pas d'éterniser la présence de l'offrande — sang, libation, parfum, etc. — sur l'autel, mais de l'y répandre en hommage à la divinité. Sous cette forme d'ailleurs, il semble que l'objection, d'une portée beaucoup trop vaste pour être bien solide, atteindrait n'importe quel genre d'autel, autre que les grils où la victime entière flambe en holocauste.

Une dernière particularité vaut d'être relevée encore à propos des massébôth de Gézer : la rainure qui sillonne la face occidentale du mégalithe VII. Depuis qu'il le sait apporté d'assez loin, M. Macalister parait disposé à considérer ce sillon comme une vulgaire entaille dans le but de fixer la corde, quand on traîna la pierre sacrée, prise sur l'ennemi (2). Ce naturalisme est certainement prudent, fort vraisemblable et de bon goût, quoique, à y regarder de plus près, il ne satisfasse guère. Se fût-il agi d'assurer une prise pour la traction du bloc, l'entaille eût été prolongée d'une certaine quantité sur les faces latérales, sa concavité eût été probablement bien moins accentuée et disposée dans une autre relation avec l'extrémité un peu amincie du bloc. Le rapprochement assez précis qui peut être fait entre cette stèle et le menhir célèbre de la Transjordane publié naguère par M. le duc de Luynes (3), sous le nom de lladjarel-mamouh, donne à penser que cette rainure

(1) Quart. Slat., 1903, p. 31.

(2) Quart. Stat., 1904, p. 195

(3) Voyage d'exploration à la mer Morte, 1, p. 156 ss., et décrit ou dessiné maintes fois depuis, non sans quelques variantes qu'il y aurait intérêt à contrôler par une photographie; voy. par exemple Survey of East. Pal., p. 185 s. avec plan et croquis; Schick, ZDPV., Il, 10, pi. I, fig. 7. Un autre monolithe de même nom a été photographié par M. Schumacher près de Tamiour, au nord du Belqà, à proximité d'un champ de dolmens {MuNDPV., 1900, fig. 37, p. 68; cf. p. 78).

transversale a une signification plus profonde, mais qui nous échappe encore.

Au sujet de la structure circulaire décrite plus haut, M. Macalister a fait sienne une suggestion due à un visiteur, M. J. Stogdon. La découverte du petit serpent en hronze dans cette sorte de fosse, parmi nombre de débris d'un caractère votif et religieux, lui a paru l'indice d'une fosse à garder des serpents vivants, à la manière de celles en usage dans nos jardins zoologiques. L'hypothèse est en vérité bien précaire; d'autant que la structure bizarre du petit monument où gisait cette pièce originale peut s'expliquer en un sens fort différent, grâce aux trouvailles faites sur d'autres points. Les « fosses à offrandes » dans les palais de la Grèce archaïque, celles que les fouilles de la mission allemande ont révélées àMegiddo, en seraient à coup sûr, aux dimensions près, les meilleurs équivalents. Le plan détaillé du « templecitadelle préhistorique » de Megiddo montre en particulier la juxtaposition d'un « autel » et d'une vaste « fosse à offrandes avec ossements d'animaux », très suggestive pour Gézer. La distance de l'autel à la construction ronde est ici plus considérable, cette construction elle-même est plus grande ; mais beaucoup plus grandiose est la disposition entière du haut-lieu, et il n'y aurait pas plus matière à surprise de voir ce détail amplifié, que de trouver de plus nombreuses et plus imposantes stèles, une aire plus spacieuse et de plus abondants vestiges des sacrifices d'enfants.

La double caverne creusée sous l'esplanade du sanctuaire, à l'orient des stèles, est à première vue sans analogie dans les autres hautslieux cananéens. Sa relation avec le lieu de culte transformé vers le commencement du deuxième millénaire, a été indiquée à propos de la description générale. Le petit orifice dans le plafond rocheux qui la met en communication directe avec l'esplanade s'explique peutêtre par quelque rite cultuel : introduction du sang des victimes ou des libations dans la caverne. Macalister a rendu fort plausible, sinon pleinement démontré, l'adaptation de ces antiques demeures de troglodytes en adytum pour le nouveau lieu de culte des Cananéens envahisseurs. Primitivement indépendantes, ainsi qu'on l'a vu, les deux grottes ont été réunies, longtemps après leur désertion, au moyen d'un couloir tortueux apparemment avec intention. On eût pu croire assez simple en effet la trouée en droite ligne sur un espace de k mètres à peine dans la roche molle. Si donc l'étroit tunnel est coudé vers son milieu à angle très prononcé et quelque peu étranglé, de manière à intercepter absolument toute vue d'une pièce à l'autre, la raison la plus obvie d'un tel aménagement est d'avoir

i;is CANAAN.

voulu créer une retraite plus mystérieuse, une sorte de cachette à la fois propice à conserver les trésors du dieu (1), à faciliter ses manifestations aux dévots, que l'obscurité, Tétroitosse, le silence et l'austérité de l'antre impressionnaient plus vivement.

Que le passage en question n'appartienne pas à l'époque d'usage tout profane et utilitaire des cavernes, Macalister en a fait la preuve plus décisive encore par cette observation : au lieu de s'ouvrir au niveau du sol de roc primitif des cavernes, il est creusé à la hauteur d'environ un mètre dans la paroi, précisément au niveau des décombres amoncelés qui formaient le sol au temps de la nouvelle occupation, un millier d'années au minimum depuis que les troglodytes s'y étaient établis. Enfin le tunnel est si resserré qu'on ne s'y peut glisser qu'à grand'peine; il n'a donc pas été établi pour servir de communication facile dans la pratique de la vie journalière. On accordera dès lors sans trop de difficulté que l'hypothèse du savant explorateur, expliquant tout ce local comme aménagé par l'ingénuité astucieuse des ministres du haut-lieu pour faire rendre des oracles à la divinité, a pour elle les meilleurs appuis.

Il saura certainement en augmenter encore la vraisemblance et la probabilité quand le moment sera venu de passer en revue le rôle des cavernes sacrées dans l'ancien monde sémitique, sur le sol de Palestine en particulier. Sans rappeler ici les antres fameux dans les cultes de la Grèce archaïque, il suffira de mentionner la caverne qui existe à peu près invariablement dans les vieux temples de Phénicie, celle de l'Hermon, le souterrain du temple de Baal-Berith à Sichem, la grotte du Moriah à Jérusalem, l'anfractuosité rocheuse du Sinaï où Élie s'abrite durant le passage de lahvé. Plus intéressant peut-être encore à d'autres points de vue serait le cas de la pythonisse d'Endor, évoquant devant Saiil l'ombre de Samuel, s'il était indiqué que la scène eut pour théâtre une caverne. Nous ignorons par conséquent encore le rôle précis de l'antre associé aux sanctuaires primitifs sur le sol palestinien (2) : simple cachette pour les richesses du dieu, lieu saint aménagé pour des initiations occultes, ou pour les manifestations divines au moyen d'oracles et de théophanies plus ou moins simplistes, temple de divinités chtoniennes, il a pu y avoir

(1) Pour l'existence de réels trésors dans les sanctuaires cananéens, renfermant non seulement des offrandes votives ou des provisions en nature, mais des objets de valeur livrés au dieu, cf. Jug., 9, 4, où les Sichémites prennent 70 sicles d'argent au trésor de Baal-Berith pour les livrer à Abimélek.

(2) Sur les cavernes sacrées, leur fréquence et leur caractère dans les religions sémitiques modernes et celles du passé, voir les judicieuses remarques de W. Robertson Smith, Religion ofthe Sémites, p. 197 ss.

quelque chose de tout cela dans les adijta des hauts-lieux, dont l'existence et le dispositif sont désormais attestés pour les âges les plus reculés que nous soyons en mesure d'atteindre.

En dehors de la caverne sacrée, située sous la forteresse d'Istarvvassur, les ruines de Ta'annak n'ont rien fourni qui puisse être mis en comparaison avec Xadijtum de Gézer. On a d'autre part essayé plus haut un rapprochement entre cette installation et le vieux sanctuaire néolithique de Gézer. Aussi bien n'offre-t-elle aucun vestige de relation avec des massébôth et la superposition immédiate de la citadelle cananéenne semble-t-elle impliquer la désaffectation religieuse de l'antre, qui devient un lieu de suprême refuge en attendant de n'être plus qu'un réservoir banal. A moins peut-être qu'on ne veuille admettre un stage intermédiaire, dans lequel la caverne du haut-lieu néolithique eût été maintenue à sa destination primitive en un sanctuaire nouveau mais fortifié et apparemment englobé dans la résidence royale. En ce sens on pourrait se référer à l'aménagement du sanctuaire de Sichem, rappelé tout à l'heure, et mieux encore au sanctuaire fortifié [Tempelhurg) de Megiddo à l'époque /)?y/historique, selon la terminologie de M. le W Schumacher.

Quoi qu'il en soit en effet de l'évolution précise du centre religieux à Ta'annak, celui des Cananéens établis à Megiddo a livré la plus intéressante particularité à confronter avec Vadytiim contemporain de Gézer. A une faible distance du principal groupe de massébôth avec leur autel et leur fosse à offrandes, M. Schumacher a découvert un réduit souterrain, spacieux et profond, dont la partie supérieure construite en larges quartiers de pierre brute était fermée par une ingénieuse et très archaïque application du principe de la voûte en encorbellement (cf. fig. 26). Il lui a donné sur ses plans le titre de « trésor » [Schatzkammer) (1), justifié par sa situation et par la nature des trouvailles faites à l'intérieur. Le vocable choisi par M. Schumacher ne sera pas pris dans une plus exclusive rigueur que celui préféré par M. Macalister; mais, en dépit de quelques divergences de situation et de structure, les deux locaux ainsi désignés paraissent bien avoir eu la même destination dans les deux sanctuaires.

Pour en avoir fini avec l'installation du haut-lieu, il reste à en examiner brièvement l'orientation générale, l'aspect d'ensemble et la situation.

A Gézer, Torientement n'est précisé, à défaut de mur d'enceinte,

(1) MwiVDy^F., IDOG, p.O, fig. 5.

140 CANAA.N.

que par l'alignement des massé])ôth et la relation des divers monuments entre eux. On se souvient en efl'et que les stèles sont dressées sur une ligne nord-sud à peu près parfaite. La disposition des cupules invariablement sur la face occidentale, la situation de l'autel, de la fosse à offrandes et des réservoirs gour^l'eau, indiquent manifestement que cette partie occidentale de l'aire sainte était la plus accessible aux fidèles, que là s'accomplissaient les pratiques quotidiennes du culte, et qu'en satisfaisant à ces obligations religieuses, les dévots avaient la face tournée vers l'orient. Que la section orientale ait été comme la plus sacrée, M. Macalister en voit l'indice dans la présence de Vadytiim et du plus grand nomljre de sacrifices d'enfants constatés sur ce point (1). Et si les stèles ont été laissées presque entièrement frustes de ce côté, beaucoup plus rugueuses en tout cas que sur les autres faces (2), on en conclura seulement qu'aucune valeur religieuse spéciale n'était attachée aux formes artistiques de la pierre ainsi érigée. Pour n'être pas tenté au reste de théoriser trop vite sur l'orientement et les conséquences qui en pourraient découler au point de vue de la nature du culte et des croyances religieuses, il suffit de se rappeler qu'avec d'incontestables et saisissantes analogies, les sanctuaires de Ta'annak et de Megiddo présentent des particularités discordantes : autel au nord des massébôth, adytum ou trésor au sud, etc. Plus constante, et dès lors plus sûrement objective, se révèle déjà la physionomie de ces centres religieux considérés du moins à la dernière époque de leur évolution libre, avant l'intervention efficace d'Israël en Canaan. Au milieu d'une aire spacieuse, de massives stèles sont dressées comme pour le cortège d'honneur d'un bétyle aux proportions plus humbles, objet unique du culte des anciens jours, mais dont la sainteté s'est communiquée par degrés aux pierres érigées d'abord à titre de simple commémoraison. Un autel, de roc est disposé à proximité des colonnes sacrées. C'est là que sont amenées les victimes; là qu'on fait couler le sang, les libations et les parfums, pour les répandre ensuite sur les massébôth ou les emporter au canal qui les introduira dans \ adytum. A proximité de l'autel, un poteau fiché en tepre, à peine dégrossi ou sommairement

(1) Cf. la silualion.des funèbres jarres sur le plan général du Quart. Siat., 1903, p. 220, pi. III. Ceux qui inclineraient à admettre le développement successif de l'alignement des massébôth ne manqueront pas de faire observer que le plus grand nombre des jarres à sacrifices a été trouvé autour des stèles I-IV, à l'extrémité méridionale de la rangée (cf. fig.76).

(2) Exception faite — et ce détail ne peut être insignifiant — pour le bétyle numéroté II, presque aussi bien façonné etpolià l'est qu'à l'ouest, quoiqu'il n'offre des cupules que sur ce dernier côté.

façonné, symbolisait la déesse propice du lieu (1), tout au moins figurait par convention le bosquet primitif à l'ombre du(|uel s'exerçait le culte ; et si le temps n'a respecté nulle part ce fragile symbole, son existence est suffisamment attestée d'ailleurs pour qu'il y ait peu d'hésitation à lui fixer sa place aux côtés de l'autel (2). Voici, un peu en arrière, la fosse qui reçoit les restes des sacrifices, les débris des offrandes enlevés de l'autel ; peut-être même est-ce là qu'on les offrit d'abord, avant que l'autel eût été introduit. Des réservoirs tout proches conservent l'eau indispensable aux multiples nécessités du culte.

Cependant, à l'autre extrémité de l'aire où se presse communément la foule des adorateurs, les divinités du lieu ont leur domaine réservé, où s'accumulent leurs richesses, où se retirent leurs ministres, où enfin le peuple n'est admis qu'en des circonstances exceptionnelles pour l'accomplissement de rites d'une particulière importance et la participatioû à des cérémonies d'une plus intime solennité. Lorsqu'il ne s'y rencontrait pas une caverne naturelle toute prête ou facile à disposer pour la solitude et le mystère dont il fallait entourer la divinité, on y avait pourvu par l'érection de cachettes artificielles diversement aménagées selon la nature du sol ou les matériaux dont on disposait; à Megiddo c'est une chambre souterraine qu'on voûtait en grandes pierres brutes, àTa'annak des pièces aujourd'hui ruinées mais érigées en pierres et en briques à fleur de sol.

Un mur ceignait le tout, délimitant le domaine divin. S'il n'a pu être constaté à Gézer, sa disparition peut être facilement mise au compte de quelque transformation postérieure à l'abandon du sanctuaire. Encore qu'on puisse du reste admettre aussi l'absence de toute muraille et la délimitation de ce haram au moyen de palissades ou de simples pierres dressées de distance en distance à la lisière de l'esplanade que formait la couche de gravats répandus en guise de pavement (3).

(1) W. R. Smith, o/î. /., p. 188 s., refuse d'admettre ce symbolisme spécial de Yachcrah, parce qu'il ne croit pas à l'existence d'une déesse personnelle portant le même nom chez les Cananéens. Les récentes découvertes épigrapliiques ont cependant mis en pleine évidence l'Achéra cananéenne (cf. Lagrange, Études... -, p. 120 ss.). Aux attestations déjà relevées danslesleltresd'el-Amarna, ilfaut ajouter aujourd'hui celle non moins précise des tablettes de Ta'annak; voy. Si:llin, Tell Ta'annek.,., p. 107 s. ; 113, tablette I, 21. Cf. infrà.

(2) M. Schumacher estime il est vrai en avoir découvert quelques exemplaires à Megiddo, sous forme de pieux carbonisés mis à jour au voisinage d'un groupe de pierres qu'il croit être des massébôlh {MuN..., 1905, p. 25 s.). Cette attribution demeure trop problématique encore pour (|u'on y puisse faire fonds. Cf. cependant aussi MwA^., 1906, p. 57.

(3) Cf. l'indication générale donnée par M. Macalister dans la coupe du haut-lieu, Q5., 1903, pi. VII, face p. 28. Un pavement en cailloutis est expressément signalé pour la fosse à of-

Et cet ensemble, à la fois simple ot austère, ne laissait pas, sans doute, que d'être grandiose, dans les centres religieux où la masse plus imposante des divers monuments, des stèles surtout, s'ajoutait j\ la majesté du site : c'est le cas de Gézer(l). Quoique installé non au point culminant du Tell — et on doit manifestement s'en féliciter! —

Fig. !»1. — Gkzeu. Le haut-lieu envahi de nouveau par les décombres. Vue du sud-est.

mais dans la petite dépression qui en sépare les deux pointes, le sanctuaire remis à jour a très grand air encore, malgré l'absence de quelques éléments primitifs. La plupart de ses massébôth, débarrassées de la lourde oppression des décombres, dressent toujours dans le ciel leur tête altière, géants figés, qui rendent après bientôt quatre millénaires le muet mais impressionnant témoignage de la conviction

frandes(QS., 1903, p. 221). On sera même porté à se demander s'il n'y aurait point là quelque exigence religieuse dont la nature nous échappe, en se rappelant le pavé en cailloulis dans la partie la plus sainte du petit oratoire de Cnossos (Evans, ABS., VIII, 1901-2, p. 96et fig. 55), alors que de beaux dallages sont employés à l'entrée et tout autour dans le i)alais. Nous retrouverons ce lit de pierres dans quelques tombes, en étudiant les sépultures.

(1) M. Macalister l'a fait justement ressortir en plusieurs circonstances ; QS., 1902, p. 302 ; 1903, p. 36, etc. Il semble même enclin à penser que l'exceptionnelle importance monumentale du haut-lieu cananéen fournirait la raison du choix de Gézer comme ville lévitique après la conquête Israélite : hypothèse qui, pour être bien fondée, exigerait la présence d'un antique lieu de culte spécialement considérable en toute cité devenue lévitique aux temps hébreux.

religieuse qu'ils avaient pour fonction d'attester. Voici, tout auprès, l'antre sacré, dont l'ouverture béante et sombre dit même au dehors le mystère. L'esplanade range le bord septentrional de la colline, sur les rampes de laquelle s'étagent les cavernes funéraires. Au pied de l'escarpement abrupt, entre les derniers éboulis de roches, un vallon trace une ligne sinueuse, plus fraîche à mesure qu elle s'allonge vers

FiJ,^ î»-2. — Gkzkr. Apres les louLIles; état actuel des stèles. Vue du nord-est.

l'orient à la rencontre d'une autre vallée. Une source à large bassin ponctue leur confluent.

Du haut-lieu un ample panorama se déroule au regard. C'est la plaine à peu près entière de Philistie étendue jusqu'au pied du Tell et se confondant, à l'horizon du couchant, avec la bande bleue du littoral méditerranéen, aperçu depuis la région d'Ascalon jusqu'au promontoire du Carmel. A l'orient, la vue n'est barrée que par le puissant écran des montagnes judéennes; on y distingue les grandes failles 011 s'engouffrent les deux ou trois chemins qui montent vers Jérusalem. Parmi les hauts-lieux retrouvés en Canaan, nul autre, excepté peut-être celui de Gabaon(l), ne fut installé dans une situation plus dominante et dans un cadre plus saisissant. Partout néanmoins

(1) Sur lu crèle de Néby Samwil.

c'est le même visible souci de donner au sanctuaire un site de choix, ici moins proéminent peut-être, mais à proximité d'une fontaine; là plus facilement accessible ; ailleurs mis en relation avec des jardins

Fig. 93. — Pliysionomie d'un haut-lieu sémitique. D'après un bas-relief découvert à Suse par la mission de Morgan. (F^es signes cunéiformes ne sont que de fantaisie dans le croquis.)

ou un bois; et il va de soi que, tout en conservant le même aspect général et un caractère partout identique, le sanctuaire devait présenter selon les lieux une physionomie assez variée.

L'aspect général du haut-lieu sémitique paraît avoir été d'ailleurs fixé au mieux par une vue à vol d'oiseau, sur un vieux relief en bronze exhumé du tertre de Suse par les heureux travaux de M. de Morgan, et exposé maintenant au musée d'Élam dans les collections du Louvre. Le croquis schématique présenté ici (fig. 93) ne saurait

dispenser de recourir aux reproductions monumentales qui seront données par le savant maître. 11 semble qu'on distingue nettement dans ce plan cavalier un édicule à étages, a (la ziggurat babylonienne) (?), flanqué à droite et à gauche de deux alignements de petits tas b^c, d'une nature difficile à déterminer. En avant, une dalle en léger relief munie de six trous rectangulaires, cl, est sans doute une table d'offrandes, accostée de deux grands obélisques de forme originale, e,f. Deux personnages affrontés, g, au centre du relief et devant la table représentent peut-être des orants, ou aussi l'offrande d'un adorateur à un dieu anthroponiorpbisé. Voici enfin, à l'extrémité du relief, un grand autel, A, apparemment muni de cornes, et à côté, trois pieux sacrés, ou trois troncs d'arbres, i, dont on a coupé les branches. Une stèle, y, se dresse à l'alignement de ces aséras; tout auprès, une petite plate-forme, k; en arrière, deux bassins rectangulaires, /, m, et une grande amphore n; dans l'angle opposé, un texte votif.

On comparera aussi avec beaucoup d'intérêt la disposition et la physionomie du sanctuaire de Sarabit el-KJiâdim, que les travaux de M. Flinders Pétrie permettent maintenant de reconstituer avec une assez grande précision. Il y a reconnu en effet, sous les trans formations égyptiennes progressives, un sanctuaire sémitique déjà en vénération au cours du iv*" millénaire avant Jésus-Christ (1). Mais l'analogie peut-être la plus précise avec les hauts-lieux de Canaan est fournie par un sanctuaire antique d'Abyssinie, où l'on signale des pierres levées nombreuses, en manière de grossiers phallus, avec autels adhérents au pied des stèles (2).

Quant au motif déterminant de sa situation en chaque cas, on comprendra qu'il n'en faille hasarder la recherche qu'avec la plus prudente réserve. W. Robertson Smith s'est essayé à fixer le principe de ce choix (3). Il a pensé que la raison d'être d'un lieu de culte étant de créer pour l'homme et son dieu un rendez-vous permanent, on a choisi à cette fin des sites considérés comme l'habitat le plus familier du dieu. Pour le nomade, un tel habitat ne pouvait être mieux défini et plus localisé que les campements périodiques de la tribu. Sous l'influence définitive des habitudes sédentaires et lorsqu'on eut pris pos-

(1) Fl. Pétrie, Researches in Sinai (1906), p. 96 ss. On signale même en Egypte, aux environs d'Abousir, certain sanctuaire archaïque (V dynastie) qui diffère des installations cultuelles égyptiennes et rappelle le haut-lieu sémitique par ses obélisques érigés en plein air à la lisière des sables; cf. ScuAErER, Zeit. d. Morgenl. Ces., 1904, p. 280 s.

(2) Cf. Barton, a sketch ofSem. Origins, p. 136 s.

(3) Religion of thc Sémites'^, p. 113 ss.

IVG CANAAN.

session plus ferme do ([uelque partie du sol pai* la culture, le dieu devint une sorte de propriétaire universel, qu'on avait à coeur de compenser, en lui aménageant un sanctuaire, de la désaffectation d'une portion de ses domaines usurpés pour la culture. Or tandis qu'en ce dernier stage il était naturel de réserver au èaWunlotde choix : oasis, vallon particulièrement fertile, champ mieux arrosé, coteau om-. hreux, la localisation du dieu dans le stage antique n'allait pas aussi facilement. Pour qu'une région fût considérée comme séjour préféré du dieu, une manifestation préalable de l'énergie divine paraît avoir été indispensable; à cela près, il est vrai, que cette théophanie pouvait se réduire à la perception d'assez simples phénomènes attribués à une puissance surhumaine. Par ce procédé on conçoit sans effort qu'une solitude plus profonde ou plus sombre dans l'immensité même du désert (j), un pic sourcilleux .où se traînent plus lourdement les nuages aux jours de tempêtes, aient été pris comme demeures divines de prédilection. En cette étendue encore trop vaste, une caverne, un rocher, une fontaine ou un arbre offraient toujours le complément de localisation nécessaire à la prompte et facile rencontre de l'adorateur et du dieu à qui allait son culte (2).

La part de vérité semble évidemment très large en cette théorie fort pénétrante de l'illustre savant, et peut-être suffirait-il, pour la rendre plus complètement objective, de trouver à la première origine du lieu de culte une explication plus générale que la nécessité d'une théophanie préalable (3). Sans entrer plus avant dans l'examen du problème, puisqu'on réalité il s'agit pour nous exclusivement de lieux de culte chez des populations sédentaires, il faut même dire spécialement agricoles, constatons que la variété des sanctuaires les montre indépendants, au moins dans une très large mesure, du concept naturiste par lequel on veut généralement que leur situation ait été régie.

. La possibilité demeure assurément d'agglomérations primitives provoquées sur certains points par la préexistence d'un centre divin ; partout encore en Canaan une constatation en ce sens nous échappe. L'âge paléolithique ou les débuts de la vie humaine en tous les sites

(1) Les cas ne sont pas rares de telles nuances d'horizon qui impressionnent très diversement dans un même désert. C'est ainsi que dans la région également déserte qui environne Ma'nn par exemple, le plateau ondulé, couvert de galets noirs, sans relief original et sans horizon défini, qui s'étend à l'occident de l'oasis jusque vers Odi'okli, écrase l'imagination et la vue, réjouies et dilatées hu contraire par le steppe uni, étincelanl de mirage, qui fuit vers l'orient jusqu'à l'ouâdy Serhûn.

(2) R. Smith, op. L, p. 118.

(3) Cf. les indications du P. Laghange, Éludes sur les religions sémitiques -, p. 185 ss.

LES LIKUX bE CULTE EN CANAAN. 147

fouillés nous sont trop imparfaitement dévoilés pour fournir le moindre appui à toute déduction pour ou contre une telle hypothèse. Devenu graduellement sacré sous des influences diverses, ou imposé avec ce caractère, par un moyen inconnu, aux premières populations, le lieu de culte dont l'existence est constatée aux temps néolithiques, paraît en somme avoir une relation plus essentielle avec les centres de population qui devaient y accomplir leurs rites religieux qu'avec telle ou telle particularité locale. Tous ont, il est juste d'en convenir, une situation relativement en évidence sur la crête d'un coteau, ou la ]Ans haute terrasse d'une colline : d'où le nom générique de haut-lieu devenu courant pour les désigner. On ne perdra pas de vue cependant que les sanctuaires étudiés sont tous annexés à des localités qu'on avait eu naturellement souci de rendre inexpugnables en les installant sur des sommets plus escarpés; encore n'occupentils pas même toujours le point culminant de la cité, la remarque en a été faite expressément pour Gézer (1). Et si dans ce cas la localisation peut être expliquée dans une certaine mesure par les cupules primitives du roc, par la double caverne surtout, rien de semblable ne s'offre à Ta'annak ni à Tell es-Sàfy, pour autant du moins qu'on nous ait fait connaître ces enceintes sacrées.

D'où la nécessité d'admettre, croyons-nous, une large indépendance du concept religieux chez les populations historiques de Canaan, visà-vis des phénomènes de la nature, point de départ de leur culte, mais n'en constituant pas l'objet proprement dit, ni intégral. Sans doute l'aspect des lieux a pu être jadis tout autre que nous le voyons aujourd'hui. Un bosquet touffu couvrait peut-être de son ombre le

(1) Macalistkr, QS., 1903, p. 35.11 n'y a pas lieu d'insister, en essayant de préciser la raison d'être du sanctuaire cananéen en général, sur les passages où la Bible montre le HG!! (d'ailleurs orthodoxe jusqu'à l'éreclion du Temple. IRois, 3,2 s.) dominant une ville campée elle-même sur une élévation. A Ràmah par exemple, où Saiil est monté à la recherche de Samuel, il faut «jo/i^er encore de la ville au sanctuaire et descendre du sanctuaire à la ville (/ Sam., 9, 13, 19, 25). Le bùmah deGabaon, beaucoup plus proéminent que la ville si celle-ci était sur la colline ô'el-DJtb et celui-là au sommet de NéOy Samtvil, est mis à part, puisque sonimportancespécialeestexpresséinentnotéc(/ Rois, 3, 4). Le tint qu'on préférait alors la solitude et l'élévation des montagnes pour y pratiquer les cérémonies du culte, le fait aussi que cette même prédilection pour les crêtes de montagnes est caractéristique des cultes phéniciens jusqu'à une époque très basse (les temples de l'Hermon et ceux des colonies africaines surtout) impliquent le libre choix ou la considération instinctive de la montagne comme moyen de se rapprocher de Dieu, beaucoup plutôt que la déification de la montagne. C'est encore une idée dérivée qui rend le mieux compte du choix des montagnes pour y exercer les cultes proscrits plus lard en Israël au temps du prophétisme (cf. 05. ,4, 13). En tout cas l'idée attachée alors à tlDZ n'est plus essentiellement celle de sanctuaire sur une montagne, puisque Jérémie (7, 31) en indique à Jérusalem « dans la vallée de Ben- Hin-nom ».

I Vs CANAAN.

mamelon désert autour duquel viendraient par la suite se grouper les premiers habitants de Ta'annak ou de Megiddo. La colline et ses arbres devaient spontanément être considérés connue un lieu privilégié, tranchant sur l'uniformité banale de la plaine d'alentour, partant un lieu plus saint, sinon parce que hanté plus familièrement par un dieu, du moins parce que plus propice aux communications avec Dieu par son élévation, son isolement, le mystère et le charme de la futaie. Encore une fois, ce qui ressort manifestement des installations cultuelles c'est une certaine élévation de la pensée religieuse de ces populations archaïques, obstinément vouées par les historiens modernes à un fétichisme brutal et rudimentaire, qui fait créer pour elles un panthéon étrange et par trop épaissement peuplé de montagnes, de quartiers de roche, de bouquets d'arbres, de flaques d'eau et de cavernes. Et en parlant d'élévation telle quelle de la pensée religieuse des Cananéens d'antan, il ne s'agit point, nul ne s'y méprendra, de leur attribuer quelque haute spéculation théologique spiritualiste, ni même de simple métaphysique; moins encore est-il question de leur faire don gracieux d'un sentiment religieux que la Révélation divine a créé en Israël : l'histoire contemporaine des religions même la plus indépendante n'aurait, semble-t-il, qu'à se réclamer de la Bible pour justifier le peu d'estime qu'elle fait de la religion cananéenne. Le vrai point de vue est de chercher si, oui ou non, le fétichisme répugnant est impliqué par les monuments aujourd'hui connus. On estimera probablement que l'humanité, aussi loin qu'elle peut être désormais suivie avec une certaine précision historique en Canaan, a raisonné plus juste, aussi rudimentaire qu'on suppose chez elle le prçmier exercice de la raison. Avant même qu'on lui prête la moindre idée abstraite, il demeure facile de s'expliquer que le Cananéen du deuxième millénaire avant J.-C. n'ait pas prétendu planter quelque divinité nouvelle dans l'assemblée des dieux de pierre trônant en plein vent ou sous la flambée ardente du soleil sur un pic désert, quand il ajoutait pieusement une stèle à la rangée des massébôth, à Gézer ou ailleurs. Et si l'indigène du troisième ou du quatrième millénaire eût pris pour son dieu le rocher même où il creusait ses cupules à offrandes, le voit-on bien criblant ce dieu de cent entailles pour lui faire recevoir ses dons et son hommage? Au surplus la tâche présente n'est-elle pas de poursuivre la recherche même des origines religieuses en Canaan, mais de résumer les faits acquis par l'investigation archéologique contemporaine. Or, ils se réduisent à quelques constatations positives, dont les historiens des religions auront à tenir compte pour contrôler les théories les

I,ES LIEUX DE CUr.ïE EN CANAAN. 149

plus en faveur : existence de centres déterminés pour le culte dès le début de la période sémitique, peut-être aussi, quoique avec moins de précision, à l'époque indigène très reculée; aménagement du lieu de culte qui permet de concevoir une religion tout autre que le fétichisme brutal ou Tanimisme grossier dans lesquels on veut souvent encore la confiner. La pensée très exacte qui hantait l'âme du Palestinien néolithique répandant sa libation dans une cupule de roc, ou celle du Cananéen dressant une stèle commémorative de son sacrifice auprès du bétyle en vénération dans son clan, nous échapperont probablement toujours. Cependant le progrès réalisé n'est pas négligeable, qui nous fait entrevoir chez l'un et l'autre un concept de la divinité dégagé quelque peu du sol, placé même sensiblement plus haut que les éléments matériels utilisés dans le culte. A l'encontre de cette épuration progressive de la pensée religieuse que préconisent trop volontiers les partisans de l'animisme évolutif, on notera combien peu semble s'être élevée la religion cananéenne du xv*" siècle par exemple au-dessus de la religion néolithique du xxx^ L'impuissance de cette évolution naturelle pure et simple à aboutir d'elle-même à des concepts spiritualistes relevés éclaterait mieux encore s'il était déjà possible de tracer avec assez d'objectivité l'évolution chronologique précise du lieu de culte. L'entreprise serait hasardée aujourd'hui à moins de s'en tenir, comme dans l'enquête actuelle, à des lignes très générales, en attendant les trouvailles heureuses d'un avenir qu'on peut espérer très prochain. Il n'en est pas d'ailleurs de la religion comme de tout le reste de la culture, modifiée à peu près également par le pays entier, lorsque de nouvelles influences viennent à s'y exercer. Le lieu de culte a pu évoluer très diversement en des centres comme Gézer, Lâchis, Ta'annak ou Megiddo, selon que ces villes sont tombées plus tôt ou plus tard au pouvoir des Israélites, ou même suivant que l'orthodoxie israélite s'est montrée plus ou moins intransigeante. On peut s'attendre enfin à ce que le sanctuaire se présente avec quelque nuance en des villes secondaires de province et en d'aussi considérables cités que Gézer ou Megiddo. La plus notable différence entre les sanctuaires cananéens de ces deux villes consiste en ce que le haut-lieu de Gézer est demeuré tel d'un bout à l'autre de son évolution, c'est-à-dire ne s'est transformé à aucune époque en un temple proprement dit, avec murs d'enceinte, sanctuaire couvert et dépendances architecturales ; sa situation môme, en contre-bas des deux pics extrêmes de la colline, devait apparemment empêcher l'annexion d'un palais. Quoi qu'il en

ait ('té au contraire aux origines pour le haut-lieu sémitique de Megiddo, on Je voit d'assez bonne heure annexé à un palais sinon tout à fait inclus dans ses dépendances. En tout cas cette inclusion paraît être un fait accompli au xv° siècle, indiquant un concept modifié de la religion, ou, plus exactement, une organisation rehgieuse différente. Tandis que le haut-lieu primitif un peu isolé, tout à ciel ouvert, avec une simple caverne en guise à'adytum et de trésor, était bien le sanctuaire adapté à des clans agricoles, très indépendants en général les uns des autres, lorsque s'étal)lirent des confédérations et que des villes plus notables se constituèrent comme

centres de ces premiers groupements, la résidence du chef politique entraînait naturellement l'existence d'un lieu de culte officiel de la confédération.Leshautslieux conservaient à coup sûr tous leurs fidèles et la dévotion traditionnelle continuait de s'y pratiquer sans aucune atteinte aux modalités antiques. Cependant près du « palais » un sanctuaire nouveau était érigé avec lé déploiement de richesse et de luxe que comportait la situation du monarque, dont le caractère était en somme facilement confondu avec celui du dieu qui lui départissait quelque chose de son autorité. A l'instar de la cité « royale », les villes annexées veulent s'aménager aussi leur temple, parfois en modifiant seulement le sanctuaire des anciens jours — c'est le cas à T. es-Sâfy, — ailleurs en l'érigeant à frais nouveaux à côté de l'ancien : ainsi à Ta'annak, peut-être pour le monument d'Istarwassur, mais selon toute vraisemblance à Gézer. et toujours en cette même période du xv" siècle, apogée de la culture cananéenne en Palestine. Une des dernières trouvailles de M. Macalister (1) a été en effet la mise à jour partielle d'une structure compliquée, où il a pensé reconnaître un temple avec

Fi g. î)4.

Gkzer. Vesliges dun temple cananéen (xiV s. env. av. J.-C.) D'après Macalisteh, QS., 1905, p. 197, fig. 4.

(1) QS., 1905, p. 197 ss. et fig. 4

lig. 94).

cella exiguë au fond d'une cour à portiques, cliambrettes annexes, vastes fosses à offrandes, réservoirs pour l'eau, le tout peutêtre enclos d'un mur appareillé de manière très insolite. La description provisoire ne permet pas encore qu'on se fasse une idée précise de la disposition totale de l'édifice, dont la nature religieuse parait toutefois mise hors de doute par les découvertes signalées à l'intérieur : idoles et amulettes recueillies près de la cella, dépôts et sacrifices de fondation sous les murs, amas d'ossements de victimes animales dans les grandes fosses à offrandes. Est-ce le culte de quelque dieu nouveau qui s'exerçait en ce jeune sanctuaire? Toujours est-il que ce culte n'eut rien d'intolérant et se développa côte à côte avec celui du haut-lieu, où maints débris de la même époque attestent aussi le concours des dévots autour des vieilles stèles, quoique la sainteté du lieu semble ne l'avoir plus préservé de tout empiétement des constructions profanes.

Cette même dualité du lieu de culte saisie à ce moment lointain de la vie religieuse et politique de Canaan persévérera jusqu'au terme de son histoire et passera même dans une très large mesure en Israël. Quand la conquête est achevée et la prise de possession du sol définitive, en dépit des prescriptions de la Loi, les hauts-lieux sont visités encore avec assiduité. Les monarques des deux royaumes essayent vainement de centraliser le culte dans leurs capitales et chacun à l'ombre même de son palais, cette religion officielle et nationale mettra de longs siècles à triompher des cultes locaux, issus du sol à ce qu'il semble, plus encore qu'ils ne sont inhérents à une race. Mais l'examen plus détaillé du sujet amené à ce point relève des exégètes. L'impression générale produite par cette rapide enquête archéologique sur les lieux de culte primitifs en Canaan doit être complétée par les notions sommaires à déduire déjà du résultat des fouilles touchant les divinités cananéennes, les objets ou emblèmes de leur culte et quelques-unes des pratiques par lesquelles on pensait les honorer et se les rendre propices.

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