CHAPITRE III
Quand il s'agit de définir le concept précis d'une divinité, de tracer l'évolution de ce concept pour fixer la nature et le rôle de cette divinité, les textes eux-mêmes sont d'une interprétation délicate. Chaque texte a sa date déterminée et ne vaut donc que pour un moment de l'histoire du dieu ; il porte aussi l'empreinte spéciale d'un esprit et reflète une mythologie individualisée, quelles que soient la richesse et la clarté des données traditionnelles où elle pouvait puiser. La difficulté s'accentue d'autant qu'on se rapproche davantage des documents plus archaïques, dont la spéculation philosophique est encore absente et qui se bornent à enregistrer la légende, ou qui la créent sous l'inspiration poétique. Au delà, c'est la nuit noire, que la spéculation audacieuse ne respecte pas toujours assez. Les ténèbres n'en sont pourtant pas, à vrai dire, impénétrables et les mythologues savent encore y tracer leur route, en se guidant sur les repères plantés de loin en loin par l'archéologie figurée. Pour multipliés que soient ces repères, la marche doit être lente, attentive à mille précautions si elle est soucieuse d'aboutir ; trop précipitée elle échoue fatalement dans le vide. C'est dire quelle prudente réserve s'impose surtout à l'archéologie figurée, devancière de l'histoire des religions et de la mythologie. Aussi les notes présentes, qui visent avant tout à enregistrer des faits plus qu'à émettre ou à discuter des hypothèses, se condamnent-elles volontiers à rester fort sommaires étant donné la documentation actuelle du sujet.
§ 1. Idoles (H amulettes.
En Palestine, comme en beaucoup d'autres contrées apparemment, le premier stade de la religion a été aniconique (1). On s'est à coup
(1) La constatation en a élé faite tout récemment pour les vieux cultes crétols en particulier, grâce aux découvertes de M. Evans et des diverses missions opérant en Crète. Cf. l'ex-
sur Jieaucoup trop hâté parfois d'en inférer des croyances très déterminées et de tirer des roches à cupules par exemple ou des pierres levées une théorie complète sur l'organisation civile et religieuse du peuple dont on localise le développement au cran étiqueté « stage pastoral, matriarcat », ou u confédération agricole, ba'alisme », et d'autres rubriques à l'avenant (1). Que l'évolution religieuse ait les plus étroites relations avec des conditions économiques et sociales, cela peut et doit être accordé sans qu'il en résulte l'application rigide des mêmes phases de développement religieux ou social chez des peuples tout voisins. Restreinte aux représentations plastiques, notre enquête ne saurait donc guère pénétrer jusqu'aux temps néolithiques. Tout au plus pourrait-on classer à cette lointaine époque, ou plutôt à la frontière du néolithisme et de l'âge initial des métaux, quelques \ rudiments de figurations symboliques ou religieuses. Ce sont comme de petits magots, qui ont en commun d'être taillés tous dans un même calcaire blanc et de relever tous d'un même style : une extrémité dégagée plus ou moins profondément de la masse et quelque peu arrondie ou façonnée pour donner l'impression d'une tête, et, sur la partie inférieure, quelques traits superliciels ou profonds qui simulent des membres. Le meilleur échantillon du genre a été ramassé à Megiddo (tig. 95) dans la couche de décombres faisant l'assise de la forteresse érigée entre le xx'' et le xv' siècle (2). M. ^ig. oT-idoie Schumacher est donc bien fondé à le dire « certaine- archaïque. ment très archaïque — iiraltes — ». Avec non moins d'exacte approximation peut être attribuée au xxv" siècle la pièce analogue trouvée à Gézer (fig. 96), dans une caverne néolithique (3). Est-ce bien un taraph, intentionnellement difforme, apte à donner
posé assez sommaire de ces résultats par M. G. Karo, A Itkretisclie KuUstatten, dans l'^rcMy fiir Religions wiss., Vil, 1904, p. 117-156. On lit, p. 155 : « Der altachaische Kult war bildlos und entbehrle der Tempel » : conclusion fondée principalement sur la description du sanctuaire très archaïque du mont Dicté. Les motifs pour lesquels M. Dussaud {Quest. mycén., p. 26 s.) hésite à admettre la conclusion de Karo ne sont valables que pour la Crète.
(1) C'est surtout la thèse de M. le prof. Bakton, A sketch of Semitic Origins, ch. ii et iir, appliquée plus spécialement aux découvertes de Gézer en des articles récents du Biblical World. M. Magalister, QS., 1904, p. 112, suggère lui aussi, non sans quelque réserve, de rattacher la religion néolithique à Gézer au stade du matriarcatyd'ou le ba'alisme serait encore à peu près complètement exclu. Ses pro[»res trouvailles d'éléments « typiques du b a" ai-principe » dans le même strate des ruines sont de nature à inspirer la plus grande précaution en fait de conséquences religieuses à déduire des faits archéologiques touchant ces lointaines époques.
(2) May DP]., 190G, p. 9, lig. 12. Dimensions inconnues, mais 1 objet semble fort petit.
(3) QS., 1902, p. 358. Celte caverne est décrite au chapitre des sépultures, p. 207 ss.
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quelque notion de ces idoles familières en usage eucorc au temps des patriarches hébreux (1)? L'hypothèse a souri à M. Macalister (*2) et à bon droit, semble-t-il
Un spécimen déjà évolué, où la figure est un peu mieux indiquée, malgré l'absence de tout le reste, provient de décombres difficiles à dater dans les ruines bouleversées de Tell es- Sàfy (3), bien que les explorateurs restiment, en tout cas, très antérieur aux Israélites, et
Fig. îH). — Gkzeu. Idole néoiitliique. D'après M.vcalis- TF.i;, Q.S'., octobre 190-2, ])!. IX, h-c.
(1) Cf. Gen., 31, 19, 30 ss. Le récit de./ Scnii., 19, 13 ss. montre qu'au temps de la monarchie israélite les (éraphîni ])ouvaient donner l'impression de grandes statues. Voir aussi les remarques du P. Lagrange, Juges, p. 272 s., sur les a'»2in bibliques en général.
(2) « C'est sans doute un grossier tarapli », écrit-il, QS., 1902, p. 358. La ressemblance de cette image divine très gauche avec les figurations humaines ébauchées ailleurs par des graveurs inexpérimentés de l'âge du bronze, ne peut manquer de frapper. On comparera par exemple les représentations de personnages sur les rochers de Vendée, dans l'étude d'ensemble de MM. Capitan, Breiil, Charbonneal-Lassay, Comptes rendus Acad. Inscr. et Belles- Lettres, 190i, p. 132 ss. et
fig. 3, 4, 7, 8, 11 ; ou les statues-menhirs, signalées sur divers points, v g. dans l'Aveyron et le Tarn, par M. l'abbé Heu- MET, Bulletin archéolog. du Comité des irav. historiques, 1898, p. 500-536, avec d'excellentes planches et les indications bibliographiques utiles. A cette bibliographie peut s'ajouter maintenant le mémoire de M. E. Michon, Menhirs sculptés de la Corse, dans le Recueil du Centenaire de la Société nation, des Antiquaires de France, 1904, p. 299 ss. Je crois trouver l'analogie la plus voisine du taraph de Gézer, aux dimensions près, dans certaine dalle funéraire sculptée, découverte dans le Gard et récemment publiée par M. Capitan, Bulletin archéol. du Comité..., 1905, p. 3 s., fig. 1 (fig. 97), qui reconnaît dans celte pièce et d'autres analogues des « figurations humaines réduites à leur plus simple expression » et datant « de l'époque du bronze », si même elles ne remontent pas « jusqu'à l'époque néolithique » {op. l., p. 4). N'étaient ces rapprochements possibles, on serait tenté d'estimer qu'un peuple chez qui l'on modelait si habHement déjà l'argile en vases d'aussi bon galbe que nous en offre l'hypogée de Gézer où a été trouvé le taraph, devait avoir aussi des sculpteurs plus experts que ne le fait supposer cette rudimentaire idole;
elle serait à rattacher dès lors aux productions de l'âge précédent. Qui ne sait pourtant combien peu simultané demeure partout le développement des diverses branches de l'art ? Et pour ne pas faire intervenir d'aussi grandioses expressions en ces pauvres débuts de la culture cananéenne, rappelons tout bonnement la possibilité d'une gaucherie voulue dans l'exécution de ce magot destiné à servir d'amulette, ou mellons-ic au compte de quelque désœuvré maladroit, si ce n'est enfin, d'aventure, quelque humble essai d'un vieux sculpteur néolithique, tombé en la possession dun Cananéen qui s'en sera fait un fétiche ou une amulette.
(3) Fig. 98, d'après Bliss-Macalister, Excavations..., p. Ii2, pi. 72, 1:
Fier
Rudiment de statue.
Un tarapli arcliaique.
nliésitent pas à y voir aussi uq taraph, ou une de ces idoles domestiques demeurées familières à toutes les époques et dont la désignation est empruntée au langage JDiblique. La raison d'attribuer à d'aussi pauvres essais une prétention à figurer quelque divinité git peutêtre dans la matière même choisie par les sculpteurs. On a noté que les trois pièces recueillies sur des points très distants sont toutes trois de ce calcaire blanc que sa profusion à la surface du sol palestinien ne paraissait pas devoir signaler comme possédant quelque vertu prophylactique analogue à celle qui a été maintes fois attribuée à des pierres dures ou précieuses et à des métaux : lapis-lazuli, émeraude, plomb (1). Le fait qu'on ait choisi plus tard la même pierre pour y graver des « charmes » et des « sorts », defixiones, inscrits ailleurs plus com-. munément sur des lames de plomb, n'entraîne pas non plus ce caractère magique du calcaire mou palestinien. On conçoit très bien qu'il ait été choisi à cause de l'extrême facilité de taille qu'il offrait à des sculpteurs novices et mal outillés. D'autre part, il avait encore l'avantage d'une solidité telle quelle, supérieure à celle de la poterie primitive, séchée ou mal cuite. D'autres indices suggèrent aussi la valeur
religieuse de ces objets : leur nombre tout à fait restreint, moins facile à comprendre s'il se fut agi de figurines profanes créées par amusement, par fantaisie d'ouvrier, ou par souci artistique de copier des formes vivantes; leur gaucherie même, très surprenante si le sculpteur le plus primitif qu'il plaise d'imaginer eût réellement voulu reproduire la forme humaine qu'il avait sous les yeux, intelligible au contraire s'il cherchait à extérioriser par cette sorte de convention plastique la meilleure représentation imaginative qu'il se faisait d'une divinité domestique. Quand des séries plus développées auront été constituées et des attributions chronologiques faites avec une plus grande précision, il y aura vraisemblablement quelque profit à tirer d'une compa-
Fig. 99. — Gkzkk. Profil de Iroglo (lyte. D'après Macalister, (^S.
I90i, p. 19, fig. 5.
(1) Cf. chez les Chaldéens antiques le caractère merveilleux attribué surtout aux pierres noires (IIeuzey, l.es origines orientales de l'arl, 1, 118). Le même phénomène sera d'ailleurs constat»; en Canaan, à propos des amulettes. .
raison ontre ces téraphhn en pierre et les figurines de terre cuite contemporaines, sinon plus archaïques encore, dont le style est sensiblement différent. Voici, pour en faire la preuve, une tête en terre cuite recueillie à Gézer dans une caverne de troglodytes (1), contemporaine par conséquent du taraph de l'hypogée néolithique. Le procédé est sans contredit supérieur; tout rudimentaire qu'il soit, ce visage a quelque chose d'humain et il n'y a aucune invraisemblance à ce que son prognathisme développé à l'excès n'ait été la copie voulue d'un trait physiologique dans la race qui peuplait alors le pays. Le potier semble s'être donné pour tâche de modeler une tête comme la tête des hommes qui l'entouraient ; ou s'il a voulu faire un dieu de son morceau d'argile, c'est que, dans son imagination inféconde, le dieu n'avait qu'une ressemblance lamentable avec les membres terrestres du clan.
Il y a enfin, pour confirmer dans une certaine mesure la valeur religieuse ûevendiquée en faveur des diverses représentations signalées plus haut, leur analogie avec les petits monuments considérés par les spécialistes comme des idoles parmi les productions les
(1) Fig. 99. La curieuse tête analogue découverte récemmeht par le P. Germer-Durand à Qirlal-Yarim (Aboughôch) dans un strate de ruines dont l'archaïsme n'est guère inférieur
Fig. 100. — Un liabilant primitif de Canaan. Terre cuite du musée de N.-D. de France
à Jérusalem.
à celui de la caverne de Gézer, indiquerait que ce prognathisme est un trait bien voulu dans ces figurations ; cf. BB., 1906, p. 286 («g. 100).
plus archaïques de la sculpture pré-mycénienne (1). Là aussi ce qui domine en général, dans cette catégorie de figures, c'est la convention manifeste du début, réduisant toute l'image à une plaquette vaguement triangulaire où quelques touches de couleur traduisent les éléments d'un visage (cf. pi. III, 1); les premières échancrures timides fournissent déjà un réalisme plus accentué (pi. III, 2) (2), jusqu'à cequele sculpteur prenne franchement le parti de donner à son image divine les caractères anthropomorphiques usuels, en y joignant des attributs spécifiques ou en donnant à ses figures humanisées à l'excès des attitudes qui traduiront ordinairement avec énergie toute la crudité de sa pensée religieuse (3). Mais entre la représentation" parlante, au terme de l'évolution plastique, et le symbole initial tout conventionnel, la liaison fait à peu près défaut en Palestine; du moins ne devra-t-elle pas être cherchée avec trop de minutie dans le détail, puisque les vagues successives de populations n'ont pu manquer d'introduire leur apport dans les idées religieuses en (juelque sorte nées du sol et liées à lui. Avec les Sémites, en effet, le changement religieux est impliqué, on Ta vu, par la transformation du lieu de culte : la pierre levée devient l'élément caracté-
(1) Onen trouvera d'assez nonibreuxéchanlillonsgroupés dans Perrot et Chipiez, Histoire..., VI, p. 735 ss. ; R. Dussaud, La Troie homérique, dans la Rev. de l'école d'anthropologie, XV, 1905, p. 43 s.; ou pour Chypre spécialement, dans R. de Liciitenberg, BeitrUge zur rdtest. Gesch.voH Kypros,\)\.Y, 41 s., pi. \l, i3A6, dans Mit. der vorderas. Gesell., 1906,2. Des fouilles récentes en Thrace ont fait découvrir des bibelots analogues : cf. Bull, decorr. helL, 1906, p. 414 ss.., fig. 56 ss. ; l'Egypte en a fourni également à une époque antérieure aux premières dynasties : cf. J. Garstang, Mahâsna and Bêt Khallâf, pi. III, au milieu [Egypt. Research Account, Vil).
(2) Dans cette curieuse plaquette de terre cuite, découverte parmi les ruines du xx" au xv" siècle, à Gézer, M. Macalister reconnaît à bon droit une idole féminine conventionnelle (QS., 1904, p. 16). C'est en efifet l'équivalent assez proche du fameux emblème mycénien où l'on voit une « silhouette divine... dérivée du bouclier en forme de 8 » (Dussaud, Questions myccn., p. 34); ce sera donc un nouveau repère à enregistrer pour la géographie de cet emblème, récemment décrite par Percy E. Nevvberry [Proc. SBA., XXVIII, 1906, p. 72). Le procédé d'ornementation n'est pas sans quelque analogie, toute matérielle au moins, avec les nombreux fragments de plaques diverses exhumées des couches profondes du tertre de Suse (cf. pi. III, 3. d'après de Morgan, Mémoires..., VII, p. 104 s.; cf. p. 128 : jeux? ex-voto? instruments de comput?). Il peut être intéressant de noter qu'une petite amulette contemporaine découpée en fer-blanc et pendue par quelque pieux pèlerin orthodoxe dans la chapelle délabrée de Panaghia Capouli, près d'Éphèse, offre le même procédé décoratif pour une figure qui n'est guère moins conventionnelle (pi. III, 5 — croquis pris en septembre 1905 — ) et dont l'analogie avec les symboles usuels de Tanit, la déesse carthaginoise, ne peut manquer de frapper.
(3) M. Dussaud a groupé ingénieusement {La Troie, fig. 22) une dizaine de types qui font saisir d'un coup d'œil toutes les phases du développement i)arti de la plaque fruste pour aboutir à la déesse de la fécondité. Mais comme les types sont empruntés à des races et à des époques très diverses, on évitera de fonder là-dessus n'importe quelle déduction religieuse ou artistique.
i:i8 CANAAN.
ristique de ce stade, au lieu de la cupule antérieure, sans du reste en abolir l'usage. Les idoles se multiplient avec une singulière profusion et voisinent fréquemment dans les ruines avec des emblèmes qui ecarteKaieiit le doute sur le concept fondamental à se faire de la divinité chère aux Cananéens, si l'image elle-même ne le concrétisait presque avec brutalité. Ces idoles et ces emblèmes sont très analogues, souvent même tout à fait identiques, d'un bout à l'autre de Canaan, à dater du xvii^ ou du xvi^ siècle surtout. La série (ju'il faut signaler d'abord, parce qu'elle l'emporte de beaucoup par le nombre sur tout le reste, est celle des petits reliefs en terre cuite désignés couramment dans les comptes rendus sous le nom de « plaques d'Astarté ». Ce sont des tablettes d'argile oblongues ou rectangulaires, de dimensions variables à peu près entre dix et vingt centimètres de hauteur (1). Une des faces a été sommairement dressée à la main ; sur l'autre, préalablement lissée avec soin, on a estampé, à l'aide dun moule en relief parfois très accentué, l'image d'une femme nue, ou drapée de façon très sommaire. On la reconnaît bien, toujours la même, malgré la fantaisie du mouleur et sous les nuances innombrables qu'a pu lui imposer le souci d'accentuer davantage telle ou telle fonction de sa divinité, ou de lui donner des attributs empruntés à des panthéons divers, dans lesquels cette divinité trouve invariablement sa place. Ici la silhouette féminine a les bras chargés de bracelets ou d'armilles et étendus, serrant, près de la fleur épanouie, de longues tiges de lotus; un ou plusieurs colliers s'étalent sur la gorge ; les cheveux nattés en tresses opulentes encadrent le visage et retombent sur les deux épaules (cf. pi. m, 9) ; une coiffure aux éléments tout égyptiens complète parfois la physionomie égyptisante de la représentation. Là, c'est plutôt le diadème ou la tiare babylonienne qui semble avoir inspiré la coiffure de la déesse sans auti'e parure que des bracelets aux poignets et des anneaux aux chevilles, les mains ramenées sur la poitrine pressant les seins comme pour en faire jaillir le lait. Ailleurs il n'y a plus de parure du tout (pi. III, 10, 11) ; le geste de la main droite est à peu près le même que dans le type précédent, mais la gauche en a un autre plus libre et difficilement conciliable avec le souci quelconque de pudeur qu'on a prétendu parfois lui attribuer par ressouvenance inopportune des chefs-d'œuvre de l'art grec le plus classique (2). L'exagération souvent ridicule des attributs féminins
(1) La hauteur de O^jlS à0'°,l8 est assez commune, semble-t-il, tandis que des hauteurs supérieures à 0"','20 sont exceptionnelles.
(2) Si tant est même que la Vénus « pudique » ne porte pas un titre usurpé.
Pl. III.
Canaan. Idoles et emblèmes religieux.
1. D'après Bliss-Macalister, Excav., pl. 67, 6. — 2, 6, 10, 11. Phot. du PEFund.— 3. De Morgan, Mém.,Yll, 104. — 4. Excav., pl. 68, 9. — 6. D'après nature. — 7. Skllin, Nachlese., fig. 7. — 8. Excav., pl. 67, 7. — 9. Schumacher, MuN., 1906, fig. 6.
ipl. III, ï) et plus encore celle clés caractères de la maternité, l'expression vulgaire et repue de ces visages quand l'empreinte assez nette permet de la discerner, tous les détails de ces représentations sans aucune retenue, concourent à y faire reconnaître la a bonne déesse », aux vocables très multiples dans les régions diverses de l'antique Orient (1). Mais, tandis que Bélit ou Istar, à Babylone par exemple, était aussi volontiers conçue et représentée à l'image d'une courtisane très banale que sous les traits d'une amazone héroïque, il est clair que l'Astarté de Canaan, dans la pensée des modeleurs à tout le moins, avait dépouillé totalement son caractère de divinité batailleuse et chaste pour ne conserver que celui de déesse de joie. Les comptes rendus des fouilles enregistrent, à Tusage des spécialistes, maintes particularités de ces reliefs sur lesc[uelles il n'y a pas lieu de s'appesantir pour Fintelligence générale du sujet telle qu'on la cherche ici.
La distinction à établir entre les types n'a pas seulement l'intérêt d'attester les fluctuations d'influences extérieures sur la religion de Canaan :
elle est de nature à fournir aussi un contrôle utile au classement archéologique des ruines. En parlant toutefois d'Astartés babylonisantes ouégyptisantes, il ne faudrait pas croire les types ainsi caractérisés par leur physionomie générale reçus directement de Babylone ou de Memphis. Si l'une ou l'autre pièce semble se rattacher plus étroitement à une Istar orientale portant quelque animal symbolique (cf. fig. 101) ou pressant contre son sein un enfant,
(1) A une époque où la documentation plastique était de beaucoup plus restreinte qu'aujourd'hui, M. Heuzey publiait sur ce sujet une étude qui garde encore une valeur fondamentale : Les terres cuites chaldéennes avant les découvertes de M. de Sarzec ; xxïémo'wa lu à TAcad. inscr. B.-L. en 1879 et reproduit en 1891 dansi.^'5 origines orientales de l'art, I, 1-14. A la suite des trouvailles de M. de Sarzec à Tello, M. Heuzey est revenu sur cd sujet dans les Découvertes en Chatdée, p. 253 ss.; 316-9. Pour les découvertes analogues en Susiane, cf. de Mokgan, Mémoires de la Délégation..., I, 130 s. et pi. VII; t. Vif, lig. 403 to-40."). Parmi les bibelots sacrés recueillis dans le très vieux sanctuaire sémitico-égyptien de Sarablt el-Khàdim au Sinaï, M. Flinders Pétrie signale des reliefs identiques, Besearches in Sinai, p. 147 et fig. 151, n° 14. Il les considère comme des ex-voto à Hathor, Voir des trouvailles analogues en Egypte, quoique d'une époque plus basse (vu" s.) dans FI. Pétrie, Defenneh, pi. XXIV, 1-4 (Egypt Explor. Fund, IV).
Fig. 101. — Astarlé portant un animai symbolique. D'après Selun, Tell Ta'annek., lig. ai.