Objets cultuels
Fig. 1:28. — Type du vase
à libations. D'après Selun, t. Ta'aiî., fig. 84.
Nous retrouvons des attributions plus fermes en abordant d'autres séries du mobilier cultuel, vases à libations, brûle-parfums, autels. Le type du vase à libations ne varie guère à travers les époques successives de la religion cananéenne : c'est une coupe évasée, haussée sur un pied diversement ornementé (2). Un tesson ramassé par M. Flinders Pétrie dans un amas de décombres à Lâchis porte une épigraphe de quatre lettres à interpréter le plus vraisemblablement avec M. Clermont-Ganneau au sens de -jdhS « pour faire la libation » (3). Par la situation du fragment et la paléographie de l'inscription le vase ne date guère que du viii^ siècle (fig. 129). Si le tesson a vraiment fait partie d'une jarre,
ainsi que M. Bliss en a eu, parait-il, l'impression, la suscription désignait le récipient où l'on conservait la réserve de liquide, vin, lait ou sang, eau toute simple peut-être, pour les libations; mais si le débris pouvait appartenir à une coupe, le texte inscrit en eût déterminé l'usage. Peut-être doit-on voir les restes d'une coupe de ce genre dans un autre tesson plus archaïque de Lâchis Fig.i29.-Épigr. peinte sur un tesson, (fig. 130), qui porte lui aussi quclqucs
(1) Bliss, A Mound..., fig. 81 ; Macalister, QS., 1903, p. 300 et pi. II, 10. Sur la massue chaldéenne devenue objet de culte, voyez Heuzey, Les origines orient., p. 197.
(2) Voir par exemple Sellin, Tell Ta^annek...,^. 67, fig. 84; Schumacher, MuNDPV., 1906, p. 29, fig. 31. Voir aussi la remarque de Macalister, QS., 1906, p. 119.
(3) Bliss, A Mound., p. 102 ss. et fig. 197.
Pl. IV.
Ta'annak. Autel Israélite, vu de face. D'après Sellis, Tell Ta'-annek..., pl. XII et une phot. due à l'extrême complaisance de M. A. Boppe.
Pl. V.
Ta*annak. Autol israélito, vu do trois (luarts. D'après Sellin, Tell Ta'annck..., pl. XIII.
Epigraphe sur un tesson.
sigles, des lettres phéniciennes apparemment, en trop mauvais état pour qu'il soit aisé d'en tirer un sens (1). M. Schumacher a exhumé d'un strate de ruines israélites à Megiddo un curieux objet de style égyptien manifeste, s'il n'est pas d'origine égyptienne directe (fig. 131), et qui doit bien avoir été un autel à parfums (2). M. Sellin a interprété dans le même sens, par analogie surtout avec des braseros chypriotes, certain réchaud de facture soignée et relativement élégante découvert à Ta'annak (fig. 132) (3). Cette attribution garde une assez sérieuse vraisemblance, malgré la réserve exprimée par M. Macalister qui signale des monuments analogues,
inédits encore, à Gézer. En tout cas nulle réserve n'atteint le monument remarquable découvert par M. Sellin en sa première campagne à Ta'annak et auquel il a donné dès l'abord le nom d'à autel des parfums », Ràucheraltar [k). Presque sur un même point de tranchée avaient été recueillis trente-six fragments de terre cuite ornés de reliefs originaux. A l'essai leur raccord possible fut vite constaté et une bonne fortune inespérée permit de rajuster à coup sûr et sans lacune importante la pièce si lamentablement brisée de très vieille date. On en a les photographies sous les yeux (planches IV-V). C'est un prisme creux quadrangulaire sur la plus grande partie de sa hauteur, mais légèrement rétréci vers le sommet et terminé par une coupe. La hauteur totale est de 0™,90 et les côtés ont un développement de 0"\45 à la base; le diamètre intérieur de la coupe est de 0™,30 et sa profondeur, non indiquée dans
Fig. 131. — Megiddo. Brûle-parfunit égyptien. D'après Schumacher MuN., 1904, fig. 17.
(1) Bliss, a Moimd..., p. 88 s., fig. 194. Il est en tout cas fort douteux que cela doive se lire « yiD,, creux », comme a pensé M. Sayce. La pièce peut dater du xi*-x« siècle.
(2) MuN., 1904, p. 55 s., fig. 17. C'est aussi l'impression de Macalister, QS., 1906, p. 66.
(3) Tell Ta'annek..., p. 66, fig. 81. Un brasero différent, à Tell Zakariyâ, dans Bliss-Maga- LiSTER, Excavations..., p. 99, fig. 38 (cf. infra, fig. 241). Pour des équivalents chypriotes, voir par exemple Oiinefalsch-Richter, Kypros, pi. cxxxv, 1 a, etc. Cf. Macalister, QS., 1006, p. 119.
(4) Tell Ta^annel,-..., p. 76 ss. et p. 109 ss. ; « quite one of the most remarquablo discoveries yet made in Palestine », écrit M. Macalister, QS., 1906, p. 120. '
la description, ne semble pas très considérable. L'extrémité inférieure est ouverte; dans les parois, épaisses de 0'",05 en bas et amincies de moitié au bord supérieur, sont percés à intervalles irréguliers des trous ronds ou quadrangulaires , manifestement destinés à créer une aération activant la combustion d'un foyer intérieur. Les parois latérales sont ornées de reliefs moulés dans la masse (1). Trois êtres à tête humaine avec un corps épais d'animal ailé sont superposés passant vers le devant de l'autel, car il s'agit, à n'en pas douter, d'un autel. Entre ces êtres fantastiques sont placés de chaque côté deux lions qui pressent sous leurs griffes antérieures la
Fig. 13-2. — Brûle-i»arriims (
tête du personnage situé au-dessous. Ces per-
D'aprcs skm.in, T. Ta an., sonnages Ont toute l'apparence de sphinx, ou de chérubins. On remarquera surtout leur visage absolument imberbe, d'où il ne faut pas conclure à des représentations féminines, car les poitrines étalées sur le devant de l'autel sont aplaties et sans aucun indice de seins. L'expression des visages n'est pas de tous points identique, malgré divers traits qui semblent communs, ovale assez replet, nez fort et un peu busqué autant qu'on peut en juger sur les photographies, larges yeux en amande et front fuyant sous une coiffure en manière de bonnet triangulaire d'où s'échappent, pour encadrer le front, deux larges boucles de cheveux enroulés. Une houppe, retombant du bonnet écrasé sous les pattes du lion, passe derrière la boucle de cheveux et vient battre la tempe. L'ensemble du relief est fort, les détails bien accusés.
Les mufles de lions sont modelés avec plus de vigueur encore. La gueule est rugissante; le retroussis énergique des narines et les yeux écarquillés donnent une impression d'efl'ort qui s'harmonise bien avec le mouvement de ces lions.
Le récipient supérieur est posé à même les deux derniers sphinx, encadré d'un large rebord orné de petits cercles estampés dans l'argile (2). A l'angle droit de la face, une ample volute roulée en corne de bélier se projette en saillie sous la corniche. Une volute identique, dont ne se voit plus que l'attache, existait manifestement au côté gauche; ni la description ni les vues ne permettent de se rendre compte si ces volutes avaient leur pendant aux angles opposés. Par leur situa-
(1) Sur le côté gauche le relief est moins ferme; les corps sont à peine en silhouelte, mais l'exécution de la face est aussi finie qu'à droite,
(2) M. Sellin pense y reconnaître des yeux, op. L, 76, sans <iuon voie bien pourquoi.
tion et leur forme elles évoquent aussitôt la pensée des « cornes » de l'autel antique, bien qu'elles aient pu avoir aussi pour fonction secondaire de rendre plus facile le transfert du monument.
Sur les corps d'animaux dans une des parois latérales a été moulé en relief un corps nu, apparemment un enfant, la tête de profil à droite. Il serre de ses deux mains, comme pour l'étouffer, un serpent énorme dressé devant lui. Enfin, tout à la base de l'autel, sur la face antérieure le modeleur a figuré un arbre stylisé entre deux bou- (£uetins adossés, dont les têtes se retournent vigoureusement pour happer les derniers rameaux de l'arbre.
Le caractère religieux de cet ustensile et de toute sa décoration n'échappera à personne, pour ardue que demeure la tâche d'en préciser le détail. Il a été trouvé en cet étage des ruines qui fait immédiatement suite à la plus authentique culture israélite à Ta'annak, c'est-à-dire à cette période du ix^-viii'' siècle où la monarchie depuis longtemps triomphante avait pu implanter définitivement le culte et les usages nationaux sur les débris des civilisations antérieures. A la même période appartenaient tous les objets recueillis autour de l'autel, ruiné, on peut le croire, par un simple accident, car sa destruction systématique eût été plus radicale; on eût moins respecté les reliefs et dispersé davantage les fragments. M. Sellin s'est acquis la persuasion que cet autel n'avait pas fait partie du mobilier d'un temple, puisqu'il en recueillait les débris parmi les décombres d'une construction non moins banale que cent autres habitations privées et qu'il découvrait ailleurs, dans une simple maison encore, les restes plus émiettés d'un monument, analogue. Quelques boulets de pierre ou de grosses balles de fronde qui gisaient parmi les fragments de l'autel expliquent probablement le mieux de quelle sorte il fut détruit. La présence d'un tel meuble dans une maison israélite, sa relation évidente avec l'autel décrit dans l'Exode (1) parmi les ustensiles sacrés du Tabernacle, le rattachent assez au culte de lalivé dans ce royaume d'Israël où le culte national a pu moins encore qu'en Juda se maintenir indemne d'influences étrangères plus ou moins consciemment subies.
Les historiens des religions sauront définir les apports des diverses mythologies orientales dans la décoration singulière de cet autel israélite. Comme l'a très bien vu déjà M. Sellin, les personnages composites et variés moulés sur les parois doivent représenter, par leur
(1) 30, 1 ss.; 37, 25 ss. Si l'on se remet en mémoire que l'évalualion de la petite coudée est assez communément (ixée àû'",45, pn sera frappé de la très sensible identité des proportions de ce meuble liturgique avec les prescriptions légales.
diversité môme, le concept que Tlsraélite contemporain pouvait se faire de ces chérubins fameux dans la Bible et dont le rôle est si accentua chez Ézôchiel surtout. Ils ont une analogie indéniable avec les sphinx qui gardaient Taccès des vieux sanctuaires égyptiens, aussi avec ces génies redoutables, lions ailés à tête d'aigle, taureaux ailés au visage d'homme, accroupis au seuil des palais de Babylone et de Ninive, ou dressés en faction vigilante comme pour défendre l'entrée des appartements royaux. Avec les lions seraient surtout à comparer, pour le modelé et les formes, les Uons de Sendjirli, utilisés comme supports de colonnes dans le palais syrien du viii'' siècle (1). Cette analogie toutefois laisse place à une très grande originalité plastique résultant d'un concept spécial de ces êtres mythiques. Pour l'Israélite contemporain des prophètes, le Kerouh est l'assesseur indispensable de lahvé; il manifeste sa présence, lui sert de véhicule et fait éclater sa majesté toute-puissante. Or c'est bien de ce point de vue que s'expliquent le mieux les figures de Ta'annak. Génies ailés à visage humain et à physionomie de jeunesse, lions rugissants, accumulés sur les parois et tous en marche vers le devant de l'autel, veulent accueillir et pénétrer d'une religieuse terreur l'adorant qui apporte ses parfums; ils semblent tenir en leurs propres flancs le feu qui va consumer l'offrande et ils annoncent le voisinage du dieu que cette offrande doit rendre propice. Ainsi apparaissent dans Ézéchiel par exemple (ch. x) des chérubins qui entourent un foyer ardent et portent le trône de lahvé. Dans quelle mesure ici l'autel lui-même participait peut-être, au regard de l'Israélite, à la sainteté divine, il ne sera pas hors de propos de le rechercher quand le moment viendra, pour les historiens, d'étudier avec les faits nouveaux la religion d'Israël.
Mais à côté de ce caractère si nettement israélite des chérubins, voici dans la décoration des éléments familiers aux mythologies antiques : l'arbre sacré accosté d'êtres qui le gardent ou qui y cherchent leur nourriture ; le héros en lutte contre un serpent. Qui n'a en mémoire, à propos de la première scène, les représentations nombreuses et variées fournies par les bas-reliefs, les cylindres ou les intailles de Babylonie et d'Assyrie (2)? Et le thème du serpent étouffé
(1) Cf. KoLDEWEv, /Iw.sv/m&ifnf/en..., II, fig. 35 ss. A la même famille artistique de caractère syrien bien accentué appartiennent aussi le beau lion de basalte découvert par MM. Thierscli et Hôlscher à Cheikh Sa'ad en Transjordane [MUteil. DOGesell..., n" 23, p. 32, fig. 15), et celui qu'a relevé le P. Savignac à Soueida (RB., 1905, p. 95).
(2) Même sur le sol de Canaan les fouilles viennent de fournir d'intéressantes analogies : voir surtout le cachet de Ta'annak, Sellin, o^j. L, fig. 98, l'inlaille de Gézer, QS., oct. 1902, pi. 6, 8 (?); 1905, p. 189, pi. 1, 15 (i>).
par une main de héros encore enfant est-il si loin des vieux cycles mytliologiques de Gilgamès ou de Bès, pour ne pas descendre jusqu'à Héraklès (1)? Simples analogies, hâtons-nous de l'observer, car on objectera maint détail familier aux représentations indiquées et omises ou modifiées par l'artiste de Ta'annak ; mais analogies suffisamment positives pour impliquer une relation artistique et suggérer un syncrétisme religieux.
L'attestation de ce syncrétisme n'est pas le moindre intérêt de la trouvaille. Il prend toute sa valeur dès qu'on essaie de situer l'autel dans l'évolution de la culture Israélite. Ainsi qu'on l'a déjà vu, le monument a été découvert parmi les ruines de l'époque judéo-hellénique, du ix° au vi^ siècle, et à l'examiner d'un peu près on peut lui assigner avec beaucoup de vraisemblance une date moins floue sur cet intervalle de trois à quatre siècles : il n'est plus assez exempt d'influences artistiques et religieuses étrangères pour avoir pu être exécuté dès le début du is." siècle, alors que s'affermissait le triomphe d'Israël; il n'est pas suffisamment hellénisé pour ne dater que de la fin du VI'' siècle. On songera difficilement, d'autre part, à l'attribuer à la période si éphémère de la réforme de Josias, autour de 620 (2). C'est donc avant que son origine est la plus probable, pendant un intervalle d'un demi-siècle environ, soit à partir de 670 à peu près. Depuis la chute de Samarie (722-721), une orthodoxie Israélite telle quelle ne pouvait survivre que moyennant bien des compromis avec les cultes étrangers auxquels la conquête assyrienne avait ouvert le pays. Le sentiment national était toutefois assez profond encore pour pénétrer tous ces emprunts et marquer d'une empreinte caractéristique les éléments nouveaux pris au dehors. C'est d'une tradition nationale bonne encore que relèvent la structure et les proportions de l'autel. Si les lions sont d'inspiration artistique syrienne très franche, leur groupement avec des représentations dérivées du plus vieil art oriental indique l'adaptation assez libre de tous ces motifs à une pensée nouvelle. Quant aux autres motifs de la décoration, les meilleures analogies à leur fournir sont à chercher dans les intailles assyriennes de l'époque des Sargonides et mieux encore dans les reliefs chypriotes. C'est apparemment en Chypre aussi que se rencontreront les répondants antiques les plus exacts de ce brùle-parfums qui pouvait bien
(1) Signalons comme analogies recueillies en terre cananéenne, un scarabée de Ta 'annale (Sellin, op. L. fig. 100), d'autres de Gézer (v. g. Macalister, QS., 1905, p. 319, fig. 1), un sceau du môme lieu {QS., 1904, p. 33G, lig. 5), etc.
(2) // Rois, 23, 19 s.; si tant est que la réforme en question ait pu s'étendre jusqu'à Ta'annak.
être, là aussi, un meuble sacré (1). La volute en corne de bélier qui fait la corne de l'autel est encore un détail original non sans une certaine portée symbolique peut-être. De même (pie sur Fautcl grec ou romain des temps ultérieurs la représentation d'un bucrâne ou d'un animal en pied sera le symbole familier de la victime que le dieu préfère, les cornes de bélier auraient-elles ici une valeur figurative? On ne perdra pas de vue ([ue Fautel n'a pu servir à des sacrifices. Le fait que tous les détails du monument semblent bien traduire une pensée religieuse n'autorise guère par ailleurs à voir là un motif vide. On en pourrait rapprocber, il est vrai, ce motif de décor arcbitectural relevé par les explorateurs de Lâchis et interprété par M. Flinders Pétrie (2) comme une simple ornementation dérivée des cornes de bélier ou des ramures de cerfs fixées à Torigine en manière de trophées de chasse sur les montants de porte dans les cases primitives. Quoi qu'il en soit d'une telle interprétation de la volute architecturale de Lâchis, celles qu'on a modelées sur l'autel de Ta'annak ne sont pas à concevoir dans le même sens, qui leur ôterait toute harmonie avec le reste. On y cherchera donc plus volontiers l'expression d'une idée religieuse ; et comme le symbole de sacrifice est exclu par la nature même de l'autel, c'est un symbole tel quel de la divinité qui semble suggéré par ce détail expressif; à moins peut-être que les cornes n'interviennent ici qu'en vertu de l'analogie avec l'autel à immolations. S'il reste une part d'incertitude dans la détermination précise de quelques détails décoratifs, le caractère général du monument n'est douteux pour personne : c'est un autel domestique, celui apparemment d'un Israélite imbu déjà de multiples concepts étrangers et surtout à la merci d'une culture très syncrétiste dans l'exécution plastique de son ustensile liturgique. Ce meuble doit représenter alors tout ce qui reste des sanctuaires nationaux. Instrument principal du culte, il groupe en lui autant que possible les éléments fondamentaux de la religion qui motive ce culte, en symbolisant par des images apparemment plus transparentes pour l'Israélite que pour nous les principaux attributs divins, si ce n'est quelque chose de la nature divine elle-même. Aussi bien est-ce sous des formes analogues à celles de l'autel que se concrétisent le mieux nombre de métaphores du langage biblique, telles que la fournaise ardente symbole de lahvé dan s la vi-
(1) Les fouilles de Crète et de Grèce ont fourni des types variés de ces braseros utilisés dans les temples, à diverses époques. Cf. surtout l'étude de M. V. Mayence, sur les réchauds en terre cuite de Bélos, Bull, de cor r. helL, XXIX, 1905, p. 373-9, en particulier tig. 2, p. 376.
(2j FI. Petbie, Tell el Hesy..., p. 23 ss.; Buss, A Mowid..., p. 77 s., tig. 114.
sion d'Abraham [Gen., xv, 17) ou dans certaine prophétie {haïe, xxxi, 9). M. Selhn a bien vu ces rapprochements, tout en y insistant plus qu'il ne convient peut-être. Il a rappelé aussi, avec moins d'à-propos semblet-il, le passage où Mésa se glorifie d'avoir conquis sur Israël des iSiSnt^ divins qu il a traînés devant son dieu Gamos, et il a tout l'air de considérer cela comme assez identique au monument de Ta'annak. Il pourrait bien au contraire n'y avoir là qu'une fort lointaine analogie. Sans insister sur ce que la lecture a d'incertain précisément en cet endroit, cette partie du butin de Mésa est manifestement plus volumineuse que Télégant autel de terre cuite découvert par M. Sellin; s'il s'agit vraiment d'un autel de lahvé, on songerait à un gril liturgique, analogue à l'autel des holocaustes de Jérusalem.
A cette même période Israélite, plus près toutefois de son début que de son terme, doivent être classées deux pièces considérées par les explorateurs comme des autels, à T^i'annak et à Megiddo. L'un (fig. 133) est un simple petit socle quadrangulaire en mauvais calcaire avec corniche saillante encadrant un godet de 0"',20 de diamètre dans la face supérieure du bloc (1). L'autre est décrit comme « une petite colonne primitive, haute de 0^,60, large de 0" ,30 X 0'',22 en bas et de 0'",28 X 0"\25en haut» (2); et après avoir signalé, sans autre
diagnostic, les vestiges probables d'une inscription détériorée par le feu, M. Sellin conclut que la forme générale évoque l'idée de quelque antique stèle votive ou d'un autel domestique (3). C'est plutôt l'équivalent très exact des cippes découverts parfois dans les nécropoles phéniciennes et le fait qu'on a mis à jour au pied de celui-ci une sépulture d'enfant dans une jarre suggère une destination analogue : c'est une massébah funéraire ou une main [i^] commémorative, du genre de ce que nous aurons plus tard à signaler sur des tombes. La cupule supérieure, si tant est qu'il en existe une, jouerait le môme -rôle que la table d'offrandes souvent jointe à la stèle (4).
Fig. 133. — Autel arcliaique de Megiddo. D'après SciiUMAcuEii, MuN., 190(), fig. 27.
(1) Schumacher, MitXDPV., 1900, p. 23 et (ig. 27, sans indice précis de dimensions.
(2) Sellin, lell Ta'annek..., p. 74 et fig. 101. Il semble qu'on discerne sur la photographie un godet à la partie supérieure ; la description ne le mentionne pourtant pas.
(3) Op. /., p. 75; cf. p. 105.
(4) A moins que le cippe ne soit interprété comme une stèle commémorative d'un événe-
;:< :î. Pratiques religieuses.
C'est surtout du sacrifice, pratique essentielle de tout culte, qu'il peut être question d'après les données des fouilles. Aussi bien le sacrifice est-il l'unique pratique capable de laisser des traces matérielles à travers des ruines, encore que ces traces ne soient pas toujours faciles à relever. Les seules dont nous puissions être à peu près sûrs pour le moment sont les restes d'animaux variés (1) recueillis parmi des idoles dans les fosses à oftrandes des sanctuaires, et surtout les ossements humains découverts en des situations spéciales sans rien de commun avec les sépultures aux époques diverses.
L'usage de sacrifices humains dans les pratiques religieuses cananéennes avait été suggéré par quelques découvertes d'un caractère assez difficile à préciser dans les premiers travaux à Ta'annak et à Gézer. Ici c'était par exemple le cas obscur de ce cadavre de fillette coupé en deux à la ceiuture et dont le torse seulement avait été déposé, en compagnie d'une quinzaine de squelettes intacts d'hommes, dansune sépulture étrange, sorte de citerne transformée en tombeau par quelque circonstance impossible à déterminer (2). Là, c'était toute une nécropole d'enfants en bas âge pressée autour d'un autel de roc, sans qu'il soit facile, on le verra plus loin, de discerner entre l'hypothèse de victimes immolées sur cet autel, ou celle de tombes ordinaires entassées dans le sol sacré d'un sanctuaire. Les heureux efforts de M. Macalister devaient enfin mettre en pleine lumière les pratiques barbares des vieux rites de Canaan.
Le sacrifice humain est désormais attesté avec la plus sinistre précision sous la double forme d'immolation de nouveau-nés, des premiers-nés peut-être doit-on dire, et des sacrifices de fondation; et à la lumière des découvertes de Gézer, nombre d'autres trouvailles sont devenues intelligibles dans le même sens.
ment quelconque par analogie avec / Sam., 15, 12 ; en ce cas l'enfant enseveli dans la jarre, au pied du cippe, pourrait avoir été sacrifié soit pour l'érection de la stèle, soit dans tel autre but, comme en l'honneur d'une victoire.
(1) Dans les hauts-lieux sémitiques à Gézer ou à Tell es-Sâfy sont signalés surtout des ossements de brebis, de vache, voire de chameaux. Parmi les débris de victimes dans le grand sanctuaire néolithique de Gézer, M. Macalister signale surtout des os de porc (Q5., 1903, p. 321 ; 1904, p. 113). Le porc a été, on le sait, choisi souvent comme victime préférée en Babylonieet dans la Grèce archaïque. S'il en était de même chez les populations primitives de Palestine, on s'expliquerait peut-être par là qu'il ait été estimé impur dans la législation hébraïque.
(2) Macalister, QS., 1903, p. 12-20, pi. H et IV; cf. 1902. p. 312 deux têtes de fillettes.
En déblayant les couches primitives dans le haut-lieu, M. Macalister découvrit, sur la plate-forme avoisinant les stèles, un véritable cimetière d'enfants ensevelis de la manière étrange que voici (1). Le petit corps avait été introduit, généralement tête première, dans une large jarre à fond pointu , ou très allongé quand il était aplati à l'extrémité (fig. 13i). La jarre était le, plus souvent munie de deux anses attachées vers le haut de la panse, mais n'était jamais ornementée d'aucune sorte. Outre le cadavre, elle contenait fré-
- GÉzER. Jarre-sépulcre, p'après une pliot. due à l'obligeance du PEFund.
que m ment aussi deux ou trois menus vases vides, pour l'ordinaire des cruches (fig. 135), un bol, une tasse ou quelque coupe, plat ou petite terrine. De la terre fine répandue sur le tout, foulée parfois solidement , remplissait la jarre. Si les vases accessoires n'étaient pas joints au cadavre, ils étaient placés tout à proximité, sur le sol.
En deux cas seulement les lugubres restes portaient la trace du feu; en aucun n'a été constatée une mutilation qui aurait cauisé la mort de l'enfant. Suivant la remarque expresse de l'explorateur, secondé à ce
Fig. 13i». — Gk/ek. Type (le cruches déposées dans les sépultures d'enfants. Pliot. due à l'ohligeance du PEFund.
(1) QS., 1903, p. 32-35.
moment de ses travaux par le diagnostic très autorisé d'un expert, aucun de ces enfants n'avait du dépasser l'âge d'une semaine. Il ne
V'ig. 136. — GÉzER. Type de sépulture d'enl'ant dans une jarre. Pliot. communiquée obligeamment par le PEFund.
s'agissait donc point, selon toute vraisemblance, d'un hypogée où l'on n'eût enseveli que des enfants tout nouveau-nés, car l'un ou l'autre eût nrobablement dépassé ce terme fatidique d'une semaine d'existence .\ On ne signale d'autre part aucune naissance avant terme et la situation de toutes ces sépultures, leur uniformité à peu près absolue, le fait enfin des deux petits cadavres soumis à l'action du feu (1) ne laissaient guère douter qu'il ne s'agit de sacrifices. Encore ces sacrifices ne devaient-ils pas avoir été pratiqués en des circonstances accidentelles, puisque de telles circonstances auraient pu se présenter sans qu'il fût possible d'avoir sous la main une victime d'âge déterminé en d'aussi étroites limites. D'où la suggestion
ri) QS., 1903, p. 33. Il semblerait résulter de rindication donnée ici que ces deux cadavres sont également denfants tout à fait nouveau-nés. Or M. Macalister signale incidemment {op. /., p. 223) que la règle d'Age inférieur à une semaine parmi les petites victimes du haut-lieu n'a que deux exceptions, des enfants « d'environ six ans », dont les squelettes en très mauvais état « portent d'évidentes traces de feu )>. 11 y a bien lieu de penser qu'il s'agit des mêmes cadavres et on est dès lors en droit de dissocier ces deux sacrifices de l'immolation des premiers-nés ainsi qu'on essaiera de le faire tout à l'heure.
fort obvie qu'on se trouve réellement en présence de sacrifices sans autre objet que le fait même de la naissance, c'est-à-dire l'immolation d'un nouveau-né. Et parce que rien ne vient justifier suffisamment ici le principe d'une telle immolation puisqu'il ne s'agit ni exclusivement d'un sexe, ni, selon toute apparence, de sujets difformes, il reste en fin de compte pour solution unique et très indiquée l'hypothèse de sacrifice des premiers^jiég. D'autant plus indiquée, est-il. besoin de le rappeler, que la Bible conserve elle-même l'attestation de cette pratique atroce chez les antiques races sémitiques (1), tout en s'efForçant de la supprimer chez les Hébreux. De même qu'en s'attribuant la propriété de quelque fraction du sol, l'homme s'estimait tenu de dédommager le dieu, possesseur universel de la terre et principe de toute sa fécondité, ainsi se considérait-il comme redevable à ce même dieu de sa propre fécondité et des prémices de sa famille.
La modahté de ce sacrifice échappe à peu près totalement. Le feu n'intervenait toutefois que de manière accidentelle et nulle trace d'immolation proprement dite n'a été relevée. Il se peut qu'on n'ait pas répandu sur l'autel ou devant le bétyle du haut-lieu le sang des pauvres petites victimes et que l'immolation ait consisté à les enfouir vivantes dans les lugubres jarres. Il faut mettre probablement au compte de quelque évolution du rite le fait des cadavres exposés au feu. Aussi bien le grand nombre des victimes implique-t-il une durée considérable de l'usage, à quoi ne s'oppose nullement la fixité presque absolue du type de ces sépultures, car on sait qu'en matière religieuse l'évolution d'un type consacré pour les accessoires liturgiques est beaucoup plus lente en général que l'évolution du rite lui-même ou que celle du concept traduit par ce rite (2). Il n'y aurait donc en soi rien d'anormal à ce que les corps brûlés fussent considérés comme
(1) On sait qu'il était courant chez les anciens Arabes d'ensevelir vivantes beaucoup de leurs lilles. La découverte à Nippour d'un enfant dans une jarre en des ruines d'époque présargonique (IIilpuixut, Explorations in Bible Lands, p. 403) parait bien impliquer un sacrifice, quoique de nature indéterminée, immolation de premier-né, sacrifice de fondation ou à la suite de quelque calamité. Même constatation à Carthage (S. A. Cook, QS., 190G, p. 159). La pratique est encore attestée dans l'Egypte moderne d'ensevelir dans le soi de la maison des enfants mort-nés. L'antique usage arabe d'ensevelir vivantes les malheureuses petites fillesest pratiqué apparemment de nosjours encore chez quelques peuplades des Indes soustraites jusqu'ici aux iniluences civilisatrices, les Khond par exemple. M. E. Reclus écrit : « ...dans quelques villages, on eût vainement cherché une petite fdle : chacune avait été placée immédiatement après sa naissance dans un vase de poterie neuve et enfouie à l'endroit indiqué par l'astrologue comme celui d'où pouvait souiller le mauvais sort » [Xouvelle (jcographie universelle, t. VIII, p. 425; cf. p. 288 s.).
(2) MM. A. Bertrand et S. Reinach ont déjà fait la même observation pour des sépultures gauloises, Les Celtes et les Gaulois dans les vallées du Pô et du Danube, p. 55 s. et hg. 7-9.
des modalités plus tardives du sacrifice des premiers-nés. L'hypothèse est cependant peu vraisemblable étant donné la fixité qui vient d'être
signalée dans les usages religieux.
On les considérera donc plutôt comme des sacrifices d'enfants offerts en quelque pressante calamité : tel le roi de Moab immolant son fils aîné sur le rempart de sa capitale investie par les Israélites, ou Jephté sacrifiant sa fille. A ces cas s'ajoutent d'autres sacrifices encore, ceux de fondation ou d'inauguration d'un monument, fréquents aussi à Gézer, quoique la victime n'ait pas été de toute rigueur en ces cas un enfant nouveau-né.
C'est bien un nouveau-né qui avait . .„ , .. , été immolé appa-
Fig. 137. — Gezer. Vieille femme ensevelie sous le fondement *■ ^
d'une maison. D'après Macalister, QS., janv. 1904, pi. II. rcmmeut lorS de
l'inauguration d'un hypogée cananéen qui sera décrit en son lieu, ou dans la transformation d'une vieille demeure troglodytique en adytum pour le hautlieu (1); mais ailleurs se rencontrera le cas topique d'une vieille femme rhumatisante et décrépite ensevelie dans les fondements d'une maison (fig. 137).
Une trouvaille importante de M. Sellin parait au premier abord la réplique aussi exacte que possible à Ta'annak de ce qui vient d'être
(1) qS., 1902, p. 352; cf. supra, p. 117 s., et infra, p. 213; Q5., 1903, p. 24.
idoi.es, objets cultuels et pratiques religieuses.
étudié à Gézer : on a indiqué tout à l'heure d'un mot cette vaste nécropole d'enfants au milieu de laquelle un quartier de roc taillé en autel rustique, avec de larges cupules sur son sommet aplani, évoque tout de suite l'idée de sacrifices offerts à la même divinité cruelle honorée à Gézer par riiorrible hécatombe d'enfants (1). Pour accentuer cette impression d'identité entre les deux nécropoles résultant de cette première similitude de situation, il y a aussi l'analogie très étroite de la sépulture insolite et si peu naturelle, tête première en de grandes jarres que remplissent, avec les squelettes, quelques pièces de vaisselle et parfois de la terre fine. Ces jarres elles-mêmes sont assez semblables à celles de Gézer, mais en général dépourvues d'anses, comme aussi de tout ornement. Elles étaient pour l'ordinaire fermées au moyen d'une large coupe renversée sur l'orifice (2).
Mêmes pièces accessoires de vaisselle (fig. 138) soit dans la jarre parmi les ossements, soit tout auprès : récipients vides habituellement, quoiqu'une fois ou l'autre on ait pu y déposer quelque liquide, de l'eau à tout le moins, et qu'un vase ait été trouvé plein d'une « poudre jaune » dont la nature n'est pas autrement précisée et que M. Macalister soupçonne pourtant être de l'encens, grâce à une trouvaille identique à Gézer (3). Il est à noter que les petits cadavres semblent avoir été trouvés quelquefois accroupis entre des cailloux hors de la grande jarre, dressée pourtant tout à côté.
Sur les quinze à vingt sépultures mises à jour dans la tranchée ouverte par M. Sellin à travers l'hypogée, la moitié environ était d'en-
Fis:. 138. — Ta 'annak. Vases accessoires d'une sépullure d'enlant. D'après Seixin, Tell Ta'annek., lig. 5r>.
(1) Sellin, Tell Ta'^annek..., p. 33 ss. ; cf. 96 ss.
(2) A Gézer au contraire ce procédé de fermeture semble moins usuel; QS., 1003, p. Si.
(3) QS., 1906, p. 117 s. Cette « poudre jaune » paraît en tout cas différente du sable signalé ailleurs comme emplissant des jarres où ne se trouvait aucun ossemenl (Sellin, Tell Ta^annek..., p. 97). On retrouve au contraire cette même poudre, apparemment corrosive, dans un des petits vases de la sépulture d'enfant au pied d'un cippe à Ta'annak (Sellin, op. t., p, 74).
lOi CANAAN.
fants nouveau-nés, le reste d'un âge quelque peu plus avancé, mais apparemment jamais supérieur à deux ans, exception faite pour une seule sépulture d'adulte. Nulle trace de feu sur aucun de ces ossements.
Le rapprochement s'imposait avec l'hypogée spécial du haut-lieu de Gézer. Le savant explorateur de Ta'annak en a été fort impressionné, tout en se rendant compte par ailleurs de quelques-unes des divergences qui existent entre les deux groupes de sépultures : procédé moins uniforme d'ensevelissement et surtout variations d'âge très notable^ Entre l'hypothèse d'une nécropole ordinaire d'enfants et celle d'un lieu de sépulture pour des victimes immolées sur l'autel de roc, il s'est récusé, se déclarant seulement plus incliné vers la théorie des sacrifices (Î)TJ
L'analogie est surtout mise en relief, semble-t-il, par le caractère religieux que l'autel de roc donne à première vue à la nécropole. M. Macalister a même émis l'opinion qu'une fouille plus radicale eût pu amener la découverte d'une installation cultuelle plus ou moins semblable à celle de Gézer. Sur les informations dont on dispose il n'est guère loisible de spéculer en ce sens; et quelle que soit l'autorité de M. Sellin dans l'interprétation d'une découverte dont il a eu tout le mérite, c'est l'hypothèse abandonnée par lui comme moins vraisemblable qui rend apparemment le mieux compte des particularités relevées par lui-même avec beaucoup de soin. On s'estimera donc en présence d'une nécropole où auront été ensevelis des enfants trop jeunes pour être mis au sépulcre de la famille, d'après un rite qui sera signalé en son lieu. Dès lors rien d'étrange à ce que l'.'Xge des petits inhumés varie d'un jour à deux ans, cette limite maximum n'étant jamais dépassée, si ce n'est dans le cas tout à fait isolé d'un adulte, sur lequel il va falloir revenir. On s'explique aussi sans effort la présence de vases plus nombreux autour de la funèbre jarre; aussi les cas où la jarre ne contient que du sable, quoique le complément usuel de petite vaisselle n'ait pas été omis : ce pouvaient être en effet, comme l'a très bien vu M. Sellin (2), des cénotaphes pour des enfants dont le cadavre n'avait pas été apporté à la sépulture commune. Qu'on ait voulu mettre ces humbles tombes en relation avec le vieil autel de roc érigé dans un lieu de culte antérieur, ou que l'autel ait été aménagé en vue de cérémonies rituelles à accomplir au moment de l'inhumation, il n'y a rien là que de très naturel, toute nécropole an-
(1) Qu'il trouve en fin de compte « plus vraisemblable, wahrsclieinlicher y> {Tell Ta^annek..,, p. 96).
(2) Tell Ta*anneh\.., p. 97.
IDOLtS, OBJETS CUF.ÏUELS ET PRATIQUES RELIGIEUSES. 105
tique comportant une installation de ce genre et toute sépulture ayant été accompagnée de rites religieux comme on le verra en étudiant les morts.
Reste il est vrai l'adulte enseveli parmi tous ces enfants et à proximité immédiate de Tautel (1). La discussion très précise de son cas supposerait une connaissance beaucoup mieux définie de sa situation dans les ruines et par rapport aux autres cadavres. Avant de le considérer comme une victime immolée sur l'autel voisin, et de l'assimiler en ce sens aux enfants en très bas âge, il faudrait pouvoir être sûr qu'on n'est pas en présence de quelque simple inhumation ultérieure ou antérieure, ou pratiquée à la suite d'un sacrifice. Enfin il ne sera peut-être pas estimé invraisemblable qu'une évolution plus ou moins longue ait pu se produire, qui aurait accumulé sur ce même point des sépultures d'un caractère dilTérent.
Un seul fait demeure bien établi, quelle que soit la relation entre les nécropoles de Ta'annak et de Gézer qui viennent d'être comparées. Tandis que celle-ci ne renferme que des nouveau-nés sacrifiés à la divinité farouche du haut-lieu, celle-là peut bien n'être qu'une série de sépultures d'enfants morts avant l'âge requis pour leur admission au sépulcre familial; ou, si ces tombes couvrent aussi des victimes sacrifiées, ce sont les victimes de sacrifices d'un caractère différent et n'ayant de commun avec les premiers-nés du sanctuaire de Gézer qu'une analogie indéniable dans le procédé de sépulture.
Cette analogie s'est offerte ailleurs encore, à Lâchis par exemple, à en juger par les groupes de vaisselle et la forme de certaines grandes jarres identiques à celles de Gézer, et dans lesquelles M. Flinders Pétrie a signalé de menus ossements. 11 parait au surplus s'être mépris sur sa trouvaille, se croyant en présence de sépultures d'animaux comme il s'en rencontre en Egypte : méprise que rend bien excusable la difficulté extrême de discerner des ossements d'enfants très mal conservés dans ces sépultures étranges que rien jusqu'alors n'avait signalées à une spéciale attention. Il n'y a en réalité rien là de plus qu'une analogie dans le procédé d'inhumation assez justifiée par la fixité d'un rite une fois adopté sous quelque influence religieuse, sans qu'il faille en conclure à une identité d'origine et à un caractère égal de toutes ces sépultures.
Le seul cas tout à fait semblable apparemment à celui de Gézer est celui que signalait naguère M. Schumacher à Megiddo (2). A proximité
(1) Sellin, Tell Ta'anneh-..., p. 34.
(2) MuNDPV., 1904, p. 49 s.
d'un sanctuaire avec autel, fosse à offrandes et massébôth, et en relation évidente avec cette installation cultuelle, trois grandes jarres (fîg. 139) alignées contenant chacune un cadavre de « très jeune enfant » introduit tête première dans ce singulier sarcophage, bourré
Fig. 139. — Megiddo. Jarres-sépulcres et vase accessoire. D'après Schumacher, MuN., 1904, fig. 14.
ensuite avec de la terre criblée. Pour tout complément de mobilier un vase à anse (cf. fig. 139), un petit cône en terre cuite et dans l'une ou l'autre jarre quelques menus cailloux polis. Malgré la forme assez différente des jarres, il n'est guère douteux qu'on ait affaire ici à de réels sacrifices et, selon toute vraisemblance, à des sacrifices de premiers-nés, ainsi qu'au sanc- __ tuaire de Gézer (1). Et il est
r^^\i2^ ^^telfe.-^ d'un grand intérêt d'obtenir
\:%:-,:,, ^ISfev^^'-'"*- de la sorte l'attestation la
plus précise d'une coutume barbare qui fait saisir le progrès déjà considérable accompli en Israël sous l'influence de l'action divine [ans la législation relative au rachat des premiers-nés.
Les prémices de la famille n'étaient pas les seules victimes humaines offertes aux divinités cruelles de Canaan. Ainsi que l'ont suggéré déjà de précédentes remarques, d'autres sacrifices ont été pratiqués, dont nous ne saurions encore toutefois définir avec autant de précision les circonstances et le caractère. Il est pourtant une ample série de sacrifices humains sur laquelle les fouilles nous ont lugubrement documentés : ce sont les sacrifices de fondation ou d'iuauguration de mo-
Fig. 140. —
Megiddo. Groupe funéraire. D'après
SCHtMACHEU, MuN., li)04, fig. 16.
(I) L'attribution du réduit voisin en sanctuaire et des pierres levées en massébôth religieuses, à rencontre des doutes soulevés par M. Dussaud {Rev. hist. dès religions, 1905 : Quest. mycén., p. 13), est fortifiée d'autant.
numents, sinon de simples habitations. En de nombreux cas ont été trouvés à la base d'un mur, généralement sous un seuil de porte, parfois aussi pourtant au milieu d'un appartement, des cadavres emmurés ou enfouis en des vases, jarres en tout semblables à celles qui contenaient les restes des premiers-nés à Gézer. Le cas le plus saisissant est à coup sûr celui de la fillette découverte à Meggido (fig. 141),
Fis. 141.
Megiddo. Fillette emmurée. D'après Schumacher, MuN., 1905, fig. 7.
à la base d'un rempart de forteresse (1) ; mais ils sont signalés en grand nombre dans les plus récentes fouilles et si rien de semblable n'avait été observé dans les débuts de l'exploration, c'est ou bien parce qu'elle avait été moins fondamentale, ou parce que les mines avaient été plus bouleversées, aussi enfin parce que la pratique archaïque avait disparu totalement en ces endroits pour faire place à des symboles découverts en effet à peu près partout, mais dont la valeur ne devait être fixée que par les trouvailles très explicites faites plus récemment. Ces symboles ne furent autre chose, à l'origine au moins, que les accessoires mômes du sacrifice humain pratiqué en
(1) Schumacher, MuNDPV., 1905, p. 10. Cf. supra, p. 50 s.
cette circonstance. Autour de la victime Jipparemment murée vivante à la base du mur pour créer un génie tutélaire de Fédifice, on entassait dans des vases les mêmes réserves de victuailles qui devaient,
dans une tombe ordinaire, VA '•\^'^^>^fi-^^^^5-''^' -/.^^-'^fc" '-^^ assurer la subsistance du ^^i^^v^À-^^^r^':^:^^^^^ principe destme a survivre.
De grandes jarres poissées avec soin, ou plutôt trempées dans une sorte de bain à la chaux qui leur mettait à l'extérieur une couverte iniperméable, assuraient la provision de liquide, d'eau surtout (1). Dans les autres vases variés avaient dû être accumulés au début les éléments ordinaires de l'alimentation. Une lampe ajoutée parfois pouvait, à l'origine, être une pièce vulgaire du mobilier nécessaire à la survivance de la victime avant de devenir peut-être, par la suite, le symbole d'un sacrifice conçu alors comme un holocauste, quoique les observations enregistrées ne laissent supposer aucune intervention du feu dans ce sacrifice spécial (2).
A mesure que s'épurait le sens religieux, la cruauté odieuse du sacrifice de fondation fit place à de plus humaines pratiques. Dès le XV® siècle, c'est-à-dire encore en pleine période cananéenne, les dépôts symboliques font leur première apparition (fig. 1^2), au lieu de la victime humaine, et cette offrande typifîée ne tardera pas à prendre une forme bien déterminée, que l'usage religieux consacrera pour de k)ngs siècles jusqu'au terme de la monarchie Israélite : c'est une lampe placée entre deux coupes ou deux bols renversés Tun sur l'autre (fig. 1V3). Le groupe s'agrémente de pièces accessoires dont le
Fig. 14:2. — Dépôt symbolique dans/les fondations. D'après Bliss et Macalistek, Excav., pi. 82, \.
(1) Q5., 1903, p. 306. C'est probablement dans un but analogue qu'on enveloppait parfois la jarre d'une épaisse couverte en bronze. M. Sellin en a découvert quelques spécimens à Ta'annak, sans pouvoir s'en expliquer le but, Eine Nachl€se...,[). 21 s. et fig. 27.
{2) Cf. l'observation très explicite de Macalister, QS., 1903, p. 224.
nombre et la disposition peuvent varier (1). Toute cette vaisselle était
vide pour l'ordinaire, quelquefois cependant pleine de terre fine mêlée
ici ou là à de la cendre de bois.
Mais le symbole ne prévalut
jamais au point de faire disparaître le rite barbare de Tim-
molation réelle d'une victime
humaine. Les cas indiqués plus
haut, à Megiddo et à Gézer,
doivent dater à peu près de
l'époque salomonienne et M. Ma-
calister note quelque part expressément avoir trouvé à
Gézer un exemple de sacrifice
de fondation — deux enfants
dans une même iarre — à rat-
tacher « à la dernière moitié de la monarchie juive » (2). On sait
d'ailleurs que le rite atroce des emmurés vivants a survécu au triomphe de la révélation et à l'influence du christianisme lui-même, et qu'il a laissé sa trace en de multiples légendes, ou en des croyances très enracinées encore en des milieux profondément chrétiens quoique insuffisamment éclairés (3) _______„^
Est-il besoin de souligner le relief que prennent, à la lumière de ces découvertes, les passages bibliques
flétrissant la cruauté non moins que la licence des vieux cultes cana-
KiS- l'i3. dations.
■ Gkzek. Dépôt symbolique dans des fon- D'après Macalisteh, Q.S., )«J03, p. 205.
Fig. 144. — Coupe d'un dop<)t de fondation. D'après Bliss et M.vcai.istek, Exc, pi. 82, 2.
(1) Cf. Q.S'., 1903, p. 205 s., un certain nombre de diagrammes; cf. p. 306 ss. et pi. III. Une jarre pleine de terre fine découverte par Warren à la base du mur, dans l'angle sud-est du Temple, à Jérusalem, doit avoir été quelque dépôt de fondation analogue aux exemples signalés ici (cf. Recovcry of Jérusalem, p. 141,476).
(2) QS., 1903, p. 224.
(3) Aux multiples attestations déjà maintes fois produites est venu s'ajouter récemment le témoignage des Acia Joannis édités en arabe par M'"* Lewis dans le vol. 111 des Horae Semiticae,]). iS. De nombreux faits ont été groupés dans une étude de M. P. Sartori, Zeitschrift filr Ethnologie, 1898 (non utilisé directement). Sous le titre « Les rites de la construction d'aj)rès la poésie populaire de l'Europe orientale )),M. Lazare Sainéan, Jiev. hisl. religions, 1902, p. 359-396, a fait connaître de très curieuses données du folk-lore en ces régions. Qui n'a eu sous les >eux, en Orient ou en Occident, quelque immolation réelle ou symbolique à la pose de la première pierre d'un édifice important .^ C est sans doute au même
nôons, et reprochant aux Israélites de s'y laisser attirer avec une coupable complaisance? Ce labeur incombera désormais aux exégètes quand ils voudront bien bénéficier de l'apport précis que leur fournit l'archéologie sur ce point. Un exemple seulement va faire saisir la relation étroite entre le document archéologique et la donnée biblique. Josué vainqueur de Jéricho prononce sur les ruines de la ville une malédiction solennelle contre Taudacieux qui prétendrait jamais faire revivre la cité anéantie : « il en posera le fondement au prix de son premier-né et les portes au prix de son plus jeune fils » et l'on signale sous le règne d'Achab la réalisation de la sentence de Josué (1). En déblayant, à Ta'annak, la forteresse cananéenne du xvi^-xv"" siècle, M. Sellin a découvert précisément au pied de la tour qui couvrait l'entrée principale, la tombe heureusement intacte d'un enfant d'une dizaine d'années, avec le mobilier usuel dans les sépultures contemporaines. Une recherche systématique aux angles de la citadelle ou sous les seuils des portes eût vraisemblablement fait découvrir la victime immolée dans les fondations, mais ne suffit-il pas du pauvre petit squelette gisant encore tout contre l'entrée pour évoquer la vivante image de son immolation parmi la fête qui solennisa l'inauguration du monument et la pose de ses portes (2)?
L'avenir nous révélera probablement encore d'autres pratiques des anciens cultes locaux, ou nous permettra de discerner mieux, à travers les données bibliques, les survivances cananéennes, par le fait de croyances si invétérées, si profondément ancrées dans les instincts de la race, que les prescriptions légales et les menaces
rite ancien qu'il faut rattacher comme une survivance inconsciente la persuasion populaire en quelques provinces d'Occident, que toute fondation entraine, à plus ou moins brève échéance, une mort.
(1) Jos., 6, 26; 1 Rois, 16, 34.
(2) La tombe ouv.erte au pied du bastion couvrant la porte deTa'annaka pour répondant tout à fait strict une fosse creusée dans le roc sous lune des tours extérieures de la porte de Messène dite porte arcadienne. N'ayant sous la main aucune étude technique du monument, je ne signale cette analogie que d'après une note et un croquis hâtif, pris sur place en 1905. Le rite de consacrer un monument qui vient détre achevé en creusant à sa porte une tombe pour un sacrifice semble également attesté par des monnaies gréco-romaines de Phénicie. M. Rouvier publiait naguère un bronze de Julia Maesa où figure au droit la représentation dune porte monumentale flanquée de deux tours. Au sommet de la porte un maçon travaille encore, tandis qu'on vqit au pied un « ouvrier ouvrant une tranchée » qui a tout l'air d être la tombe où on déposera la victime qui va être immolée (Numismatique des miles de la Phénicie; Tyr. Extrait du Journal internat, d'archéol. et denumism., VII, 1904, p. 425, n" 2406 et pi. III, 21 ; cf. n" 2375, p. 420). La même monnaie dans Babelon, Les Perses Achéménides,^. 327, n" 2231, pi. XXXVI, 23. Une analogie beaucoup plus immédiate est fournie par la tombe découverte à langle d'un palais du xiv« siècle environ (Hillanil) à Sendjirli KoLDEWEY, Ausyrabungen..., II, p. 140;.
véhémentes des prophètes n'en viendront que lentement à bout. Jusqu'aux derniers temps de la monarchie Israélite les hauts-lieuxî rivaliseront avec le Temple de Jérusalem; les Ba'als et les Astartés disputeront à lahvé l'hommage et les offrandes d'Israël; et tandis que, sur l'autel des holocaustes, des victimes animales suffiront à lionorer Dieu, on continuera d'immoler des victimes humaines aux cruelles exigences d'idoles qu'on n'a pu se déprendre de vénérer ou de redouter, à l'exemple funeste de Canaan.
On conviendra que tout ce qui nous est déjà accessible de cette religion antique justifie d'emblée la malédiction terrible portée contre ce peuple. Pour pénétrer néanmoins le caractère vrai de la religion de Canaan, il ne faut ni la comparer telle quelle aux prescriptions de la religion révélée, ni l'apprécier du seul point de vue, si choquant aujourd'hui pour nous après de longs siècles de christianisme, de ses rites sanguinaires ou de ses idoles lubriques. Cette appréciation, si elle est soucieuse d'objectivité, exige au contraire qu'on tienne grand compte d'une évolution très longue soumise, dans ce même milieu qu'était le sol de Canaan, à des influences changeantes et fort diverses. Et si l'empreinte générale n'en devient guère plus sympathique, on sera du moins plus juste pour les races adonnées à ce culte ; on saisira mieux, sous de révoltantes pratiques, un sens religieux qui n'est pas dépourvu de grandeur; surtout enfin on verra éclater avec plus de splendeur l'économie divine de la Providence aciieminant l'humanité par degrés vers la religion vivifiante, qui devait se traduire par le culte « en esprit et en vérité ».
Le tableau de cette évolution religieuse sur le sol de Canaan, dont les trouvailles contemporaines viennent de mettre les éléments à la disposition des historiens, serait déjà intéressant à esquisser. Notons-en seulement ici les lignes générales.
L'instinct religieux se révèle avec les premières races humaines, dites aborigènes au sens seulement de pré-sémitiques; c'est l'ère des populations néolithiques, où tout concept religieux un peu défini nous échappe, quoique tel ou tel dispositif cultuel suggère une déification plus ou moins vague de la nature vivante et féconde, peut-être un culte spécial de la Terre. Il n'y a ni sanctuaire bien déterminé, ni autel, à plus forte raison pas d'idoles. Tout le culte s'accomplit devant un trou creusé à même le sol nourricier, ou de-
vant des roches percées de cupules; on y répand en hommage à la diviaité des libations d'eau probablement pure et simple à l'origine, ou de lait, phis tard de vin et de sang, (jà et là le rocher à cupules mis en relation avec une caverne au fond de laquelle des canaux entraîneront le sang et les débris des victimes immolées, implique un premier développement de la pensée religieuse et un commerce plus immédiat de l'homme avec la divinité qu'il cherche en quelque sorte à localiser. Tout être Vivant parait sans doute alors un digne objet de sacrifice; mais tandis que rien n'est venu encore attester l'immolation spéciale de victimes humaines, l'abondance des ossements de porc dans l'adytum du haut-lieu néolithique de Gézer suggère une préférence dont le motif nous échappe pour cette victime spéciale.
Avec les premières races sémitiques le lieu de culte se transforme, et dès le cours du xx^ siècle avant notre ère il a pris une physionomie très nette. Bien en vue sur quelque coteau, à l'ombre d'une futaie ou au voisinage d'une source, une pierre brute ou façonnée en stèle grossière est dressée pour servir d'habitat, tout au moins de symbole à la divinité, conçue sinon d'autre sorte, au moins avec un anthropomorphisme plus défini par les nouveaux arrivants (1). On a dit plus haut avec quelque détail cette modification du sanctuaire. Ce qui lui donne, plus encore peut-être que la caverne sacrée ou les stèles dressées autour du bétyle, sa physionomie spéciale, c'est l'introduction de l'idole et de l'autel. L'idole d'abord, sorte de compromis très timide entre le symbole primordial inexpressif et le concept anthropomorphique destiné à prévaloir rapidement. En ce premier stade de la religion cananéenne si une influence extérieure est saisissable, elle vient plutôt de l'Orient babylonien que d aucun autre point du monde antique. La Babylonie, l'Élam ou la Susiane fournissent les meilleurs répondants pour les éléments aujourd'hui saisissables du culte de Canaan. Après s'être longtemps contenté d'oindre le bétyle et d'ériger près de lui une stèle commémorative du sacrifice qu'on lui offrait ; après avoir surtout concrétisé sous des formes empruntées au monde vivant et d'après les fonctions qu'on
(1) Ainsi que le noie fort justement M. Dussaud, Questions mycéniennes, p. 26, à au-cune «époque apparemment le bétyle ou le fétiche quelconque ne semblent avoir été le dieu, mais uniquement sa manifestation ou son symbole. S. Augustin faisait déjà une observation analogue à propos de la stèle érigée et ointe par Jacob à Béthel : «... super lapidem libavit Jacob, non lapidi libavit » [Quaest. 116 in heptateuchum; cf. quaest. 85 : « ... Beo sacriflcavit, non illum lapidem Deum appellans, sed domum Dei »). Peut-être n'est-il pas néanmoins toutà fait exact de conclure avec M. Dussaud {l.l.) que « l'anthropomorphisme, en religion, est une notion primitive ».
]ui attribuait de préférence le concept divin qui aboutit à la déessefemme, Astarté ou de quelque nom qu'elle s'appelle, type dé l'éternelle fécondité de la nature, et au ba'al masculin indispensable pour la propagation de la vie, on crée une distinction devenue nécessaire entre le symbole divin, idole ou bétyle, et l'autel, instrument essentiel du culte. Mais la distinction ne prévaut pas tout d'abord et ne prévaudra même pas de longtemps à tel point que l'autel ne participe lui-même quelque cbose de la sainteté du dieu. On en viendra dans plus d'un cas à lui donner sinon tout à fait la forme parfois authropomorphisée d'une idole, au moins divers accessoires, des cornes surtout, qui l'assimileront dans une certaine mesure à l'être divinisé. Sur cet autel les sacrifices sanglants prennent de plus en plus une place prépondérante et les sacrifices humains deviennent fréquents. L'oifrande des premiers-nés dans les sanctuaires, l'immolation de victimes humaines pour la fondation ou l'achèvement d'un édifice par exemple, montrent à quel degré le Cananéen primitif a le sens de la suprématie divine et de sa propre dépendance vis-à-vis de cette force redoutable d'où émane toute vie et qui régit la mort. Les symboles réalistes dont la crudité nous offusque, attestent peut-être beaucoup moins d'instinct lascif bien désordonné, que d'ingénuité primitive dans la façon de concevoir la divinité en tant que principe de vie, et de lui rendre à ce titre un culte capable d'assurer la fécondité individuelle.
Ces concepts fondamentaux qu'on a vainement cherché à nuancer d'un lieu à l'autre, pour créer en chaque centre important quelque divinité spéciale, ne se nuancent que dans leur concrétisation plastique, régie par des influences artistiques très indépendantes de la spéculation religieuse. Au temps de la conquête égyptienne ces influences viennent naturellement des bords du Nil. Les Astartés se costument de préférence en Hathor, ou marient aux traits caractéristiques de la grande déesse égyptienne les traits plutôt babyloniens qu elles avaient gardés jusqu'alors. Quelques dieux nouveaux marquent momentanément d'une empreinte oflîciclle le panthéon cananéen, où s'introduisent même plus avant des divinités secondaires assez versatiles pour être plus sympathiques au peuple et s'harmoniser mieux avec les concepts locaux : tel ce Bès grotesque dont l'image peuple les ruines presque à l'égal des symboles de Ba'al ou des images de la bonne déesse. Quand le pays change de maîtres, les sanctuaires locaux, avec leur peuple de dieux très proches de la terre, surtout avec les pratiques toujours fort expressives d'un culte tantôt exigeant et dur, tantôt joyeux et facile, attirent les nouveaux conqué-
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rants beaucoup mieux que le culte national plus relevé, mais surpassant pow» autant les instincts naturels de la race, qui n'est en somme pas tellement étrangère, en tant que race, aux antiques populations cananéennes. Et de môme que Ja conquête territoriale de Canaan n'est effectuée que par lentes étapes et au prix de persévérants efforts par les Israélites, ainsi la substitution de la religion révélée ne s'opère que progressivement. Des vestiges nombreux de la plus cruelle ou de la plus grossière idolâtrie se rencontreront dans les ruines qui correspondent à toutes les époques de l'histoire d'Israël, attestant le triomphe incomplet des prescriptions légales et justifiant les invectives des prophètes dont elles précisent souvent les allusions voilées à la licence des hauts-lieux et à la barbarie des idoles toujours en faveur.