LES MORTS I. — SÉPULTURES ET USAGES FUNÉRAIRES
A répoque, de récente mémoire, où l'archéologie palestinienne puisait dans la tradition une confiante sécurité, elle pouvait sans hésiter offrir à l'admiration des curieux l'antique sépulture des rois de Juda et le propre tombeau qu'Absalom, avant de devenir un mauvais lîls justement châtié, s'était fait ériger « dan^la vallée du Roi (1) ». Vue de près, la tradition qui inspirait ici l'archéologie, se trouva n'être que du folk-lore. Les monuments de la vallée du Cédron et les autres hypogées fameux aux environs de Jérusalem, trahissaient tous une tardive origine hellénistique par leur structure et le détail de leur ornementation. Tout aussi précaire apparaissait en somme l'authenticité du soi-disant « tombeau de Josué », découvert à Tibneh (2). Enfin les milliers de tombes béantes dans les rochers, du nord au midi de la Palestine, quand elles n'étaient pas manifestement romaines ou juives de basse époque, n'ofiraient toutes que le vide lamentable de chambres pillées et souvent saccagées depuis un temps plus ou moins long, inaptes, dès lors, à révéler quoi que ce soit de leur origine et des usages funéraires d'autrefois. Des sépultures patriarcales dans la caverne de Macpélah, on ne sait guère que leur conservation hypothétique sous le haram d'Hébron : rien n'est connu de leur disposition réelle. Loin de savoir encore ce que pouvaient être les sépultures dans lés dolmens, on discutait même si les dolmens ne seraient pas plutôt des autels. Tout compte fait, un monument unique à Jérusalem pouvait être présenté à coup sûr, grâce à une découverte de M. Clermont-Ganneau (3), et, en dépit de quelques contradictions mal fondées, comme
(1) II Sam., 18, 18. Ces noms sonores demeurent presque officiels.
(2) Cf. l'étude du P. Séjourné, Thimnath-serach et Thimnath-Heres, ou le lieu de la sépulture de Josué, RB., 1893, p. 608-626.
(3) Cinquième rapport sîir une mission en Palestine et en Phénicie entreprise en 1881. Extrait des Archives des missions scientifiques..,, IIP série, t. XI, p. 111 du tirage à part.
un tombeau Israélite antérieur à l'exil, s'il n'était même contemporain delà royauté primitive. Ce monument est connu de tous sous la désignation un peu floue de « monolithe de Siloé ». Et lui aussi pourtant, non moins vide et pas mieux respecté que tant d'autres, ne renseignait guère, exigeant même toute attention pour laisser reconnaître la sépulture antique sous les transformations subies pour devenir la cellule d'un moine, aux premiers siècles chrétiens.
L'archéologie la plus informée se trouvait donc fatalement réduite, il y a peu d'années encore, à chercher hors du domaine palestinien quelques données sur les monuments funéraires des époques bibliques. C'est naturellement vers la Phénicie qu'on se tournait pour trouver les modèles de cette architecture spéciale dans laquelle les Hébreux n'avaient dû être ni plus novateurs ni plus indépendants qu'en leurs constructions civiles et religieuses. Or la Phénicie offrait bien les modèles désirés; mais d'aucun on ne pouvait être, là encore, très sur d'une antiquité reculée (1). Aussi arrivait-il de recourir aux textes bibliques pour éclaircir les vieux rites phéniciens, touchant les sépultures, tandis qu'on demandait aux hypogées ])héniciens Tex^^lication de ce qu'avaient dû être ceux de Palestine.
Sur aucun point, peut-être, les fouilles contemporaines n'ont fourni une documentation plus large. En Phénicie même, les belles découvertes de M. Macridy-Bey (2) révélaient naguère des hypogées inviolés, d'un type plus archaïque vraisemblablement que tous ceux connus jusqu'alors, tandis que les heureuses trouvailles des divers chantiers palestiniens permettaient de suivre l'évolution de la tombe, celle aussi des rites funéraires au moins dans quelques traits généraux, depuis les derniers temps juifs jusqu'avant les origines sémitiques de Canaan. C'est une esquisse sommaire de cette évolution qu'il s'agit de tracer ici. La tâche est facilitée sur ce point par une première étude d'ensemble que publiait M. Macalister, au cours de 1904, sur les sépultures de Gézer (3). C'est à lui que revient l'honneur des plus métho-
(1} Cf. dans Perrot et Chipiez, Histoire..., t. III, La Phénicie, p. 137 ss., le chapitre consacré à « l'architecture funéraire )>. Dans le t. IV, La Judée, p. 339 ss,, on se borne à grouper autour du a monolithe de Siloé » quelques tombes à kôhîm. des abords de Jérusalem et diverses façades d'hypogées nabatéens de Médaïn-Salih.
(2) A travers les nécropoles sidoniennes, RB., 1904, p. 547 ss. (tiré à part). Voir surtout les pages 561 ss. : Caveaux de Tell er-Rachidieh, aux environs de T) r, où M. Macridy-Bey a trouvé intactes des sépultures du plus ancien type soupçonné par M. Gaillardot, qui les avait toujours rencontrées vides ou transformées à basse époque, au cours de son exploration très fructueuse dans la nécropole de Sidon, décrite dans Renan, Mission de Phénicie, p. 433 ss.; voir surtout p. 481 ss. ; cf. 407-410.
(3) QS.y 1904, p. 320-354. Ce résumé provisoire comprend aussi les périodes macchabéenne et chrétienne, éliminées de la présente étude.
diques recherches en ce domaine particulier, comme aussi des plus importantes découvertes. Elles constituent la meilleure trame sur laquelle on puisse déjà grouper les informations obtenues d'ailleurs.
Eq cet essai de synthèse des faits, il a paru inutile de traiter séparément de la tombe proprement dite et des rites qui s'y accomplissaient. Pour une large part en effet ces rites nous échappent encore et nous ne saisissons que la pratique usitée, sans en pénétrer le sens. La tombe est d'autre part si peu monumentale et subit d'un e~p('^ riode à l'autre de si minimes transformations, qu'il eut été difficile de caractériser de ce seul chef des périodes, voisines ou éloignées. C'est ainsi qu'on verra tout à l'heure deux races fort disparates, dont l'une incinérait ses morts, tandis que l'autre les inhumait, se succéder dans l'utilisation d'un même hypogée à peine modifié. On donnera, semble-t-il, une plus concrète idée de cette évolution en indiquant parallèlement d'abord la structure plus ou moins particulière de l'hypogée, la disposition des restes funèbres ensuite quand elle a pu être constatée, la briève description enfin du mobilier funéraire. De l'ensemble pourront être dégagées, au terme de l'enquête, quelques considérations générales dont la valeur toute personnelle ne sera pas confondue avec l'autorité des faits. Notons encore, pour prévenir toute mésintelligence, que les preuves établissant la distinction archéologique des périodes à décrire ne seront pas détaillées à nouveau. Elles sont en général du même ordre que celles indiquées pour la chronologie de l'ensemble des ruines, avec, de loin en loin, quelque donnée plus précise, fournie entre autres par le diagnostic aathropologique. Les explorateurs n'ont eu garde assurément de laisser échapper le plus léger indice tendant à déterminer la date des tombes mises à jour; les preuves à l'appui de leur classement chronologique sont tenues en réserve, avec tout le détail nécessaire à la satisfaction des spécialistes, dans les comptes rendus des travaux. J'ai cru suffisant .d!y renvoyer le lecteur désireux de contrôle, et de ^si^naler seulement, le cas échéant, une modification à introduire dans l'attribution chronologique ou archéologique.
§ 1. Sépultures indigènes néolithiques [des origines à 3500 environ).
Presque au début de ses travaux à Gézer, M. Macalister mettait la main sur le plus ancien hypogée actuellement connu en ce pays : une caverne funéraire inviolée, que sa situation et son contenu ont permis
d'attribuer aux premières populations qui se fixèrent sur la colline, au cours du quatrième millénaire avant notre ère (1).
La caverne (fig. 1V5) a éto, en partie du moins, artificiellement creusée dans la roche très molle du coteau, vers Textrémité orientale de sa plate-forme supérieure. Elle est précédée d'une petite esplanade naturellement concave, de 12 à 15 m. carrc'S. Au fond de la dépression d'ailleurs légère s'amorce un escalier qui s'enfonce par quelques marches é vidées du rocher, en rampe oblique et irrégulière, dans la profondeur de la grotte (fig. 146). Celle-ci forme un
Fig. 143. — GÉZER : la caverne funéraire néolithique. Plan, d'après QS., oct. 190-2, pi. 7.
ovale prononcé, avec diverses anfractuosités très inégales. Mesurée sur ses axes principaux, elle a 9°',45 de l'est à l'ouest et 7"',50 du nord au sud. La hauteur varie de 0'",61 à l^'.SO : la plus minime élévation est au bord méridional, du côté de l'entrée, la plus considérable vers l'est, sous un puits verticalement foré dans le plafond rocheux, épais d'un mètre environ à cet endroit (fig. 147). L'orifice extérieur du puits, à peu près circulaire, avec un diamètre de 1"", 10 environ, était couvert d'une lourde dalle posée à même le roc. Le déblaiement opéré avec un soin scrupuleux a rendu évident un double stage de l'hypogée : un stage de crémation, auquel se superposait un long stage d'inhumation, inauguré manifestement avec les premiers envahisseurs sémitiques, c'est-à-dire par les populations groupées ici sous la rubrique de Cananéens.
(1) Décrite dans QS., 1902, p. 347-363.
Sur toute l'étendue (1), à peu près moitié moindre qu'en l'état actuel, de l'hypogée indigène primitif gisait un lit de cendres, où se mêlaient en abondance des ossements humains. Les cendres ellesmêmes, examinées avec soin, furent reconnues pour de la poussière humaine, résultat d'une incinération prolongée, tantôt violente au point de n'avoir laissé subsister du corps entier qu'un amas de poudre blanchâtre, tantôt plus bénigne, puisque à travers la cendre noire on
Fig. 14(). — Escalier descendant à la caverne funéraire. Vue prise de l'intérieur. D'après QS., oct. 1902, fij;. m.
pouvait recueillir encore — et c'est fortune pour notre curiosité — quelques débris d'os assez incomplètement calciné pour ne pas s'évanouir en poussière ténue et insignifiante avant les mensurations soigneuses de Tanthropologiste (2). Et pour ne pas laisser place à l'hypothèse de quelque drame accidentel faisant périr en cet antre un petit nombre de malheureuses victimes, il y avait l'accumulation énorme des lugubres restes en une couche qui atteignait jusqu'à 0™,30 d'épais-
(1) A l'occident de la ligne tracée sur le plan (fig. 145), entre celte ligne et l'escalier.
(2) Par une rare bonne fortune, le père du savant explorateur, M. le prof. Alex. Macalister, qui est un anthropologiste distingué, se trouvait au chantier de fouilles au moment même de cette découverte; il en a suivi toutes les opérations. On trouvera dans divers articles du Quarlerly Stalement les informations techniques publiées par cet éminent spécialiste concernant l'ethnographie et l'anthropologie des cimetières de Gézer {QS., 1902, p. 353-356; 1903, p. 50 s., 322-326). Le mémoire final de M. Macalister contiendra de nombreuses données anthropologiques précises.
seur vers le centre de la caverne ; il y avait surtout la régularité parfaite des stratifications de l'amas de cendres, la position même des débris d'os recueillis, pour attester qu'un nombre considérable de corps humains avaient été brûlés en ce lieu, que le foyer y avait été rallumé à maintes reprises et que l'incendie avait dévoré des victimes immobiles, déposées toutes au même point et dans un ordre régulier. Pour que le feu au surplus ait dans cette cavité du roc une intensité suffisant à l'incinération radicale comme on la constatait, une autre aération que celle de l'entrée était indispensable et la caverne en ce premier état ne s'étendait pas aussi loin vers l'orient que le puits du plafond (1). Or voici précisément à l'extrémité occidentale, au voisinage de l'entrée, un enfoncement très prononcé vers l'ouest, qui s'ouvre à un niveau quelque peu supérieur au niveau général de la chambre,
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Fis. !*"• — GÉZER. La caverne funéraire néolithique. Coupe longitudinale. D'après Q6\, oct. 1902, pi. 8.
sous le plafond. C'est comme un petit couloir d'une largeur moyenne d'un mètre à peu près sur 2'", 75 de longueur. Il est terminé par une cheminée cylindrique, large de O"',?^ à la base et de 0"\20 à l'orifice extérieur. Cette cheminée, creusée verticalement dans le plafond, laisse voir distinctement les traces de l'outil avec lequel elle fut pratiquée et ses parois encore noircies par endroits attestent son usage prolongé. Rien de mieux adapté que cette primitive installation; rien de plus clair non plus, pour établir que la crémation de cadavres humains fut pratiquée de façon permanente et de longs jours durant en ce lieu.
Parmi la cendre et les os calcinés, l'explorateur n'a recueilli aucune trace de métal, aucun vestige non plus de parure, ni lambeau quelconque de vêtement, on le conçoit assez. L'unique objet signalé est une petite amulette en os de chevreau (fig. 148), que portait sans doute l'un des cadavres incinérés.
(1) C'est prouvé par l'extension de la couche de cendres sur le sol et par le noircissement des parois qui n'ont pas été retouchées lors de l'agrandissement de l'hypogée.
Pl. vt.
Gf;zek. Dépôts céramiques et oflfrandes de victuailles dans une caverne néolithique. D'après des pliot. du PEFund.
Beaucoup de poterie était au contraire ensevelie dans cet amas de restes; primitive et inélégante autant qu'on pouvait se la représenter à cette lointaine époque, elle offre des types variés déjà : ce sont de très petites cruches, des pots, des écuelles, voire de minuscules jarres, dont la présence toutefois, à travers les couches superposées du foyer, a beaucoup plus d'importance que leurs formes. Ces pauvres vases font la preuve de Tintérêt que les vivants prenaient encore aux affaires des morts, que le feu n'avait donc pas tellement anéantis en réduisant leurs corps à une mesquine poignée de cendres.
Non moins suggestive en ce même sens est la cupule creusée à la surface du rocher, tout à côté de l'entrée, moins de deux mètres à l'occident du point où débouche l'escalier. Elle a un diamètre de 0^^,325 et 0°^,351 de profondeur. Son caractère religieux assez obvie en une telle situation, le devient plus encore par le rapprochement d'un autre monument, à rattacher lui aussi à des rites religieux dans le stage suivant de la caverne funéraire (cf. p. 21 i).
L'hypogée à incinération qui vient d'être décrit fut-il unique en son genre à Gézer en cette première époque révélée par les fouilles? L'impossibilité d'évaluer avec quelque certitude le nombre des corps incinérés (1), l'ignorance à peu près totale où nous sommes encore de l'importance que pouvait avoir l'agglomération contemporaine, comme aussi de la durée précise d'utilisation de ce four crématoire avant la lettre, n'autorisent pour le moment que des hypothèses. Rien d'analogue n'a été signalé nulle part encore dans les autres villes explorées. Il se peut que des cavernes semblables restent à découvrir sur d'autres points de la colline, ou que les débris d'incinération, respectés ici par les nouveaux occupants, aient été ailleurs dispersés ou transférés pour faire place à d'autres sépultures. De toute manière nous savons du moins, par cette heureuse découverte, de quelle sorte on rendait les derniers devoirs aux morts en un centre de population comme celui qui se développait à Gézer entre 4000 et 2500 avant notre ère.
(1) M. le prof. Alex. Macalister a pu reconnaître les ossements d'«au moins douze enfants nouveau-nés », de « plus d'une vingtaine d'enfants âgés de 1 à 8 ans et d'une quantité àpeu près égale d'adolescents entre 9 et 25 ans ». Dans la masse des autres débris, il a été à même d'identifier « au moins cinquante » adultes et il devait y en avoir plus encore, des deux sexes, « avec une légère prépondérance des femmes » (Q6'., 1902, p. 353). Soit un total minimum excédant déjà cent personnes.
Fig. 148. — Amulette de Gézer.
QS., cet. 1902, fig. 17.
S 2. Les sépultures cananéennes (de !2500 à J^OO) (1).
La succession d'époques est établie de la façon la plus décisive, dans l'hypogée qui vient d'être décrit en son état primitif, par la superposition de cadavres inhumés aux cadavres incinérés et Texamen anthropologique a fait constater là deux races différentes. Les premiers envahisseurs Sémites adoptèrent pour leurs morts l'antique tombe indigène, à peine transformée pour l'adapter à leur mode tout autre de sépulture. Quand les morts accumulés en ce réduit n'étaient qu'un amas de cendres et de débris carbonisés, il n'y avait sans doute aucun inconvénient à ce que l'entrée demeurât béante, barricadé.e tout ^u plus par quelques taiîloux empilés au bas des degrés pour' écarter les fauves. Mais le jour où des corps y. furent déposés intacts pour que le temps fût seul à accomplir désormais l'œuvre accomplie naguère par le feu, il devint urgent de les préserver de la dent des carnassiers. La nécessité s'imposait par ailleurs de créer un espace beaucoup plus considérable, tout ; en réservant sur la plate-forme étroite de la colline où Ton s'établissait à 1 abri d'un nouveau retranchement, le plus d'espace possible aux lia- Intations. A toutes ces fins la caverne fut doublée; un mur bloqua l'ancienne entrée au fond de l'escalier dont il couvrit la dernière marche (tracé en hachures sur le plan, fig. 145), tandis qu'on remblayait le reste jusqu'à la surfaçfe du rocher, et le puits vertical, déjà signalé dans le plafond, fut creusé pour permettre l'accès au moyen de cordes ou d'échelles. Quand rien n'exigeait plus à l'intérieur la présence des vivants, une dalle ramenée sur l'orifice extérieur du puits protégeait l'hypogée de toute inopportune intrusion (2).
En ce nouvel état l'hypogée dut être fort longtemps en usage, même à supposer dans la nouvelle ville une population beaucoup plus dense. Les cadavres s'empilaient, sans ordre apparent ni orientation saisissable, au hasard de leur arrivée. Le sol est jonché de ces lugubres débris, que les rats ont à loisir bouleversés pendant des siècles. Autant que le mauvais état de ces restes ait permis de le constater, il paraîtrait que les corps étaient habituellement couchés sur un côté et plus ou moins repliés sur eux-mêmes.
(i) Macalisteu, QS., 1902, p. 3Û0 ss.; 1904, 324 ss., etc.
(2) On a recueilli cependant les ossements d'un chien qui avait dû profiter d'une circonstance malencontreuse pour se laisser choir en ce charnier, d'où il lui avait été impossible de remonter (QS.y 1902, p. 350). La situation des ossements paraît avoir écarté toute hypothèse différente, telle que l'immolation du chien familier sur la sépulture de son maître, usage fréquent ailleurs, mais qui ne s'est pas retrouvé jusqu'ici en Canaan.
Autour de la caverne, le long des parois, quelques petites clôtures représentaient manifestement des tombes de distinction. Elles étaient formées en général d'un ou plusieurs rangs de cailloux de moyenne dimension, assemblés, dans un cas au moins, avec un mortier de boue. A l'intérieur de ces petites clôtures, sur une plate-forme de galets vaguement ajustés, on avait déposé des cadavres, non plus dans la même situation contractée que ceux du commun, mais étendus (1), entourés de plus larges offrandes et d'un plus ample mobilier. Adossée à la paroi septentrionale et presque immédiatement sous le puits d'entrée, une esplanade rectangulaire en dalles assez régulières s'élevait de trente centimètres environ au-dessus du sol rocheux; elle mesurait 1^^,17 Xl"^,02 (2).
A mentionner encore un amas de terre sablonneuse remplie d'ossements brisés, entassée dans un coin (%. 145, A) ; mais surtout, entre deux des sépultures closes, le réduit pavé où gisait une grande cruche cassée, dans laquelle furent recueillis les restes d'un enfant nouveau-né. Dès le premier moment l'explorateur y reconnut un sacrifice d'inauguration de l'hypogée transformé, et les nombreuses trouvailles ultérieures devaient justifier son interprétation.
Sur le sol, mêlée aux ossements, dans les réduits murés, amoncelée sur divers points en quantité remarquable, la poterie variée et perfectionnée de cette nouvelle période atteste la persistance de la pratique, constatée chez les indigènes, d'approvisionner les morts de nourriture et de boisson, comme aussi d'ensevelir avec eux des vases plus recherchés, appartenant à leur mobilier de luxe. Les échantillons groupés sur la planche VI, 1-4, ne représentent qu'une partie de cette vaisselle et la plus banale : les pièces de dressoir seront trouvées dans la publication d'ensemble de M. Macalister.
Très peu d'objets par ailleurs : quelques coquilles percées pour être enfilées en colliers, une demi-douzaine de perles émaillées et une cinquantaine de menus disques d'agate et de cornaline curieusement troués en divers sens. La plus étrange trouvaille est ce morceau de
(1) QS., 1904, p. 119; apparemment toutefois couchés sur un côté, quoique la description actuelle n'enregistre pas ce détail, à inférer de ce que plus tard (cf. QS., 1905, p. 319) les cadavres étendus sur le dos ont constitué une particularité des ensevelissements « philistins » (?) ; voir un cas isolé aux temps Israélites, QS., 1904, p. 330.
(2) M. Macalister (QS., 1902, p. 352) y a vu « un autel plutôt que n'importe quelle autre chose ». L'absence de tout embJéme et d'accessoires quelconques suggérerait peut-être une interprétation différente : n'aurait-on point là une sorte de table où le cadavre, descendu par des cordes, était déposé pour les dernières ablutions rituelles et pour la mise en ordre de sa toilette funéraire? Ce serait l'exact équivalent de la dalle de pierre disposée dans ce but en la plupart des cimetières nomades contemporains, sans parler des analogies beaucoup plus monumentales que pourraient fournir les hypogées de l'Orient classique.
calcaire irrégulier, sur lequel on a voulu sans contredit graver une représentation humaine étudiée plus haut (1).
A quelque distance de la nouvelle entrée et sur la petite esplanade rocheuse dans laquelle a été signalée plus haut une large cupule, mise en relation avec l'hypogée néolithique, les nouveaux occupants avaient érigé, sur un lit de 30 centimètres de décomhres nivelés, une colonnette épannelée, haute de 0'",61 avec un diamètre de 0"',48 aux deux bouts.(^La colonnette est légèrement renflée au milieu en manière de barillet et donne l'impression de quelque monument religieux, pierre levée ou pierre à sacrifices, substituée à la cupule associée aux rites religieux antérieurs.
C'est le caractère de cette sépulture, la plus certainement cananéenne, qui a permis d'attribuer sans hésitation à la même race et à la même période des tombes d'un type quelque peu difTér^ny Voici d'abord, et comme la précédente à l'intérieur du rempart, une sépulture isolée, dans une caverne troglodyte bien caractérisée par son étroite entrée, son escalier dans le roc et son irrégularité intérieure (2). Par une exception peu fréquente, cette caverne se composait de deux pièces : une grande chambre, vaguement ronde, ayant 8™, 20 de plus grand diamètre et une pièce exiguë s' ouvrant à gauche de l'entrée, mais n'ayant que S'", 35 de long sur l'",22 de profondeur. Sa forme rappelle de tous points celle des chambres funéraires plus spécitiquement cananéennes à décrire plus loin. A l'entrée même de ce réduit une cavité circulaire, large de 1"^,14, est creusée dans le roc à 0"',4-0 de profondeur. Un cadavre avait été couché précisément sur ce trou et les vases à provisions constituant ses réserves d'aliments et de boisson étaient rangés le long des parois. Rien au contraire dans la grande chambre attenante n'avait un air de sépulture : les seuls objets recueillis dans les décombres étaient une collection de poids de tisserands ou d'autres éléments de métier à tisser et des fragments de poterie ordinaire : le tout bien distinct de ce qui est connu à l'époque des troglodytes indigènes, et se rattachant à la nouvelle culture sémitique implantée depuis peu sur ce sol.
On se croirait volontiers en présence d'une sépulture cananéenne dans une demeure privée, soit que la pièce latérale ait appartenu dans le principe à l'habitation, soit qu'elle ait été aménagée uniquement pour servir de tombe au maître du logis : cette dernière hypothèse semble la plus improbable. A l'appui de cette opinion que l'ensevelissement a pu être pratiqué à cette période dans les maisons à Finté-
(1) A propos des idoles et amulettes, au ch. HI, p. 153 s., fig. 96.
(2) D'après Macalister, <?.S'., 1903, p. 190 et 315, surtout 1904, p. 324.
rieur de la cité, il faut rappeler qu'à diverses reprises M. Macalister a signalé des restes humains évidents, sinon des sépultures intactes, parmi les ruines des plus anciennes villes successives étagées sur la colline de Gézer (1).
Parallèlement à l'utilisation de l'hypogée primitif ou aux sépultures en des habitations privées, l'époque cananéenne introduisit un mode dIus particulier de monument funéraire : on la appelé la « tombe à puits (2) ». L'exploration en a déjà fourni trois exemples caractéristiques ne différant entre eux que par de très menus détails de proportion ou de forme, assez insignifiants pour qu'il soit inutile de les signaler, à l'exception d'une nuance de structure en l'un des puits