‹ Canaan; d'après l'exploration récenteChapitre 22 sur 37 · II. — LES USAGES FUNERAIRES · texte numérisé non relu

II. — LES USAGES FUNERAIRES

Si les fouilles récentes ont documenté largement déjà sur les modalités de la sépulture, les coutumes funéraires, procédés d'ensevelissement, offrandes aux morts, caractère plus ou moins religieux de la tombe, elles n'ont fourni aucun texte pour nous révéler quelles étaient,

sur la mort et ses suites, les idées courantes en Canaan, depuis ses lointaines origines jusqu'au j our où les Hébreux y implantèrent définitivement leurs croyances religieuses. Quand on étudie ce môme sujet dans les autres civilisations de Tantique Orient, les documents abondent où puiser une interprétation généralement certaine des monuments retrouvés. Qui n'a en mémoire les trésors de ce qu'on pourrait appeler la littérature funéraire en cette Egypte des plus vieilles dynasties, où le récit minutieux de toute la carrière future du défunt se môle, sur les parois de sa tombe, ou dans l'enveloppe de sa momie, à la narration circonstanciée de sa situation sur la terre, au comput des oftrandes accumulées pour assurer la perpétuité de sa nouvelle et véritable vie, aux souhaits enfin et aux prières des survivants qui s'intéressent à lui? Et comme si cette littérature monumentale n'eût pas suffi à traduire avec assez de détail les croyances égyptiennes relatives à la mort, voici tout un recueil volumineux qui en sera l'expression méthodique et officielle, en môme temps qu'une manière de rituel à formules prophylactiques pour les Égyptiens eux-mêmes : c'est le « Livre des morts » (1).

En Chaldée et en Assyrie, si les textes funéraires sont moins fréquents

(1) Outre ce recueil, maintes fois reproduit en éditions plus ou moins complètes sur les parois des hypogées, il existait encore d'autres « livres Yiliir^iques..., Rituel de Vemhaumement. Rituel des funérailles, dont les vertus magiques protégeaient l'àme » (Maspero, Varchéologie égyptienne, p. 150), et qui nous renseignent sur les idées courantes au sujet de la mort, du sort réservé à l'àme et des vicissitudes du double. D'autres encore, comme le Livre de savoir ce quil y a dans l'enfer, sont de trop basse époque pour offrir le même intérêt (cf. Maspero, op. Z., p. 165). Sur le Livre des morts, cf. Maspero, Études de mythologie et d'archéologie égyptiennes, t. i, 24 ss. et surtout p. 325-387. On trouvera dans les quatre volumes de ces Études de mythologie... (qui constituent les tomes I, II, VII, VIII de la Bibliothèque égyptologique), de nombreux mémoires du savant maître, qui donneront l'idée la plus objective qu'on puisse actuellement se faire au sujet de la mort, des rites funéraires, des croyances à une survivance telle quelle aux diverses époques de l'histoire d'Egypte. M. Amélineau a entrepris de traiter le sujet d'ensemble, en un grand ouvrage publié dans la série des Annales du Musée Guimet, sous le titre : Histoire de la sépulture et des funérailles dans l'ancienne Egypte. Deux volumes (XXVIII ei XXIX des Annales) parus en 1896, forment un total de 678 pp. in-4°, avec 112 planches et de nombreuses vignettes, et traitent seulement de la structure (I)et del'ornemenlation (II) des monuments funéraires: on peut apprécier avec quels développements. Je ne sache pas que la suite ait encore paru. L'ouvrage est d'ailleurs moins précieux qu'on pourrait le croire sur ces indications. Outre quelques théories techniques sujettes à controverse, il y a d'inutiles récriminations contre l'état social ancien ou moderne, du socialisme à la Tolstoï, surtout je ne sais quelle hantise des « rêveries de la théologie catholique », dont l'auteur se montre fort inutilement préoccupé dans les cas où la « théologie catholique » aie moins à faire. M. Maspero annonçait en 1893 un ouvrage sur les Rites funèbres de V Ancien Empire, qui serait de plus facile usage s'il avait été réalisé (cf. Études de mythol..., I, 74), ce dont je n'ai pu avoir connaissance. Son exposé d'ensemble de tout ce qui se rapporte, en Egypte, à la mort et aux funérailles des dieux et des hommes, dans le t. I de sa grande Histoire ancienne... (i^, 111-118; 1 72-20 i-, 247 ss.), constitue un excellent résumé de ses études antérieures sur le sujet.

LES MORTS. 2tl

et d'une moindre verbosité, ils ne l'ont cependant pas défaut, et il y a surtout de remarquables compositions poétiques consacrées à rendre, sous des formes le plus concrètes possible, la notion qu'on se faisait de la mort et de ses conséquences (1). La Phénicie même a livré son petit contingent de révélations sur ce point en quelques inscriptions gravées sur des sarcophages ou des stèles (2) et on sait l'élégante précision et Theureuse clarté des représentations figurées et des textes dans la Grèce archaïque (3). Les Araméens ont laissé en ce même sens quelques textes expressifs (4) . Pourquoi faut-il que Canaan n'ait pas livré de même sorte quelque chose au moins de sa pensée? L'exception qu'il paraît constituer n'est pourtant pas aussi réelle qu'on le croirait de prime abord. Avant l'époque où des tombes pharaoniques se couvraient d'hiéroglyphes pour raconter les impressions des vivants sur ceux que la mort venait de ravir et dire le sort espéré pour ces trépassés, de longs siècles durant on avait enseveli en Egypte dans des sépulcres variés aussi anonymes, aussi muets que ceux de Canaan. Et de même en Mésopotamie, l'ère de l'écriture et des révélations telles quelles de la croyance par les textes est de beaucoup postérieure aux origines de la vie. Comme ces grandes civilisations, aussi celle de la Phénicie, et aussi celle de la Grèce, la petite contrée qui

(1) Surtout divers passages de V Épopée de Gilgamès et de la Descenle d'islar aux Enfers. Nombre d'informations sont à recueillir dans des textes historiques ou religieux (cf. P. Dhorme, RB., janv. 1907). On doit à M. A. Jeremias la meilleure élude d'ensemble actuellement publiée sur les pratiques funéraires, la notion de la mort et les croyances à la vie ultérieure chez les Assyro-Babyloniens : Bahylonisch-assyrischen Vorstellungen voni Leben nach dem Tode, publié en 1887. Une réédition annoncée déjà en 1900 (parle même auteur dans sa brochure : Ilôlle und Paradies bel der Babyloniern — Uer alte Orient, I, m — ) n'a pas encore paru. On évitera de confondre cet ouvrage (que je n'ai pu utiliser directement) avec le résumé succinct qui en est donné, sous le même titre, par M. Fr. Jeremias, dans le manuel d'histoire des religions de Chantepie de la Saussaye (2*' éd., 1897, p. 209-211).

(2) Voir surtout les inscriptions fameuses de Tabnit et d'Echmounazar, dans la nouvelle traduction commentée qu'en a donnée le P. Lagrange, Études...; textes épigraphiques, p. 481, 483-487.

i^) Cf. Peurot et Chipiez, Histoire..., VI. La Grèce primitive, p. 561-650; VII. La Grèce de l'épopée, p. 39-64; VIII. La Grèce archaïque, p. 68-107. — Perrot, Lareligion de la mortel les rites funéraires en Grèce, inhumation et incinération {Revue des D eu a: -M ondes, r"" nov. 1895, p. 96-127), développe un peu plus au long ce qu'il a résumé par la suite pour le t. VII de VHistoire de l'art. — Divers articles dans les encyclopédies archéologiques, tels que Ch. Lécrivain, Fumis, etc., dans le Dictionnaire des antiquités de Daremberg et Saglio. Mais l'étude de beaucoup la plus complète est celle de M. Erwin Rohdk, Psyché; Seelencutt und Unsterblicliheilsglauhe der Griechen, deux volumes in-8", cités ici d'après la T éd., 1898. Je ne connais l'ouvrage de M. A. de Ridder, De l'idée de la mort en Grèce, que par l'analyse de la Revue de l'hist. des religions, XXXVI, juil.-aoùt 1897, p. 106-109. Tout le monde connaît sur ce sujettes chapitres de M. Fustel de Coulanges dans son beau U\re, La cité antique (14" éd., 1893, p. 7-38).

(4) Stèles de Sendjirli et Neirab; cf. Lagka.N(;e, op. L, textes..., p. 491 ss.

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nous occupe ne s'excepte donc point défavorablement d'une loi générale : elle est seulement entrée plus tard dans le mouvement de l'histoire, éclairé par l'écriture. Ce qu'aucun texte n'est venu jusquïci révéler, on peut du reste l'apprendre avec une très satisfaisante approximation dans les monuments eux-mêmes, d'autant qu'il y aura souvent, pour éclairer leur véritable sens et déterminer la portée de leurs multiples détails, d'heureuY rapprochements à établir entre eux et les monuments analogues de civilisations mieux connues (1). L'examen précis à ce point de vue ressortira, cela va de soi, aux historiens et aux érudits; mais l'enquête qui précède sur les sépultures de Canaan n'offrirait sans doute guère d'intérêt pour la plupart des lecteurs à qui elle est destinée, si quelques traits généraux et les grandes lignes (les croyances que de telles sépultures impliquent n'en étaient dégagés. Le caractère objectif de ces déductions est superflu à revendiquer : nul doute en effet qu'un monument, qu'un rite, qu'une coutume ne soit l'expression sensible d'un sentiment ou d'une pensée; et cette expression devient, dans une certaine mesure au moins, plus concrète dans ce qui a trait à la mort et à la tombe, que partout ailleurs. Nous allons donc brièvement passer en revue l'évolution de la tombe, celle des modes de sépulture, celle enfin du mobilier funéraire.

S 1- ^^ tombe.

Aussi loin dans le passé de Canaan que nous puissions actuellement remonter, la demeure du mort nous apparaît en relation évidente avec celle du vivant, à la fois par sa forme et par sa situation. Par la forme il est vrai, l'analogie n'existe que dans les temps primitifs et se perd longtemps par la suite, pour se renouveler peut-être au dernier terme de l'évolution en quelques créations de l'architecture funéraire proprement dite, comme les plus belles tombes judéo-grecques de la Palestine. Encore faut-il ne pas s'exagérer le rapprochement

(l) On ne sera pas surpris que ces rapprochements soient établis surtout avec les monuments de l'antiquité orientale, plus rarement déjà avec ceux de la Grèce archaïque, tandis qu'on laissera à peu près totalement de côté les analogies à puiser dans la culture hellénique classique et dans celle de l'Occident aux âges primitifs. Que de telles analogies existent pourtant et méritent toute l'attention des historiens, il sera facile de s'en convaincie à parcourir seulement les manuels d archéologie, et, mieux encore, les revues où sont publiés les résultats de l'exploration contemporaine. Pour ne pas encombrer de telles références, fatalement incomplètes d'ailleurs, les notes présentes, et pour fournir cependant au lecteur moins familier avec cet ordre de recherches, quelques points de comparaison, ci et là sera inséré un renvoi à des ouvrages techniques, comme ceux de Bertrand et Reinach pour les pays celtiques et gaulois, Montelius pour la Scandinavie, ou à des périodiques spéciaux.

entre rhabitation troglodytique et les hypogées archaïques. En une contrée où la nature avait préparé elle-même d'aussi nombreuses excavations dans la roche friable de ses collines, rien de plus obvie pour l'homme, mal outillé encore, que de mettre simplement à profit ces cavernes pour s'abriter et déposer ses morts. L'usage une fois établi de pratiquer la sépulture en ces cachettes naturelles, les seules convenances du procédé, l'attachement peut-être aussi à la coutume, nulle part, avons-nous dit, aussi tenace et aussi constant qu'en ce qui touche à la mort, perpétuèrent le choix de la caverne naturelle ou artificielle dans le roc. Serait- il d'ailleurs invraisemblable qu'une pensée religieuse ou symbolique ait fait conserver plus tard la sépulture souterraine, adoptée à l'origine par simple raison de commodité? A une époque relativement basse de l'évolution, le langage biblique suggère bien la relation établie entre le chéol, où se rassemblent les morts, et la fosse, où ils descendent en sortant de la vie (1). En ce temps-là, c'est la structure usuelle de la tombe qui inspire l'image littéraire de cette descente dans le puits. Il y a loin sans doute depuis la première utilisation funéraire de cavernes qui n'étaient nullement alors des « tombes à puits », mais de simples cachettes dans les entrailles du sol. Il n'est pas question non plus de placer à l'origine de cette forme sépulcrale un concept de survivance et, par le fait, une région des morts qui réponde de près ou de loin à l'idée hébraïque du chéol, ou simplement de la « fosse », dans les textes auxquels il vient d'être fait allusion. Quelle que soit pourtant la pensée dont s'inspirèrent les hommes dans le choix du lieu où déposer les premiers morts, ce que nous constatons en Canaan comme en toutes les contrées du monde oriental classique, c'est que les restes furent conQés à la terre. On n'est guère enclin à prêter des idées bien relevées aux peuples primitifs; mais les premières populations dont nous ayons déjà recouvré les grottes sépulcrales en ce pays ne représentent déjà rien moins que des « primitifs », au sens strict attaché à ce terme. Est-ce au surplus d'une telle transcendance que de voir dans le sein fécond de la terre d'où l'on vit un lieu de repos convenable entre tous après la mort (2)?

(1) Cf. Is., 14, 15 ; 38, 18. PS. 28, 1 ; 30, 4; 88, 5; 143, 7. Ézéch., 26, 20; 31, 14. Prov.,

(2) On a en mémoire le joli mot de Cicéron voulant donner une raison à ce rite ({'inhumer les morts, qu'il lient pour « antiquissimum sepulturae genus ». 11 dit : « redditur enim lerrae corpus et ita locatum ac siliuii quasi operimento malris obducilur » [De leyibus,

II, 22, éd.McELLKR [Teubner] IV, ii, p. 426). Situmest expliqué un peu plus loin ; « nam siti dicuntur ii, qui conditi suai ». S. Augustin paraît quelque part s'étonner qu'on puisse ensevelir les morts ailleurs que dans la terre : Quasi... alibi essent morlui ponendi quam in terra {Cité de Dieu, VI II, 26).

Le fait que les plus anciennes tombes connues sont ici des cavernes dans le roc, au lieu de simples fosses creusées à même le sol, au hasard de Tendroit où l'homme était surpris par la mort, n'a pas besoin de longue exphcation, après ce quia été indiqué touchant la fréquence des grottes naturelles dans la contrée. En maint endroit l'anfractuosité rocheuse s'offrait toute prête, utilisable avec moins d'effort que la plus humble fosse.

Rien du reste n'interdit de penser que, parallèlement aux hypogées décrits parce que leur nature les avait mieux protégés et que le hasard des fouilles nous en a procuré la connaissance, beaucoup d'autres sépultures ont pu exister, plus simples encore que les plus modestes cavernes, mais que rien n'a défendues contre les intempéries des saisons, que rien ne pouvait signaler à l'attention et qui demeureront à tout jamais ignorées. Sans parler des agglomérations de la plaine, où les antres naturels n'existent guère, où la nature du sol ne se prêtait pas facilement à ce qu'on en créât d'artificiels, à Gézer même, la ville qui vient de livrer la plus complète série d'hypogées antiques, un fait très suggestif aura été remarqué par le lecteur : le nombre des sépultures correspondantes à l'immense période qui va de 4000 environ à 1200, pour ne pas dire à 500 seulement, avant notre ère, n'a aucune proportion avec la ville de Gézer, aussi restreinte qu'on la suppose pendant une très longue durée de son histoire. Pour rendre l'observation plus concrète, restreignons-la par exemple à la seule période que nous avons appelée « cananéenne ». Trente-cinq hypogées de ce type ont été ouverts jusqu'ici, mais quelques-uns étaient à peu près vides d'ossements et de mobilier. Nulle part à vrai dire l'état de conservation ne parait avoir été suffisant pour autoriser un comput approximativement exact des cadavres qui s'y étaient accumulés ; toutefois les proportions de ces caveaux limitentassez étroitement la quantité des sépultures possibles, même à imaginer des superpositions multiples, dont les traces ne sont guère saisissables. A ces caveaux s'ajoute la principale caverne à inhumation, empruntée aux hommes néolithiques et quelque peu transformée. C'est la seule où nous connaissions, pour le moment du moins, une accumulation un peu ample d'ensevelissements successifs. Encore l'indication demeure-t-elle nécessairement vague. M. Al. Macalister (1) n'a été à môme d'évaluer qu'avec approximation le nombre de ces sépultures : il lui a paru représenter un total « de corps adultes beaucoup plus considérable que dans la série des corps incinérés, avec une quantité proportionnelle de morts

prématurés ». On a vu plus haut (£u'une centaine de personnes petites ou grandes avaient pu être comptées, de par les débris incinérés. A représenter les inhumations par un nombre triple ou quadruple, on réalise apparemment sans aucune parcimonie le « much larger number «signalé : soit environ 400 inhumations en ce lieu. Il est difficile d'évaluer avec quelque fondement, sur les informations publiées, le contenu des autres hypogées. Une moyenne de 40 à 50 sépultures en chacun répond, non pas aux débris indiqués, mais à l'hypothèse de plusieurs successions d'ensevelissements en ces réduits; elle ne produit pourtant, tout exagérée qu'elle doive être, qu'un total de 1700 à 1800 morts.

Le soin apporté par M. Macalister à cette investigation rend peu probable l'hypothèse que beaucoup de tombes de cette période aient pu lui échapper. En admettant qu^un nombre égal soit encore à découvrir ou ait été transformé par les Israélites à la période suivante, faisant enfin aussi large que possible sans exagération trop criarde la part des ensevelissements dans les maisons, dans le temple, dans les fondations d'édifices, on n'arrive qu'à peine à un total de 5 à 6.000 morts, chiffre qu'on trouvera encore manifestement insuffisant pour une durée de 12 à 15 siècles d'existence de la ville. La nécessité s'impose donc d'admettre à Gézer, et pour Canaan d'une façon générale, ce qui a été constaté, en maint autre pays, c'est-à-dire des sépultures élémentaires, sans construction d'aucune sorte, sans le moindre élément enfin qui puisse perpétuer le souvenir, assurer au cadavre une conservation telle quelle, ou attirer l'attention des survivants. Le pauvre mobilier entassé autour du corps, offrandes, armes, objets familiers, se détériorait vite et mêlait sa poussière ou ses restes informes à la poussière du sol et à la cendre du squelette (1).

Ainsi partout et à travers tous les âges fut la sépulture du menu peuple, non moins humble et oublié dans la mort qu'il a pu l'être dans la vie, non moins privilégié après tout dans cette nouvelle condition, que les plus opulents des riches et des grands, à qui leurs trésors ou leur élévation sociale assurent de luxueux tombeaux.

D'explication plus difficile peut-être que la rareté des sépultures attestant quelque soin, est l'immutabilité presque complète de la forme sépulcrale en plus de trente siècles d'évolution. Entre la ca-

(1) A moins que les conditions exceptionnellement favorables d'un climat et d'un sol comme ceux de l'Egypte n'aient conservé à peu près intactes, au profit de l'archéologie contemporaine, ces tombes sans prétention, tout comme les monuments princiers érigés dans leur voisinage. Amélineau, Hist. de la scpuUure..., I, 51, relève aussi pour l'Égyple cette disproportion entre les sépultures connues et le chiffre de la population.

verne à incinération des indigènes néolithiques de Gézer et une tombe A puits des derniers temps de la monarchie israélite, la difTérence de structure consiste seulement dans le mode d'accès, l'aménagement de quelques loculi, de simples banquettes plutôt, où les cadavres n'ont même pas été toujours déposés, gisant de préférence sur le roc nu de la chambre, sur quelques pierres entassées, ou sur des sépultures antérieures. Cette permanence du type funéraire a été constatée ailleurs (1) et, tout compte fait, trouve une raison d'être en ce que la structure de tels monuments n'est pas soumise aux mêmes nécessités d'évolution que l'architecture religieuse ou militaire par exemple. Le temple qui s'accommode à la pensée religieuse d'un peuple, les forteresses plus encore, qui doivent se proportionner au perfectionnement (les armes et de la stratégie, subissent partout des transformations plus ou moins profondes au cours des siècles. La tombe, elle, une fois indiquée par les conditions du sol et les idées populaires, n'a pas à se modifier de si tôt et semble consacrée par l'usage; aussi persévèret-on dans la pratique d'ensevelir les morts en des cavernes même longtemps après que le concept de la mort a évolué en Canaan.

Un trait aura frappé sans doute en ces hypogées à toutes les époques : l'absence de clôture absolue en n'importe laquelle des tombes, l'absence en particulier de toute porte, même dans les cas où des embrasures paraissaient ménagées exprès pour en recevoir. Précisément parce que la plupart de ces caveaux jouaient le rôle de polyandria, rouverts aussi fréquemment que l'exigeaient les nouveaux décès, il eût été sans contredit plus simple d'assurer la fermeture par une porte à vantaux de pierre ou de bois que d'y amonceler à chaque fois des cailloux et de la terre. Quant aux dalles posées sur l'orifice des puits, lourdes d'ordinaire il est vrai, rien n'était néanmoins plus facile que de les faire glisser pour dégager l'ouverture. Bons tout au plus à préserver vaille que vaille les sépultures de l'envahissement des oiseaux de proie ou des fauves, de tels procédés semblent n'impliquer aucune intention d'assurer l'inviolabilité de la tombe. Et puisque rien ne garantit que le mobilier funéraire, pour simple qu'il ait été aux origines, ne devait pas tenter alors des convoitises qu'il a excitées plus tard; puisque par ailleurs les hommes qui aménagèrent ces sépulcres furent de bonne heure assez habiles et suffisamment outillés pour construire à leurs maisons et à leurs remparts des portes munies de solides vantaux, si ces mêmes hommes n'ont pas mieux fermé les tombeaux, c'est qu'ils entendaient les laisser ouverts. Une telle pratique est

(1) En Egypte spécialement (Amélineau, Histoire de la sépulture...^ 1, 192 s.) ou chez les Puniques carthaginois (Peuhot et Chipiez, Hist..., III, 230).

pour sembler étrange à qui se remet en mémoire le souci manifesté ailleurs, non seulement dans la Babylonie (1) ou l'Egypte (2), mais chez les plus proches voisins de Canaan et au cœur même de cette contrée, pour mettre la tombe à Fabri de tout bouleversement, cela va de soi, mais aussi d'une simple ouverture, fût-ce par une cause accidentelle, voire même peut-être par une pieuse sollicitude (3). Scellée sur le cadavre, la tombe devait le rester à tout jamais : la lumière n'y devait plus pénétrer, sous peine de troubler la paix et le repos de l'ombre, ou d'en consommer ranéanlissement. Nous connaissons trop imparfaitement encore les modalités primitives de la tombe chaldéo-babylonienne pour percevoir quelque chose des idées sur la mort antérieures au développement prolongé que ces idées ont subi aux âges historiques où nous les atteignons. Dans l'Egypte préhistorique, révélée par de si féconds travaux depuis quelque dix ans, ne se rencontrent guère d'hypogées analogues à ceux de la contrée palestinienne. Toutefois cette même Egypte pharaonique dont les monumentales tombes, pyramides, mastabas et syringes, semblent au premier coup d'œil rivaliser d'efi'ort pour dissimuler la sépulture et mettre le mort pour jamais à l'abri de tout œil indiscret, fournit à ce point de vue l'analogie la plus précise. Par une circonstance que le seul hasard ne saurait expliquer, il n'y a jamais de fermeture aux portes extérieures de ces tombeaux égyptiens des dynasties memphites, si riches pourtant de mobilier funéraire et de délicate ornementation (i). Simple analogie, avons-nous dit, car toutes ces pièces,

(1) C'est ce qui ressort avec une netteté saisissante de quelques textes babyloniens, dont le P. Scheil publiait naguère le premier exemplaire en faisant remarquer sa valeur au regard des doctrines eschatologiques babyloniennes. Voici sa traduction : « (Un descendant quelconque), à l'avenir, au déclin des temps, aux jours de l'issue, au siècle Hnal, ce tombeau s'il voit, qu'il ne le change pas et qu'il le remette en place! Cet homme qui ceci voit, et ne profane point et ordonne ainsi : Ce tombeau, en son lieu antique, remets-le!... » (Scheil, Recueil de trav..., XXII, 1900, p. 155). La lin du texte, qui manque ici, se retrouve dans une réplique, publiée depuis par M. Thureau-Dangin : « ... L'homme qui... (se) parlera en ces termes : « cette tombe en son lieu je veux la replacer », que sa bonne action lui soit comptée! que sur terre son nom soit béni et que sous terre son ombre boivedes eaux pures! « {huer, funéraire babyl., dans Orient. LUI. Zeilung, 1901, col. 6). Le texte de M. Ïhureau-Dangin est gravé sur un cône d'argile, celui du P. Scheil sur un « demi-cylindre barillet », mais l'un et l'autre proviennent de tombeaux babyloniens.

(2) Par la création des fausses entrées, de puits profonds, de chambres sépulcrales aussi dissimulées que possible; cf. Maspero, L'archéologie égypL, p. 120-123.

(3) Pour le souci de prévenir chez les Phéniciens et les Araméens toute ouverture de la tombe, cf. les textes indiqués de Tabnit et d'Echmounazar à Sidon, de Hadad, de Panammou et de Barrekoub à Sendjirli, de Sinziiban à Ncirab (Laghange, op. et l. t.).

(4) L'observation faite par Mariette sur plusieurs centaines de tombeaux n'avait que deux exceptions au temps où MM. Perrot et Chipiez la reproduisaient (Ilist., I, 180, en 1882). L'avis en apparence un peu différent de M. Amélineau, Histoire de la scpulhire...., p. 61 ss., ne

multiples et spacieuses comme on les a souvent faites, ne sont pas la tombe ])i'oprement dite : elles constituent les dépendances de celle-ci, aussi cachée que possible pour « l'éternité », et d'où peut cependant s'échapper à sa guise le double (1) du défunt, qui vient s'approprier les offrandes entassées pour lui à profusion dans les salles extérieures toujours béantes comuie pour solliciter la piété des survivants et assurer le renouvellement fidèle des provisions.

Ces salles ainsi ouvertes le sont donc à l'intention des vivants au bénéfice des morts ; c'est le lieu où les uns et les autres peuvent continuer cette sorte de contact indispensable au bien-êlre des morts. On les a disposées autant que possible à l'instar des demeures des vivants, dont l'image est reproduite maintes fois jusque dans le caveau, ou par le sarcophage même du mort. Mais on ne doit pas perdre de vue que la pensée traduite par ces monuments n'est déjà plus, elle aussi, qu'une pensée évoluée très longuement; que ces monuments euxmêmes représentent à peine, malgré leur nombre, la série des sépultures royales et celles d'une élite aristocratique, pour lesquelles le désir et la recherche du grandiose n'allaient pas sans quelque détriment pour la pureté et la simplicité du concept primitif. Ce qu'on saisit encore sans effort dans ce déploiement de luxe prodigue, c'est l'idée que la tombe est la « maison » du mort, sa demeure véritable et permanente d'éternité. Elle sera dès lors conçue, on vient de le signaler déjà, comme la maison où l'on vit son existence éphémère de vivant, avec les appartements secrets où l'homme fortuné peut dérober aux regards trop curieux sa vie privée, avec les magasins où s'accumulent ses biens, munie surtout des pièces où il pourra recevoir ses amis ou ses clients et les traiter avec le faste qui convient à son rang. On conçoit vite qu'avant d'aboutir à ce développement, et toujours quand il s'agissait de morts moins illustres, dont la vie s'était écoulée sous le ciel, sans autre abri qu'une méchante paillotte ou un réduit quelconque, partagé souvent entre la famille et quelques animaux domestiques, la tombe où ils allaient vivre leur existence définitive de morts devait être aussi dépourvue d'ampleur et de confort que l'avait été la mai-

paraîl reposer sur aucune constalalion personnelle, mais sur l'indication vague et de seconde main, qu'on aurait trouvé, à Thèbes ou ailleurs, « certains tombeaux où la porte était encore en place » (p. 62). Cf. du reste dans le même ouvrage, p. 177 : « La première salle restait toujours ouverte... Les autres salles intérieures étaient le plus souvent aussi ouvertes; cependant, dans quelques cas, on y mettait des portes en bois... » ; — ce qui revient précisément à l'avis de Mariette.

(t) Sur les notions coinplexes et floues des composants humains : corps, double et âme, voy. Maspero, Éludes de mylliol..., I, 47-51 et Histoire...., I. 108 s., où il s'agit, il est vrai, des dieux, mais assimilés dans la pensée égyptienne à la constitution des hommes.

son (1). Elle n'en était pas moins l'image, on pourrait dire le double; à tel point l'image, qu'à l'origine la sépulture ne se distingua pas de la maison. Quand on eut cessé, par le fait d'exigences sociales faciles à comprendre, d'ensevelir l'homme au lieu même où il avait vécu, même en Egypte la coutume subsista d'établir les tombes « aussi près que possible de l'endroit où » s'était écoulée la vie (2).

Ce que l'Egypte atteste à une époque encore très récente de son histoire, grâce aux monuments grandioses de sa noblesse et de ses rois, doit apparemment fournir la clef de l'analogie très humble signalée tout à l'heure dans les hypogées cananéens. On les laissait ouverts, tout en essayant sans doute de pourvoir à leur sécurité, parce que dans ce séjour des morts les vivants devaient apporter leurs fréquentes offrandes, à tout le moins la consolation de leur présence et l'hommage de leur souvenir. Qu'on ait d'abord enseveli dans les habitations, les fouilles de Gézer en ont fait la preuve, et la similitude à peu près absolue des premiers hypogées et des premières demeures troglodytiques confirmerait cette preuve au besoin (3). Peut-être même faut-il chercher dans ce fait l'explication d'une autre particularité constatée en beaucoup de nos cavernes sépulcrales : la cavité ronde creusée à une profondeur variable dans le sol, tout comme on disposait le foyer dans les demeures des vivants. On se rappellera aussi à ce point de vue que plus d'une fois les squelettes ont été découverts couchés en travers de cette excavation, ou leurs débris effrités entassés à l'intérieur. Une hypothèse obvie serait à coup sur d'interpréter ce trou à la façon des rigoles et des petits réservoirs ménagés pour l'écoulement dans la dé-

(1) Sur le sans- façon avec lequel on ensevelissait en Egypte les petites gens, voir les détails fournis par M. Maspero, L'archéologie égyptienne, p. 160 s.; Amélineau, Hist. de la sépulture..., 1, 27, 190. Celte simplicité du rite funéraire à l'usage des pauvres n'était guère moindre dans la Chaldée et l'Élain, où l'on n'a pas encore, il est vrai, de sépulture princière archaïque pour accuser le contraste ; cf. surtout Mémoires de la Délégation en Perse, t. VIII, p. 32 s., 72 ss.), etc.

(2) Maspero, Histoire..., I, 296, n. 1. De là sans doute on aura dérivé, à l'instar de ce qu'avait montré Fustel de Coulanges pour la religion gréco-romaine, ce culte primitif des ancêtres qui paraît assez couramment admis aujourd'hui par nombre d'égyptologues; cf. Amélineau, Histoire de la sépulture..., 1,57,144 ss. ; Ilév. Camden M. Co\iEv,^,Proceedings -of Soc. ofhibl. Arch., XV, 1892-3, p. 521. Cf. sur la sépulture dans les foyers parmi les races aryennes en général les observations de M. S. Ueinacii, Description raisonnée du musée de Saint-Germain..., I, 261.

(3) Cf. l'usage conservé chez les nomades contemporains, en Transjordane, de prendre de préférence de la terre ou delà cendre du foyer pour s'en couvrir la tête dans le deuil mené pour un mort ; P. Jadssen, JifL, 1901, p. 607. On évitera d'en déduire hâtivement un culte des ancêtres dont on ferait la base principale du développement religieux en Canaan comme en Grèce ou à Rome. L'organisation sociale et politique des premières populations et des clans cananéens ne fut pas celle des antiques tribus helléniques par exemple, et leur religion ne saurait être traitée de tous points par simple analogie.

composition du cadavre, en beaucoup d'hypogées juifs de basse époque. Mais elle n'expliquerait ni cette forme ronde, mal adaptée pour une telle fin, ni Tentassement dans ces excavations môme d'ossements transférés d'une autre sépulture où ils avaient perdu toute matière propre à se corrompre, ni enfin les cas où ces trous n'ont aucune relation immédiate avec des cadavres et sont emplis de terre où se mêlent des restes d'offrandes et des débris de vaisselle. Il n'est pas impossible assurément que l'une ou l'autre de ces excavations ne soit l'ancien foyer d'une caverne de troglodyte, devenue l'hypogée d'une race postérieure; cependant une telle exphcation ne peut valoir dans la plupart des cas, ceux notamment où l'excavation est trop grande pour un foyer, et mal disposée pour répondre à un support de jarre ou à un dépôt de grains, ceux surtout qui montrent plusieurs trous juxtaposés avec une symétrie incontestable et des proportions qui excluent toute recherche d'une destination pratique pour les nécessités de la vie journalière. Ce dernier cas est fourni excellemment par le petit labyrinthe qu'occupaient à Gézer des sépultures égyptiennes du xxv*" siècle environ avant notre ère (supra, p. 218 ss.).

Il est remarquable qu'une particularité analogue se retrouve dans le fameux hypogée royal de Négadah, au milieu de la principale pièce. M. de Morgan, à qui l'on doit la découverte de cet important tombeau archaïque, estime que le corps y avait été « placé au centre de la salle... au-dessus de la dépression conique dont on voit l'indication sur le plan » (1). Et ce que montrent le plan et la coupe afférente répond aussi bien que possible aux cavités de certains hypogées cananéens, sans eh expliquer mieux d'ailleurs la nature. On la croira peutêtre finalement religieuse, par diverses considérations dont voici quelques-unes.

Une pensée religieuse quelconque, par conséquent des rites proportionnés, semblent indissolublement liés à toute idée de mort et de sépulture. Pas n'est besoin de prêter à l'homme le plus primitif de hautes aptitudes à la spéculation pour que le spectacle de la mort éveille en lui le sentiment d'une puissance mystérieuse et inéluctable qui le domine, à laquelle il doit donc quelque chose, sinon pour ellemême au moins pour le profit escompté en faveur d'êtres aimés, que la mort vient de ravir. D'où rien n'est plus constant, aussi bien chez les peuples civilisés dont les idées et les pratiques cérémonielles nous sont connues, que chez tous les sauvages où les coutumes ont pu être observées, que les sacrifices offerts à l'occasion d'un décès, quel que

(1) Recherches... ; Ethnographie..., p. 158 et lesfig. 518, 520.

soit le but final de cette offrande riche ou pauvre. Adressée peut-être à l'origine à quelque divinité chtonienne, simplement à la Terre, à qui l'on rendait la dépouille du mort, l'olFrande fut destinée plus tard à l'entretien immédiat de ce mort lui-même. Et pour faire parvenir aussi bien à la divinité tellurique ou aux esprits infernaux qu'aux mânes du défunt les victimes et les offrandes, l'autel le mieux adapté était sans contredit quelque cavité ménagée dans le sol, où coulerait le sang des animaux immolés, où l'on répandrait les libations de toute

Fig. 171. — Table d'offrandes trouvée dans un tombeau sur la côte pliilistine au sud de Jaffa. Collection de l'arcliimandrite russe à Jérusalem.

nature sur la cendre de l'holocauste et les débris entassés de tous les dons offerts. Ainsi voit-on, dans les tombes luxueuses de l'Egypte des douze premières dynasties surtout, la stèle et la table d'offrandes, quelquefois un autel, érigés toujours à l'entrée de la sépulture proprement dite (1) ; et quand la condition plus modeste du mort a obligé de restreindre l'opulence du monument, tout décor pourra être supprimé, tout mobilier pourra manquer, seules la table d'offrandes et la stèle, réduites s'il le faut à un véritable symbole, se retrouveront pourtant à la place consacrée (2). Qui n'a vu de ses yeux, en un musée ou

(1) Maspero, Histoire..., I, 251 s.; L'archéologie égyptienne, 116 s. La meilleure monographie sur ce sujet est encore de M. Maspero, La table d'offrandes des tombeaux égyptiens, dans la Jievne de l'fiist. des religions^ t. XXXV, mai-juin 1897, p. 275-330 et t. XXXVL juil.-août 1897, p. 1-19.

(2) « On en était arrivé à fabriquer de véritables trousses portatives... et les tables d'offrandes longues de quelques centimètres à peine... ne sont pas rares... Quelque taille

dans quelque recueil illustré, l'image de ces petites dalles rectangulaires, haussées parfois sur un rudiment de socle, souvent sans support ni ornement, creusées sur une de leurs grandes surfaces d'une ou de plusieurs cavités symétriquement disposées? Ce sont les plus élémentaires des tables à offrandes égyptiennes. Vues dans les pages d'un livre ou parmi le bric à brac d'une collection d'antiques classée au hasard, ces pièces ne semblent pas offrir grand rapport réel avec le sujet qui nous occupe, et le rapprochement tenté ici pourra ne pas valoir mieux, pour quelque lecteur, que mainte fantaisie archéologique. Ceux qui d'aventure auront eu la bonne fortune de voir ces tables à godets en place dans un mastaba d'Egypte, authentique ou reconstitué dans un vrai musée, saisiront vite l'à-propos de ce rapprochement. La table d'offrandes située devant le couloir où circule le double du mort égyptien est-elle si différente, par sa forme la plus simple, de la cupule creusée à l'entrée de la caverne à incinération des indigènes néolithiques à Gézer? est-elle si différente de la cupule ménagée au voisinage immédiat de telle ou telle sépulture en des cistes de pierres brutes aux abords de Béthel et de Jérusalem ? Or le caractère religieux de ces cupules semble pouvoir être transféré, avec toutes les modifications qu'on se croira en droit de supposer dans les idées, aux petites excavations pratiquées au milieu même des chambres sépulcrales, ou dans le vestibule de quelque hypogée plus important (1).

A l'appui de cette première considération peut s'ajouter celle-ci, qu'en divers cas ces trous ne contenaient guère que de manifestes débris d'offrandes : vases intacts ou brisés, fragments d'os d'animaux calcinés ou non, objets de parure ou d'usage courant, armes surtout quand il s'agissait de sépultures viriles. On songera sans doute à l'énorme fosse à offrandes mise en relation avec le royaume des morts où va descendre Ulysse dans l'épopée homérique (2) et à telle autre retrouvée si heureusement intacte dans les fouilles de Mycènes (3). L'analogie toutefois entre l'èayàpa mycénienne et la fosse à offrandes des hypogées sémitiques de Canaan est apparemment moins étroite encore qu'on ne le supposerait dès l'abord et le mode d'offrandes en ces hypo-

qu'elle eût, la table visible dans la chapelle d'un tombeau était comme un condensateur ou un accumulateur qui permettait l'emmagasinement des objets d'ofïrandes et leur transport » (Maspero, La table..., op. h, XXXV, p. 325).

(1) Comme le grand hypogée égyptien de Gézer; cf. supra, fig. 150, 1.

(2) Dans la Nsxuca de VOdys., XI, 24 ss.

(3) Décrite et reproduite dans Schuchhardt, Schliemanns Ausgrabungen..., 2« éd., p. 186s., fig. 149; cf. Perrot et Chipiez, Histoire..., VI, 323 s., fig. 102 ss., et les remarques de RoHDE, P.s»/c/ie2..., I, 35.

gées parait bien être plus directement influencé par la pratique depuis longtemps en cours dans l'antique Chaldée (1).

Nous n'ajouterons qu'une olDservation encore tendant à faire ressortir le caractère revendiqué pour ce détailobscur de nos hypogées. De même qu'en Egypte, lorsque l'évolution de la pensée a fait substituer graduellement aux offrandes funéraires en nature des ofïrandes symboliques, la stèle ou la table se sont transformées en purs symboles, conservés finalement par la force de la routine (2) et disposés parfois à contresens parce qu'on n'en soupçonnait plus la portée, ainsi la cupule, funéraire de Canaan est devenue par la suite, après mainte évolution, un élément traditionnel conservé dans la structure sans y avoir plus de sens appréciable apparemment pour ceux qui le réalisaient. C'est par là que s'expliqueraient le mieux des cavités ou des cupules de basseépoque, telles que M. Schumacher en signale dans une paroi latérale de la sépulture à caisson de Megiddo, et surtout, comme nous en

(1) On a en mémoire lesoffrandes entassées sur le cadavre et brûlées avec lui dans les cas d'incinération partielle ou totale-, cf. Lagrange, Études sur les rel.sém...,p. 327; voir par ailleurs A. Jekemias, Ilôlle und Paradies, p. 10 s. Un détail remarquable signalé en l'une des tombes 0 philistines « de Gézer pourrait aussi être fort suggestif : l'agneau placé sous les genoux du mort évoque la pensée d'une victime. La dépouille humaine était placée en contact immédiat avec cette ollrande pour que la propitiation lui en fût mieux assurée au regard de la divinité. A cette date du xi*-x« siècle il est vrai on se trouve probablement en présence, à Gézer, de quelque pratique venue de la Grèce et introduite par les Philistins, si tant est ({u'il s'agisse de tombes à leur manière. Sur l'usage grec de déposer souvent le cadavre sur les restes du sacrifice, cf. Helbig, L'épopée homérique, 2« éd. allem., p. 52 (cit. d'après Rohde, car je ne trouve rien d'équivalent dans la trad. française de Travvinski, seule à ma disposition). En signalant une pratique semblable chez les peuplades pré-germaniques, Hohde émet l'opinion qu'on en agissait de la sorte pour mettre le cadavre un peu mieux a l'abri de l'humidité (/^5^c7ie..., p. 33et34,n. 1): ce qui peulavoir été en effet la pensée tardive, maisne semble pas valable pour les origines. On retrouve apparemment le concept religieux à une date fort archaïque en Egypte ; et la pratique découcher le mort sur ou sous unepeau a paru à M. Lefébure par exemple, l'indice qu' « à l'origine on ensevelissait les morts dans des peaux de bétes provenant ou non d'un sacrifice funéraire » {Lof'fice des morts à Ahydos, dans les Froceedinys of Soc. of'hlbl. ArcheoL, XV, 1892-3, p. 438). C'est définitivement à une réminiscence religieuse que M. Lefébure se rallie, en écrivant un peu plus loin : « Le mort mis dans une peau... semblait obtenir par là l'excellence ou tout au moins la protection de l'animal dont la dépouille l'entourait» (op. t., p. 439, où l'on trouvera aussi divers rapprochements topiques, entre autres l'usage syrien de se revêtir de la peau fraîche d'une brebis pour se rendre au sanctuaire d'Hiérapolis, De Deâ Syriâ, ^ 55). En vertu de ces analogies, on admettra probablement la possibiUté d'expliquer la relation éventuelle des squelettes avec les petites fosses, dans les hypogées cananéens, par quelque lointain ressouvenir des offrandes et des immolations faites au profit des morts. Et derechef s'accuserait ainsi leur destination religieuse.

(2) Ce n'est pas du reste l'Egypte seule qui fournit la preuve d'une évolution de ce genre; elle est saisissable à des degrés divers presque en toutes les civilisations antiques, et il suffira de noter, à une époque très basse, les curieuses stèles funéraires d'Afrique en particulier, où les offrandes se mêlent aux objets de culte et aux symboles des divinités sur une même pierre.

2o4 CANAAN.

avons constaté une au moins, pratiquée sous une des dalles qui couvrent la fosse d'un monument dans le groupe de Ijizmeh (1).

Ken versée sous cette espèce de plafond, il est clair qu'une telle cupule ne saurait absolument rien contenir; mais quand l'ouvrier chargé de la creuser la disposait ainsi, n'est-il pas évident que, si un tel simulacre évoquait encore ensa pensée quelque chose, cène pouvait être qu'un très vague symbolisme? Et ce n'était vraisemblablement même plus cela, sinon pour mieux accentuer, par cette invraisemblance même, qu'il ne se méprenait point sur la réalité des offrandes à déposer en un tel récipient. Il est permis de penser toutefois, en tenant compte des pratiques à enregistrer dans les sépultures sémitiques au cours des siècles jusqu'à nos jours, que la pensée populaire ne s'est jamais entièrement déprise d'estimer opportunes les offrandes sur les tombeaux. Sur les dalles grossières qui couvrent la fosse dans beaucoup de cimetières nomades, sur la pierre plus monumentale qui couronne le sépulcre vénéré d'un santon et sur chaque tombe un peu honorée des nécropoles qui entourent les villes, on peut voir toujours le godet où quelque main pieuse entretiendra plus ou moins fidèlement de l'eau, de l'huile, souvent même quelque peu du sang d'une victime immolée pour mettre les vivants en communion avec le mort dans un banquet funèbre.

Ainsi entendu, ce détail minime au premier aspect qu'était la présence de telles cavités dans les hypogées de Canaan devient un trait caractéristique de leur structure durant une longue période de leur lente évolution.

Cette évolution, on l'a vu déjà, parait avoir été surtout régie parles conditions du sol, beaucoup plus que par une pensée soucieuse de traduire, au moyen de transformations superficielles ou profondes, les modalités nouvelles qu'elle revêtait elle-même. C'est pourquoi le terme d' « architecture funéraire » a été constamment évité dans l'enquête qui précède. Une architecture implique des constructions, et nos hypogées relèvent, sinon exclusivement, en grande majorité du moins, de ce qui a été dit une architecture « née du rocher » (2) sur le territoire de Phénicie voisin du nôtre; encore ici l'architecture de roc se réduit-elle à l'aménagement de quelques chambres souterraines, qui n'offrent aucun des éléments décoratifs assez fréquents en Phénicie. Toute architecture suppose en outre des attaches artistiques et techniques avec des centres étrangers, ou de remarquables aptitudes créa-

(i; Cf. RB., 1901, p. 288 el la coupe .V.Y'.

(2) Perrot et Chipiez, Histoire..., III, 114; cf. Kenan, Mission de Phénicie, p. 822.

trices chez les constructeurs d'une nation qui peut se doter d'un art indépendant; or il n'y a guère lieu de prêter quelque génie que ce soit aux créateurs des monuments funéraires objets de cette étude, ni de se livrer à une laborieuse enquête sur les influences dont ils s'inspirèrent. La théorie séduisante et ingénieuse qui explique souvent le développement de la tombe par le développement de la maison, justifiée en nombre de cas et applicable ici en une certaine mesure, on s'en souvient, ne s'ofl're pas comme l'explication adéquate. Les divers emprunts faits à l'Egypte pour avoir rendu intelligibles quelques particularités de structure, n'auront évidemment fait venir à l'idée de personne que les hypogées de Canaan se modelaient de toutes pièces sur ceux de l'Egypte. Encore que l'Egypte, aux époques parallèles de son histoire, fournisse des types variés de sépultures, aucun ne se présente comme ayant pu inspirer celui à peu près uniforme de Canaan. Tout au plus rencontrerait-on, presque au moment même où se clôt notre enquête, une imitation égyptienne possible dans la corniche d'un tombeau à Siloé (1); mais on est alors probablement très avant déjà dans la période de la monarchie israélite, et je ne sache pas que les âges antérieurs aient fourni rien d'analogue. Nous sommes jusqu'ici trop imparfaitement renseignés sur les formes primitives de la tombe en Chaldée et en Babylonie pour affirmer ou nier des influences telles que nous avons cru en pouvoir constater dans l'architecture militaire par exemple (2).

De même que les chambres toutes simples dans le roc n'ont guère besoin d'être expliquées par des emprunts directs ou indirects faits au dehors, ainsi les sépultures en des amas de pierres, ou dans des fosses murées en blocage avec larges dalles de couverture, dans des cistes de pierres, ou des dolmens enfouis, se conçoivent assez d'ellesmêmes pour qu'on puisse s'attendre à les trouver identiques chez des peuples n'ayant probablement jamais eu la moindre relation (3).

(1) Quoiqu'elle puisse être aussi rattachée peut-être à l'art mésopotamien. Il s'agit de la corniche qui couronne le « monolithe », et dont le tracé est apparemment aussi proche de certaine moulure assyrienne relevée à Khorsabad par M. Botta (cf. Peruot et CuiPiicz, Histoire..., U, p. 256, fig. 98 s.), que de n'importe quelle «gorge égyptienne », toujours plus souple et généralement ornée.

(2) Il y a surtout à tenir compte, à ce point de vue, de la nature du sol, tout autre dans les plaines basses de la Mésopotamie que dans la Palestine montagneuse.

(3) Cf. par exemple pour les dolmens et les cistes de brique, de pierre, ou de terre battue, les sépultures de l'Egypte préliislorique (dk Moii(;.\n, Recherches... ; Ethnographie..., p. 137 ss., fig. 466 ss.), de Mésopotamie et de Perse {Mémoires de la Délégation en Perse, t. VIII, passiin, surtout à propos du Talyche persan, p. 253 ss. et de noinbr. fig.), du désert judéen [RIi., 1901, p. 278 ss., surtout 288, 291 s. elles plans afférents, époque encore indéterminée), de la Péninsule sinaïtique (Ordnance Siirvey, 1. 1, p. 195 s., époque indéterminée), des Gaules (A, Bkutuvnd, La Gaule avant les Gaulois, 123 ss., âge de la pierre polie), de Scandinavie (MoNTELius, Les temps préhistoriques. ..,\). 36 ss.,fig. 38-40, âge de la pierre, —

Peut-être doit-on excepter la fosse en moellons couverte d'une petite voûte, d'après le type provisoirement réputé « philistin » à Gézer. Mais la ciste mégalithique ou microlithique pure et simple se rencontre

dans les nécropoles préhis-

'% i^.T:^^^^^:^^^ toriques d'Egypte (fig. 172) comme dans telle caverne archaïque de Gézer, sous les murs d'une forteresse du xv° siècle à Ta'annak,

r<}^^) -^S ' '^''<^!!P'''''''''4-- ( V JIW^- -JlyW'/ parmi les décombres du

^P.*^r :^^^^Ê^^0m^^&j^, a \ IX "^ siècle à Megiddo et en

maint endroit du désert judéen, où elle a été érigée à des époques très diverses.

Il est toutefois dans ce dernier groupe de monuments funéraires quelques particularités demeurées sans explication et qui ne laissent pas que de suggérer réflexion. Je veux parler d'abord des enfoncements en manière de grossières absidioles pratiqués en divers tombeaux en pierres brutes. Qu'il suffise de rappeler pour le moment les tombes dellizmehet celle des environs d'Abou-Dis au Khirbet er-Raghâbneh. Deux sur cinq des fameux Qobour Benê Isrâ'il et le monument d'er-Raghâbneh présentent sur leur paroi extérieure méridionale ces cavités, dont les proportions et la régularité variables ne détruisent cependant pas l'aspect général identique. La situation de cet enfoncement au midi est révélée intentionnelle probablement par ce fait que, pour la réaliser, on n'a pas tenu compte des parois longues ou courtes de ces jetées de pierres, ni même, dans le cas d'er-Raghâbneh, de la difficulté d'accès par suite de l'inclinaison du terrain. Qu'il n'y ait rien là d'équivalent au mihrah ou à la qibleli, qui, dans une construction religieuse islamique, donne au croyant la direction de la Mecque, c'est assez prouvé par le fait que ces niches obligeraient au contraire Forant à se tourner face au nord, où l'on ne voit guère

fig. 179, âge du bronze), etc. De tels rapprochements permettront probablement de déterminer quelque jour, au moins avec une certaine approximation, lu date des « monuments en pierres brutes » signalés à travers la Judée.

Fig. 17-2. — Sépulture égyptienne préhistorique dans une

fosse murée en galets. D'après de Morgan, Recli...;

Ethn., fig. 462.

qu'ait jamais été spécialement dirigée la prière, au moins chez les races de ces contrées. Avant de hasarder au sujet de ces niches une hypothèse toute subjective, il est opportun de signaler un autre détail encore et non moins obscur celui-là, d'autant que demeuré isolé, à ma connaissance. Toujours dans ce singulier groupe de Hizmeh, un des monuments piqueta curiosité par sa structure assez spéciale (fig. 173, b). Les dimensions moyennes de la construction sont, en chiffres ronds, de 30" X 4", 80. L'orientation du grand axe paraît bien avoir été d'est en ouest dans l'intention du constructeur; mais le relief du sol en ce

Fig. 173. — a Mastaba de Gizeh. D'après Améuneau, Hist... sép., I, 174. b Monument de Hizmeh.

c Mastaba égyptien. D'après Maspero, L'arch, ég., fig. 116.

d Cliapelle d'un Mastaba. D'après Maspeuo, ibid., fig. 118.

Tous les plans sont à la même échelle.

point dut imposer la déviation que l'on peut constater, par la nécessité d'obtenir une base plane naturelle. Vers l'extrémité ouest une étroite ouverture dans la paroi méridionale pénètre avec un assez large ébrasement dans l'intérieur du massif et permet de se glisser en une chambre longue de 4"", 10 sur 1™,85 seulement de profondeur, haute à peine de 1",50 en l'état actuel. Elle est couverte en longues dalles posées en travers sur les parois et l'une de ces dalles présente, sous sa face inférieure, la cupule profonde dont il a été question plus haut. Un peu plus loin à l'ouest, mais sans communication avec la chambre, un puits circulaire de 2'", 50 de diamètre plonge verticalement dans le massif de blocage. La face interne est appareillée avec quelque soin, quoique en petits matériaux ; il ne paraît pas avoir été fermé à l'orifice supérieur et il faudrait une fouille dans le fond, en-

coiubré de cailloux, pour savoir si le puits pénètre dans le sol rocheux qui fait la base du monument. Cet ensemble est de tous points énigmatique et l'on pense bien que sa destination première n'a pas laissé de trace dans le souvenir populaire, mal informé sur Ja nature générale du groupe entier. Avec toute la réserve nécessaire, il m'a paru que cette structure offrait une réelle analogie avec divers plans de mastabas égyptiens, dont on sait d'ailleurs la variété malgré la constante uniformité de certains traits généraux. La juxtaposition de quelques graphiques (fig. 113, a, c, cl) justifiera la comparaison qui vient d'être hasardée. Or dans le monument égyptien la nature de chaque détail est aujourd'hui bien connue : la chambrette est la chapelle du tombeau, u petite en général (1) »; le puits est l'accès de la sépulture dissimulée dans les profondeurs du roc bien au-dessous du mastaba construit en briques ou en pierres, souvent sans aucune élégance extérieure. Malgré des divergences qu'il n'est pas question de méconnaître, on accordera probablement que la similitude invoquée est indéniable, surtout si Ton a en mémoire que la chapelle égyptienne peut n'être qu'un réduit de forme et de proportions presque identiques — à la hauteur près — à la chambre du monument de Hizmeh, et que le puits conduisant à la tombe est toujours quadrangulaire en Egypte, au lieu que nous Tavons vu à peu près invariablement rond en Canaan.

Est-ce à dire que nous ayons sous les yeux en terre cananéenne une copie de mastaba égyptien réduit en sa structure et inélégant comme de droit? Une fouille soigneuse pourrait seule autoriser quelque conclusion, en attestant ou en excluant la présence d'une sépulture sous la construction de pierres brutes. Le rapprochement établi ici n'entraîne dans ma pensée aucune déduction jusqu'à plus ample informé, jusqu'à ce qu'on ait par exemple pu signaler d'autres analogies dans la contrée. Au cas où ce rapprochement devrait prendre quelque consistance par le fait de quelque heureuse trouvaille ultérieure, il ne serait plus invraisemblable de voir dans les absidioles, abandonnées tout à l'heure sans aucun essai d'interprétation, une réduction de la chapelle funéraire, dont l'ouverture dans les mastabas peut être à tous les points cardinaux, l'ouest excepté (2).

(1) Maspero, Histoire..., I, 251. Dans un mastaba de Saqqarah « la chambre... n'a quun mètre de côté », Maspero, Trois années de fouilles.. ., dans les Mémoires de la Mission franc, au Caire, I, 204.

(2) Cf. Amélineau, Histoire de la sépulture..., l, 172-174; Maspero, Larchéol. ég., 111. Une exception est signalée par Maspero, Histoire..., I, 251 et n. 4, bien qu'à vrai dire il s'agisse de la stèle du défunt, non de la porte d'entrée; cf. ihid., p. 250.

Kiy. 174. — Coupe d'un tombeau élauiite. D*après DE MouGAN, Mémoires..,, I, fig. 177.

Les chambres sépulcrales voûtées signalées à Megiddo permettront probablement, quand la documentation graphique en aura été publiée, quelques rapprochements plus précis, au point de vue de la structure, avec des édifices funéraires de l'antiquité orientale. On sait que la tombe voûtée en briques est d'usage courant dans les plus vieux hypogées connus de l'Élam, de la Chaldée et delaBabylonie, etquelemême procédé de voûte en encorbellement a été usité aussi de vieille date dans la nécropole d'Abydos(fîg. 174 ss.) (1). Entre les deux applications du même procédé il demeure assez de nuances toutefois pour que l'examen attentif des hypogées de Megiddo

puisse rendre saisissable l'in-

(1) Celle analogie de siructure n'est pas pour déplaire à ceux qui croient à l'unité d'origine des civilisations développées ensuite chacune en son sens dans le bassin de l'Euphrate et la vallée du Nil. On sait que cette thèse, chère surtout à M. Hommel, qui lui a donné de nombreux appuis philologiques et ethnographiques depuis la publication de son étude Der babylon. Ursprung der aegypt. Kultur, a rallié de hautes adhésions : de Morgan, Heuzey, Éd.

Naville peut-être, et d'autres. Cf. les plus récentes indications dans Hommel, Grundriss der Geogr. und Gesch. d.

ait. Orients, I, 108 ss. Aux exemples déjà signalés on peut ajouter les voûtes à Nippour dans la nécropole à incinération (HiLpREGHT, Explorations..., p.

456, n. 2; à Sippar, tombes voûtées en plein cintre, en encorbellement, et en tronc de cône (Scheil, Une saison de fouilles..., dans les Mémoires de Vinstit. arch. franc., I, i, p. 59 ss. avec figures); en Assyrie, Perrot et Chipiez, Hist., II, 232, 348, n. 2, 371. Cf. la voûte de l'hypogée paléo-étrusque récemment découvert à Montecalvario (Étrurie), Notizie degli Scavi..., 1905, p. 225 ss., fig. 5 et 6

Fig. 175. — Coupe d'une tombe babylonienne voûtée en encorbellement. D'après Maspero, Hist., I, 684.

fluence qui domina. Ce qui en est connu déjà rapproche les voûtes cananéennes beaucoup plutôt de la voûte babylonienne (( conique » , signalée par le P. Scheil (1) comme la plus archaïque à Sippar, que de n'importe quelle voûte égyptienne appareillée.

S 2. Les modes de sépulture.

Depuis qu'on a reconnu dans les rites funéraires l'expression d'une croyance telle quelle à l'immortalité de quelque élément humain, en tout cas un hommage rendu à la dignité de l'homme même dans la mort, la diversité de ces rites a pris beaucoup d'importance. A propos des origines gauloises, MM. A. Bertrand et S. Reinach par exemple exprimaient naguère avec vigueur, sous une forme très générale, ce point de vue qui tend à s'universaliser dans l'archéologie contemporaine. Ils écrivent : « Le mélange des rites dans une même nécropole accuse la fusion ou la juxtaposition de groupes hétérogènes; c'est toujours la conséquence d'événements graves ayant profondément modifié la constitution politique ou religieuse des tribus (2). » On concevrait assez mal en effet qu'au même moment, dans

(1) Op, l., p. 62.

(2) Nos origines^ II. Les Celtes dans les vallées du Pô et du Danube, p. 51 (1894); cf. La Gaule avant les Gaulois ^ p. 196, n. 3. A l'inverse, M. J. Martha par exemple (L'art étrusque, p. 39 ss., 95, 198) trouve le plus naturel du monde le passage de l'incinération à l'inhumation; et c'est un fait qu'une telle succession s'est produite en Italie et en Grèce par simple évolution du concept de la mort chez un même peuple; cf. les indications groupées par MM. Ch. Lécrivain (Grèce), P. Monceaux (Étrurie), Éd. Cuq (Rome) sous la rubrique Funus dans le Dictionnaire... de Daremberg et Saglio (II, 1367-1409). Les plus récentes trouvailles dans les nécropoles pré-romaines de la Gaule semblent décidément peu favora-

Fig. 476. — Coupe d'une torabe égyptienne d'Abydos avec voûtes cintrées et en encorbellement. D'après Amélineai:, Hist. de la sépult., I, 199.

une même nécropole, un peuple imbu d'une pensée religieuse uniforme puisse indifféremment inhumer ses morts en prenant bien soin que le cadavre se conserve le plus longtemps possible en son intégrité, ou les incinérer jusqu'à n'en laisser qu'une poignée de cendres et d'informes débris d'ossements calcinés. S'il y a contemporanéité de ces deux pratiques en quelque nécropole (1), c'est ou bien l'indice d'une cohabitation de tribus différentes sur un même sol, ou leur commun voisinage par rapport à un cimetière préféré, ou du moins la preuve qu'au sein d'une même peuplade, en vertu de principes que nous pouvons quelquefois déterminer, le traitement n'était pas égal pour les morts de condition différente. C'est ainsi que dans l'Egypte archaïque, pour nous rapprocher de notre domaine, le roi était brûlé dans l'incendie de sa tombe monumentale, autour de laquelle les sépultures de la noblesse et même celles du peuple garderaient pour réternité — on l'espérait au moins — les morts pieusement inhumés. En dernière analyse pourtant le cas des anciens monarques égyptiens ne diffère pas tellement de la pratique courante qu'on le supposerait d'abord. Tout porte à croire qu'il y avait là en premier lieu une inhumation analogue à toutes les autres : le feu n'intervenant qu'ensuite, après complet achèvement de la mise au tombeau, de la présentation des offrandes et de l'ameublement, pour que tout cet ensemble rendu subtil par l'incendie pût faire en même temps sa route vers le ciel, où le roi-dieu devait se réunir à ceux de sa race, au lieu de voyager péniblement comme le vulgaire vers les profondeurs sombres de YAmenti.

Il demeure toutefois que brûler un mort, ou l'étendre intact dans une tombe; comprimer violemment son cadavre, parfois mutilé, pour le faire entrer dans un vase aussi étroit que possible, ou le coucher dans la position contractée sans raideur de l'enfant qui va naître; employer des aromates, du bitume et d'autres substances pour retarder, sinon rendre impossible, la corruption, ou enfin précipiter la désagrégation naturelle par un dépècement qui ne respecte en rien la structure anatomique : ce sont là des pratiques répondant soit à de multiples modalités de la pensée religieuse chez un peuple, soit à des

bles à la thèse trop rigide de MM. Bertrand et Reiiiacli. Pour ne citer qu'un exemple pris au hasard, M. Beaupré écrivait, il y a quelques années à peine : « Le classement des sépultures en deux groupes. Inhumations et Incinérations, me paraît défectueux en ce qui concerne la Lorraine. Ces deux modes de sépultures sont, en effet, très souvent conjointement en usage sur les mêmes gisements et à une même épotiue, comme l'atteste la similitude absolue des mobiliers funéraires » {Bullelin arch..., 1903, p. 437).

(1) Celle de Hallstatt, pour prendre encore un exemple fameux dans le monde celtique, à l'âge du fer; voir Bertuam) et Rkinach, Zes Celtes..., p. 125 ss.

moments très divers de son évolution. Les circonstances qui entourent leur constatation peuvent même les montrer exclusives l'une de l'autre et attester par conséquent non le progrès lent ou rapide d'une même civilisation, non pas même une juxtaposition de peuples divers, mais la substitution fondamentale d'une race aune autre.

C'est le cas apparemment impliqué en Canaan par la superposition de cadavres inhumés à l'incinération brusquement interrompue dans la caverne néolithique de Gézer. Le fait qu'aucune sépulture ultérieure à incinération, en dehors de quelques cas expliqués par des sacrifices, n'a été découverte, montre qu'il n'y a pas eu passage progressif d'un rite à l'autre sous l'influence d'idées qui évoluent, mais substitution radicale et soudaine, explicable seulement par un changement de race. Et les informations produites par l'anthropologie viennent à l'appui de l'induction tirée du rite, pour montrer dans les inhumés des hommes de souche ethnographique autre que les incinérés dont la cendre leur sert de lit funèbre.

Quant à cette très primitive incinération chez les indigènes néolithiques de Canaan, on aura déjà observé combien elle diffère de la crémation moderne ou de l'incinération gréco-romaine du cadavre hissé sur un bûcher dont on retire à peine, quand le feu a fait son œuvre, quelques lamentables fragments entassés avec de la cendre dans une urne mise ensuite au tombeau. Même quand l'incinération se rencontre en Grèce à diverses époques (1) en des sépultures où le mort était brûlé sur place, quelquefois dans un sarcophage, l'analogie avec Canaan reste imparfaite en ce que les incinérations grecques se font surtout, semble-t-il, en vue de sépultures isolées et que mobilier funéraire et offrandes sont brûlés avec le mort, tandis que dans l'hypogée de Gézer, où le feu est rallumé dans le foyer d'une même tombe à chaque nouveau décès, on ne constate pas l'intention de réduire également en cendres les provisions et les ustensiles mis à l'usage de l'incinéré. L'Egypte, on l'a vu plus haut, n'offre de l'incinération que des exemples rares (2), avec un caractère spécial et toujours en relation avec la royauté.

(1) Cf. Perrot, La religion de la mort [Rev. des Deux-Mondes, V novembre 1895), p. 114 s. ; LÉcRivAiN, Fumis (passim), dans Daremberg etSagb'o; Rohde, Psyché...^ I, 225, n. 4, elles observations récentes de R. Engelmann à propos d'un vase peint (Die Vase Vagnonville) dans le Jahreshefle des œsler. arch. histituies, VIII, 1905, p. 150 ss.

(2) Bien suffisants toutefois pour qu'il n'y ait pas lieu d'écrire avec MM. Perrot et Chipiez en 1898, c'est-à-dire après la publication des découvertes de Négadah : « Il n'y a trace de ce rite ni en Égyyte, ni en Phénicie... » {Hist...,\U, 39). Quoi qu'il en soit, au juste, de la Phénicie, il n'eût pas fallu exclure l'Egypte et oublier la Babylonie pour attribuer la crémation « au travail spontané de l'esprit grec » (/. L). Même théorie dans Xa religion de la mort.., (Rev. des Deux-Mondes, l. /., p. 104), à cela près qu'on rappelle du moins l'incinération chaldéenne, mais pour écarter toute influence sur les Grecs (?).

La Babylonie au contraire parait bien avoir pratiqué largement ce rite funéraire, dès les temps fort reculés de ses origines historiques. A Sourghoul et à el-Rihha, dans la Basse-Ghaldée, les travaux de la mission allemande, dirigée par MM. B. Moritz et R. Koldewey, de janvier à mai 1887, ont fait découvrir deux nécropoles immenses, où la crémation, sous une double forme, fut exclusivement en usage. De la longue étude publiée par M. Koldewey (1), M. Maspero extrayait naguère, avec son habituelle maîtrise, cette vivante peinture du vieux rite funéraire chaldéen trop connue et trop souvent citée pour qu'il soit opportun de la reproduire (2). On y voit le cadavre tantôt ligotté dans une natte et enduit d'argile brûlé jusqu'à totale réduction en cendres entassées ensuite dans un vase mis finalement au tombeau ; tantôt dissimulé sous une construction de briques où sont amoncelés combustibles et provisions qu'un feu sommaire dévorera sans désagréger complètement le corps dans Tétui de briques où il demeurera enseveli. Dans l'intervalle de deux incinérations de cette dernière sorte, une couche de sable, étendue à dessein ou charriée par le vent, nivelait les aspérités et la sépulture suivante élevait d'un cran le tertre lugubre de la mort. Pour assurer à d'aussi fragiles restes quelque conservation contre la désagrégation par les eaux pluviales, on prenait soin d'aménager à travers la butte d'innombrables canaux, dont l'agencement ingénieux de cylindres en terre cuite emboîtés les uns dans les autres s'est conservé maintes fois intact au milieu des tombes qu'il sauvait de la ruine (3).

Dans la pensée de M. Maspero, la crémation n'eût été d'ailleurs qu'un rite funéraire quelque peu aristocratique peut-être dans l'antique Chaldée ('*), où l'inhumation eût été parallèlement en usage. Elle est

(1) Die altbabylonlschen Gràber in Surghul und El-Hibba, dans la Zeitschr. far Assyriologie, II, 1887, pp. 403-430 (cit. d'après HLIprecht et Maspero).

(2) Histoire..., I, 687 s.; cf. la citation du P. Lagrange, Études rel. sëm., p. 327 s.

(3) Ces canaux paraissent même avoir donné le change à Koldewey, qui les aurait pris pour des puits destinés à ravitailler d'eau potable le mort à qui les libations d'eau fraîche étaient surtout indispensables. Maspero, op. L, p. 688, s'en est rapportée Koldewey et la fréquence de ce qu'il nomme en sa description des « citernes » et des « réservoirs » — jusqu'à quatre dans une même chambre — lui a semblé l'indice du soin apporté à cet approvisionnement d'eau. La note plus juste à propos de cette structure a été donnée par Hilprecht, Explorations in Bible Lands..., p. 286, n. 1, surtout à la suite des campagnes américaines à ISipjjour, où M. Hilprecht a pu constater, à coté des très nombreux canaux en question, de véritables puits, beaucoup plus rares, d'un plus large diamètre et d'une tout autre structure, briques cuites, bombées sur une face et appareillées intérieurement en arête de poisson; cf. op. L, p. 457. Une intéressante photographie publiée ibid., face p. 362, montre un puits et des canaux d'assèchement juxtaposés.

(4) Il n'y aura pas lieu d'attribuer à quelque préoccupation analogue l'incinération exceptionnelle de Saûl et de ses (ils par les gens de Jabès (/ Sam., 31, 12 s.); car dans ce cas l'incinération préalable à l'ensevelissement des restes épargnés par le feu s'explique assez

attestée surtout par les découvertes de l'anglais Taylor dans la nécropole de Mougliéir et par des trouvailles analogues à Ouarka, à Aboucha liréin, à Sippar et maintenant à S use, pour ne citer que les plus importantes. On y voit en effet les cadavres inhumés isolément en des cistes d'argile ou de petites bâtisses en briques avec toit plat ou arrondi en forme de dôme, groupés ailleurs en nombre variable dans des caveaux voûtés. Le mort gisait le plus souvent sur un côté, les genoux légèrement repliés, les bras sur la poitrine ou étendus pour qu'une main plonge en un vase à victuailles. Une brique était placée, en guise d'oreiller symbolique, sous la tête du mort qu'entouraient quelques ustensiles à provisions, des bijoux, des objets familiers et des armes suivant le cas des sépultures viriles (fig. 175 et 184).

Ceux qui insistent avec autant de rigueur que MM. Bertrand et Reinach par exemple sur la portée des rites funéraires dissemblables tiendront sans doute les pratiques de crémation et d'inhumation chaldéobabyloniennes pour irréductibles à une même période dans une même civilisation. Une telle simultanéité absolue ne s'impose probablement pas du reste, et les savants enclins à ne voir dans un rite que l'évolution pure et simple de l'autre, seront aussi portés à rabaisser la date de la crémation pour la faire succéder en Babylonie à l'inhumation primitive, ou vice versa. Chez ceux qui s'occupent par profession des choses babyloniennes, les conclusions de M. Koldewey ont parfois rencontré beaucoup de contradiction (1) ; on a parlé d'époque parthe ou sassanide, là où il disait âge babylonien, et de telles discordances imprudentes justifieraient, s'il pouvait l'être, le scepticisme de mauvais aloi, heureux d'arguer de ces vues divergentes entre spécialistes pour se dispenser d'examiner des données techniques si elles sont compromettantes pour quelque théorie caressée. Ceux qui ont pu chercher en des faits nouveaux le contrôle des théories que M. Koldewey déduisait de trouvailles encore restreintes, ont apporté à ces théories des modifications de détail qui en confirment le principe (2). La mission américaine de Nippour a trouvé, à proximité de l'enceinte sacrée du premier

par l'état de décomposition des cadavres exposés plusieurs jours sur les murs de Beisân (?. 10); cf. L\GRANGE, Études sur les rel.sém..., p. 327.

(1) Un nom suffira, celui de M. A. Jeremias. A son sens, les nécropoles à incinération découvertes à Sourghoul ou à el-Hibba, pour n'être peut-être pas atlrihuables aux Parthes, comme d'autres l'ont dit, ne sont du moins pas « babyloniennes archaïques » ; « Babyloniens et Assyriens ensevelissaient leurs morts et en dehors des cas d'urgence l'incinération des cadavres était réputée... ignominieuse et criminelle » (A. Jeremias, Hôlle und Paradies hei den Babyloniern, p. 13; cf. p. 10, dans Der aile Orient, I, m, p. 81 et 78). Une

rocbaine éûition des Vorslellungen modifiera probablement en cela les vues de l'auleur.

(2) Cf. HiLPRECHT, Explorations..., p. 403 ss., 454 ss., à défaut des publications dispendieuses de la mission américaine par l'Université de Pennsylvania.

temple de Bel, sur les quatre faces de la ziggurat ou tour à étages, raccumulation énorme d'une nécropole à incinération à peu près identique à celles de Sourghoul et d'el-Hibba. Le déblaiement plus méthodique et plus fondamental pratiqué à Nippour semble avoir établi qu'entre les deux modes précédemment indiqués d'incinération radicale (1) et de crémation sommaire, on dirait presque symbolique, le premier est le plus ancien; aussi bien est-il exclusivement constaté dans les couches inférieures du tertre funéraire, au lieu que par la suite les gaines d'argile ou les petits caveaux voûtés renfermant des restes mal calcinés, se mêlent graduellement aux réduits où n'avaient été déposées que des cendres, dans les derniers étages du funèbre monticule (2).

(1) Pratiquée peut-être en des sortes de fours crématoires situés dans lenceinte sacrée immédiatement à la base de la ziggurat. Du moins est-ce l'avis de M. Hilprecht {op. L, p. 458), fondé sur une découverte à Nippour antérieure à ses propres travaux. M. Haynes avait mis à jour quelques années plus tôt sur la face méridionale de la tour à étages, audessous d'un pavement de Naram-Sin, un cube de maçonnerie qu'il avait pris pour un autel, inclus dans la muraille qui constituait le téménos avant l'époque de Sargon I". C'est une structure en briques crues a|)pareillées au bitume; quadrangulaire en plan, elle mesure 4n%27 (= 14 pieds; p. 395 Seulement 13 pieds = 3'i\96) sur 2"". 44; hauteur non indiquée. Elle était creuse à sa partie supérieure et enduite intérieurement de bitume sur 0"\18 de haut. Une couche d'ossements calcinés et de cendre blanche, épaisse de 0'",063, demeurait encore au fond lors de la découverte. Non loin de là une sorte d'édicule (« kind ofhin), construit aussi en briques crues, ne contenait pas moins de trente centimètres environ de cendres, blanches et noires celles-là (Hilprkcht, op. l., p. 395 avec un croquis perspectif, p. 394, précisant les détails de la description). Haynes avait eu l'impression d'un autel, avec les restes de très vieux holocaustes. Hilprecht oppose que cette interprétation possible n'est pas appuyée par les représentations d'autels babyloniens fournies par les cylindres archaïques ou les intailies. Elle ne rend pas compte au surplus de tous les détails de forme et de situation enregistrés. Le fait au contraire que ces foyers, mis ainsi en relation directe avec la ziggurat pré-sargoniqne, trouvée sous les fondements précis de celle de Our-Gour (cf. la coupe des ruines dans Hilprecht, op. l., p. 549), compris en tout cas dans l'enceinte la plus archaïque du sanctuaire, se trouvent par ailleurs au même niveau que les premières sépultures à incinération entassées hors de cette enceinte, le fait aussi qu'on y a recueilli, avec quelques débris d'ossements, des amas de cendre blanche et noire identiques à ce que renferment les premières tombes, donnent beaucoup de vraisemblance à l'hypothèse de M. Hilprecht. Le monument de Nippour serait-il d'ailleurs à rapprocher d'un édilice du roi Our-Nina à Tello? Précisément aussi à proximité de la façade méridionale, M. de Sarzec a découvert un double bassin rectangulaire qui n'est pas sans analogie avec celui qui vient d'être signalé (cf. Décoiivertes en Chaldée, pi. 54, n" 2 et plan C).

(2) Hilprecht, op. L, p. 457. Les plus récents travaux auxquels il est fait allusion datent du printemps de 1900. H ne semble pas que M. Thureau-Dangin ait eu encore connaissance bien explicite de ces derniers résultats quand il écrivait : « S'il était prouvé que les Babyloniens eussent pratiqué la crémation... » (Orient. Litt. 7,eit,ung, 1901, col. 5, n. 2), car le fait paraît désormais hors de doute. De nouvelles trouvailles, opérées au cours de l'hiver 1902- 1903 par MM. J. E. Gautier et G. Lampre, ont fourni un assez singulier exemple de crémation incomplète, dans une nécropole archaïque de la région de Moussian, aux confins de la Susiane et de la Chaldée. Dans une fosse rectangulaire creusée à même le sol et revêtue de briques crues, les savants explorateurs ont recueilli « quelques ossements enve-

Et il y a aussi dans les découvertes américaines cette autre constatation importante, que le sommet de la nécropole à incinération demeure à un niveau inférieur aux ruines des ouvrages primitifs de SaPiion F' et de Naram-Sin, et qu'aucune tombe ne se trouve plus dans les ruines du sanctuaire jusqu'à l'époque parthe. M. Hilprecht en infère avec une solide vraisemblance que la transformation doit être attribuée aux conquérants sémitiques. Pour des motifs apparemment eligieux, les Sémites qu'étaient à coup sur Sargon T' et Naram-Sin auraient banni non seulement l'usage de déposer les restes des morts près de l'enceinte sacrée, mais aussi peut-être celui de les incinérer. Comment les premiers Sémites de Nippour traitaient leurs morts, c'est ce dont Hilprecht déclarait n'être pas encore informé en 1903 (1). Tout porte à croire que si les Sémites établirent le rite d'ensevelir les morts, ce que la littérature babylonienne du temps paraît bien insinuer malgré l'incertitude des données archéologiques, la substitution d'un rite à l'autre put bien n'être ni universelle ni absolue au premier jour de la conquête. Ainsi serait expliquée la contemporanéité admise par des maîtres, à ce qu'il semble sur la foi d'un classement chronologique des monuments funéraires découverts en divers points de la Chaldée et de la Babylonie. Le vieux fond populaire serait demeuré fidèle à sa tradition d'incinérer ses morts, tandis que les nouveaux venus les déposaient religieusement intacts dans les tombeaux analogues, parce que construits en matériaux que le sol offrait identiques pour lous. Qui dira même dans quelle mesure le rite indigène put

Joppés dans une nalle à demi consumée. On avait donc fait subir aux ossements déposés dans la tombe une incinération incomplète » (Mém. de la Délég. en Perse, VIII, 77). Le mobilier funéraire n'avait pas souffert de celte llambée, obtenue avec de simples broussailles ainsi que les résidus ont permis d'en juger. « Or, il n'est pas douteux que ce bûcher funéraire n'ait été allumé dans la fosse même, l'état de la natte ainsi convertie en charbon n'aurait pas permis qu'elle fût transportée d'un endroit à 1 autre » (Gautieu et Lampre, l. L). L'importance d'une telle constatation n'échappera à personne. Elle fournit un rapprochement nouveau avec des usages égyptiens tels que ceux usités à Négadah, en même temps qu'elle atteste pour de très lointaines époques en Susiane cette pratique de la crémation partielle en des fosses, ainsi que Schliemann l'avait admis, mal à propos apparemment, pour les fameuses sépultures à l'entrée de l'acropole de Mycènes, mais qu'on s'est peut-être trop hâté d'estimer irréalisable; cf. Perrot et Chipiez, Hist., VI, 326-330. On comparera avec intérêt les détails de cette vieille sépulture susienne avec ceux que vient de résumer, sur l'incinération dans l'Atlique, M. Engelmann, Jahr. œster. arch. Inst.,\lU, 1905, p. 150 ss. Quelques vestiges de crémation ont été relevés aussi dans l'antique nécropole de Sippar, ScHEiL, Une saison de fouilles..., p. 56.

(1) Explorations..., p. 466 s. Dans une note provisoire, sans documentation, M. Macalisler observe que vers l'an 2000 — ou plutôt vers 2700, sa pensée est très flottante sur ce point — , « l'exploration de Nippour a montré un changement entre la crémation et l'inhumation qui serait plus ou moins synchronique avec la transformation analogue constatée à Gézer » {QS., 1904, p. 114). Je n'ai pas les éléments de contrôle de cette indication.

influencer les idées et la pratique des conquérants? On aurait ainsi l'équivalent très exact des sépultures mixtes de l'Occident à des âges ultérieurs.

Il reste un dernier point de vue à signaler en ce problème délicat et complexe comme tout ce qui touche aux origines. Quand on parle de civilisation chaldéenne, par exemple, on est trop souvent porté à la considérer comme une quantité absolue, dont l'évolution se produit en bloc. Une telle conception n'est même pas strictement applicable à nos civilisations occidentales modernes, puisque, en dépit de l'unification politique de grands États et des conditions exceptionnellement améliorées des communications, le mouvement artistique, intellectuel même et religieux, n'est pas de tous points identique et peut oflrir des variations de province à province. Mais encore qu'il puisse être estimé uniforme, il n'entraînerait aucune analogie pour la Chaldée, qui fut bien moins un empire unifié qu'une série de « tribus, très industrielles, très actives, mais nullement centralisées » (1), où par conséquent des rites funéraires divers pouvaient coexister.

tXe résultat de cette enquête, trop longue, aussi superficielle qu'elle ait dû être, ne semblera pas assez ferme peut-être au gré de ceux qui ont le goût des théories décisives et des solutions tranchées, de rare opportunité pourtant dans le domaine qui nous occupe. Ceux à qui une appréciation plus juste rend estimables même les vraisemblances suggérées par les faits, trouveront peut-être quelque intérêt positif dans celles qui découlent des faits remis brièvement en mémoire. Elles se réduisent à ceci : I, la substitution radicale de l'inhumation à l'incinération dans la caverne néolithique de Gézer trouve sa meilleure analogie, en l'état actuel de nos connaissances, dans une transformation analogue des rites funéraires chaldéo-babyloniens; II, puisque^ cette transformation paraît imputable, à Nippour du moins, à l'invasion sémitique en Chaldée, on serait fondé à lui assigner la même cause en Canaan, d'autant que l'anthropologie rend cette substitution , de races évidente à Gézer. On voit la portée d'une telle constatatfion'^' W^ au regard de la tradition historique relative à la succession des peuples sur le sol de Canaan.

(1) L. Heuzey, dans les Découvertes en Chaldée de M. de Sarzcc, p. 191. L'examen des productions artistiques éman<*es de centres divers rend évidente l'existence d'écoles où le progrès de la culture n'est point parallèle. Les plus récents travaux de la Délégation en Perse viennent d'ailleurs de révéler, entre les capitales opulentes de la Babylonie et de l'Ëlam, des centres de culture beaucoup moins avancée, on dirait presque très provinciale; cf. Mémoires... Recherches archéologiques^ VllI, 59 ss. : Fouilles de Moussian.

Les indices permettant de considérer comme de même race sémitique les peuples qui substituèrent l'inhumation à l'incinération en Chaldée et en Palestine n'autorisent aucun rapprochement précis, ethnographique ou autre, entre les races antérieures des deux pays malgré la similitude du rite funéraire. Car d'expliquer la crémation chez les néolithiques de Gézer par une influence quelconque venue de Bahylonie demeure sans doute une hypothèse possible, mais une pure hypothèse. Si les recherches de l'avenir lui donneront quelque appui? Elle sera jugée inutile peut-être, par ce seul fait que nombre de pratiques étroitement liées au cours ordinaire de la vie humaine, paitout la même malgré des conditions et des milieux variables à l'infini, surgissent identiques avec une spontanéité absolue, sur des points très éloignés les uns des autres et sans nulle communication réciproque.

Ici se présenterait il est vrai une question ardue : l'origine de l'incinération des morts. Souvent posée, elle n'a pas reçu encore de solution définitive et peut-être ne comporte-t-elle pas la même solution partout. M. Erwin Kohde (1), l'auteur le plus compétent sur le sujet, se bornait naguère à indiquer divers points de vue : 1*^ l'incinération serait un usage dérivé des nomades, réduits à brûler le cadavre de leurs morts pour en transporter plus facilement les restes dans leurs migrations et ne pas les abandonner à la rapacité des fauves ou aux insultes de tribus ennemies (2); 2° sorte de sacrifice à la divinité; 3° libération plus rapide du principe destiné à survivre de façon telle quelle; 4° purification plus complète de ce principe survivant; 5^ peut-être enfin simple désir d'assurer mieux son exclusion radicale du monde des vivants sur la terre et de le reléguer parmi les ombres d'où on n'avait plus à craindre son retour pour implorer ou molester les vivants. Il peut avoir existé quelque chose de ces divers concepts à un moment ou à l'autre dans la pensée des peuples qui ont pratiqué l'incinération. La plupart ont toutefois une nuance trop métaphysique ^^1^ pour^voir été bien primitifs, et M. Rohde note avec à-propos que l'en- J^jB^^^J^^^i^Bl^B:^ à même les parois nues d'un trou creusé dans la terre demeure sans contredit le mode le plus obvie, le plus économique, de sépulture (3) ;on peut même ajouter qu'il répond apparemment le mieux, ainsi qu'on le suggérera davantage plus loin, à la notion religieuse telle qu'on la peut saisir en ses premières manifestations naturelles (4).

(1) Psyché..., I, 27 ss. ; cf. 225 ss., pour le retour au rite de la crémation à une époque tardive.

(2) Quelque chose d'analogue dans l'épopée homérique, v. g., Iliade, VII, 333-335.

(3) Op. L, p. 28; cf. Pgrrot et Chipiez, ffisloire..., VII, 51.

(4) D'où il ne suit évidemment pas qu'il faille s'attendre à trouver chez tous les peuples

Ce sera assez, pour le but de notre étude, d'avoir indiqué ces divers aspects du problème sans en poursuivre la discussion.

Les autres modes de sépulture actuellement constatés en Canaan se réduisent à des rites dont la valeur est mieux connue, grâce aux multiples analogies qu'on peut grouper autour d'eux.

Le plus courant, à dater des origines sémitiques, est l'inhumation du cadavre couché sur un côté, les genoux fléchis parfois jusqu'à la hauteur du menton, les" mains ramenées peut-être devant le visage. Avec des variations multiples — contraction plus ou moins accentuée, position sur le côté gauche ou droit, bras repliés ou étendus, etc., — le principe semble avoir été identique et inspiré par la dernière position de l'enfant dans le sein de la mère plutôt que par celle de riiomme endormi qu'on en a quelquefois rapprochée aussi. Les exemples d'une telle disposition sont devenus familiers à la suite des recherches contemporaines non seulement dans le monde oriental antique, mais, à ce qu'il semble, un

peu partout, du moins dans le bassin de la Méditerranée (1). Le symbole est transparent pour exprimer ce retour par la mort dans le sein ^^^»^^^

Fig. 177. — Squelette contracté dans une sépulture égyptienne archaïque. D'après DE Morgan, Recherches...; Ethnogr..., fig. 466.

une même évolution des rites funéraires inaugurée par l'inhuination et ne passant à l'incinération qu'à la suite de circonstances S|»éciales. On sait en effet, pour la Gaule par exemple, qu'à la même époque néolithique les morts étaient incinérés dans une région toute voisine de telh' autre où l'inhumation était l'usage exclusif; cf. A. Bertrand, La Gaule avant les Gaulois, 2* éd., p. 142.

(I) Ce n'est pas le lieu d'étaler ici des références précises aux nombreux centres de découverte.^ des sépultures archaïques où les squelettes ont été trouvés dans la position embryonnaire plus ou moins stricte. Aux exemples connus déjà en Egypte, en Algérie, en Gaule, en Danemark, en Ualie, en Asie Mineure, en Arménie, etc., on peut ajouter maintenant, comme indication récente, les sépultures Cretoises signalées par M. W. L. H. Di;ck- WORTH, Annual of the Brilish School at Alhens, IX, 1902-1903, p. 355 et les phot. 5 et 6 de la p. précédente. Cette position du corps couché et fléchi sur lui-même ne paraît cependant pas identique à celle d'un corps accroupi. Comme d'autre part la situation embryonnaire en tous les pays indiqués est celle des corps dans les plus archaïques sépultures, je ne comprends pas bien la remarque faite naguère par M. Reinach, Comptes rendus Acad. Inscr...^ 1904, p. 405, que « l'attitude accroupie... caractérise les plus anciennes inhumations des pays baignés par la Méditerranée ». Comme il ne s'agit que d'une simple note, il se pourrait que M. Reinach n'ait pas prétendu insister sur ce terme.

générateur d'où l'on croit la vie émanée. Il est pourtant quelques modalités accessoires dont la valeur est moins obvie pour nous en ce rite. A quoi bon par exemple le lit de cailloux disposé maintes fois sous le cadavre, alors que la roche vive qui fait le sol de la caverne eût fourni une couche plus stable et non moins convenable? Pourquoi la poignée de terre et les quelques pierres entassées sur le corps dont elles jie pouvaient dissimuler la corruption?

Ce lit de pierres, une couche de gravier quelquefois, ne sont point une particularité spéciale aux hypogées de Canaan et cette diffusion même d'un usage identique en des conditions très diverses (1) paraît impliquer sa valeur symbolique à lorigine. D'imaginer en effet qu'on haussait les cadavres de la sorte pour les isoler d'un contact immédiat avec le soi humide, ne vaut guère pour des tombes creusées dans la roche vive. Et quelle anomalie chez des gens qui auraient eu un tel souci de la conservation du cadavre, que d'entasser en même temps de la terre au-dessus? Aucun des autres motifs à découvrir dans le soin pris parfois, à diverses époques, de retarder la désagrégation du corps dans le tombeau ne fournira ici d'explication bien satisfaisante.

Peut-être est-ce précisément dans les sépultures au fond de cavernes rocheuses qu'il faut chercher la première idée d'une telle pratique. De patientes recherches ont établi combien primitive et combien universelle est la notion que tout vient de la terre et doit rentrer en son sein : concept qui a pour corollaire très naturel la pratique d'ensevelir les morts à même le sol, ce qui est du reste obvie pour tout le monde (2).

(1) Cf. par exemple la tombe VI de Mycènes reconstituée au musée d'Athènes, et les indications multiples de Rohde, Psyché..., 227, n. 1. Les nécropoles antiques des Gaules fourniraient nombre de rapprochements; citons au hasard les lits de cendres ou de sable fin dans quelques cavernes de la Lozère (A. Bertrand, La Gaule..., p. 146, n. 1); la cendre ou le charbon dans les tumulus lorrains (J. Beaupré, Bull, arch., 1903, p. 438).

(2) L'étude la plus récente, sans contredit aussi la plus informée et la mieux conduite, est celle de M. Alb. Dieterich, Mutter Erde, dans l'ArcMv fur Religionswissenschaft, VFII, I, 1904, p. 1-50. Cette enquête bien documentée sur les rites et les croyances les plus archaïques par leur principe chez les « primitifs » de tous pays (:" I) et en Grèce (S II) comporte encore d'amples développements qui étaient annoncés pour un très prochain numéro de l'Archiv et n'y ont pas encore paru. M. Dielerich avait éliminé de son étude toute l'antiquité orientale, remettant à des spécialistes d'en traiter plus pertinemment. Les traces du mythe ont été en effet recueillies par M. Th. Noldeke, chez les Sémites {Mutter Erde und Verwandtes bci den Semiten, dans VArchiv...,\Ul, ii, 1905, p. 161-1G6), et par le P. DhormeenBabylonie (La Terre-mère chez les Assyriens, ûsnia VArchiv..., VIII, m et iv, 1906, p. 550-552). Il serait à souhaiter que les analogies égyptiennes pussent être groupées par un homme du métier. On trouvera pour le moment ces informations éparses en diverses monographies de M. Maspero qui en a traité avec une autorité incontestée, cf. surtout La mythologie égyptienne, dans les Études demyth. et d'arch. ég., II, 189-278. Le fait que dans les plus anciens mythes égyptiens « la terre est mâle » (op. /.,p. 216) personnifiée par le dieu Slbou, n'empêche pas qu'en vertu d'une incon&équence fréquente en Egypte Sibou n ait été « le dieu des morts en

Lorsque des circonstances particulières du sol ou de l'organisation sociale d'un peuple imposèrent la nécessité d'abandonner l'inhumation stricte pour brûler le cadavre, ou le déposer intact en quelque anfractuosité du roc, on concevrait fort bien que la pensée ait surgi de symboliser le rite primitif de la déposition en terre. Quelques galets et une poignée de terre étaient faciles à trouver et à transporter dans la caverne-hypogée, si le rite d'inhumation était encore en vigueur. Mais jusque dans l'incinération la coutume originelle laissait quelque trace. Avant d'accumuler sur le cadavre babylonien les matières combustibles, on l'enduisait d'argile arrosée de bitume ; et par là sans doute on se préoccupait surtout parla suite d'épargner aux « assistants l'horreur navrante du spectacle » (1), tandis que le feu agirait; mais au point de départ l'idée se révèle différente : c'est la restitution delà dépouille humaine, on doit même dire en une très large mesure la restitution de l'homme à la terre. Il se pourrait qu'on retrouve un indice, conscient ou non, de la même pratique dans certaines tombes élamites « d'aspect fort archaïque », récemment signalées par MM. Gautier et Lampre (2). Ce sont des sépultures à inhumation en des fosses rectangulaires revêtues de briques crues, mais dont « le radier et les assises inférieures sont constitués de gros galets ». On ne songera guère sans doute à une simple préoccupation d'assèchement, à l'origine au moins; et l'analogie avec les lits de petites pierres où se mêle parfois un peu de terre dans les hypogées de Canaan suggère quela pensée initiale a pu n'être pas différente. L'idée qu'on ait voulu par là créer dans nos hypogées comme une sorte de lit, où le cadavre reposerait plus normalement que sur la roche nue de la caverne, ne se révèle pas non plus comme la plus primitive, par ce fait qu'en nombre de cas le mort gisait sur la roche et que les galets et la poignée de terre avaient été jetés sur lui : leur rôle était donc symbolique, à l'insu

même temps qu'il restait le dieu des vivants » {ibid., p. 223 s.), de par l'expérience qui montre revenant au sein de la terre tous les êtres qui en sont sortis. Des faits très caractéristiques attestent combien profonde est demeurée presque chez tous les peuples la croyance primitive-, beaucoup sont dans toutes les mémoires; il suflira de rappeler ici les deux plus classiques : les Athéniens punissant de mort des généraux vainqueurs dans un combat naval parce qu'ils n'ont pas recueilli, pour les ensevelir en terre, les cadavres des morts (Xénophon, Hist. grecq., I, 7, éd. Didot, p. 341 ss.); mais surtout la coutume romaine tardive d' m Awwier au moins symboliquement Vosresectum, le doigt pour l'ordinaire (cf. E. Cuq, Funus, dans le /)*c<iomiaire de Daremberg-Saglio, II, 1393, 1395 s.) ; nam priusqiiam in os injecta gleba est locus ille^ubi crematum est corpus, nihil habet religionis; injecta gleba tum et illis humains est, et glebavocatur, ac tum deniquemulta religiosa jura complectilur (Cicéron, De legibus, II, 22).

(1) Maspero, Histoire..., I, 687.

(2) Mémoires de la Délégation en Perse, Vllf, 72 s.

peut-être de ceux qui pratiquaient alors ce rite, né, il se peut, en des temps fort reculés, ou à date au contraire assez voisine des premières sépultures cananéennes; il se peut également que le sens primordial en ait été perdu de bonne heure, ou que l'usage antique, longtemps conservé par tradition, ait abouti à d'aulres dispositifs funéraires tels que lescanaux d'écoulement elles entailles diverses pour assujettir le cadavre sur la couche de roc des tombes juives de basse époque : les pierres de l'hypogée n'en appartenaient pas moins, jusqu'au temps d'Isaïe probablement encore (1), aux usages traditionnels de la sépulture.

Du même coup, si l'explication proposée est jugée plausible, on aura la clef d'une autre pratique difficile à concevoir et laissée jusqu'ici à peu près complètement de côté, malgré les fréquentes constatations qui en ont été faites. Il s'agit des nombreux vases funèbres dans lesquels se trouvaient des ossements humains mêlés à des restes d'offrandes, à quelque menue vaisselle, à de la cendre et à de la terre fine, quelquefois une sorte de sable jaune qu'on avait dû choisir avec soin dans la région si on ne l'avait apporté d'ailleurs. L'observation attentive des directeurs de fouilles a fait à peu près invariablement constater que cette terre ne pouvait provenir de lentes infiltrations en des cavernes humides (2) : elle fut manifestement introduite en même temps que les lugubres restes dans les grandes jarres, munies souvent encore de leur fermeture quelconque, tampon d'argile ou vase renversé; la compression a même été, en général, assez soigneuse pour qu'il ne fût pas toujours aisé de vider la jarre de son contenu. On se souvient que c'est à Tell el-Hésy principalement que de semblables trouvailles ont

(1) /«., 14, 19, il est question de cerlains morts qui « descendent vers les pierres de la fosse, 'ni~''J3,N~;N ». L'expression n'a pas laissé que de préoccuper les commentateurs; chacun, suivant sa notion des sépultures usuelles en Palestine, y a trouvé la mention de tombeaux construits, de tombeaux hâtifs, simples amas de pierres sur les cadavres, ou, à l'inverse, de tombeaux luxueux creusés à grands frais dans le roc. Il appartient aux critiques de situer ces mots dans leur contexte primitif, d'où ils ont été déplacés (cf. v. g. Condamin, Isale, in loc.)\ mais l'expression paraît devoir être ensuite acceptée telle quelle et traduite dans foule sa rigueur. 11 ne s'agit ni de tombes dans le roc, ni de tumuU de pierres, mal désignés par cette périphrase supposée. Le mot d'Isaïe est topique, au moins comme ressouvenance poétique d'un vieil usage, pour rendre la petite plate-forme de cailloux sur laquelle on couchait les morts dans les hypogées pauvres ou riches, négligés ou somptueux, également établis dans le roc.

(2) On ne pourrait guère songer à une telle infiltration qu'à propos de l'amas de terre sablonneuse mêlée à des ossements dans un coin de la caverne néolithique devenue sépulture cananéenne à Gézer(cf. supra, p. 213), Et jusque dans ce cas l'hypothèse est rendue impossible : 1° par la nature même de ce « sandy soil », différent de la terre qui couvre le Tell; 2° par la régularité du tassement; 3° par le fait qu'il est localisé en un point très déterminé où ne se voit aucune fissure dans les parois de roc. Le dépôt a donc été intentionnel.

été faites tout d'abord, mais qu'il s'en est trouvé par la suite dans presque tous les chantiers de fouilles. Pour autant qu'on a affaire en ces cas à des sépultures normales et non à des ensevelissements complets ou partiels à la suite de sacrifices à une divinité, deux détails importants réclament une interprétation : la terre insérée dans le vase, et ce vase lui-même. De parThypothèse émise plus haut, la terre a ici sa raison d'être fort simple comme symbole d'inhumation propre ment dite ; le cadavre, intégral ou mutilé pour des motifs qu'il va falloir examiner de plus près, était rendu à la terre par cette sépulture apparemment définitive .

Il faut énumérer d'abord les diverses constatations qui nous restent à faire touchant les restes humains découverts dans les fouilles. Outre la pratique inexpliquée de comprimer dans une urne un squelette entier, ou d'y entasser les ossements désagrégés, on a signalé celle de mettre dans la tombe quelques parties seulement d'un cadavre humain, aussi le fait d'empiler à part lésera- ; nés et quelques grands ossements ( 1) . A ces deux constatations étranges, s'ajoutent toujours dans les fouilles de Gézer les cas non moins mystérieux de vases contenant quelques ossements hun^ains, celui surtout d'un bol au fond duquel adhérait étroitement la calotte d'un crâne (fig. 178) ; le cas enfin desos sfxîoloration rougeâtre dans la fosse murée sous le rempart de Megiddo et des squelettes tournés la face contre terre en deux hypogées du même lieu (2).

A propos de cette dernière particularité, l'hypothèse de M. Schumacher, qu'il s'agirait de guerriers vaincus, ensevelis de la sorte à cause de leur défaite, n'est peut-être pas très satisfaisante. Si l'on entendait par là traiter de manière infamante des hommes dont le sort avait pu trahir la bravoure dans le combat, les eût-on ensevelis dans

Fig 178. — GÉZER. Crâne adhérant à un bol. D'après Macalister, QS., 1903, p. 32, fig. 3.

(1) Macalisteu, QS., 1903, p. 317; cf. p. 208. Voir dans certaine région de la Gaule aux temps néolithiques, les indications fournies par M. Ciiauvet, Bull, archéol..., 1899, p. 528. Pour les crânes alignés à part dans les sépultures gauloises cf. A. Bertrand, La Gaule..., p. 146, n. 1, et J. Beaupré, Bull, arch..., 1903, p. 439.

(2) QS., 1905, p. 32 s.; MuNDPV., 1904, p. 52; 1906, p. 22. Le cas du crâne taillé, à Gézer, n'est pas sans analogie avec la « rondelle crânienne » taillée, que signale M. Chauvet, Bull, arch., 1899, p. 529 et 540, pi. XXVH, fig. 3.

la même tombe que d'autres, jugés dignes de plus d'honneur? J'avoue n'avoir rien de meilleur à suggérer pour l'explication de ce singulier détail. On se gardera pourtant de le mettre au compte du hasard ou d'un bouleversement accidentel de la sépulture, bouleversement qui n'aurait pas échappé à l'observation si attentive et si exercée de M. Schumacher. La seule analogie qui me revienne actuellement en mémoire est celle d'un groupe de sépultures découvertes par M. Fr. Calvert, en 1879, dans les ruines préhistoriques à'Hanaï-Tepeh, l'antique Thymbrée, au voisinage de Troie. « On a trouvé là un certain nombre de squelettes, tantôt sur le roc même, tantôt... dans ce qui semble avoir été le sol de certaines maisons. Ces squelettes étaient ensevelis la face contre terre, les têtes tournées à l'ouest et les genoux plies en deux (1). »

Quant à la couleur rouge des ossements dans une tombe de Megiddo, pour autant qu'elle n'est pas accidentelle, peut-être aurait-elle pour équivalent précis le fait que <( les sépultures néolithiques de l'Italie renferment des crânes et des ossements peints en rouge (2) ».

La lugubre vaisselle contenant des ossements humains, qui se mêle en quelques hypogées gézérites aux offrandes ordinaires, semble défier aussi toute interprétation précise. M. Macalister insiste sur ce fait que les ossements recueillis en ces vases sont presque tous des ossements d'enfants : les traces d'adultes ne sont que l'exception très rare. Toutes les tombes d'autre part qui contenaient de tels dépôts appar-

(1) Perrot et Chipiez, Histoire..., VI, 562.

(2) N'ayant pu remettre la main sur des exemples relevés dans les Notizie degli Scavî, j'emprunte cette indication à de Morgan, Recherches...; Ethn..., p. 142. Cf. d'ailleurs A. SoNNY, Rote Farhe im Totenkult, dans Archiv fiir Reluj., IX, 1906, p. 525 ss. et J. Ku- LAKOvsRi, Sur la question des squelettes colorés, dans les Actes du Congrès intern. des sciences histor. de Rome en 1903, t. V, p. 673-681. La coloration des ossements était considérée d'ordinaire comme impliquant un décharnement préalable. M. Kulakovski, de concert avec d'autres savants russes, s'est livré à ce sujet à des recherches extrêmement minutieuses, d'où il résulterait que cette coloration a été produite par l'infiltration lente des oxydes de fer contenus dans l'argile rouge dont on recouvrait les cadavres. Par suite de la corruption inégale des vêtements et des parties molles du cadavre, ces oxydes, dissous par l'humidité n'entraient que fort irrégulièrement en contact avec les os, et en les imprégnant diversement produisaient ce qu'on a pris pour le caprice intentionnel d'un badigeonneur. Le savant professeur a conclu de ses observations que l'hypothèse du décharnement des cadavres avant la sépulture devait être écartée, à tout le moins comme « inutile ». La parole est aux spécialistes pour dire la valeur des observations de M. Kulakovski. Toutefois, sa thèse de la coloration accidentelle se trouvât-elle vérifiée partout comme elle l'a été en Russie, que la théorie du décharnement pratiqué sur des cadavres n'en serait pas ébranlée, car elle repose sur d'autres faits. M. de Carthaillac a même pu affirmer quelque part que cet usage existait encore en France à date assez basse, et on se souvient qu'au Moyen âge une « corporation apoelée les, H anouards, porteurs de sel, possédaient le privilège de saler et de faire bouillir les rois. On enterrait séparément les chairs et les squelettes » (A. Bertrand, La Gaule avant les Gaulois^ p. 146, n. 3).

tiennent à une même époque, environ 1200 avant Jésus-Christ. Deux hypothèses se sont présentées à Tesprit du savant explorateur : réminiscence de quehiue banquet funèbre dans lequel on aurait primitivement pratiqué un cannibalisme rituel, ou simples amulettes ( i). Toute idée d'anthropo- i^ phagie doit vraisemblablement ^^ être exclue; puisque nulle autre '' trace n'en a été signalée dans la longue évolution antérieure des âges historiques en Canaan, ne serait-il pas étrange de constater si tardivement une pratique rituelle conçue comme une survivance? Pour admettre au contraire l'apparition du cannibalisme à cette date, il faut en attribuer la pratique à des peuples nouveaux dans la contrée, à supposer préalablement que l'anthropophagie soit attestée chez ces peuples. Les Israélites ne sont pas moins écartés de ce chef que les Philistins par exemple , et d'après les informations déjà communiquées, rien ne permet de soupçonner que les hypogées où sont signalées ces singulières offrandes renfermaient des morts d'une autre race. Quant à y voir des amulettes, c'est à coup sûr beaucoup plus plausible, encore que l'idée n'ait pas été rendue suffisam-

ii^. 479. — Ossements désagrégés, dans une sépulture égyptienne archaïque. D'après de Morgan, Rech...; Et/m..., fig. 468.

(1) Maca.listi:k, QS., 1905, p. 32. M. Pétrie semble avoir cru aussi à la pratique du cannibalisme dans l'Egypte archaïque; mais les fondements de son hypothèse sont contestés par WiEDEMANN, Lcs iiiodes (l'ensevelissement..., op. L, p. 211. J'avoue pourtant que l'hypothèse de Pétrie et de Macalister pourrait s'étayer de la pratique, tenue aujourd'hui pour assez vraisemblable, de sacrifices humains en Egypte. M. Maspero, d'accord avec M. Lefébure, admet le fait des victimes liumaines non seulement dans l'Égyple préhistorique (Études de mythol.... Il, 103, n. 2), mais apparemment <( même sous les grands Pharaons thébains » (ibid., p. 277). Les constatations qui en sont faites néanmoins paraissent toutes se rapporter à tles sacrifices de fondation, comme nous les avons vu pratiquer très tardivement encore en Canaan, et aucun vestige de cannibalisme n'y est attesté. Le curieux fait allégué par JuvÉNAL, Sat., XV, 78-83, est un trait de fureur populaire exaspérée, sur lequel on ne peut naturellement rien fonder.

iiieiit précise. Il serait possible de rapprocher en ce sens par exemple la petite amulette en os de chevreau recueillie dans la caverne à incinération (1), quoiqu'il demeure à expliquer pourquoi on ne trouve qu'au xiir-xii' siècle des ossements humains jouant ce rôle. S'agirait-il toujours d'enfants, la pensée surgirait aussitôt d un sacrifice, peut-être

sans relation immédiate avec la mort et la sépulture; on le supposerait pratiqué antérieurement pour les motifs religieux qui rendaient courante chez les Cananéens cette barbare pratique, et le mort en aurait emporté l'attestation dans sa tombe, comme gage de sa fidélité à remplir ses obligations vis-à-vis des dieux.

Que si les tombes où figuraient ces macabres offrandes pouvaient être attribuées soit à des Philistins peut-être, soit à des influences égéennes ou grecques sur les Cananéens par l'intermédiaire des peuples de la mer, précisément vers la date indiquée, il deviendrait assez naturel de voir dans ces débris mêlés aux approvisionnements habituels l'indice des sacrifices humains tels qu'ils étaient usités dans les rites funéraires de la Grèce archaïque et du monde égéen.

Enfin les amas d'ossements désagrégés (cf. fîg. 179), les séries incomplètes de membres, les squelettes introduits violemment dans des urnes (cf. fig. 180) que remplit souvent de la terre fine ou du sable : autant de détails qui paraissent impliquer une pratique bien égyptienne cellelà : le double ensevelissement. Mettons à part, si Ton veut, les cas d'ensevelissement intégral en des vases moyennant une compression plus ou moins énergique du cadavre : ils s'expliquent suffisamment par le même principe que l'inhumation ordinaire, avec cette circonstance qu'on cherchait à donner au corps son minimum possible de volume

Fig. 189. — Squelette comprime dans une urne en une sépulture ésyptienne arcliaïque. D'après de Morgan, Recherches...; Ethnogr..., fig. 470.

(1) Et dontM.Maca!] ter a trouvé l'équivalent exact dans une demeure de troglodyte, Q5., 1903, p. 23. Par ailleurs ce bibelot assez singulier n'est peut-être pas sans analogie avec un petit instrument signalé par MM. Pielte et de Laporterie dans les grottes de Brassempsouy, L'Anthropologie, IX, 542, p. 12 du tirage à part.

LES iMORTS. 277

pour prévenir peut-être les chances cle dislocation accidentelle ou de perturbation quelconque de la sépulture.

A première vue un principe diamétralement opposé suggéra la pratique de l'ensevelissement partiel, fort usité en Egypte dès les temps reculés des premières dynasties. On a pourtant montré que l'antinomie pouvait être toute superficielle. Voici d'abord les faits; pour familiers qu'ils soient devenus parmi les spécialistes, il ne sera pas inutile de les rappeler brièvement, au profit de lecteurs qui pourraient ne songer qu'aux momies fameuses remises aussitôt en mémoire dès qu'il est question de rites funéraires en Egypte. Il fut donc un temps considérable où les Égyptiens, au lieu d'ensevelir normalement leurs morts, ou de les incinérer s'il s'agissait des rois, les dépecèrent en lambeaux disséminés parfois en plusieurs sépultures, ou leur firent subir un décharnement total pour ne déposer finalement au sépulcre qu'un squelette desséché, mais non désarticulé. x\I. Wiedemann (1) traçait naguère pour ces divers rites, le schéma d'une évolution dont le point faible était d'impliquer des substitutions de races et de reporter aux temps préhistoriques des monuments funéraires à classer en fin de compte aux premiers âges pharaoniques (2). Il estime que le principe de conservation aussi parfaite que possible d'intégrité du cadavre qui régit les pratiques funéraires depuis les premières dynasties memphites jusqu'à la conquête romaine, ne peut dériver par évolution normale chez un même peuple de ceux qui inspiraient les pratiques antérieures. A son sens, le dépeçage et l'incinération constituaient d'antiques procédés radicaux, inhérents à ce concept que le mort ne pouvait inaugurer sa véritable existence de mort avant d'avoir perdu toute existence de vivant et jusqu'au simulacre de son corps par où il était rattaché trop au monde terrestre. Roi, on le volatilisait, lui et ses biens, pour l'envoyer directement chez les dieux ses ancêtres; homme de condition moindre, on le mettait en pièces pour bien consommer son trépas. Comme le cadavre, aussi son mobilier : vaisselle, armes, parure, amulettes, autant que possible tout était brisé, on dirait volontiers tout était tué, pour devenir plus assimilable

(1) Les modes d'ensevelissement dans la nécropole de Négadah; mémoire annexé au livre de M. de Morgan, Recherches...; Ethnographie..., p. 203-228. Cf. le détail des découvertes précises, op. L, p. 132 ss., 137-142, 158, etc.

(2) C'est surtout le cas du célèbre hypogée de Négadah. M. de Morgan l'estimait pré-pharaonique. Il semble que divers égyptologues aient pensé y voir le propre tombeau de Menés. Une théorie moyenne déjà bien accréditée le rattache, sans date trop précise, à la première « civilisation égyptienne archaïque » (Éd. Naville, Les plus anciens monuments égyptiens^ dans le Hecneil de frav..., XXI, 1899, p. 123; cf. p. 108, 118, 212) et constitue un môme groupe avec les premiers vestiges de culture à Abydos et Hiéraconpolis (el-Kab) ; cf. Hommel, Grundriss Géographie und Geschichtc..., 1, 108.

à l'existence et aux besoins de l'omljre, qui appartenait sans incertitude et tout entière, après cette opération, au royaume inférieur de l'Anienti. Au contraire la dessiccation du cadavre par un dépôt provisoire en quelque fosse pendant l'intervalle nécessaire à la décomposition de toutes les parties molles, ou par un décharnement artiticiel, n'eût été, comme la momification elle-même, qu'un moyen de réaliser la conservation définitive de ce qui pouvait être sauvé de l'être humain. Et voici la conclusion : « Des manières de penser aussi différentes ne peuvent résulter que d'origines différentes, et elles sont même tellement divergentes qu'on ne peut guère prétendre qu'une seule et même race... ait pu développer dans son sein des doctrines aussi contradictoires (1). »

A cette théorie, fondée sur la spéculation religieuse telle qu'on la peut saisir dans les documents égyptiens relatifs aux rites funéraires et à la survivance partielle de l'homme, on en a opposé une autre, très evhémériste en son principe, qui fait rentrer sans violence tous les faits acquis dans l'évolution de cette idée unique : arracher le mort aux horreurs de la corruption, et lui assurer par là même le bénéfice de la pureté indispensable à son bien-être dans l'existence atténuée d'outre-tombe (2). L'enquête très ample et très bien conduite à travers les formules du Livre des Morts et les textes des Pyramides surtout, en établissant de quelle importance capitale était pour l'Égyptien, vivant et mort, la purification suprême du corps mis au tombeau, rend fort séduisante l'opinion de M. Baillet. Il n'est heureusement pas nécessaire de prendre parti en ce débat, à dirimer entre égyptologues, pour retenir les faits indiscutables, de l'aveu de tous,

(1) WiEDEMANN, Lcs iiiodes d'ensevellsseinenl . .. , op. L, p. 220; non d'ailleurs sans quelque manque d'harmonie dans l'ensemble de la théorie, puisque l'on dit par exemple un peu plus haut : « La coutume de dépecer le mort et celle de l'enterrer intact, ne se succèdent pas en s'excluant mutuellement » (op. l,, p. 210). Il est vrai que ce manque de cohésion absolue dans la doctrine relative aux rites funéraires est inhérente fatalement aux concepts égyptiens très changeants. A la base des rites funéraires il y avait la légende d'Osiris ; et les multiples variations de la légende osirienne (cf. Maspero, Histoire...., J, 172 ss., 204 ss.) devaient entraîner des interprétations successives plus ou moins diverses des rites qui s'y adaptaient.

(2) J. Baillet, Contribution à l'histoire des origines de la momift cation, dans \g Recueil de travaux relatifs à la philologie et à l'archéologie égyptiennes, XXII, 1900, p. 180-199. L'auteur n'est infidèle à sa méthode, serrée et précise en traitant des faits et des réalités documentaires, qu'en concluant sur ces mots : « l'immortalité de la chair... n'est qu'une chimère, née en Egypte dune fausse interprétation des rites traditionnels »(op. l., p. 199). «L'immortalité de la chair « est une formule sans précision, car je ne sache pas qu'elle soit entrée, sous cette forme brute, dans aucune croyance évoluée. Et si M. Baillet a voulu s'en prendre au concept de résurrection des corps tel que l'entend la croyance catholique, il s'est mépris sur son origine. Cette réserve laisse intacte la valeur spéciale du mémoire.

quelle qu'en soit l'idée génératrice. Qu'on ait voulu traiter le mort conformément à la légende osirienne en le dépeçant et en le décharnant, ou que la seule préoccupation ait été de ne mettre dans la sépulture définitive qu'un corps « purifié » au dernier degré par la suppression radicale de tout élément corruptible, la pratique demeure et sa constatation fréquente en Egypte expliquera probablement les particularités signalées en de nombreux hypogées de Canaan : ossements disloqués enterrés dans des jarres, amoncellement de crânes et d'autres membres importants des squelettes, débris incomplets dans quelques tombes, etc. La pratique du double ensevelissement admise, on n'a plus de difficulté à concevoir que les squelettes de cadavres déposés préalablement entiers ou par morceaux dans des fosses où ils se dépouilleraient de chairs et de muscles, aient été recueillis ensuite en des vases qu'on emplissait soigneusement de terre fine, pour réaliser au moins un simulacre de l'inhumation traditionnelle. Les ossements épars, entassés néanmoins avec quelque précaution dans les fosses de telle caverne sépulcrale, auront pu être rapportés ainsi de quelque tombe provisoire. Quant aux membres découverts isolés, une circonstance indéterminée les aura fait rester dans la sépulture où ils n'avaient été mis que pour un temps. Il se pourrait au surplus qu'en empruntant, par une lente assuétude, ces diverses pratiques égyptiennes, les Cananéens n'en aient adopté ou saisi qu'imparfaitement la signification.

L'hypothèse, avancée en ce moment sur des analogies qui ne peuvent guère être laissées au compte du hasard, gagnerait en objectivité s'il était déjà possible de tracer chronologiquement l'évolution de ces pratiques en Canaan. Les données précises ne semblent pas l'autoriser encore. A l'appui du rapprochement invoqué, on remarquera du moins que les constatations sur lesquelles il se fonde sont à prendre dans les régions de Canaan où l'influence égyptienne est le plus obvie : à Lâchis surtout et à Gézer. Presque depuis leurs origines historiques ces villes ont eu contact avec la civilisation pharaonique, et à plus d'une époque elles se sont trouvées sous la mouvance immédiate de l'Egypte.

Il suffira toutefois d'avoir indiqué ce point de vue, dont le contrôle est à attendre des trouvailles de demain. Ce n'est plus du reste l'Egypte seule qui ait de tels rapprochements à fournir. A mesure que les habiles et fécondes recherches de la mission de Morgan nous font pénétrer dans les origines plus lointaines de la civilisation de l'Élam, nous y retrouvons davantage les éléments primordiaux de la culture développée plus tard aux rives de la Méditerranée, tout au moins d'incontes-

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