Les offrandes et le mobilier funéraire
L'approvisionnement des morts en victuailles et en objets usuels de la vie courante est un trait commun aux hypogées de toutes les épo- -ques en Canaan. Que là aussi toutefois une évolution considérable se soit produite, on l'aura remarqué déjà par les détails fournis dans la description des sépultures. Au point de départ la tombe contient, semble-t-il, à l'usage de cha'^jue mort quelques vases pleins de nourriture et des réserves d'aliments non assaisonnés. Même quand un peuple nouveau s'est implanté dans le pays, et que l'inhumation succède au rite indigène de l'incinération, le souci de doter largement les morts de mobilier et de vivres demeure le même, ou plutôt s'accentue, si Ton en juge par la prodigalité des dépôts. L'offrande en nature est toujours la règle et le symbolisme pratique ne se fera jour que plus tard, aux temps israélites, à quelque principe qu'on doive le rattacher. Jamais d'ailleurs l'idée du symbole ne s'atténuera au point de s'évanouir, si profondes sont, dans la nature même de l'homme, les racines du principe qui inspira l'antique et trop réaliste usage. C'est
(1) Dans une tombe d'enfant à Sippar, un petit récipient « contenait quarante osselets ». ScHEiL, Une saison de fouilles...^ p. 56,
(2) Une indication de M. Schumacher, MuNDPV., 1906, p . 55, fait savoir que des trouvailles du même genre ont été faites à Megiddo. Quand on en connaîtra le détail, elles éclairciront peut-être le problème de ces sépultures d'enfants.
un indispensal)le lieu commun en examinant ce sujet de rappeler, non point les seules invectives de quelque Père de l'Église (1) contre la pratique usuelle encore plusieurs siècles après la promulgation de l'Évangile, mais bien les multiples superstitions locales toujours vivantes de notre temps, malgré les efforts de l'orthodoxie chrétienne (2) et surtout l'habitude à peu près universelle, dans les milieux les plus éclairés, de parer les cadavres pour la sépulture et de renouveler pieusement les fleurs sur les tombeaux (3).
(1) Cf. Tertullien, De resurrect, caniis, I (Migxe, PL., II, 841) : ... vulgus irridet (lai résurrection)...; et tamen defunclis parentant, et quidem impensissimo officio... vulgus tune quoque, cum ipsos defunctos atrocissime exuril, quos postmodum gulosissime nutrit. « Parentare » est le terme spécifique désignant l'offrande d'un repas funèbre. Et ailleurs le même TertuUien ridiculise ce soin qu'on se donne de rassasier les morts : Vocas porro securos, si quando extra portant cum obsoniis et matteis tibi potins parentans ad busta recedis, autabustis dilutior redis (De testim. animae, IV; PL., I, 687). S. Augustin, Cité de Dieu, VIII, 27; PL., XLI, 255 : Quicumque etiam'epulas suas eo (in Martyrum locis) deferunt, quod quidem a Christianis melioribus non fit...
(2) Efforts constatés déjà au iv" siècle chez les Ambroise et les Augustin. On se rappelle ce trait caractéiislique de sainte Monique voulant porter, selon l'usage africain, sur les sépultures des martyrs des provisions de diverse sorte, partagées ensuite entre les pauvres, et s'abstenant de cette pratique en apprenant que S. Ambroise l'a prohibée (S. Aug., Conf'ess., VI, 2; PL., XXXII, 719). L'usage de ces donativa à l'occasion d'un ensevelissement est demeuré assez commun dans tous les milieux palestiniens. A maintes reprises j'ai vu faire aux portes des églises, dans les communautés grecques surtout, des distributions de grains ou de vivres. Mais l'exemple dont me reste le plus profond souvenir est celui d'une misérable sépulture de nomade, à laquelle nous assistions naguère dans les ruines de Khalasah, au Négeb. Le clan était trop pauvre pour faire la moindre largesse; afin que le rituel consacré fût néanmoins accompli, quand la pauvre tombe eut été refermée, quelques figues sèches furent partagées entre les assistants, sans exclure les étrangers que nous étions.
(3) Tout le monde a en mémoire quelque page plus ou moins littéraire inspirée par cette pratique usuelle dans l'Occident contemporain; cf. v. g. Perrot, La religion de la mort^ Revue des Deux-M., l. l., p. 126 s. L'usage d'orner les tombeaux d'arbustes et de fleurs semble même tellement ancré dans les pratiques funéraires des divers pays que dans ceux où, comme en Orient, de telles cultures seraient difficiles, on s'efforce de sauver au moins le symbole. Il est fréquent d'observer sur les pierres d'une tombe en n'importe quel cimetière musulman de Jérusalem par exemple, mais de préférence sur les stèles placées aux deux bouts, de multiples petits trous criblant ces pierres sans aucun ordre. En chaque visite à la tombe des mains pieuses plantent dans ces trous des fleurs s'il s'en trouve à la saison, à tout le moins quelques tiges vertes. Grecs et Romains couronnaient fréquemment ou enguirlandaient la stèle érigée sur le tombeau (cf. l'art. Funus dans Daremberg et Saglio). C'est bien apparemment quelque chose de très analogue que M. Maspero signale dans les hypogées égyptiens, ceux du Nouvel Empire au moins (Les jardins funéraires, dans Études de myth., IV, 241-248; cf. surtout p. 245, qui suffit à écarter les observations en sens contraire faites par M. Améline.vu, Hisl. de la sépulture...,!, 47 ss.). Rohde, Psyché..., I, 247, 11. 1, a groupé les indications documentaires établissant le rite grec d'ensemencer le sol où vient d'être enseveli un mort et Cicéron, en y faisant allusion, prétendait en fournir la raison que voici : quum... obducta... terra erat, frugibus obserebatur, ut sinus etgremium quasi matris mortuo tribueretur, solum autem frugibus expiatum ut vivis redderetur [De legibus, II, 25).
Ce qu'il importe de chercher à saisir sous la pratique plus matérialiste que les Cananéens avaient en commun avec tous les peuples de l'antique Orient, c'est le concept d'où elle procédait et le caractère que revêtaient, dans la pensée populaire, les objets accumulés au fond de la tombe.
On sait avec quelle assurance une école assez large de savants a prétendu établir sur ces faits la notion d'un culte des morts, pour en faire découler l'origine de toute religion (1). Les restes d'animaux seraient des indices de sacrifices offerts auxmorts; les vases ne figuraient que pour leur contenu, à moins que leur exceptionnelle valeur ou élégance ne leur fasse attribuer le même caractère d'offrandes ou d'exvoto à la divinité du mort qu'on prête libéralement aux objets plus précieux ; le soin mis à la sépulture attesterait le respect ou la crainte de ces êtres, subitement grandis et transformés par la mort ; et ainsi de chaque détail.
Il n'y a guère là, pourtant, qu'un subjectivisme trop peu respectueux des réalités concrètes. Avant de chercher à atteindre l'idée précise que l'homme néolithique de Canaan, le sémite qui lui succéda, ou l'israélite établi plus tard encore sur ce sol, se faisaient de leurs morts, il faut considérer comment ils les traitaient et de quoi ils les entouraient. Or si le fait d'ensevelir dans les demeures paraît impliquer une héroïsation du défunt et son élévation au rang d'un génie tutélaire du foyer, ce concept même d'une part n'épuise nullement la notion de divinité à supposer chez les peuples où on le saisit, et d'autre part il peut encore ne pas résulter du tout de la pratique en question, que rien ne rattache enfin aux origines telles qu'actuellement accessibles pour nous.
On cherchera peut-être un appui pour la théorie en faveur dans la relation constatée à Gézer entre les plus antiques sépultures et certains monuments cultuels : la cupule dans le roc à l'entrée de la caverne à incinération (2) et la pierre levée, peut-être pierre à sacrifices, érigée plus tard en remplacement de la cupule, quand la race et le
(1) Cf. Lagrange, Études sur les rel. sém. : Les origines de la religion et de la mythologie, p. 1-40, passim. La thèse la plus radicale peut-être en ce sens est celle de M. Grant Allen, The évolution of the idea of God, qui découvre en fin de compte la « manufacture des dieux {Manufacture of gods) » dans les usages funéraires. C'est ainsi que les primitifs auraient découvert ragricullure en remuant le sol pour ensevelir les morts et en constatant par la suite une végétation plus riche sur les lieux où ils avaient déposé ces morts et leurs approvisionnements. Voir à rencontre les remarques de M. Goblet d'Alviella, Rev, de l'hist. des religions, juil.-aoùt 1898, p. 1-25.
(2) Dans le QS. de 1906, p. 160, M. S. A. C{ook) signale des cupules analogues dans le roc au*de$sus d'une nécropole carthaginoise au djebel Khaoui.
culte changèrent à la fois sans que l'hypogée perdit sa destination. Or cette relation semble plutôt à l'encontre de toute hypothèse d'un culte offert aux morts. Aussi bien, le monument cultuel serait-il mieux en situation dans l'hypogée qu'à son entrée. Surtout on s'attendrait à ce que l'installation fût beaucoup plus développée. Pour établir que le vrai centre religieux contemporain n'est pas là, rappelons seulement l'existence, sur un autre point de la ville, de lieux de culte analogues par les monuments ou les formes qui les caractérisent à chaque époque, mais d'une tout autre ampleur. Il faut à coup sur reconnaître que la cupule ou l'autel de pierre disposés au voisinage de la tombe l'avaient été en vue de pratiques religieuses : ces pratiques toutefois paraissent avoir été ordonnées à des dieux qui ne sont pas les morts. A ces dieux, non aux morts, on offrait, dans un but d'intercession quelconque, les sacrifices dont les morts pouvaient ensuite avoir leur part (1). A supposer même que l'immolation ait été faite exclusivement au profit du défunt, ce dont la preuve ne semble faite qu'en un seul cas (2) dans les nombreuses sépultures de Gézer, elle pourrait cependant garder encore le caractère d'une simple offrande à titre de nourriture, après que le sang aurait été répandu pour le dieu dans la cupule ou sur l'autel du dehors.
A considérer d'un peu près ces dépôts funéraires, leur caractère de simples offrandes éclate. Voici les restes d'un quartier de viande reconnaissable à quelques os et aux détritus desséchés au fond d'un plat. Voici, à côté, des provisions de grains, d'olives, d'eau en abondance. Ici la viande et d'autres denrées avaient été déposées cuites et assaisonnées, prêtes pour la consommation; là ce sont manifestement des relais de vivres, à charge pour le mort de leur donner la préparation qui lui conviendra. Pour bien souligner qu'il s'agit d'une provende où l'habitant de la tombe pourra puiser sa subsistance, et non de vic-
(1) Pour une destination identique des sacrifices funèbres chez les Babyloniens, cf. A. Je- REmAs, Hôlle und Paradies, p. 10, et Lagrange, Études..., p. 336. On trouvera ce caractère du sacrifice funéraire chaldéo-babylonien précisé avec beaucoup de netteté dans le fameux relief de la Sfèle des Vautours, où l'on avait cru reconnaître d'abord l'érection d'un tertre funèbre sur les cadavres de morts tombés dans un combat. M, L. Heuzey, qui s'est attaché à l'étude du monument à diverses reprises, y reconnaît finalement un sacrifice oflFert à une divinité et l'entassement d'offrandes funèbres sur un monceau de cadavres avant l'achèvement des funérailles (La stèle des Vautours, dans Les Origines orientales de l'art, I, p. 49 ss., 65; cf. de Sarzec-Hbuzey, Découvertes en Chaldée, p. 175. Quoique la représentation du sacrifice soit fort endommagée, on y discerne très nettement encore un sacrificateur faisant apparemment la libation préalable sur un taureau renversé et ligotté aux pieds d'une divinité (fig. 18G).
(2) Le mouton qui avait dû être déposé entier en l'une des sépultures « philistines ».
times ou d'oflrandes présentées en hommage à sa soi-disant divinité, on prendra quelquefois la précaution d'étaler un couteau par-dessus les viandes à dépecer et de couvrir les plats de victuailles pour les conserver au moins symboliquement chauds. Auprès des grandes cruches où l'on emmagasinait d'amples réserves d'eau (1), souvent même à l'intérieur, la petite tasse à puiser n'indique-t-elle pas aussi que l'eau ou les autres liquides étaient là parce que le mort en avait besoin?
S'il s'était agi de victimes ou d'offrandes sacrées, on ne trouverait plus le même attirail de vaisselle dans les tombes quand l'évolution des idées eut réduit l'offrande à un symbole. Or précisément à l'époque où les dépôts en nature commencent à disparaître, la vaisselle se multiplie, non sans devenir il est vrai plus minuscule et de moins en moins utilisable. Ceux qui prendront à tâche de militer contre l'animisme, toujours très en faveur, ne manqueront pas de tirer quelque profit de l'évolution signalée ici. Il importera toutefois pour eux de n'en prétendre point faire sortir de trop rigides conséquences.
Sans approfondir un examen de détail dont les observations qui précèdent marquent en gros les lignes générales, on accordera que l'archéologie la plus indépendante de spéculation suggère ici un concept du mort bien différent de celui cher aux animistes. L'homme brûlé ou soigneusement enseveli dans la tombe, quand la mort est venue farracKer a la vie présente, survivaiIJie quelque façon, et cette survivance était assimilée à la première vie.-^tait-ce œuvre pieuse de nourrir ce mort en sa tombe? Voulait-on au contraire, en l'entourant de tout ce qui lui avait été nécessaire ou agréable en sa vie^ië confiner dans la tombe et prévenir de sa part toute incursion nouvelle dans le monde des vivants? Les deux idées sont possibles; il pouvait y avoir quelque chose de toutes deux dans le concept que les Cananéens primitifs se firent de leurs morts. La seconde en tout cas ne saurait être exclusivement choisie comme principe de tous les usages funéraires. La mort fut de tout temps, et demeure malgré tout, quelque chose d'assez mystérieux pour consacrer l'homme qu'elle touche et le revêtir de quelque caractère nouveau, même aux yeux de ceux qui vivaient daiis son intimité; pourtant ce caractère n'apparaît nulle part assez grand pour empêcher de saisir les multiples impuissances
(1) Le grand nombre de ces jarres pour l'eau en quelques tombes répond bien au souci, toujours capital en cette contrée, de s'assurer la quantité suffisante d'eau potable. Il peut indiquer aussi qu'on mettait de l'eau à la disposition du mort pour maint usage courant autre que la nécessité de se désaltérer.
du cadavre d'où la vie ordiaaire s'est retirée. Peur ou pitié, l'un et l'autre si Ton veut, les offrandes attestent toujours que dans la pensée d'un indigène néolithique ou d'un sémite en Canaan, les morts étaient des êtres atténués et lîêsoglieux, à la merci de la compassion ou de la générosité des vivants, qu'ils pouvaient bien peut-être molester pour aviver leur souvenir, mais sur lesquels ^s n'avaient rien du pouvoir direct et efficace de divinités même du "^ moindre rang.
Ce qui se dégage ainsi de l'enquête sur les faits dans le domaine spécial de Canaan se raccorde trop naturellement avec les concepts relatifs à la mort tels que les retraçait naguère le P. Lagrange chez les Sémites en général (1), pour qu'il y ait quelque utilité à reprendre les rapprochements par le détail.
Du principe fondamental qu'on a essayé de mettre en relief dérive l'explication la plus simple de tout le mobilier mis dans la tombe en même temps que les offrandes de nourriture. On accumule auprès du mort, avec les aliments, tout ce qu'on estime pouvoir servir au confort ou à l'agrément de son existence nouvelle; en pratique, c'est tout ce qui l'entourait durant sa vie : ustensiles de ménage, objets de toilette ou de parure, outils, armes; son sceau en particulier ne doit pas être oublié et fait rarement défaut dans les tombes intactes ; aussi des figurines d'animaux, des lampes, des amulettes, voire peut-être la représentation des divinités tutélaires. Suivant les époques et les races, tout cela est disposé sur le cadavre et à sa portée, ou bien entassé dans un coin de l'hypogée, empilé dans la fosse à offrandes, répandu au hasard sur le sol. Et de ce chef surgissent de multiples rapprochements nouveaux avec les pratiques de Babylonie et d'Egypte, beaucoup mieux de nature à nous éclairer sur la portée objective de chaque détail que les spéculations aprioristiques mises au service de hasardeuses combinaisons de textes exhumés de la Bible. Voici quelques indications seulement en ce sens. Nous choisirons comme exemples deux catégories d'objets dont la fréquence dans les tombes a été fort diversement expliquée : les lampes et les figures de terre cuite, de métal, de pierre, d'os ou d'ivoire.
On avait longtemps affirmé que la lampe de terre cuite était de création Israélite en Palestine, et que son apparition dans les tombeaux était postérieure à la conquête de Canaan. Les trouvailles de Gézer et de Megiddo reportent désormais beaucoup plus haut l'origine des lampes. MM. Macalister et Schumacher en ont trouvé quelques-
(1) Études sur les religions sémitiques, 2" éd.; cli. ix, Les Morts, p. 314-341.
unes en des tombes cananéennes authenliques et intactes (fig. 187). Leur rareté même, en ces endroits du moins, contrastant avec la prodigalité extravagante d'objets semblables dans les sépultures juives de basse époque, a suggéré àMacalister une interprétation fort ingénieuse sans contredit, mais dans laquelle il n'a pas lui-même une confiance bien solide. La lampe représenterait le sacrifice primitif offert à l'occasion de la sépulture. Au temps où ce sacrifice aurait été encore
Kig. 187. — a Lampe Israélite de Gézer. D'après QS., oct. li)04, fig. 1. b Lampe cananéenne de Gézer. Ibid.
c Lampe cananéenne de Megiddo. D'après MuN., i*m, fig. 2-2.
habituellement en usage, la lampe ne figurerait qu'en de rares exceptions dans la tombe; quand les Israélites ont triomphé, le sacriûce funéraire tombant en désuétude, le symbole lui serait substitué partout, le plus souvent il est vrai sans qu'on en ait la notion précise peut-être, puisque les lampes sont finalement multipliées à l'excès (1). L'explication proposée impliquerait que le sacrifice funéraire dont il est question ait été un holocauste, ce dont il n'y a trace nulle part, ce qui va même à l'encontre de tous les détails enregistrés jusqu'ici dans les fouilles. Rien ne permet de discerner en outre s'il n'y avait pas d'immolation rituelle des animaux destinés à l'alimentation du mort en ces mêmes tombes où les lampes ont été trouvées à côté des plats de victuailles et parmi des vases très communs : coupes, écuelles, assiettes, cruches de toute nature. N'est-il pas infiniment plus obvie d'attribuer à la lampe, que rien ne distingue en honneur ou en élégance de toute cette autre vaisselle, le même rôle très terre à terre, à coup sûr, mais très concevable aussi. Imaginant l'existence de la tombe sur le modèle de l'existence en n'importe quelle habitation, il
(l) Macalister, QS., 1904, p. 326 s.
y fallait escompter des ténèbres après la lumière du jour; la lampe était dès lors aussi indispensable que tout autre élément usuel du mobilier. Mais au lieu d'avoir été en ces temps primitifs l'intelligent symbole d'une réalité perdue, symbole vide par la suite, la lampe toute banale du mobilier funéraire antique était destinée à un symbolisme à la fois très naturel et très relevé, quand le progrès de la pensée eut fait de sa flamme l'image telle quelle de l'àme qui survivait, en attendant qu'elle en pût faire, surtout aux temps chrétiens, un emblème de résurrection (1). Qu'à un moment donné en cette évolution la lampe ait pu symboliser une oft'rande, et qu'à ce titre on l'ait multipliée sans mesure dans les tombeaux : c'est un point de vue intéressant peut-être du symbolisme (2) à examiner par les experts, et dont la constatation n'entraîne rien contre l'explication toute profane et extrêmement simple qui vient d'être proposée.
Avec les figurines, le problème est un peu plus délicat, du moins jusqu'après la publication intégrale des séries découvertes dans les hypogées classés. L'idée qui semble prévaloir à peu près en bloc à leur sujet, est qu'elles constituent des idoles. Çà et là quelque détermination sera tentée et telle potiche recevra l'étiquette générique de « Divinité-Vache ».
Une remarque préalable s'impose : autant qu'on peut déjà s'en rendre compte, quelques-unes de ces figurines sont creuses et rentrent dans la catégorie des vases en formes animales; d'autres sont massives, ou ne présentent sous leurs parois que la cavité laissée par un moule, sans qu'on les ait jamais destinées à rien contenir (3). Dans l'un et l'autre cas l'explication peut rester la même, en ce sens qu'il s'agit toujours d'objets ou d'êtres placés au service du mort; cependant l'idée à s'en faire peut être très diverse. Mettons de côté toutes les représentations divines assez caractérisées, les Astartés par exemple, sur l'identité desquelles il n'y a généralement pas à se méprendre. Trois groupes sont à constituer avec tout le reste : I, représentations humaines sans aucun essai d'adaptation en vase; II, vases où les éléments de figuration animée interviennent comme accessoires; III, figurines creuses ou pleines représentant des animaux.
(1) Les petites épigraphes fréquentes sur les lychnaria chrétiens en précisent le caractère avec toute la clarté désirable : <^ài; XpiixoO cpatvîi Ttàaiv, XpicrToç owTtcrfxo; [lov, etc.
(2) Il se pourrait qu'un symbolisme de ce genre fût au fond de la pratique musulmane, assez couraYite encore, d'allumer périodiquement une ou plusieurs lampes sur des tombes notables. Les cimetières de Jérusalem offrent de fréquents exemples de cet usage, quoique je n'aie pu en obtenir encore d'explication bien authentique.
(H) On sait que de tout temps la plupart des figurines moulées en terre cuite, souvent même en métal, ont oflert des cavités plus ou moins considérables et des trous d'évent.
A commencer par cette dernière série, on songera volontiers à des relais d'approvisionnements en nature : têtes de hétail sur pied mis en réserve dans la tombe pour l'alimentation du mort qui l'habite et à qui Ton ne peut s'imposer d'apporter chaque jour la pitance toute préparée fournie à son premier repas, au jour de la sépulture. On trouvera peut-être quelque anomalie en cel emploi du symbole parallèlement à la réalité, puisqu'il ne pouvait être question pour personne d'envisager sous le même aspect les quartiers de viande, assaisonnée ou crue, et les comestibles de terre cuite ou de pierre entassés pour les repas ultérieurs. La même anomalie est d'ailleurs offerte par la pratique égyptienne, dont celle de Canaan pourrait bien s'être inspirée. A côté de la pratique par où l'on crut avoir fourni tout ce qui devait contribuer au bien-être du mort en dessinant sur les parois de sa tombe l'image des comestibles, ou en traçant seulement leur nom, il fut un temps où l'on compléta les ofl'randes éphémères et dispendieuses en nature par de plus résistantes provisions : autour de la table d'offrandes toujours dressée pour recevoir vivres et libations dans les visites faites au tombeau, le sol était parfois jonché de victuailles symboliques, à peu près du genre de ce qui se retrouve en Canaan (1).
L'ombre de l'Égyptien n'avait pas d'ailleurs pour unique nécessité de s'alimenter dans la tombe; des labeurs durs souvent lui étaient réservés, dans lesquels lui serait indispensable le concours d'hommes et d'animaux (2). Un rôle analogue ne serait-il pas à concevoir pour quelques-uns des animaux figurés dans nos hypogées? Du même coup s'explique aussi le groupe entier (III) des figurines humaines : équipes d'ouvriers prêts à marcher à l'ordre du mort et à le seconder quand il est requis pour les corvées d'outre-tombe ; personnages de compagnie, dont la fonction sera de prendre part à ses délassements, de
(1) Cf. Maspero, L'archéologie égyptienne, p. 118 ss. de Morgan, Recherches...; Ethnographie..., p. 180 s. Quoique relativemeut rare, paraît-il, cet usage avait déjà été signalé par Mariette, à qui MM. Perrot et Chipiez en ont emprunté l'indication : « Quelquefois... au lieu d'être peints sur la paroi, les objets destinés à l'alimentation du mort étaient représentés en ronde bosse on a trouvé une table de bois chargée de vases en terre cuite et
d'oies plumées en pierre calcaire » {Hist..., I, 149, n. 1). Quant au procédé qui consistait à sculpter ou à peindre ces mêmes approvisionnements avec l'extraordinaire prodigalité qu'on peut constater un peu partout, il est familier en Egypte (on s'en convaincra rien qu'à parcourir les planches des volumes de la Mission archéologique française au Caire par exemple, ou le t. Hd'ÀMÉLiNEAU, lUst. delà sépult., tableaux du tombeau de Ti; sur la valeur magique de ces tableaux, voy. Maspeho, La table d'offrandes... ; Rev.de Vhist. desrelig., juil.-aoùt 1898, p. 13 s.); mais Canaan n'a fourni rien de semblable jusqu'à ce jour.
(2) Cf. Maspero, Études de mythologie..., I, 10 s. ; Éd. Naville, Figurines égyptiennes de l'époque archaïque, dans Recueil de trav..., XXIt, 1900, p. 65-67, Perrot et Chipiez, Histoire..., I, 148 ss.
fournir à ses plaisirs et d'animer la solitude effrayante du tombeau : voilà de quoi justifier la présence de ce peuple figuratif (1).
Reste le second groupe, celui des vases qui imitent, de près ou de loin, des animaux et des hommes. Encore que telle de ces formes, la représentation d'une vache ou d'une chèvre par exemple, puisse avoir été suggérée par quelque préoccupation de magie imitative (2) et doive assurer peut-être au mort d'inépuisables réserves de lait, la plupart s'expliqueront mieux comme de simples pièces de vaisselle décorative, moins banales que les vases à provisions dépourvus de tout ornement et le plus souvent sans grande élégance de formes.
C'est bien du reste en se plaçant à ce point de vue qu'on sera le mieux en mesure de comprendre mainte autre particularité inhérente à ces mêmes éléments du mobilier funéraire. Voici par exemple, à côté des vases communs, brisés à ce qu'il semble au moment de leur déposition près du cadavre, des vases figuratifs intacts, mais rendus inutilisables par l'ouvrier même qui les modela ; un trou pratiqué presque à la base exclut tout usage ordinaire (3). Voici encore des figurines animales ou humaines, mais mutilées, le plus souvent amputées de leur tète qu'on ne retrouve point parmi les débris de la tombe et qui peut-être ne fut jamais exécutée par le modeleur (4). Serait-ce pas qu'en vertu du concept indiqué, cette domesticité du mort, ses réserves magiques de laitage et de viande fraîche, ont été conçues elles aussi, au moins à dater d'une certaine époque, à la façon de réalités mortes, qu'on pouvait donc préparer directement comme telles pour s'épargner de les tuer en les déposant dans la tombe (5).
(1) Ce môme rôle a été bien mis en relief par M. E. PolUer pour les innombrables figurines trouvées dans les nécropoles grecques (^e^ sujets de genre dans les figurines archaïques de terre cuite, dans le Bulletin de Correspondance helL, XXIV, 1900, p. 510-523; cf. surtout p. 515).
(2) Idée qui paraltadmise pour la Grèce archaïque par MM. Perrot et CmviEZ, Histoire..., VI, p. 818 s.
(3) Cf. Q,S'., oct. 1902, planche 10, n» 13.
(4) Les figurines sans tète, ou les têtes sans corps sont fréquemment trouvées dans toutes les fouilles ; cf. Bliss et Macalister, Excavations. ..,\A. 67-69 ; Sellin, Tell Ta'annek..., fig. 51, 78, etc.; Macalister, QS., 1903, p. 42, fig. 5, et la remarque générale ibid., p. 207, à propos des Astartés. 11 est vrai que les exemples cités ne sont pas indiqués comme provenant spécialement des tombeaux, mais il ne serait pas impossible que beaucoup de ces statuettes ramassées ainsi au hasard du déblaiement aient été préparées en vue d'un dépôt dans la tombe. Il y a dans la collection de M. le baron d'Ustinow, à Jaffa, entre autres objets de cette nature, une jolie petite oie en marbre blanc, sans tête. Elle a été trouvée dans un tombeau de la côte philisline, aux environs d'Ascalon, et le galbe suggère quelque imitation de sculpture égyptienne, sinon un objet directement égyptien. Sur cette décapitation des figurines déposées dans la tombe en Egypte, voyez Maspero, La table d'offrandes, t. L, p. 6 s.
(5) Sur le rite de tuer les vases et les objets ensevelis avec les morts en Chaldée, cf. A. Jeremias, nulle imd Paradies..., p. 13; en Egypte, de Morgan, Recherches...; Ethnogra-
Cette mise à mort pratiquée sur le mobilier funéraire, vases, armes, etc. , quand il était constitué par des objets d'usage courant parmi les vivants, est attestée en beaucoup de nos hypogées; elle corrobore l'opinion qu'on a pu substituer au mobilier réel un mobilier fictif, aux objets vivants des objets morts, mieux en harmonie avec leur destinataire.
An cas où ces remarques rencontreraient quelque crédit chez les hommes .compétents, elles auraient l'avantage de donner au mobilier funéraire cananéen, d'abord une homogénéité plus parfaite qu'on ne le suppose encore couramment, ensuite une plus étroite relation avec celui, mieux connu, des civilisations contemporaines. La tombe ne cesse pas d'avoir un caractère religieux, en ce sens que des rites sacrés y sont accomplis pour mettre la sépulture sous la protection des dieux, et que ces dieux eux-mêmes y peuvent être représentés par leurs idoles; mais on la débarrasse d'une divinité sans titre : la divinité du mort; on en expulse enfin cette multitude de dieux parasites, à physionomie vulgaire ou grotesque, auxquels on éprouvait beaucoup de gêne pour trouver un nom sortable, ou quelquefonction admissible, parmi la corruption et la cendre des cadavres.) Après avoir été selon toute vraisemblance aux temps néolithiques un équivalent atténué de la maison du vivant, le concept de la tombe du mort, d'abord à peu près identique chez les Cananéens, s'est transformé par degrés, au point de ne plus montrer dans la sépulture un séjour définitif où résidera ce qui reste de l'homme, mais comme la porte d'un monde nouveau dans lequel on pénètre au sortir de celui-ci, et le point où vivants et morts pourraient se rencontrer encore. Tel que le révèlent les pratiques constatées, ce monde nouveau ne parait guère attrayant. L'existence à y mener devait ressembler fort à celle qu'on menait sur terre, faite des mêmes nécessités, soumise aux mêmes labeurs, capable apparemment des mêmes joies, mais exposée aux mêmes périls, puisqu'il faut s'y pourvoir de ses armes comme de tout le reste de ses biens ; ej somme toute rien n'est venu indiquer en ce concept l'absence de toute crainte, ni la conipensation, par quelque espérance plus haute, de l'inquiétude inhérente à cette entrée dans l'inconnu que repré-
pkie..., p. 210; Masi'Ero, L'arch. égypt., p. 159, etc. Et c'étaiten effet pour des Égyptiens une pratique fort naturelle, puisque aussi bien ils prêtaient line âme à tous les êtres (Masl'ERO, Études de mylhoL, II, 212), phénomène constaté aussi chez beaucoup de non-civilisés. Le. même usage de brûler ou de briser tout le mobilier du mort est bien connu dans les civilisations primitives de l'Occident; cf. Montelius, Les temps préhistoriques en Suède, p. 194, et, pour ne citer en Gaule qu'un exemple récemment signalé, Capitan, Bulletin archéoL.., 1905, p. ex.
sente inévitablement la mort pour la spéculation philosophique même la plus relevée (1).]
Peut-être d'aucuns estimeront-ils, à l'aide des faits acquis déjà, pouvoir pénétrer plus avant dans cette évolution religieuse de Canaan. Ils tenteront de fixer en formules précises, avec le langage de la philosophie contemporaine, la progression de ces concepts, depuis le grossier animisme prêté aux Cananéens néolithiques et aux premiers Sémites, jusqu'à la croyance élyséenne, mais non spiritualiste, des temps ultérieurs. Tant d'exactitude paraîtra suspecte à qui songe de combien d'obscurité seraient enveloppés nos propres rites funéraires pour l'archéologue et l'historien du prochain millénaire, si l'on pouvait imaginer qu'aucun texte ne lui en vienne éclaircir la portée; Et comment oubher aussi que les idées primitives sur des sujets aussi complexes que la mort et ses suites, la destinée de l'homme et tout ce qui s'y rattache, ne devaient pas être moins confuses, moins contradictoires peut-être par beaucoup de côtés, qu'elles le demeurent aujourd'hui dans les esprits peu familiers avec la réflexion, qui bénéficient pourtant à leur insu de longs siècles de culture morale et religieuse? Mieux vaut se résoudre à ignorer encore, et à jamais peut-être, quantité de détails, plutôt que de se risquer à d'aussi hasardeuses précisions.
Du seul point de vue archéologique oii cette étude se place, une conclusion doit pourtant être dégagée de tout ce qui précède, aussi réservée que possible — est-il besoin de le rappeler encore? — mais du moins exprimant, sous un subjectivisme bien avoué pour qu'elle ne soit pas confondue avec les faits, le résultat général de ces faits, au profit de ceux que les faits n'intéressent que secondairement; la voici. Loin de nous apparaître en Canaan comme le principe, ni même comme un élément constitutif de la religion , la mort a tout l'air d'avoir été le péril suprême et l'inévitable mal que rien ne permettait de conjurer, contre lequel on ne remédia jamais (2). Offrandes riches ou pauvres, sacrifices offerts sur la tombe : tout demeurait impuissant à arracher les morts à l'oppression du sépulcre, et le mystère de l'auk^ delà ne s'éclairait d'aucun rayon de bien solide espoir. Au sein même
(1) Cf. l'observation très juste de M. A. Dieterich en ce mt^me sens (Mutter Erde, l. /., [). 5). Le mépris de la mort affecté en vertu de certaines doctrines, stoïciennes ou autres, n'est guère qu'une ostentation toute de surface la plupart du temps; des croyances plus élevées peuvent seules faire triompher de l'instinctive appréhension que la mort inspire.
(2) Sans qu'il soit nécessaire de décider si, oui ou non, « les peuples semblent avoir été longtemps avant de s'apercevoir que la mort était chose naturelle et nécessaire » (Maspero, Études d" mytfwl., U, 250; cf. Tertllukn, De anima, 52, Mfgne, PL., Il, 783 : Qvi autem primordia hominis novimus, audenler determinamus, mortem non ex nalura secutam hominem).
du peuple hébreu, la lumière ne se produit qu'avec lenteur, triomphant mal des croyances invétérées qui rivaient le sort de l'homme il la terre. A l'époque pourtant bien basse où s'arrête le présent examen des sépultures et des usages funéraires, cinq ou six siècles à peine avant l'établissement du Christianisme, rien n'atteste encore en Israël une loi bien commune dans le triomphe final de l'humanité sur la mort. Jusque sur les lèvres les plus justes, l'universelle terreur se trahit; Isaïe parle comme Job : « les morts ne vivront plus, les ombres ne se lèveront pas » ; les espérances? « elles descendent aux portes du Chéol », où les hommes viennent tous « reposer ensemble dans la poussière » (1). Le temps n'est pas encore, où tous partageront l'espérance dont les premières lueurs brillent apparemment déjà aux regards des prophètes : « Les morts vivront, oui, mes cadavres, ils se lèveront! Réveillez-vous et chantez, vous qui habitez la poussière! » Mais cette espérance n'est pas un leurre né de quelque fiction philosophique; ce n'est pas en Israël le produit final de l'évolution partie de la terre. Si la mort est estimée vaincue, à un moment donné, dans la croyance israélite, il n'y a là ni illusion prétentieuse et vaine, ni succès imaginaire de rites demeurés impuissants chez les Cananéens : lahvé luimême arrache les morts à l'étreinte du Chéol; c'est lui qui soustrait finalement les hommes au pouvoir antique si redouté de la Terre, pour les rendre à la vie véritable, « car, disait de lui en sa poétique langue Isaïe (2), ta rosée est une rosée de lumière et la terre fait naître les ombres ».
( 1) Is., 26, 14 ; Job., 17, 15 s. Voy. sur le passage d'Isaïe, Lagkange, HB., 1894, p. 211 s. ; sur Job, Rose, BB., 1896, p. 39 ss. cf. aussi Dhorme, RB., 1907, p. 59 ss. (2) Is., 26, 19; cf. 05., 13, 14; Éz., 37, 3-14,