‹ Canaan; d'après l'exploration récenteChapitre 25 sur 37 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA CÉRAMIQUE

En toute civilisation l'art de façonner l'argile est une manifestation très primordiale de l'activité humaine. Suivant ses aptitudes naturelles l'homme cherche spontanément à conquérir sur la matière les ustensiles indispensables à sa vie ; plus tard il s'efforcera d'y introduire agrément et confort ; il deviendra artiste après n'avoir été qu'ouvrier, mais l'artiste ne sera consommé que si l'ouvrier possédait à fond son industrie. Or dans cette conquête de la matière par la pensée, rien n'est plus à portée et plus souple à la fois que la terre. Mêlée à l'eau et pétrie sommairement, elle se laisse, modeler presque sans effort en vases appropriés aux exigences déjà multiples de la vie même la moins développée. La seule adaptation à des usages variés est à l'origine la raison d'être de la diversité des formes. Le potier primitif, qui a eu l'ingéniosité de créer un récipient pour les liquides, saura aussitôt le faire grand ou petit, large ou étroit, rond, plat ou ovale, selon qu'il le destine à conserver de l'eau dans sa demeure, ou à la faire bouillir sur un foyer, ou qu'il veut s'en servir pour puiser cette même eau à une fontaine et la transporter. Dès que la série de ces ustensiles est complète, répondant à chaque nécessité domestique, le moment vient de perfectionner leurs formes, de les faire plus élégantes, d'en créer de nouvelles, inspirées par les raffinements de l'existence ou relevant d'un pur caprice : l'œuvre d'art céramique naît alors à proprement parler. Cet art toutefois ne saurait être étudié dans ses productions plus ou moins parfaites à l'exclusion de tous les essais timides et grossiers d'où il a évolué : à ne le considérer qu'à son apogée, le risque serait très grand de le mal comprendre; examiné autant que possible en son entier développement, il devient le guide le plus précieux dans la connaissance d'un peuple à travers les périodes successives de son histoire. Les tâtonnements du tout premier début trahissent, par leur inélégance même ou leur succès, le degré

Fig. 188. — Gk/ek. Cruche cananéenne peinte (xxv"^ siècle av. J.-C); fragment de lécythe grec probablement importé au vi'^ siècle. D'après Macalisteu. QS., oct. VMi, pi. IV et juillet 19()o, lig. 2.

(le culture native d'une population; le progrès lent ou rapide, la continuité ou les hiatus, l'harmonie ou les contrastes dans l'évolution,

révèlent les influences extérieures, les relations de peuple à peuple, souvent aussi, et dans une très large mesure, les croyances religieuses, les habitudes de la vie quotidienne, les usages funéraires. Un vase à libations en fine pâte émaillée, orné de fleurs de lotus, trouvé près d'un autel, a un sens précis en plusieurs ordres d'idées, et ce sens n'est plus du tout le même s'il s'agit d'une tasse en argile rouge déposée parmi des restes de victuailles au flanc d'un squelette, dans une caverne funéraire. Moins expressive à certains points de vue et pour le vulgaire que la peinture ou la sculpture, la céramique l'est beaucoup plus par la multiplicité de ses nuances et sa relation immédiate avec le plus intime détail de la vie humaine. Aussi est-elle toujours considérée avec la plus stricte attention par les historiens de Fart et son témoignage invoqué avec grand soin par tous ceux qui veulent écrire avec quelque précision l'histoire civile et religieuse

d'un peuple. Mais encore Fig. 189. — Jérusalem, cruche peinte d'époque israélite. faut-il aue les nrndiirfinn<î acquise par M. de Saulcy et actuellement au Louvre.* idui 11 que les proauciions D'après Peurot et CnipjEz, HisL, m, Qg. 478.

de cet art, pour être accessibles aux historiens, aient été préalablement recueillies et classées par des archéologues et des connaisseurs. Or tandis que mille préoccupations attirent journellement en Palestine les amateurs et les

LA. CÉRAMIQUE

curieux, aucun ne paraît avoir eu souci d'examiner les tessons de poterie jusqu'à ce que des savants comme M. de Saulcy, et les ingénieurs du Palestine Exploration Fund après lui, aient signalé l'importance que pouvaient prendre d'aussi humbles trouvailles. Il est vrai que M. de Saiilcy n'avait guère pu fouiller, du moins n'avait-il pas fouillé des sites de culture fort archaïque et pour qui savait sa tendance avérée à vieillir les objets découverts, il était impossible avec les collections formées par lui, d'apprécier sur des fondements assez sûrs la céramique palestinienne en son premier développement (cf. iig. 189).

Fig. 4ÎK).

Jkulsalem. Tessons peints. D'après Recovery..., p. 478 et l'Euuoï-CEnpiEj Histoire..., TV, fig. 246.

Il en allait autrement déjà, en apparence au moins, après la campagne laborieuse et féconde des ingénieurs anglais à Jérusalem, autour du Ilaram en particulier. Dans les formidables épaisseurs de décombres que traversaient leurs tranchées, les débris de poterie étaient légion et devaient, croyait-on, représenter des périodes fort diverses de cet art dans la capitale juive. Les vases entiers se comptaient cependant par rares unités et tous les fragments dignes d'intérêt remplissaient à peine, sans y être mis à l'étroit, quelques planches de V Atlas publié à l'issue des travaux (1). Après élimination des pièces gréco-romaines ou plus modernes encore, un spécialiste ne trouvait à classer en des séries archaïques, c'est-à-dire d'art spécialement local, qu'un fort petit nombre de débris tenus pour phéniciens ou judéo-helléniques. L'étiquette « poterie phénicienne « était mise sur les seules anses d'amphores estampillées en lettres hébraïques, tandis

(1) Plans, Elévations, Sections, etc., showing Ihe resuifs ofthe Excavations ai Jérusalem 1861-lSlO by caplain Wauren..., planches 44-47.

qu'on déclarait « gréco-phénicienne » une poterie représentée par ([uelques jarres, bassins et écuelles à face lisse et de formes communes, et divers lessons ornés de peintures mates à décoration géométrique (fig. 190) (1).

C'est en possession de ce maigre butin que MM. Perrot et Chipiez devaient traiter de Ja céramique palestinienne en écrivant leur volume sur V Histoire de Vart en Judée (2). Frappés d'une pénurie si profonde, qu'aurait pu néanmoins expliquer assez le peu d'étendue des investigations en cette voie, les savants maîtres crurent trouver jusque dans la Bible l'indice de cette lacune à peu près complète dans les arts industriels. A l'inverse des innombrables métaphores que le langage courant a tirées de l'industrie céramique chez divers peuples, ils ne relevaient « dans les plus vieux livres de l'Ancien Testament » qu'une seule mention « de vases de terre » (3), c'était au mieux, estimait-on, dans l'instinct national d'un peuple nomade « pendant bien des siècles », prompt aux migrations et préférant naturellement aux « vaisseaux d'argile qu'il risque trop de briser. . . les outres et les tasses de cuir », commodes à lier sur les bêtes de somme (4). Justifiée peut-être jusqu'à un certain point, en tant que restreinte exclusivement à la culture Israélite, cette impression de MM. Perrot et Chipiez sur la céramique palestinienne montre une fois de plus l'inconvénient de théoriser trop vite sur des éléments insulfîsants. C'est à M. Flinders Pétrie qu'était réservé le mérite de découvrir vraiment cette

(1) Voir Grevilie J. Chesteh, On ihe pollery... found in thc Eacavations, dans Recovery ofJerusalei7i, p. il2-iS\.

(2) Le tome IV de VHistoire de l'art est dalé de 1887. Depuis les travaux anglais, ceux de Gulhe pour le PaUlsiina Verein allemand en 1881, sur la colline d'Opbel, avaient augmenté de quelques pièces à peine les collections céramiques; toutes étaient probablement d'assez basse époque (cf. ZDPV., V, 1882, pi. X-XI). Quant aux importantes séries recueillies par M. Clermont-Ganneau, quelques-unes devaient être signalées et partiellement publiées très tard, par exemple celles d'une mission accomplie en 1873-1874, dont le compte rendu d'ensemble, Archaeological Researches in Palestine, ne date que de 1896-1899; les autres ont échappé aux historiens de l'art; cf. surtout Cl.-Ganneau, Cinquième rapport sur une mission en Palestine et en Phénicie... en 1881, paru dans les Archives des missions scientif., IIP série, t. XI, 1884. Il est vrai qu'à défaut d'indice suffisamment précisde provenance, surtout sans aucune donnée sur la nature des ruines parmi lesquelles sétaient rencontrés ces vases, il était à peu près impossible de les classer avec la précision désirable, à moins de les pouvoir insérer en des groupes déterminés par ailleurs.

(3) Dans II Sam., 17, 28. Ils y ajoutaient dans la littérature prophétique Jer., 18, 1-9 et 19, 2 {Histoire..., IV, 449). Sans insister sur l'œuvre de potier bien plus archaïque de Gew., 2, 7 dans l'AT., on peut se demander en quoi les récits bibliques peuvent servir de parallèle pour « la langue courante » des Grecs et des Latins émaillée de métaphores tirées de la céramique. Les documents égyptiens, assyriens, phéniciens sont-ils beaucoup plus verbeux sur la poterie, très riche pourtant, de ces contrées?

. (4) Histoire..., IV, 458. On faisait du reste abstraction totale de la céramique antérieure à l'arrivée des Israélites en Palestine.

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Jîranche de Fart en Palestine. Malgré la brièveté de sa campagne archéologique à Tell el-Hésy, grâce à sa longue pratique du sujet dans les fouilles d'Egypte et aux conditions exceptionnellement favorables qu'il rencontrait pour l'examen de la poterie, le docte spécialiste n'hésita point à jeter les fondements de cette science obscure et méconnue; et son mémoire sur la nature, le classement et l'évolution de la céramique depuis les premiers rudiments indigènes et ce qu'il appelait avec conviction « Amorite pottery », jusqu'aux cruches arabes, est encore classique (1). C'est que Lâchis, la ville en briques séchées au soleil, avec ses assises régulièrement stratifiées et presque nulle part bouleversées par des tranchées de fondations pénétrant d'un strate moderne en de plus anciens, avec la variété d'influences qui s'y exercèrent au cours de sa longue histoire, surtout enfin grâce à la richesse des spécimens bien conservés, Lâchis était en vérité un eldorado pour \e^ philocéramistes (2) et M. Pétrie l'était avec une conviction presque troublante. « Déterminez une fois la poterie d'une contrée, disait-il, et vous avez en main la clef de toute exploration ultérieure. Un coup d'œil sur un tertre de ruines, même sans descendre de cheval, en montrera beaucoup plus à qui s'entend aux styles delà poterie, que des semaines de labeur n'en peuvent révéler à un apprenti » (3).

Il se peut qu'une telle assurance ait inspiré de la terreur à ceux qui n'avaient pas en cette matière l'expérience du savant anglais. Raison de plus pour se mettre, sinon directement à son école, du moins quelque peu au courant de son ample documentation de réalités archéologiques. Ainsi n'en jugea évidemment point tel auteur d'un manuel d' « archéologie hébraïque » très en faveur qui rédigea depuis lors un recueil axiomatique à l'usage des savants en formation (4). Mais tandis que les théoriciens critiquaient en cabinet une

(1) Tell el Hesy..., cli. vu, The Pottery, p. 40-49, pi. V-IX: quelques autres indications éparpillées dans le reste du livre.

(2) Même après une longue expérience en d'autres milieux, MM. Bliss et Macalister se réfèrent volontiers à Làchh, Excavations..., p. 75. Seuls les dépôts funéraires ou les cachettes impli(juant une plus stricte contemporanéité des types devaient encore être préférés.

(3) Tell elHesy..., p. 40.

(4) Le Lehrbuch der hebr. Arch. de Nowack consacre à peine quatre pages (I, 265-268) à la céramique en y semant quelques larges et banales figures extraites de Perrot et Chipiez, où l'on pouvait choisir d'ailleurs mieux. Une vague référence était faite au travail de Pétrie et sa théorie présentée tout court comme « nicht geniigend begrijndet » ; sans doute parce que l'auteur ne voyait dans cette archéologie 9'éelle qu'une matière à dilettantisme, car une note — assez peu correcte ! — bloquait allègrement Pétrie et Conder à propos d'une querelle faite par ce dernier sur de mauvais fondements. En son manuel {Hebr. Arch., p. 261-6) paru la même année (1894) M. Benzinger a été du moins un peu plus objectif.

thèse de faif, un savant judicieux entreprenait de la contrôler et, le cas échéant, de la modifier. Une revision de cette nature exigeait une connaissance de la thèse et de sa méthode plus fondamentale que Texamen sommaire de quelques planches ou la lecture de quelques lamheaux de polémique. M. Bliss a raconté quelque part avec humour l'initiation qu'il voulut s'assurer au moment de prendre la direction des fouilles en Palestine pour le compte du Comité anglais (1). Il vécut un mois entier au chantier de Pétrie, qui fouillait alors à Meïdoum dans la Haute-Egypte, et il s'enferma plusieurs jours dans la solitude monumentale et très archéologique d'un tombeau de la lir dynastie pour y étudier à loisir le mémoire du maître sur la céramique palestinienne. Ainsi en mesure d'en apprécier le fort et le faible, Bliss entreprit à son tour le labeur ébauché par Pétrie, et au terme de sa troisième campagne, après dix ans de recherches en des milieux très divers, avec la collaboration de deux autres savants, quand il eut recueilli des centaines de vases intacts et manipulé par centaines de mille des fragments menus ou considérables (2), il était documenté pour reprendre sur des bases beaucoup plus larges, par conséquent aussi plus solides, Tesquisse de Flinders Pétrie. Il ne semblait plus prématuré d'écrire l'histoire de la céramique dans la Palestine méridionale; et cette histoire, qu'on lira dans le beau mémoire dû à la collaboration de MM. Bliss et Macalister (3), est de nature à bien informer ceux qui prendront le loisir d'en faire l'attachante étude. Les grandes lignes, presque aussi les dates assignées par l'illustre pionnier à chaque période, s'étaient trouvées vérifiées par une très satisfaisante conformité avec les nouveaux faits. Mais la multiplication immense de ces faits nouveaux entraînait quelques modifications dans l'énoncé des principes de la décoration ou de la technique; surtout on était entré en possession de séries plus variées et de documents parallèles qui permettaient une classification plus précise et plus sûre. La tablette cunéiforme de Tell el-llésy, les collections d'estampilles hébraïques, les poids inscrits, les fragments épigraphiques grecs archaïques, les débris de sculpture, s'étaient trouvés fort à point en cent endroits pour rendre clair aux moins crédules que si la poterie est un critère de suprême ressource pour répartir et dater des strates de décombres, on n'est pas du tout réduit à la classifier elle-même par la seule stratification des ruines. En d'autres termes, l'étude de MM. Bliss et Macalister faisait à satiété la démons-

(1) A Mound of many Ciliés, p. 144 s.

(2) Cf. Bliss-Macalister, Excavations...,]). 76.

(3) Excavations in Palestine..., part. II, The Pottery..., p. 71-141, planches 20-70.

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traiion de l'importance artistique de la poterie, indépendamment de son précieux intérêt archéologique.

Comme on pouvait s'y attendre en une branche si neuve de l'investigation scientifique en Palestine, l'apport incessant d'une documentation toujours plus riche à mesure que se développe la recherche augmente de jour en jour l'exactitude de nos connaissances sur la cérami |ue de la contrée. Là encore, c'est Gézer qui s'est révélé spécialement fécond, grâce surtout à l'observation fort éclairée et toujours en éveil de M. Macalister. C'est là aussi que pour la première fois a pu être constituée, par la découverte de dépôts intacts dans des tombes inviolées, la série continue de productions céramiques à travers toutes les périodes historiques et jusque très haut dans ces âges dits préhistoriques trop fréquemment considérés, par une erreur déplorable, comme le règne absolu de l'ignorance et de la barbarie (1). Aux collections désignées par ses devanciers sous le terme par trop vague de « préisraéliles archaïques >>, mal différenciées par ce vocable des œuvres « préisraéliles postérieures », M. Macalister paraît disposé à substituer un nom, ou plutôt une classification plus adéquate, pour faire une place aux trouvailles tout à fait primitives que lui ont livrées en particulier la caverne funéraire à incinération, ou le village troglodyte de Gézer. Avant son étude finale on ne peut discerner encore parmi les aperçus disséminés dans ses comptes rendus à quelle terminologie définitive il s'arrêtera (2). Le classement chronologique, établi d'après les influences qui prédominent à chaque époque, demeure en substance le même qu'au début, modifié seulement pour les origines ignorées à peu près complètement dans les trouvailles antérieures, mises maintenant en bonne lumière sur un intervalle de douze à quinze siècles avant l'immigration des Sémites, soit jusque vers 3500 avant notre ère, et soupçonnées au surplus presque au début du même millénaire.

(1) M. de Morgan, par exemple, a déjà tenté de réagir contre le préjugé qui veut faire rentrer dans le cadre des connaissances reçues et authentiquées tous les pliénomènes qui viennent à être constatés. Il a fait ressortir combien la « préhistoire » pour l'Egypte représentait de culture remarq-iable, quoique antérieure à l'histoire dont nous croyons posséder la chronologie (cf. Recherchea sur les origines de l'Égyjite : L'âge de la piètre..., p. 166 s.).

(2) Peut-être la groupera-t-ii tout simplement avec chacune des périodes : néolithique, sémitique ancienne, sémitique postérieure, postexilienne et romaine, ainsi qu'il l'a déjà sommairement fait dans son résumé provisoire, QS., 1904, p. 108 ss. Tel passage des comptes rendus laisse même entrevoir pour la poterie peinte un classement particulier opéré d'après la technique et sans apparente corrélation avec les séries communes : QS., 1903, p. 43 ss. On notera surtout l'observation : « Thechronological inter-relations of thèse types of painted ware is very difficult to make eut » {L t., p. 43). Voir enfin pour l'ensemble de la classification les termes finalement proposés : « Néolithique ou Préhistorique, Cananéen ou Amorréen, Israélite préexilien et Israélite postexilien ». [QS., 1905, p. 306).

Sur ces informations nouvelles, éclairées par quelques brèves excursions dans le domaine de la céramique des pays voisins, a été établie la classification proposée plus haut dans l'introduction. Elle est calquée, somme toute, sur celle des explorateurs, avec des étiquettes non moins compréhensives, tout en s'efforçant d'être plus spécifiques, sans visera une précision irréalisable au moins pour le présent.

De prime abord on trouvera surprenant peut-être que la chronologie adoptée dans le développement de la poterie ne semble correspondre à rien, dans l'évolution ethnologique, et n'offre aucune apparente coïncidence avec les principaux moments de l'histoire palestinienne . On s'étonnera en particulier de voir la céramique dite « indigène » se perpétuer jusque vers le xvi*" siècle, c'est-à-dire quatre à cinq cents ans au minimum plus tard que la prise de possession du sol par ces envahisseurs sémites, bloqués ici sous la rubrique de « Cananéens » , sans autre souci de déterminer leur clan proprement dit entre tous les autres. Est -il besoin pourtant de rappeler que la marche générale de la civilisation n'est pas régie dans un pays par les seules transformations politiques? Elle a trop d'attaches avec les hommes pour se plier du jour au lendemain au caprice d'un conquérant. Le cas de la civilisation égyptienne offre une analogie topique. Au dire des savants les plus autorisés, 1' « Egypte semble avoir vécu de deux vies différentes : l'une, la plus ancienne, commence avec les origines pour cesser au moment de l'invasion des Pasteurs ; l'autre date de l'expulsion des Hyksos pour s'éteindre lors de la conquête macédonienne... (1) ». Ce qui revient à dire que la vie primitive, celle qui commence historiquement en Egypte vers le xl° siècle, avec la substitution des Égyptiens pharaoniques aux autochtones, demeure pourtant une vie autochtone graduellement modifiée par l'apport étranger, mais absorbée d'une manière totale seulement vers le xxiif siècle, quand le pays tombe un moment aux mains de nouveaux envahisseurs. Il est même à propos de noter, à la suite de M. de Morgan pour l'Egypte (2), que l'alliage des formes autochtones aux formes nouvelles avec prépondérance marquée des premières sur les secondes introduites par l'immigration pacifique ou la conquête est

(1) De Morgav, Recherches sur les origines de l'Egypte ; L'âge de la pierre..., p. 187.

(2) Op. l., p. 188 s. « Les vases rencontrés dans les mastabas de l'époque de Snéfrou... sont identiques à ceux des tombes pré-historiques ». Il n'importe en rien que la décoration de quelques vases archaïques, estimée autochtone par M. de Morgan, ait été attribuée par d'autres aux premiers âges pharaoniques (cf. G. Foucart, Sur la décoration des vases de la période dite de Neggadèh, dans les Comptes rendus Acad. I. B.-L., 1905, p. 257 ss.). On n'a pas contesté, semble-l-il, le classement général adopté par M. de Morgan, et ce point seul nous intéresse pour la question des formes examinée en ce moment.

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surtout à observer dans la céramique. En ces cantons méridionaux de Syrie qui sont le domaine de notre étude, la céramique primitive ne s'efTace que devant la concurrence d'un style nouveau introduit en Canaan par des relations diverses avec les peuples égéens. Les indigènes non Sémites sont dès lors suffisamment éteints ou absorbés pour que les formes spécifiques de leur art, lentement modifiées par l'adoption des Sémites, continuent de se maintenir sensibles en face du style qui se présente maintenant avec tout l'attrait de la nouveauté, et l'avantage d'éléments plus riches, plus élégants parfois. Et ce qui va résulter de cet autre mélange de la céramique locale autochtone et sémitique, désormais pleinement unifiée, et des influences égéennes représentera l'art spécial des céramistes égéo-cananéens, perpétué jusqu'en ce xif siècle occupé tout entier par la conquête Israélite inaugurée au déclin du siècle précédent. Une évolution analogue caractérise la poterie « Israélite », d'où les éléments « cananéens » ne disparaissent que pour laisser place à des influences Cretoises, chypriotes, bientôt à celles de la Grèce classique, finalement triomphantes le jour où s'effondra la monarchie juive. L'examen successif de chacune des périodes distinguées d'après les fouilles dans la céramique palestinienne a du reste un intérêt plus positif que la terminologie adoptée pour exprimer cette distinction beaucoup mieux concrétisée par les détails où il faut maintenant entrer.

I. — LA CÉRAMIQUE INDIGÈNE (dES ORIGINES AU XVI^ S. AV. J.-c).

Le sol de Palestine, riche de grasse argile rouge ou de marnes très aptes au modelage, mettait partout à la discrétion du potier la matière première de son art. Utilisée d'abord sans aucun alliage, cette matière a fourni des poteries d'une tonalité rouge, tournant quelquefois au sombre selon le degré variable de cuisson, souvent noirâtre ou grise avec des molécules mal broyées mêlées peut-être à dessein à la pâte pour lui donner du liant, mais qui en compromettaient plutôt la solidité. Et quand on parle de cuisson, il s'agit déjà d'un progrès sensible dans l'industrie céramique; à l'origine en effet, c'est-à-dire au début de la période néolithique (1), on s'en remet au soleil du soin

(I) Il ne saurait être en effet question de céramique paléolithique en l'état actuel de nos connaissances, puisque l'étude compétente de cette époque de la « préhistoire » de Palestine est à peine inaugurée. Cette poterie primitive offre nécessairement trop peu de caractères spécifiques pour être distinguée avec vraisemblance des productions néolithiques postérieures, à moins qu'elle ne soit découverte en des gisements intacts et bien définis d'autre

de donner aux rudiments de vases qu'on a façonnés à la main la résistance nécessaire pour qu'ils deviennent utilisables. Chercher à caractériser davantage ces premiers essais serait peine perdue. Ils se sont produits avec des résultats identiques à peu près partout et les vestiges en sont maigres.

Un peu plus avant dans l'époque néolithique, les demeures troglodytes de Gézer, la caverne à incinération avec son mobilier de poterie merveilleusement intact, les tessons recueillis çà et là dans des stations néolithiques bien caractérisées parleurs silex taillés, rendent possible un examen plus approfondi de la céramique. C'est toujours la même pâte épaisse, la plupart du temps impure, monochrome ou de coloration nuancée par la cuisson inégale à la périphérie et au cœur des parois, solide néanmoins, mais perméable et lourde. Toute cette vaisselle fabriquée à la main n'est dépourvue ni de variété, ni même d'une certaine élégance. Les formes demeureraient presque entièrement problématiques sans la série remarquable de l'hypogée, dont les jarres, les bols et les coupes sont des échantillons parfaits de cet art archaïque (cf. pi. VI, 1, 4). Parmi les jarres, la forme qui domine est une panse globulaire, de courbe très variable, à fond plat ou légèrement arrondi (fig. 191). Le goulot, tantôt étroit et relevé, tantôt bas et large, s'évase au sommet en un rebord épais, sans ornementation pour l'ordinaire. A mesure qu'on avance et que la main de l'ouvrier s'assouplit

par la pratique, les jarres prennent un élégant profil d'ovale allongé et gracieux, aplati par le fond et surmonté d'un goulot étroit, peu proéminent, relié à la panse par un cordon mouluré en relief, et largement recourbé au bord supérieur. Les plus beaux spécimens, Fig. 191. - D'après MACALisTER, Q.s'., complets out été mis à iour à Tell es-

OCt. 1902, pi. 9, 6 et 7. ^ J

SâfyetàTa'annak(fîg. 192 s.) pour cette variété déjà fort développée et très bien conçue de l'amphore primitive. La forme qui domine parmi les autres récipients est une sorte de petite marmite ventrue, à base plate ou quelque peu arrondie, sans col, ni anses à l'origine, mais d'assez bonne heure munie d'un bourrelet renforçant les bords de l'orifice et d'oreillettes collées à la panse

part grâce au reste du mobilier, silex, os, etc. Au surplus la poterie paléolithique doit-elle être partout rarissime puisque M. Poulaine l'ayant signalée récemment dans un caveau funéraire de la Grotte de Saint-Joseph [Yonne] {Bulletin archéol. du Comité des trav. hist., 1904, p. 257), M. le D' Capitan faisait observer que cette poterie déjà rencontrée en des ca- Ternes de Belgique ne l'avait pas encore été en France (ibid., p. lxxyi).

LA CÉRAMIQUE

Fig. d93. — Jarre arcliaïque. D'après Sel- UN, r. Ta 'a»., fig. 109.

Haut, l^.oa.

pour faciliter la manipulation. Le galbe des vases de moindre capacité est déjà très varié : tasses à bords verticaux ou ovales avec une anse,

cruches assez fréquemment terminées en pointe, écuelles profondes à large évasure, jattes, gobelets qui ne sont déjà pas très éloignés des types consacrés dans la suite et de ceux demeurés en usage dans la vaisselle moderne (1).

Au point de vue technique ces vases ont des caractères communs, d'où l'on avait pu déduire leur classement avant même la bonne fortune de les trouver groupés en des sépultures. « Ils sont exécutés à la main avec une pâte plus ou moins fine, mais monochrome. M. Flinders Pétrie avait conjecturé l'emploi du tour au moins pour quelques rebords d'écuelles ou pour des cols d'amphores qu'il trouvait d'exécution trop parfaite pour une main même exercée travaillant sans aucun instrument. Bliss est persuadé au contraire qu'il faut reléguer aux temps ultérieurs l'usage du tour (2). Les pièces les plus parfaites, minutieusement examinées, ont laissé surprendre l'empreinte des doigts. Il était au surplus fort peu naturel de supposer la connaissance et la pratique d'un instrument pour l'exécution de détails secondaires, alors que les principales pièces auraient été laborieusement façonnées à la main. Dans les plus anciennes productions l'ouvrier s'aidait uniquement d'un outil de silex, d'arête large et mousse qui lui permettait de lisser les surfaces avec plus de fini que n'aurait pu en obtenir la main (3).

Fig. 192. — T. es-Sâfy. Jarre arcliaïque. Phot. due à l'obligeance du PEFund.

Haut. 0'».84.

(1) Cf. pour toutes ces formes Macalister, QS., oct. 1902, pL 9 s.

(2) Bliss-Macalister, Excavations..., p. 80. Cf. de Morgan, à propos de la poterie égyptienne préhistorique: « ... j'avais cru, d'après la régularité presque parfaite des formes, que celte céramique avait été faite au tour; mais... je me suis assuré que, malgré sa perfection, elle est le produit du travail à la main exécuté par des potiers d'une grande habileté » (Recherches sur les origines de l'Egypte; Ethnographie..., p. 120).

(3) Telle pièce de silex ramassée en des couches profondes de débris ou à travers des sta-

CANAA.N.

Pour rompre la monotonie de ces parois lisses, le potier adjoignit bientôt à son polissoir une pointe ou un outil dentelé qui lui servit à strier capricieusement son vase en guise d'ornementation. C'est la se-

Fig. 194. — Décor strié. A, d'après Sellin, T. Ta'an., pi. I, i; B, d'après Bliss-Macalister, Excav., pi. 25, 4; G, d'après Bliss, A Mound..., fig. 02.

conde et l'une des plus constantes particularités de la céramique indigène en Palestine. Les stries, obtenues à l'aide d'un grattoir de silex à pointe unique ou dentelée en manière de scie très fine, se présentent avec une diversité fort capricieuse de combinaisons : toujours serrées presque au point de se confondre, les lignes entourent régulièrement la

Fig 193. — Diagrammes de décor incisé. D'après quelques tessons et Bliss-Macalister,

Excav., pi. 27.

panse du vase (fig. 194), s'allongent obliquement (fig. 195, B), se brisent très court pour constituer de grossiers réseaux (fig. 195, A) , changent leur direction (fig. 195, C), s'espacent par groupes inégaux et se recoupent pour former un damier (fig. 195, D, E, F). Un trait plus

lions néolithiques, a dû servir à polir les vases d'argile suivant le procédé constaté en maint endroit de la Grèce archaïque. Cf. Perrot et Chipiez, Histoire..., VI, p. 896 et fig. 442.

LA CÉRAMIQUE

épais, au doigt, traverse ici ou là les stries pour délimiter les zones que rempliront les incisions. Le croquis de quelques tessons en dit beaucoup plus du reste que de verbeux détails sur ces agencements fantaisistes, qui ne sont pas encore peut-être à proprement parler une ornementation, mais un simple procédé de structure (1).

C'est déjà au contraire un décor réel que constituent les moulures au goulot des jarres, les cordons en relief sur la panse ou les séries d'incisions à même les parois des vases. Bandes en relief, incisées avant la cuisson en manière de câbles, simples, doubles, juxtaposées parallèlement, entrelacées en figures, découpées parfois en

Fig. 190. — D'après Sellin, T. Ta'an., fig. 39.

(1) Un tesson de Ta'annak (Sellin, Eine Nachlese..., fig. 4) ramassé parmi les ruines de l'édifice d'Istarvvassur, offre une ornementation incisée plus originale encore. On la dirait faite à l'emporte-pièce. Il va de soi qu'en indiquant ces rudiments de décor incisé comme un trait assez spécifique de la plus ancienne poterie en pays de Canaan, il n'est pas question d'en faire la propriété exclusive des céramistes de la contrée. Aussi bien n'ignore-t-on pas que le procédé a été signalé un peu partout. L'Égypteen avait fourni naguère, à travers les lijœkkenmœddings préhistoriques de Touiihen particulier et dans l'un ou l'autre des premiers mastabas, d'admirables spécimens (de Morgan, Recherchea..., I, p. 161 s., fig. 482 s. et pi. XI); c'est maintenant l'Élam et la Chaldée qui nous documentent sur ces productions initiales de leur céramique (voy. DE M.orgx:<, Mémoires delà Délégation..., t. I, p. 136 et fig. 337 [p. préc] à Suse; t. Vill, p. 142, fig. 287, à Moussian; L. Heuzey, Revue d'Assyriologie et d'archéol. orient., VI, ii, p. 59 ss. et pi. III, à Tello. Le mémoire de M. Heuzey, intitulé Delà décoration des vases chaldëens, est le meilleur commentaire archéologique de ces curieux petits monuments). Dans l'art développé d'Egypte et de Chaldée le décor incisé est beaucoup plus ornemental, offrant parfois d'intéressantes représentations; surtout il est accentué par les incrustations de pâte blanche qui remplissent les incisions. Est-ce inadvertance dans l'examen des séries palestiniennes ou la lecture des comptes rendus de fouilles? je ne retrouve en tout cas dans mes notes aucun exemple de telles incrustations, quoique beaucoup au contraire d'une sorte de lavage blanchâtre du vase entier, après les incisions quelquefois. Quant au décor incisé purement géométrique, M. Heuzey en a expliqué l'origine en Chaldée de façon très séduisante. Il estime que ces combinaisons de lignes brisées, de losanges, de damiers, « naissent presque d'elles-mêmes sous la main de l'ouvrier, dans les industries du tissage, et plus facilement encore dans le travail de la vannerie, qui est un tissage rudimentaire » {op. L, p. 65). Et il y a désormais, pour donner une objectivité réelle à cette ingénieuse théorie, la découverte, par MM. Gautier et Lampre dans leurs fouilles de Moussian, d'un fond de vase « modelé sur un panier servant de support à l'argile » (Mémoires de la Délégation..., t. VIII, p. 93^ fig. 133). Celte application des formes produites par le travail du vannier à la décoration des vases avait déjà été constatée dans un tumulus funéraire des environs de Troie, sur des tessons datés du xxx^ siècle environ avant notre ère; cf. H. Wm- NEFOLD, dans DoEKi'iELD, Troja..., II,546etfig. 468. Les analogies constatées entre des tessons chaldéo-babyloniens et palestiniens ornés de cette sorte (par exemple dans Sellin, Tell Ta'annek..., p. 41, fig. 39 [voy. fig. 196], supposent-elles une dépendance artistique immédiate ou l'imitation spontanée des mêmes objets? il faut laisser aux maîtres de le déterminer. Cf. ce premier décor céramique à Megiddo, Schumagheii, MuN., 1906, fig. 26.

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dents de scie, brisées en zigzags, ondulées, tressées (fig. 197) : toujours s'y reconnaît le principe d'imiter par ces décors incisés et ces espèces d'appliques les cordes dont on entourait le vase pour le transport, ou pendant qu'il séchait au soleil (1).

Les détails accessoires du vase : anses, i;oulots, rebords, sont un

Fig. 1!>7. — Décor eu relief. D'après Bliss-Mac.vlistei;, E.rcai\, pi. 28, i, 4, 13.

autre élément plus ou moins précis de classification, les anses surtout. La tentative initiale pour donner prise sur le vase était naturellement de créer à son centre de gravité une saillie quelconque capable de fixer la main ou de retenir une corde. Seules les pièces un peu considérables, jarres ou marmites, exigèrent dès l'origine ce perfectionnement qui devait aboutir à l'oreillette horizontale, puis à l'anse recourbée, à travers une variété considérable d'évolutions. Le point de départ de ce développement parait n'avoir été qu'une pincée ferme du potier sur le ballon de l'amphore ou de la terrine qu'il achevait. Sous la pression vigoureuse des doigts, l'argile encore humide faisait saillie à l'extérieur et le pouce de l'ouvrier laissait à la partie supérieure de cette saillie une empreinte creuse, qui, après la cuisson ou la dessiccation de l'ustensile, pouvait retenir le doigt et l'empêcher de glisser quand on saisissait l'objet (2). Le premier pas dans l'évolution était fort simple : pratiquer la pincée de manière à laisser non au-dessus mais au-dessous de la saillie l'empreinte en creux.

(1) Ce principe finement appliqué par M. Macalisterà la céramique palestinienne (Eœcavat.inPalest..., p. 83, note) est bien mis en évidence par divers échantillons de poterie Cretoise; cf. Evans, à'woa-505 E.TcavaUons,J 902, dans Ann. ofthe Brit. Schoolat Athens, VIII, 1901-2, p. 10 et fig. 5 a; ibid., X, 1903-4, p. 11 et fig. 3. Faut-il rappeler que les particularités jusqu'ici passées en revue : monochromie, décor incisé, appliques tressées, sont communes à la poterie primitive de tous les pays.^ Sans recourir pour s'en convaincre aux ouvrages spéciaux, ni aux séries publiées dans les comptes rendus de fouilles, Bulletin archéologique. Revue arcfi., \otizie degli Scavi, etc., les chapitres consacrés par MM. Perrot et Chipiez à la céramique des divers peuples de l'ancien Orient et de la Grèce en feront suffisamment la preuve. Pour la céramique troyenne en particulier, à la période correspondante, cf. le mémoire de H. Schiiidt, dans Dôkpfeld, Troja und Ilion, I, 2 i4-252.

("2) Macalister, Excav..., p. 83 (fig. 194 B, pincée sans empreinte ; 194 A, empreinte creuse).

LA CÉRAMIQUE. 3M

On paraît s'en être tenu assez longtemps à cette oreillette minuscule et point compliquée, insuffisante néanmoins dès qu'il s'agissait de vaisselle un peu ample. Un perfectionnement très spontané produisit au flanc des jarres plus volumineuses cette oreille dont les spécimens sont légion, large et allongée pour mieux embrasser la panse, tantôt épaisse, presque ronde et à peine concave en dessous, tantôt plate et percée d'un trou où s'engageait la corde pour le transport, plus généralement ondulée ou pincée en plusieurs endroits, afin de multiplier les points d'agrafe. Le type une fois créé parut sans '"'- '''' ' '''^'' ''E^^avTX'^e, Tt" ""''''■'' '''''''^''^ doute d'aussi heureux

effet qu'il était commode, car on n'hésita pas à l'appliquer à de menus récipients dont il ne facilitait guère Temploi. Sous cette forme très caractéristique (fig. 198), l'oreillette qu'on pourrait dire « ondulée » (1) ne s'est retrouvée que dans la poterie égyptienne préhistorique ou des toutes premières dynasties (2) ; en Palestine même elle s'est conservée seulement en de très rares cas et sous une forme dégénérée après la période archaïque.

La forme du goulot, ou plutôt du bec, dans les premiers vases où il apparaît, n'est déjà plus un indice aussi net, quoique non sans valeur encore. Flinders Pétrie en avait même fait un élément très spécial du diagnostic, en présentant ce bec primitif comme un tuyau de galbe

(1) Bliss, Excavations...^ p. 80, écartait ce terme, proposé par Flinders Pétrie {wavij handles) à la suite de ses récentes trouvailles en Egypte; il préférait garder celui de leclge handles, mis en avant par le même Pétrie {Tell et Ifesy..., p. 42), alors qu'il estimait ce type exclusivement Amorite et le déclarait « quite unknovvn elsewhere ». Depuis lors, si l'on s'en tient à Bliss (/. /.) à défaut des documents directs, Pétrie expliquerait l'existence constatée par lui de ces anses en Egypte dans la céramique des premières dynasties par importation palestinienne due à des émigrants, vers 6500 av. J.-C. Celte même immigration aurait apporté aussi l'usage des stries désignées par le vocable topique de surface peignée, « comb-facing ». La théorie n'est indiquée qu'à titre d'information. Malgré ce que les analogies, disons même les similitudes, alléguées ont de réel, ces procédés sont assez simplistes pour avoir pu naître spontanément chez deux peuples qui n'auraient eu aucune relation, ethnographique ou autre. D'autres similitudes vont être signalées, sans qu'il soit le moins du monde question même d'aborder le problème d'ethnographie. Au Lcdgc-handle préféré par Bliss comme plus exlensif, on peut objecter qu'il n'est plus caractéristique. Sous la forme générale d oreillette horizontale on ne peut plus parler de type spéciliquement égyptopalestinien à l'exclusion de la Grèce. La céramique mycénienne connaissait en eflet le principe de la saillie plate ou arrondie percée d'un trou; cf. Perhot et Chipiez, Histoire..., VI, 898 s., fig. 443 et 445; VII, VA, lig. 33. Il n'était apparemment pas rare dans la céramique troyenne du troisième millénaire avant J.-C; cf. H. Schmidt ap. Douiteld, op. t., p. 247 ss., lig. 102-104, 109-113, à l'exception toutefois de l'arête ondulée proprement dite.

(2) Cf. DE Morgan, Recherches...; L'âge de la pierre..., p. 153, lig. 391 et 411.

variable se projetant hors de la panse et en général sous le rebord supérieur du récipient. Ce rebord lui-même, au moins pour une riche série de « bowls », plats, écuelles, bols, était jugé non moins caractéristique par l'épais bourrelet dont il était intérieurement ou extérieurement orné et consolidé (1). La confrontation de pièces plus nombreuses ne permet plus une aussi entière confiance. Il s'est rencontré à des vases d'époque plus tardive des becs et des bords épais difficiles à distinguer de ceux dont Pétrie donne le schéma, n'eût été la juxtaposition d'autres particularités de formes et d'ornementation. Il est juste de reconnaître au surplus qu'en déclarant « essentially Amorite » par exemple la catégorie des c< bowls » lippus, le savant céramographe ne faisait point abstraction de données complémentaires fournies par la technique ou la coloration.

Inutile d'observer que les caractères attribués à la poterie primitive ne sont pas invariablement accumulés tous sur chaque vase ou sur le moindre tesson : raison de plus pour n'attribuer de réelle valeur distinctive qu'à des éléments assez précis, assez spécifiques du moins pour fonder un classement rationnel, même quand on les constate isolés. Tels ne semblent pas être en général les becs [spouts) et les rebords épais d'une catégorie de vases [thick brim bowls). Il en faut peut-être dire autant d'une autre particularité assignée par Pétrie à la céramique des origines : les Hole-mouths, décidément trop vagues même après la description du maître, embarrassé, il l'avoue, lui aussi pour le choix d'un terme applicable à certains orifices dont on voit très mal la nature et la situation (2). Si mal, qu'un fin connaisseur, M. Macalister, a craint lui-même de se méprendre sur la description fournie, qu'il interpréterait volontiers fort différemment. Ces trous à même la paroi seraient, à son sens, lïndice de raccommodage antique des vases brisés, au moyen d'agrafes probablement en bronze analogues aux rivets qu'emploient dans le même but nos potiers modernes. Gézer a

(1) Voy. FI. Pétrie, Tell el Hesij..., pi.. VI.

(2) Ilfaut le récite?' en entier, pour faire comprendre que sa définition ait causé quelque difficulté d'application : « The Hole-mouths... so called for lack of a better narae. The opening is simply a hole eut in the vessel, without any lip, or turn, or décoration, beyond a slight thickening for strenght in some cases. This type just survived into Jewish times; but it is markedly Amorite... » (Tell el Hesy..., p. 42). Dans les diagrammes de la pi. V, il m'a été impossible de saisir l'exacte signification de ces orifices. L'omission de cet élément de diagnostic dans Bliss, AMound..., p. 40-43 et Buss-Macalister, Excavations..., p. 77 ss., suggérait à n'en pas douter, sinon le même embarras, en tout cas un scepticisme analogue à celui exprimé plus haut. Cet embarras et ce scepticisme sont rendus évidents par la remarque suivante de Macalister, QS., 1903, p. 315 : I am inclined to suspect (if I do not misunderstand the published description) that the « hole-mouths » which hâve been enumerated as one of the characterislics of Amorite poltery are in realily rivet-holes ».

LA CÉRAMIQUE. 313

livré de nombreux exemples de vases rapiécés et le procédé, courant pour des pièces luxueuses de la céramique grecque, n'était déjà pas ignoré des potiers égyptiens antérieurs au cinquième millénaire avant J.-C. (1). Toutefois, si de telles analogies augmentent la vraisemblance de l'ingénieuse hypothèse mise en avant par M. Macalister à propos des hole-mouths, on peut lui objecter la difficulté d'admettre que Pétrie ait désigné par son malencontreux vocable d'aussi petits trous que ceux exigés par l'insertion des agrafes. iMalgré son imprécision d'ailleurs, la description enregistre un détail de nature à ruiner cette hypothèse : c'est l'ourlet qui a été ménagé en quelques cas autour de cet orifice pour le mieux prémunir contre les éraflures. D'où il appert que le hole-mouth n'a pas une origine accidentelle, qu'il n'a pu être percé après coup dans une pièce de vaisselle jugée assez précieuse pour être raccommodée quand mal lui était advenu. Et à considérer de plus près encore cet indice, évidemment bien voulu dans la description de Pétrie, on est conduit à l'interpréter par une tout autre voie. Si le potier a eu plus ou moins fréquemment la pensée d'épaissir la lèvre de cet orifice, ne serait-ce point en vue de le rendre non plus élégant mais plus résistant contre les heurts ou contre une pression? Et donc il n'entendait plus pratiquer quoi que ce soit d'analogue à un bec, dont le type a d'ailleurs été précédemment décrit par M. Pétrie. Serait-il invraisemblable de considérer ces trous comme destinés au passage des cordelettes servant à porter le vase (2) ? Réplique exacte d^un procédé familier aux débuts de la céramique grecque, trop simple du reste pour n'être point spontané en chaque milieu où il pourra être constaté, le hole-mouth, ainsi compris jusqu'à plus ample informé sur le sens que lui attribuait l'inventeur du terme, demeurera en effet caractéristique de la poterie archaïque palestinienne. A l'appui de l'hypothèse et pour rendre plus topique l'analogie invoquée dans la plus vieille vaisselle égéenne, il faut rappeler ces ansesoreillettes attachées à la panse des jarres et percées d'un trou rond,

(1) C'est ainsi du moins que peuvent s'interpréter quelques pièces publiées sans autre indice par M. DE Morgan, Recherches...; L'âge de la pierre..., p. 153, lig. 413, p. 160, lig. 474 ; cf. Ethnographie..., p. 48, lig. 80. Il s'agit. de vaisselle trèscommune, extraite de nécropoles préhistoriques, 'Amrah, Toukh. ou ramassée parmi des déchets de cuisine en des stations néolithiques. M. DE Morgan, Mémoires de la Délégation...,!, p. {\2, lig. 51, signale un vase de pierre d'époque élamite raccommodé avec des rivets.

(2) Cf. Perrot et Cnipu;z, Histoire..., VI, 898 : « Au-dessous des lèvres de la jarre, on avait, sur trois ou quatre points, augmenté l'épaisseur delà paroi et, dans le rendement ainsi obtenu, on avait percé des trous horizontaux ou verticaux, dans lesquels on faisait passer une corde... »; cf. p. 899 et t. VII, p. 154. Cf. un dispositif tout à fait identique pour le transfert des vases archaïques élamites, Mémoires delà Délég. en Perse, VIII, hg. 287, etchaldéens, Revue d'assyr. et d'arch. orient., VI, ii, 1905, p. 60.

Fig. I9î>. — Anse Irouce. D'après Bliss- MACALiSTEn, E.rcav,, pi. 26, i.

Fig. 200. —Vaisselle à trous de suspension. D'après Macauster, QS., oct. in02, pi. 10,

qui no srmMc pas avoir autrement piqué la curiosité des fuuilleurs. L'écliantillon emprunté h MM. Bliss et Macalister provient de Tell es-

Sâfy (fig. 199) (1). La projection de l'oreillette, franchement horizontale, n'a pas moins de 0°^,035 et fournissait donc une prise suffisante : d'autant que la présence du trou vertical n'ajoutait manifestement rien à la facilité de préhension. Que l'on admette au contraire Texistence dans le goulot de la jarre ou du vase quelconque des hole-moiUhs correspondant à ceux des anses, la raison d'être de ces trous saute aux yeux.

Peut-être est-ce dans le même sens qu'on trouverait la plus satisfaisante interprétation des petits orifices signalés vers le hord supérieur de menues pièces de vaisselle sans aucune anse. Macalister a trouvé (fig. 200) dans les premières couches cananéennes de la caverne funéraire à Gézer des tasses et des plats creux munis de ces perforations, mais groupées toujours semble-t-il deux à deux et fort rapprochées. Leur écart est assez considérable néanmoins pour fournir l'attache convenable à deux minces cordelettes, par lesquelles on aurait suspendu le vase vide, quand l'occasion s'offrait d'un transfert (2). En ce cas, nous constaterions tout de suite chez les Cananéens immigrants, dont la poterie sera étudiée plus loin, le même procédé, simpliste autant que naturel, attribué aux indigènes palestiniens.

On n'a vu encore à l'œuvre que l'artisan, ingénieux parfois et adroit déjà, dans les ateliers primitifs de poterie. De très bonne heure cependant voici naître l'artiste, qui façonne maintenant, de la même argile grossière ou finement pétrie, des vases aux formes singulières, fort incommodes le plus souvent, à notre sens moderne au moins, mais qui flattaient son œil et plaisaient sans doute à ses contemporains : cruches collées l'une à l'autre, avec ou sans communication; récipients qui imitent non sans succès des animaux, de préférence des oiseaux, mais qui affrontent jusqu'à la représentation humaine, avec cette même prédilection marquée pour « l'allusion aux formes caractéristiques de la

(1) Excavations. ..."pl. 26, 4: cf. p. 80.

(2) Peut-être l'examen très attentif des petits orifices en question permettrait-il à qui aurait un assez grand nombre de pièces sous la main, d'appuyer ou d'écat ter l'hypothèse. Si elle était juste, on discernerait probablement en quelques cas, sur les bords, l'érosion causée par le frottement des cordelettes.

LA CÉRAMIQUE

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femme » notée chez les plus vieux potiers mycéniens et troyens (1). S'il n'y a parfois là dedans qu'un schéma obscur (fig. 201), la figuration devient ailleurs d'un réalisme parlant ; on s'en convaincra en feuilletant les planches des ouvrages spéciaux. Les représentations animales ne manquent pas de vérité; malgré certaine gaucherie dans le modelé, on voit que l'artiste avait déjà le sentiment très juste de la nature dont il s'essayait à copier les œuvres vivantes (2). Pour en donner quelque idée il suffit de mettre sous les yeux deux ou trois types empruntés à des séries diverses, mais qui doivent être classés à l'époque des origines. D'abord la jolie lampe trouvée presque intacte à Gézer et rattachée « probablement... aux plus

Fig.;20l.— Vases-femmes; a (goulol\ d'après Bl.-Mac, £a:c.,pl. 67, l,a; 6, d'après Mac, QS., oct. 1902, pi. 10, 21 ; c, d'après Doeup- FELD, Troja..., pi. 33.

(l)PERROTet Chipiez, Hist., VI, 903 s.;

cf. SCIIMIDÏ-DOERPFELD, L, /. p. 255 SS.

(voy.fig. 201, c),où il semble bien que le potier ait surtout visé à figurer la femme dans la plupartde ces « Gesichtsvasen » qui constituent, estime à tort M. Schmidt, une série spécifiquement troyenne.

(2) Nous avons noté ailleurs (Introd.) cette tendance de l'art primitif à reproduire les formes vitales. Le fait que ces imitations plastiques se retrouvent bien dans les plus anciens débris de la céramique palestinienne indigène est naturellement une confirmation de la théorie admise à la suite de MM. Naville et Jean de Mot : l'imitation de la nature et la copie des formes vitales précèdent les combinaisons artificielles dans l'évolution artistique. Cf. les essais analogues de la céramique égyptienne pré-pharaonique (dans DE UoiKGATi, Recherches... ; Ethnographie..., p. 128 s., fig. 413 SS.), de la Fig.202. — GE/Eit. Lampe-canard. Plioi.coiuiiumiquce céramique troyenne vers le xxv* siècle obligeamment par le PEFund. av. J.-C. (Schuchhardt, Schliemann's

Ausgrabtingen..., p. 93, fig. 72-74), delà céramique Cretoise des derniers temps minoem ou des tout premiers temps mycéniens (J. L. Myres, Annual of Br. School..., IX, 1902-3, p. 376 ss. et pi; XIII), etc.

vieilles annt'es de roccupation sémitique », par coDséquent incluse d'emblée dans l'aire attribuée à la céramique «indigène ». Ce curieux ustensile, dont la description fort précise sera lue dans le mémoire de M. Macalister, représente un canard, moins les pattes, remplacées parun socle cylindrique adapté à un support creux et évasé en cornet de trompette (fig. 202). Pour le reste c'est bien, avec l'inélégance que de droit, le corps épais du canard, son cou développé, avec la courbe du jabot proéminent, la tête lourde, le bec massif de cette volaille peu svelte. Il n'est pas jusqu'à ses ailes que l'artiste n'ait cherché à montrer éployées; et la façon dont il s'y est pris est tout à fait de même inspiration que les éléments de décor incisé caractéristique des origines : il a dentelé profondément deux saillies en relief accentué attachées à l'axe supérieur du corps (1). Ce qu'on rapprocherait le plus volontiers de cette originale vaisselle, est un vase archaïque égyptien du musée de Gizeh, attribué par M. de Morgan à la céramique des premières dynasties et probablement autochtone (fig. 203). Le motif n'a dû être emprunté qu'à une basse-cour, malgré la difficulté qu'on pourrait rencontrer à vouloir déterminer l'espèce visée par l'artiste : on dirait

tout bonnement d'un poussin dodu, campé sur des pattes où il est mal encore équilibré, quoique ces pattes, trop ramassées et lourdes, aient dû lui fournir d'ailleurs un stable appui. A la différence du vase de Gézer celui du musée égyptien devait être suspendu; le potier n'a pas affronté l'exécution des ailes; au plumage de "'■"^iîpf/et ;,Ul"::rnf 4tr''"-"' ^on oiseau il a substitué un rudiment

de peinture : deux bandes à larges dents de scie se superposent autour du corps dans son axe longitudinal. A Ta'annak, voici dans la même pièce un animal et un homme, l'un et l'autre assez endommagés par malheur (fig. 20i). L'animal était muni de quatre petits supports en guise de pieds et de jambes. Le corps cylindrique s'allonge presque informe, terminé en un long cou tendu et coudé à l'extrémité pour former une tète grêle, effilée, avec de gros lobes arrondis pour les yeux et de minuscules oreillettes. Au milieu de l'échiné une fâcheuse cassure a fait disparaître un élément qui eût éclairé peut-être sur la nature de l'animal. On croirait discerner l'at-

(1) M. Macalister est disposé, semble-t-il, à admettre que des plumes en nature avaient été engagées dans les incisions ; c'est pour indiquer l'effet produit qu'il a inséré celles qu'on peut voir en partie sur la photographie.

LA CERAMIOUE.

tache d'une protubérance qui devient assez suggestive, en tenant compte des particularités signalées déjà : long cou, tête menue comparée au reste du corps, pour faire songer à un chameau. Tout à l'arrière de la bosse brisée un homme est assis. Décapité et amputé d'un bras dans son état

actuel, il n'a plus très . -'l .

grand air; et cependant l'impression à s'en faire par les deux photographies perspectives publiées dans l'ouvrage de Sellin ne laisse pas d'être favorable (1). Mal découplé, il n'a cependant rien du magot; le dos manque de cambrure, le bras est trop long peut-être et gauchement attaché, mais la pose n'est point fausse et on sent la vie dans le mouvement léger qu'imprimait au personnage l'effort de ses mains sur une sorte de bride engagée au cou du chameau. La description donnée est insuffisante pour permettre une attribution, qui parait, au fait, avoir embarrassé M. Sellin lui-même tandis qu'il avait l'objet en mains. Il lui a paru que ce pourrait avoir été une lampe, ou quelque petit ustensile votif dont la valeur religieuse échapperait encore (2). Vase proprement dit ou meuble votif, il n'importe pas en ce moment de le préciser davantage. La nature matérielle de l'objet et sa date approximative seules nous intéressent. Or il est bien façonné de cette argile rouge sans autre coloration que la tonalité prise au four pendant la cuisson; il a été modelé à la main — si les indices à recueillir sur les photogravures ne trompent pas — ; enfin et surtout il a été découvert dans les ruines de

Fig. 20».

- Chameau (?) et son cavalier. D'après Sellix, t. Ta'an., fig. 48.

(1) Diverses figurines de cavaliers groupées, au Musée national d'Athènes, au fond d'une vitrine sans numéro ni classement (peut-être n" 17 d'un classement archaïque) dans le grand salon mycénien, olTriraient les meilleurs répondants que je connaisse à celle de Ta'annak.

(2) L'hypothèse d'une lampe, tout considéré, demeure la plus plausible d'après la documentation publiée. Ce qu'on estime avoir été une bosse de chameau sur l'échiné de l'animal pouvait fort bien n'être qu'une bélière. Si l'on agréait la figuration rudimentaire d'un chameau, la posture du cavalier n'a rien d'insolite; les nomades s'établissent volontiers ainsi à l'arrière de la bosse, surtout quand le chameau n'a pas de selle. Si l'on préfère y voir la représentation d'un cheval, il faudra noter avec M. Macalister, QS., 1906, p. 119, l'antiquité d'une habitude curieuse dans l'Orient moderne où l'on s'assied plus fréquemment sur le derrière de l'âne que sur son dos — pratique fort rare si l'on monte un cheval ou un mulet.

la forteresse occidentale de Ta'annak, c'est-à-dire du château primitif qui protégea la première agglomération établie sur le Tell, et tous les tessons ramassés aux alentours, en cette couche presque la plus profonde des décombres, présentaient les fines stries et le décor incisé qu'on a dit plus haut caractéristiques de la plus ancienne poterie. Il pouvait donc être mis en parallèle avec la lampe de Gézer et le vase égyptien de Gizeh, pour attester avec quelle ingéniosité les céramistes (( indigènes », au nord et au sud de la Palestine comme en Egypte, bien longtemps avant l'efflorescence de l'art « historique » en ces contrées, savaient traduire leur sentiment déjà profond et juste de la nature. La preuve en serait faite avec plus d'ampleur si l'on signalait ici, à propos de ces représentations céramiques, la série variée des figurines en terre cuite recueillies jusqu'à ce jour dans les fouilles. L'indication au moins sommaire de ces petits monuments aurait mieux sa place sous la rubrique « sculpture » qu'à propos de la céramique. Toutefois les séries actuellement publiées n'étant pas suffisantes encore pour documenter avec précision un chapitre de la sculpture, il a paru que ces représentations plastiques trouvaient d'autant mieux place dans la poterie que beaucoup furent en réalité des vases; nous en avons signalé d'autres types à propos du mobilier funéraire. Les exemples produits suffiront sans doute à donner quelque notion des ressources que les potiers antérieurs aux Cananéens savaient tirer de leur art, quand ils s'essayaient à des productions supérieures à celles qu'exigeaient, en fait de vaisselle, les nécessités courantes du ménage, ou les demandes usuelles des clients les moins raffinés.

Le développement artistique en cette voie ne pouvait cependant être poussé fort loin ; malgré la variété des formes vitales s'offrant à l'imitation de l'artiste, le cercle demeurait restreint en somme de celles qui lui étaient accessibles, ou s'adaptaient vraiment tant bien que mal aux exigences pratiques auxquelles il fallait avant tout pourvoir. Mais dès qu'on s'était placé dans le point de vue de l'ornementation des vases, la couleur devenait un élément beaucoup plus riche et plus précieux que le modelé. On faisait plus joli avec moins d'effort et le procédé ne pouvait manquer d'être de très bonne heure en faveur. Il le fut apparemment presque dès l'origine ; car bien avant de connaître la composition savante des couleurs chimiques, les ornemanistes disposaient de quelques couleurs naturelles dont ils ont su tirer un heureux parti. Les premiers pas dans cette voie consistèrent à rehausser la tonalité fondamentale de l'argile en polissant la surface du vase sans y appliquer d'autre coloration. An lieu des surfaces complètement lustrées, il semble que les potiers antiques aient préféré quelques ru-

LA CERAMIQUE. 319

diments de dessin produit avec le même outil : juxtaposition et recroisements de lignes, fines ou empâtées, qui constituaient des réseaux et des treillis relativement variés, non sans une saisissante analogie graphique avec les résultats obtenus en creux, par les stries à la pointe précédemment décrites. Ce procédé est désigné depuis Flinders Pétrie par le terme àe patte me d biirnishing . Pouf donner aux marques ainsi tracées plus de valeur décorative, au lieu de polir en tout ou en partie la face du vase laissée à la tonalité native delà terre, on lavait préalablement cette surface d'un large enduit monochrome, à teinte variable, mais à l'ordinaire rouge, blanche, plus rarement jaune, brune, et très accidentellement noire (1).

La couleur elle-même intervint directement ensuite pour le dessin. Étendue au pinceau, ou avec tel autre instrument plus primitif, elle s'adjoignit ou se substitua complètement au polissage et réalisa d'abord une décoration analogue en simples quadrillés, mais dont les motifs allaient se multiplier avec rapidité et non sans bonheur. Détail fort suggestif à enregistrer : de Pétrie à Bliss et Macalister — y compris Sellin — , les céramographes palestiniens ont noté avec insistance la perfection supérieure du poli, le coloris plus riche et plus fin dans la céramique la plus ancienne dont leurs fouilles aient livré les débris (2). Il semble qu'à peine sorti des premiers tâtonnements, l'art céramique ait réalisé presque aussitôt une perfection de procédés, de formes, souvent même de décor, qui n'a pas toujours été conservée par la suite, soit* qu'on ait pris moins de souci de l'exécution, soit que les potiers ultérieurs aient été souvent plus inhabiles. Pour avoir toute sa portée, sur laquelle ce n'est pas ici le lieu de théoriser, l'observation doit être mise en regard des constatations identiques faites en Egypte, en Babylonie et tout récemment en Susiane (3).

Comme pour le dessin au polissoir, le coloriage s'appliquait à même l'argile ou sur un engobe généralement blanc, parfois jaune, rouge clair, voire même noir. Une couverte blanchâtre sans autre décoration est tenue en général pour tout à fait spécifique des plus anciennes poteries. Elle se retrouve fréquente comme fond d'où se

(1) La poterie burnt hlack serait de toutes les poteries ornementées la plus ancienne, au sentiment de F. Petiue, T.el Hesy..., p. 42.

(2) Pétrie, Tell et Hesy...^ p. 42; Bliss-Macalister, Excavations...^ p. 81; Sellin, Tel Ta^annek..., p. 91.

(3) Cf. DE Morgan, Mémoires de la Délégation en Perse, t. I, Recherches archéologiques ; A[)pend[ce I : céramique archaïque, p. 183-190, pi. XVII-XXII; t. VIII, l'étude de MM. Gautier et Lampre sur la céramique à propos de leurs trouvailles archaïques à Moussian, p. 69 s. et p. 92 ss. Un coup d'œil sur les collections, maintenant exposées au Musée d'Élam, au Louvre, mettait ce fait mieux en relief que toutes les remarques.

détacheront plus vigourensement les peintures, bien qu'un marron lourd et sale soit plus fréquemment employé comme tonalité fondamentale, en quelques cas aussi le rouge-brique clair, ou le brun. Là-dessus s'enlèvent en noir lustré, en noir épais à reflets bruns, en rouge indien très foncé, des dessins capricieux, exécutés aussi mais très rarement en d'autres teintes, telles que le vermillon, le pourpre, le jaune, le blanc, etc. Tandis qu'on avait cru devoir restreindre d'abord l'emploi de la décoration peinte à telle ou telle catégorie de vases, il est clair aujourd'hui que l'ornemaniste ancien n'avait aucun exclusivisme à cet endroit, tout en travaillant avec prédilection sur des pièces dont la forme ou le caractère se prêtaient mieux à son action (1). Ses couleurs appliquées par empâtement ne devaient pas offrir de teintes égales, par suite de l'adhéren ce plus ou moins parfaite sur les parois d'argile brute ou sur Tengobe étendu au préalable; dans les deux cas la couleur manquait nécessairement de transparence et, même toute fraîche, devait avoir quelque chose de l'invariable nuance mate, éteinte, qui est celle des meilleurs spécimens retrouvés. Comment évolua cette décoration

(1) Bliss-Macalister, Excav..., p. 89 s., cf. 78. Il faut noter une fois pour toutes, en vue de simplifier la description générale présentée ici, que le chapitre de la poterie peinte est un de ceux que les récentes fouilles ont le plus profondément renouvelé. Quand M. Fiinders Pétrie, Tell el Hesy..., p. 42, en esquissait pour la première fois les principes, il disposait de fragments trop peu nombreux encore; en tout cas sa théorie pour être admise devait obtenir le contrôle d'une application aux trouvailles faites sur d'autres points, à des niveaux contemporains. Vérifiée dans ses lignes essentielles, l'esquisse primitive avait pu être modifiée, développée, précisée surtout, grâce aux riches trouvailles des années qui suivirent. Tablant sur les renseignements é pars dans les comptes rendus de MM. Bliss et Macalister, M. F. B. Welch, un spécialiste fort en vue dans les milieux scientifiques anglais, avait caractérisé en quelques notes brèves et claires {Quart. Stat., 1900, p. 347-9) la céramique peinte de Palestine en tant que distincte des influences mycéniennes qui la transformèrent par la suite. Son étude déjà fort bien documentée ne devait pas larder d'être elle-même rectifiée sur quelques points, après l'achèvement des travaux dans la Cbéphélah. Outre les indications semées à travers le livre de MM. Bliss et Macalister (Excavations...), leur mémoire spécial (op. l., p. 89-95, pi. 36-42 et pi. chromolithographique) était un classement méthodique complet des connaissances acquises sur le sujet. Cette fois le champ d'observation était assez vaste pour fonder une systématisation stable. On ne s'étonnera pas néanmoins, étant donné la délicatesse du sujet, que l'information toujours plus étendue produite par les travaux contemporains ait rendu nécessaires de nouvelles modifications dans le détail technique de l'étude. C'est à Gézer principalement, grâce à l'abondance des débris céramiques, grâce aussi à l'attention si compétente et toujours en éveil du directeur des fouilles, qu'on doit chercher l'indication la plus précise et celle qui pourra être, à ce jour, estimée la plus objective. L'étude d'ensemble de M. Macalister ne peut manquer d'être du plus haut intérêt sur ce point en particulier. Les notes présentes se réfèrent dans l'ensemble à la théorie des Excavations, modifiée, le cas échéant, par les données empruntées aux comptes rendus périodiques de Gézer et des autres chantiers. La planche VIII group e avec quelques rares types décoratifs indigènes les plus usuels égéo-cananéens, l'un ou l'autre perpétué peut-être jusqu'aux temps wrae7i/es. La pi. chromolith. (IX) oflfre un vase indigène ou ^ro^o-^</eew et précise les diagrammes de l'époque suivante. Les figures de détail éclairciront encore chaque période.

]A CEUAMIOUE.

peinte, qui, au début de la période néolithique, consistait en un large bain dans une substance colorante ou en traits de couleurs? nous ne pouvons encore que l'entrevoir.

Il ne semble pas néanmoins que les artistes « indigènes » soient partis de ce qu'on est convenu d'appeler l'ornementation « géométrique », pour aboutir, à la suite de longs tâtonnements et d'audaces progressives, aux représentations animées. Les motifs linéaires du premier décor incisé ou poli se perpétuent évidemment : les rubans, les lignes ondulées, brisées et recoupées, les dentelures, les treillis, les rubans,

Fig. 20,'>. — Tessons archaïques : a, d'après Bliss, A Mound..., fig, i08; 6, Sellin, T.Ta'an., pi. I, ?,• c, d, Macal., QS., oct. 1902, pi. 4, 8 et 11, 4.

Fig. mi. — Céramique archaïque. D'après Sellin, Nachlese..., fig. 23. (Décor marron et noir, fond rose.)

les zigzags, sont toujours au répertoire (fig. 205 ; pi. VIII 9, et IX, 1); mais à l'inverse du parti qu'en saura tirer l'ornemaniste égéen par exemple, celui de Palestine se contente de les jeter pêle-mêle sur les faces à décorer, sans nul souci de répartition symétrique, d'harmonie ou d'unité dans son dessin. Il aime les

Fig. 207.

D'après Macalister, QS:, oct. 1903, fig. 4.

laro-es traits, les teintes pleines et parait redouter les espaces vides autant que les zones trop régulières. Dès qu'il se sent plus sur de

lui, il trace un vrai dessin non plus en traînant son pinceau à l'avenant sur les parois du vase, mais en s'eftbrçant de reproduire des objets et des formes que la nature lui met sous les yeux. Des plantes, des arbres — d'ailleurs fort rares — et des animaux font maintenant les frais de ses compositions (1). Si les végétaux sont invariablement stylisés, ou plutôt interprétés avec une gaucherie très accentuée, quelques animaux sont rendus au contraire avec une vérité saisissante, quand On se souvient de l'époque où vivaient ces artistes. Certains poissons (cf. fig. 208) ou Fig. 208. — D'après selun, £:ine (Jes oiscaux trouvés à Gézer et à Ta'annak

■.Vac^^..,fig.i3.Cf.QS.,oct.^90., ^^^^^ ^^^^ ^ ^^ ^^ ^^^^^^^ ^^.^.^^^ ^.g^^^j, ^

Tell el-Hésy (fig. 213), des cervidés un peu partout (fig. 209), divers animaux encore (fig. 210 s., 2U) sont

Fig. 209. — Cenidés. D'après Schumacueb, MuN., llXKi, fig. 15 (a, Megiddo); Bliss-Macal. Exe, pi. 41, 132 (6, Chéphélah) ; Sellin, T.Ta^an., fig. 90 (c, Ta'annak).

d'une exécution déjà heureuse en dépit des anatomies répréhen-

(1) La représentalion humaine n'a pas encore été signalée, du moins à ma connaissance; fait surprenant, élant donné l'usage de celle forme chez les modeleurs du temps.

LA CÉRAMÏOUE.

sibles des mouvements peu justes et des poses discutables.

Parmi les plus importantes modifications introduites dans le classement des débris céramographiques par les découvertes de Gézer, il y a surtout la distinction désormais très nette de la poterie peinte indigène.

A la suite de minutieuses et patientes comparaisons, de recherches prolongées sur la situation des débris, leur nature, les procédés techniques, M. Macalister s'est acquis la persuasion que ce décor, où prédominent les représentations animées et que caractérisent l'épaisseur du FiTTio.- Animai fantaisiste. D'après dessin, l'usace des teintes pleines et la selmn, Nachiese..., fig. u. (i)é.or

. ^ ni marron, fond rosé.)

polychromie, « est réellement le style à

associer aux races pré-israélites » (1). Ce style a, en Egypte, des répondants assez exacts pour le choix des motifs ornementaux presque

aussi pour le coloris; seule peut-être la polychromie fait à peu près défaut dans la céramique égyptienne archaïque (•2).

En Babylonie au contraire et en Susiane, où l'on ne connaissait guère qu'une décoration monochrome pour les poteries estimées les plus anciennes, les belles découvertes faites à Tépé iMoussian viennent de révéler en des couches beaucoup plus primitives que tout Fig. 2H. — Décor brun rouge sur fond ce qui était précédemment connu de

gris. D'après Ski.lin, T.Ta^an., fig. 73. , ,. , , , ,.,, , , , ^.

splendides échantillons de décoration peinte à plusieurs tons habilement nuancés (3). Comme les motifs

(1) QS., 1903, p. 207; cf. p. 43 ss. et 1902, p. 330 ss.. Les figures 212 et 213 feront bien saisir les deux procédés. A propos del'oiseau de T.es-Sàfy (fig. 212), les zoologistes et les historiens se demanderont sans doute ce que l'ornemaniste cananéo-israélite a prétendu représenter, car ce motif revient très fréquemment dans ses composilions. D'après une intéressante suggestion d'artiste fort exercé à l'observation, M. S. Waret, je croirais volontiers qu'il s'est inspiré d'un paon, bien que cet oiseau ne soit pas actuellement connu en Palestine.

(2) La poterie peinte préhistorique ou celle des tout premiers temps pharaoniques est en général à décor blanc sur fond rouge, ou rouge sur fond jaune; voy. de Morgan, Recherches...; Vncje de la pierre.,., p. 159 s., planches chromol. 1-X.

(3) Mémoires de la Délégation en Perse, VIII, pi. VII (chrom.). Les chromolithographies de fragments susiens publiées dans les Mémoires..., t. I, pi. XVII-XX, poterie fine archaï-

Fii?. îîl-i. ()is(>aii peint selon la tcelini(|ue plus réeenle. D'après l'.i isn-Mac.u.istii;. /Arca?'., pi. 44.

ornementaux et les formes générales sont par ailleurs très semblables à ce qui se renconire en Palestine, au moins vers la fin de la période

étiquetée « indigène », c'est de ce côté aussi qu'on chercherait le plus volontiers un point de départ des influences extérieures initiales sur les productions céramiques palestiniennes.

A la fin de la période que nous avons nommée « indi- , gène », longtemps après que

des Sémites sont venus se mêler aux races anciennes, modifiant graduellement leur art sans le transformer radicalement encore, un procédé tout autre a cours dans la décoration céramique. Les mêmes représentations, groupées encore souvent dans le même goût, sont traitées avec une couleur unique pour chaque élément, sur les fonds usités dans le passé. Le dessin est plus net, les lignes plus fermes, fines, sans teinte de remplissage. On ne se contente pas, il est vrai, d'esquisser exclusivement la silhouette, suivant la pratique tout à fait primitive représentée sur quelques tessons de Gézer (1); mais le détail des corps est indiqué au trait, laissant apparaître dans les espaces vides l'engobe jaunâtre ou d'un blanc crème dans la plupart des cas. C'est l'acheminement graduel vers la technique égéenne dont nous verrons l'influence atteindre son apogée à l'époque suivante.

La situation de ces divers débris dans les ruines vient fort à propos compléter ici les considérations artistiques. Tandis que la première catégorie de tessons et de vases peints se trouve en abondance dans

Fig. 213. —Oiseau peint selon la technique archaïque, à Lâchis. D'après Bliss, A Mound..., fig. IWi.

que, pi. XXI el XXII, poterie grossière, attestent déjà un certain sentiment des nuances, parfois même une réelle polychromie. En Chaldée, M. Heuzey (Revue d'assyr. et d'arch., VI, II, p. 59) relève « l'extrême rareté de la poterie peinte «. Les quelques tessons recueillis dans les fouilles récentes de Tello (1903), peints en noir sur fond jaune, attestent du moins que le procédé, pour n'être pas courant, n'était pas inconnu. (1) Voir par exemple Q.S., oct. 1902, fig. 8, la représentation d'une autruche.

\A CERAMIQUE.

Fig. 214. — Animal lantaisiste peint sur un tesson archaïque de Gézer. D'après Macalister, QS., oct. 1903, fig. 4. (Décor rouge et noir.)

les couches les plus profondes à Lâctiis, à Gézer, à Ta'annak, très vieux centres de population, elle est à peu près radicalement absente de tous les Tells secondaires fouillés à travers la Chéphélah, où foisonnent au contraire les échantillons les plus variés de la seconde manière. Ce même style des localités de moindre importance n'apparaît à Gézer et à Làchis qu'à partir de niveaux déterminés, qui permettent, spécialement à Làchis, d'en calculer la date avec une approximation satisfaisante. Aussi bien, ne s'en trouve-t-il aucune trace au-dessous du fameux lit de cendres qui fait, à Tell el-Hésy, la démarcation absolue entre l'occupation incontestée par les races primitives et l'arrivée brutale d'un peuple envahisseur à une date que Pétrie assignait vers 1400, mais qui doit être reportée plus haut selon toutes les vraisemblances acquises depuis.

On s'expliquerait dès lors à peu près ainsi cette première phase de la céramique palestinienne. Dans les plus vieilles agglomérations indigènes, à Làchis, à Gézer, à Ta'annak, qui furent des villes dès l'époque néolithique, un art local s'était constitué, indépendant en apparence de toute inspiration étrangère, dans lequel pourtant se révèlent de jour à jour des points de contact nouveaux avec la céramique contemporaine ou antérieure d'Egypte et de Babylonie — rapprochements que le seul hasard ou des fantaisies spontanées de la part des artistes ne sauraient totalement justifier, et qui cependant ne paraissent plus si étranges à mesure que nous apprenons à mieux connaître l'assiduité des relations entre ces divers pays aux temps les plus reculés de leur histoire. Quand la première invasion sémitique eut couvert la Palestine de peuples nouveaux, d'autres agglomérations durent se constituer, où se développa une culture d'autant plus imprégnée d'éléments jusqu'ici étrangers au sol que la proportion y était moindre des populations anciennes. Dans les centres où elles étaient plus solidement implantées celles-ci purent se soustraire longtemps encore à l'absorption et imposer dans une large mesure aux envahisseurs des habitudes et des procédés artistiques consacrés par un usage séculaire et d'une perfection probablement apte à satisfaire les aspirations des nouveaux arrivants, jusqu'à ce que vinssent du dehors des influences

supérieures, adoptées aussitôt avec succès, qui brusquèrent la transformation définitive de l'art local.

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AV. .IKSL'S-ClIRlSr).

Sous des noms très divers on désigne, sans aucune divergence, comme seconde période dans la poterie de Palestine, celle où se font sentir les influences égéennes ou mycéniennes corn me il plaira de les appeler. D'aucuns, M. Fl. Pétrie en particulier, affectionnent même le terme d'art phénicien, justifié en partie par le rôle d'intermédiaires qui fut largement celui des Phéniciens entre les divers peuples du bassin de la Méditerranée, mais qui caractérise assez mal une étape spéciale dans l'évolution de l'art céramique. Aussi bien tout ce que nous connaissons de poterie en pays phénicien offre-t-il cette physionomie essentiellement composite qui est celle de tout Tart phénicien (1). Que les potiers de Tyr et de Sidon aient su de bonne heure allier en d'habiles compromis les formes spécifiques et les éléments originaux de la décoration tels qu'ils avaient cours en Egypte ou en Babylonie, nul n'y contredira; mais ils se sont bornés à cet alliage, attentifs du reste à bénéficier des progrès nouveaux réalisés en cette branche dans les premiers ateliers de céramique égéenne. Nous éviterons donc l'emploi

(1) Si les Phéniciens avaient jamais créé une céramique originale, c'est dans leur propre pays surtout qu'on s'attendrait à la retrouver; or la côte phénicienne déjà largement explorée n'a livré que des types à peu près insignifiants; cf. la remarque de Perrot et Chipikz, Histoire..., III, 669, fondée sur les résultats de la Mission de Phénicie en cette branche artistique. Les heureux travaux de M. Macridy-Bey dans la nécropole d'er-Rachidiyeh près de Tyr, tout en produisant des dépôts relativement archaïques, n'ont révélé aucune forme spécifique bien appréciable, ni décoration ayant quelque intérêt. De l'avis même du savant explorateur, c'est en somme de la céramique imitée de Chypre (MACRmY-BEY, RB., 1904. p. 565 et pi. VI). On n'est évidemment pas plus fondé à désigner comme phénicienne la céramique importée dans les colonies phéniciennes ou dans les pays en contact plus ou moins fré- (juent avec ces navigateurs intrépides et ces marchands consommés que furent toujours les habitants de la Phénicie. Tel vase ornementé découvert en Sicile ou sur les côtes d'Afrique, tenu pour phénicien parce qu'il porte un graflile dans la langue de ce peuple, a souvent un air de famille très accentué avec des vases mycéniens ou chypriotes, et cette physionomie artistique doit prévaloir à rencontre même du texte. Les marchands tyrien* convoyaient de préférence les articles auxquels l'élégance, la nouveauté ou un avantage quelconque assuraient un succès plus large parmi les clients : quant aux légendes en langue nationale gravées ou peintes sur des vases de style nettement égéen par exemple, elles peuvent n'impliquer pas plus l'origine phénicienne des vases où elles sont tracées que l'origine anglaise n est indiquée par la franche déclaration inscrite sur beaucoup de pacotille exposée de nos jours sur les marchés de l'Orient : madein Germany, ou made in Rclgium.

LA CÉUAMIQUE. 327

de cette désignation particulière. En attendant que les hommes du métier soient à mrme de tomber d'accord sur la terminologie la mieux adaptée, on peut apprécier déjà ce que fut cette phase nouvelle de la céramique dans les contrées où florissait, à partir du xvi" siècle, la culture égéo-cananéenne.

Le progrès capital de la technique nouvelle consiste dans l'usage du tour, connu probablement d'assez vieille date, mais jusqu'ici d'emploi sporadique. On donne à la pâte plus d'homog-énéité et de finesse; elle a pour l'ordinaire une coloration rouge, à nuances variées selon la qualité de l'argile et le degré de cuisson, brune, quelquefois noire. Vers la fin de cette période abondent les tonalités blanchâtre, grise ou verdàtre, ces dernières spéciales à une large série de menue vaisselle commune en tous les chantiers de fouilles, mais peut-être d'importation mycénienne directe. Des terrines destinées sans doute à être souvent mises au feu sont faites d'une pâte spécialement résistante, d'un rouge sombre ou de nuance violacée, où la fumée a mis une couverte noirâtre.

Les formes subissent une évolution encore plus accentuée, abstraction faite, bien entendu, de toute pièce qui par des caractères spéciaux trahirait une importation immédiate de quelque atelier égéen. Les jarres que les potiers cananéens fabriquent désormais le plus volontiers ont un galbe plus svelte que dans l'âge précédent. La courbe du goulot est plus gracieuse; l'ovale de la panse est notablement allongé, conique, terminé à fond plat d'un très petit diamètre dans les premières amphores de ce type, avec tendance prononcée à substituer les fonds arrondis ou pointus à la base plate d'autan. Même quand il s'agit de la plus vulgaire jarre, dont les parois sont demeurées nues et n'ont reçu aucun poli, le progrès est marqué surtout par les anses insérées maintenant sur divers endroits de la panse, de deux à quatre (cf. fig. 24-4, B — de Lâchis — et D — de Zakariyâ — , env. 1/8). Elles ont parfois cette même courbe et ce même procédé d'attache au col et à la panse, qui les ont fait comparer ailleurs à un étrier, la même projection hardie hors du vase et la même attache caractéristiques des belles pièces mycéniennes dites vases à étrier, représentant une variété remarquable de l'amphore. A l'élégance près,, est-il besoin de le faire observer, on reconnaît sans effort parmi les vases de ce type trouvés à Lâchis, à Tell Zakariyâ, à Gézer, à Ta'annak, c'est-àdire du nord au midi de la Palestine, l'amphore usuelle dans l'Archipel égéen (i).

(1) Cf. les spécimens publiés dans Pekrot et Ciiipikz, Uist., VI, fig. 466, 479, 483, etc.

Fig. 215. — D'après Bliss- Macalister, Kxc, pi. 30, 3 ,;a) et 24, 4 (b).

Les cruches à une anse fis;-. (215, a), de galbe voisin des jarres, olircnt avec celles de Tàgc précédent(fig. 215,1)) une divergence bien marquée. Elles en reproduisent la panse globulaire, le fond allongé et aigu; toutefois, jusque dans les types les plus voisins au premier aspect, le progrès de la forme est constitué par la silhouette plus gracieuse du col, mieux encore par l'attache de l'anse largement prise sur le corps et fixée au sommet du vase par un cordon en relief qui assure la solidité et augmente l'élégance. En ce genre une série très ample de vases plus petits est spécialement en faveur à ce moment, s'il en faut juger par Tabondance des spécimens rencontrés partout. Les ouvriers arabes qui découvrirent les premiers dans les tranchées de iM. Pétrie leur donnèrent aussitôt le nom pittoresque de bilbils, adopté par le maître dans sa description. Aussi bien serait-on dans un embarras notable s'il lui fallait trouver un équivalent plus technique : d'employer ici le terme à' œnochoés serait sans doute se rendre coupable d'anachronisme et profaner, penseront les hellénistes, à la signification de pots à peu près tous vulgaires, un nom qui évoque de si jolies formes, une décoration si élégante et si gracieuse, dans la céramique de la Grèce classique. Or malgré tout c'est à quelques types de l'œnochoé que se comparerait avec le plus de vérité le petit vase palestinien à panse globulaire, munie généralement d'un pied plus ou moins développé, mais surmontée toujours d'un long col cylindrique avec évasement léger à l'orifice, anse un peu aplatie, le

plus souvent très haute, car elle s'engage d'une part dans le renflement du vase et s'attache de l'autre vers la partie supérieure du col sur un ruban en relief (fig. 216 et pi. X, 14). La plus saillante particularité offerte par la variété des bilbils est la fréquente inclinaison du col (fig. 216, D et E). Elle trouve une explication toute naturelle dans la nature relativement épaisse des parois et le développement très hardi de ce col. La pièce enlevée du tour était placée quelque temps

DE r

Fig. ^ir», — Bilbils. D, d'après Bijss-Macai.iSTEn, ^xcau., pi. 31, 8; E, d'après Buss, A Mound..., fig. 184; F, d'après Petuie, T. el Hesy, pi. VIII.

(Ianaan.

Pl. X.

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Poterie égéo-caiiaiiéeiine.

D'après une phot. du PEFund.

LA CÉRAMIQUE

Fiiî. ÏÎI7

D'après Bliss-Macalistei;, E.rcav., 32, 1, 3 (a et c) et Fl. Pétrie, T. el Hcsy, pi, VII (6).

au soleil avant la mise au four. L'argile humide s' affaissant sous son propre poids, le vase se déformait; le long col trop lourd écrasait la panse, qui se projetait hors de son axe sur le pied, et l'anse produisait sa traction sur les deux éléments de telle sorte qu'en fin de compte le vase gondolé bizarrement gardait néanmoins son équilibre et ne déplaisait pas peut-être par l'originalité môme de sa structure (1). On li;i appliquait à peu près invariablement quelque ornementation : rubans

de couleur sur le goulot ou sur la panse, cordon eu relief, moulures au col.

Dans l'extrême variété de pots et de tasses les caractères généraux à discerner sont le développement ovoïdal du corps, les fonds arrondis ou pointus, sans exception appréciable, les larges goulots souvent hauts et évasés avec un petit bec, l'anse spécifique de l'époque

par sa courbe et ses points d'attache; elle est d'habitude ronde, épaisse, très ouverte, engagée horizontalement dans la lèvre supérieure du vase ; mais les cas ne sont pas rares où elle décrit un .ovale dont la boucle se projette fort au-dessus de l'orifice du vase (fig. 217 et cf. pi. X, 10).

[1 faut classer dans une catégorie à part ce qu'on pourrait nommer les « marmites cananéennes » (fig. 218 et pi. X, 15) : vaisselle d'assez grand module, à peine représentée à l'époque antérieure par quelques terrines recueillies à Gézer dans le premier strate à inhumation de l'ân-

Marmites cananéennes. D'après Bmss-Macalistek, Excav. pi. 33, 1, 4.

(1) Il ne serait même pas impossible en se plaçant à ce point de vue, d'admettre que les potiers aient modelé de plein gré de tels vases, ou qu'ils y aient abouti par maladresse. On peut voir dans Peiirot et Ciui'iez, Histoire.. .^ VI, 918, <ig. 470, une « cruche penchée « provenant de l'Altique et présentée (p. 916) sans aucune observation au sujet de cette particularité, qui n'est donc pas tenue pour une anomalie réelle.

Fig 2i;>. — Vaisselle cananéenne. Environ 1/4 f?r. D'après Bi.kss-Mac.vlister, Ea^cav..., pi. 34 Sellin, t. Ta^an., pi. III, et FI, Pf.tkie, T. el Hesy, pi. VI.

LA CÉRAMIQUE

l'ig. 2-20. — D'après pi.

Bliss-Macalisteis, Excav.

tique crématorium indigène. La silhouette n'est pas moins transformée en ces nouveaux ustensiles que la matière et la technique. Au lieu du creux profond et des bords presque verticaux avec orifice béant sans aucun relief, on a maintenant de larges récipients très peu élevés, dès lors beaucoup plus stables sur un foyer. La courbe du fond est plus ou moins molle ou convexe, suivant que la panse est flasque ou rebondie. L'orifice n'a

guère diminué de largeur, mais il est orné en même temps que consolidé par des moulures en relief et le profil de l'ensemble est

beaucoup plus harmonieux. Des brocs à fond plat, corps globulaire, anse ovale, bec pincé ou goulot à tamis (fig. 220), de grandes jattes liémisphériques (fig. 22*2) ou des plats creux à parois lisses avec simple bourrelet à la lèvre extérieure (1) sont de style trop commun pour être faciles à classer à cette époque plutôt qu'à telle autre de par les formes seules, encore qu'elles apparaissent pour la première fois au début de cette phase de la céramique.

Il y a cependant, pour les y rattacher, leur ressemblance indiscutable avec des types mycéniens caractérisés d'autre part, leur situation aussi dans les ruines, enfin les procédés de leur exécution manifestement identiques à ceux constatés en des vases très bien spécifiés par leurs formes mêmes (2).

Quant à l'assortiment considérable des coupes, bols, tasses, assiettes à bords relevés, il serait sans profit d'en entreprendre la simple énumération, fastidieuse du reste, à moins de l'accompagner des représentations les plus

Fig. 221. — Cj\7SA\. Orifice d'un vase archaïque avec tamis, tube et goulot en mufle de lion (?). D'après Maca- LisTEK, QH:, oct. 1ÎK)2, pi. 5.

Fiii. 222.

Jatte. D'après Bliss-Macalistku, Excav. y pi. 33, 7.

(1) Pi. X, 16; cf. le type troyen de même période, Sciimidt-Dorpfeld, Troja..., I, fig. 142.

(2) Probablement du début de cette période date la curieuse pièce, fig. 221.

topiques. Quelques échantillons (fig. 219) en donneront l'idée suffisamment exacte (1). Dans cette menue vaisselle, en effet, l'élégance et

la variété du galbe ne laissent rien à désirer.

I.e détail essentiel est que toutes les pièces sont montées sur un pied bas, ordinaire-

FiK. ■2'1^\.

Écuelles éj,'éo-cananoennes. D'après Hi.iss-Macai.ister, Excav., pi. 35, 2, 7.

iili. — Kcuelles égéo-cananéennes peintes. D'après Bi.iss- Macaijster, Excav., |)1. 35, 10, H.

ment formé d'une moulure saillante et évasée. Les parois sont inégalement fines, lisses avec des profils très gracieux , souvent moulurées avec goût; les rebords sont toujours amincis, parfois artistique ment biseautés.

Une autre série de vases est à signaler encore,

qui parait venir en droite ligne d'originaux mycéniens. Elle comprend toutes les variations plus ou moins fantaisistes de l'écuelle profonde, campée sur un pied concave à rebords évasés, et munie, pour la manipulation, de deux ganses obliquement attachées un peu au-dessous de l'orifice (2). La plupart sont ornées de peintures trahissant plus énergiquement que la technique et les formes de quel art relèvent ces productions nouvelles dans la céramique palestinienne.

Dans l'ensemble, en effet, la poterie peinte de cette époque se distingue des vases céramographiques « indigènes » beaucoup mieux encore par les éléments décoratifs que par les divergences d'exécution signalées déjà : préférence du trait mince et ferme à la ligne empâtée ou aux teintes plates, groupement symétrique des mêmes motifs li-

(1) Cf. pi. X, 5 et, à Troie, Schmidt-Dôrpfkld, op. L, fig. 143.

(2) Fig. 223 s.; voy. pl.X, 1; cf. à Mycènes, Perrot et Chipiez, Hiat..., VI, fig. 477.

Kii,'. :i2o, — Écuelle mycénienne. D'après PEiiriOT et Chipiez, Hist., VI, p. î)21.

Vl. ÏX.

Spécimens de céramique peinte des diverses périodes en Canaan.

LA CÉRAMIQUE. - 333

néàires accumulés pêle-mêle par l'artiste antérieur, figures monochromes au lieu du coloris nuancé des représentations antiques. L'ornemaniste opère, comme par le passé, sur la face naturelle de l'argile cuite, où il étend ses couleurs destinées à perdre rapidement toute fraîcheur pour se fondre dans une tonalité mate. Presque toujours les parois à décorer ont été polies avec soin ; le plus habituellement aussi, avant tout décor, le vase est trempé dans un bain de substance colorante qui lui fait une couverte fort propice à l'ornementation. Suivant la tonalité obtenue par ce lavage on fait choix, parmi les couleurs dont on dispose, de celles qui s'enlèveront le mieussur ce fond. Sur un engobe d'un jaune clair on peint volontiers en noir, brun et rouge brique ; ailleurs en blanc pâle à reflets bleutés sur un jaune foncé, ou en brun sur un fond blanc. Les tons les plus nuancés du jaune, brun, bistre, alliés au rouge et au blanc semblent avoir chargé presque exlusivement la palette du décorateur céramiste cananéen. Les motifs linéaires, quand ils font seuls tous les frais de la composition, sont groupés avec soin, constituant des zones régulières laissées sans autre coloration que l'engobe général du vase. C'est le cas d'un joli goulot de vase découvert à Siloé (pi. IX, B) (1). Les rubans concentriques, les parallèles verticales entre lesquelles se recroisent capricieusement des obliques, les zigzags, les torsades, les festons, les damiers, enfin et principalement les spirales et les volutes forment un vaste répertoire si l'on en passe en revue le détail (cf. pi. VIÏI), mais, en fm de compte, passablement monotone comme effet produit.

Le succès de la composition est plus satisfaisant dès que Tartiste reprend par les nouveaux principes dont il s'inspire l'imitation de la nature et de la vie. L'ornement linéaire devient un pur accessoire réduit à la fonction d'encadrer un sujet copié avec plus ou moins de bonheur : plante, oiseau, animal familier, domestique ou sauvage; les oiseaux de volière ou de basse-cour, les gazelles, à l'occasion d'autres quadrupèdes difficiles à identifier, voire des poissons, des végétaux stylisés, sont manifestement préférés à tous autres sujets. L'artiste les loge dans les cadres de sa décoration géométrique, qui gagne d'autant aussitôt en cessant d'être œuvre de simple métier. Quelques figures aideront à se faire une idée au moins approximative de cet art a cananéen », dont on puisera la connaissance plus parfaite dans les mémoires spéciaux des excavateurs. A travers la multitude de tes-

(1) La pièce est actuellement au musée du Séminaire de Sainte-Anne et je dois à la bienveillance du R. P. Cré d'avoir pu la reproduire, ainsi que le vase archaïque de la même collection (IX, A). J'exprime ici mes meilleurs remerciements au R. P. Cré.

sons peints les échantillons de vases relativement conservés sont rares.

Fiy. '2-2Vk — Tessons égéo-cananéens. D'après Sellix, Nachlese..., (jg. lr>.

En voici pourtant quelques-uns, empruntés à des fouilles diverses, dans le but d'établir l'unité de cet art palestinien en toute la contrée. Deux jolies amphores de T. Zakariyâ, du type des jarres, ont une décoration parfaite en sa simplicité (fig. 227). Dans Tune (A), à tonalité

violacée, des rubans concentriques d'un brun foncé se superposent à diverses hauteurs : deux filets à la base; sur la panse, sous les anses ovales, quatre rubans larges et également espacés avec des filets parallèles dans les deux intervalles extrêmes, la zone du miheu demeurant vide ; même groupe de rubans et de filets au-dessus des anses ; zone vide à la naissance du col et à son extrémité un ruban large entre deux filets moins ténus que les autres. Le champ libre à la hauteur desanses est divisé en métopes régulières par des parallèles verticales dontTécartement est rempli par un zigzag. L'autre (B) est de même argile, peinte en rouge. Le pied a comme une gaine que surmonte une zone vide limitée sous les anses par deux cordons inégaux très rapprochés; mêmes éléments dans le haut de l'amphore; entre les anses, métopes moins symétriques formées alternativement par des parallèles verticales que relient en façon de gradins obliques des lignes égales, ou par des obli-

- D'après Bi.-Mac pi. 43, i, 4.

LA CERAMIQUE.

Fig. 2ti8. — D'après Sei.i.ix, T. Ta'an flg. 76.

ques entrecroisées en treillis serré. Aucune pièce analogue à celles-ci n'est signalée en d'autres fouilles, malgré la profusion des tessons d'assez grand module.

Voici une cruche de Ta'annak, mutilée, intéressante toutefois (fîg. 228). L'orifice était mouluré et rehaussé peut-être de couleur. Ce qui reste du col n'a que la tonalité blanc crème de Fengobe. Des rubans entourent le corps aux extrémités de l'anse, décorée elle-même de lignes brisées; dans le champ des cordons verticaux encadrent une ligne ondulée ; un godron isole les groupes : décor brun rouge.

Une cruche de Tell Zakariyà paraît se placer par tous les détails de son exécution, à la frontière des deux époques (1). Les longs traits rouges développés verticalement n'ont pas encore la symétrie courante un peu plus tard; quelquesuns sont en surcharge, gauchement promenés à travers la panse sans intention apparente de réaliser autre chose qu'une plus abondante coloration. Au col néanmoins on a tracé un ruban circulaire au-dessus duquel ne passent que quelques traits de la décoration inférieure. On serait tenté de mettre ce défaut d'élégance et de goût au compte d'un art moins développé en cette localité de second ordre, plutôt que d'y voir la transition d'une technique ancienne à des procédés nouveaux dont l'ouvrier est encore imparfaitement maître.

Or voici, provenant d'un centre tout aussi provincial, une pièce de style bien plus avancé que n'en fournissent communément les villes fameuses de Lâchis ou de Ta'annak. C'est une cruche trouvée à Sâfy. Elle était brisée, mais le raccord des fragments a pu être opéré

Fig. 229. — D'après Bi.iss-Macal., Eccc, pi. 43, 7.

Fig. 230. — D'après Bi.iss-Macai.., Exc, pi. 44. Haut. 0"',214.

(l) Il eût été utile de connaître, à ce point de \ue, le niveau où elle a été découverte.

avec succès pour une reconstruction presque totale (fig. 230; pi. X, 3). Argile brune à couverte blanche, ornementée seulement dans la moitié supérieure du vase. Au-dessous du goulot quatre rubans rouges, dont les deux plusélevés passent obliquement sur sa base ; au-dessus trois rubans semblables délimitent une bande large divisée en métopes par des groupes de lignes verticales noires assemblées en nombre variable de chaque côté d'une enfilade superposée de boucles ou de festons. L'attache du goulot est au centre d'une de ces métopes ; les trois autres sont remplies par des sujets exécutés également en noir : un grand oiseau fantastique (cf. supra, fig. 212) dans le compartiment opposé au goulot et dans les deux intermédiaires des spirales isolées par une vrille verticale avec une sorte de croix de Malte au centre de l'enroulement. A la naissance du col des festons en lignes noires rayonnent en éventail dans une zone que limite, sous la cassure, un cordon rouge. Les volutes, la silhouette de l'oiseau, l'agencement même de ces divers motifs dérivent en droite ligne d'une inspiration égéennne très accentuée. D'une parenté non moins proche avec des types venus de l'Archipel semble être cette terrine de Tell Zakariyâ — de galbe conique, très évasée et arrondie par en bas, cerclée de larges rubans et ornée sur la panse de lignes verticales et de festons répartis en panneaux symétriques, le tout dessiné en rouge foncé sur un engobe Fig. 231. ^T^^ne cana- Tougcâtre — , OU CCS écuclles de Tell es-Sàfy(l) néenne. D'après bi.iss-ma- gu fine argile roue^e fie-urées plus haut (fie-. 224) , décorées en rouge et noir sur un fond verdâtre. Aucune de ces pièces n'était en réalité comparable, malgré la décoration, aux élégantes vaisselles de la Grèce même aux époques très archaïques de sa poterie. On peut déjà néanmoins soupçonner par quelques débris moins menus et d'une exécution plus soignée, plus harmonieux de formes et de plus riche composition décorative, que les artistes de Canaan étaient capables de produire aussi de véritables pièces de dressoir. Une charmante coupe dont M. Macalister a pu fort heureusement rajuster les débris épars de manière à ce qu'une restauration presque intégrale des formes devint possible, donne bien l'im-

(1) Bliss-Macalister, Excavations..., pi. 35, to, 11. La provenance est indiquée par l'abréviation Sa, qui ne figure point dans les sigles de la p. vi, ni à l'errala p. xvi. A défaut de renseignement dans la description (p. 89), on pourrait hésiter entre Sâfy et Sandahannah, désigné habituellement par Sn ; ce dernier est cependant exclu, puisqu'on n'y a trouvé aucune poterie antérieure à l'époque juive (cf. p. 52, 60) et que les pièces en question sont classées sous la rubrique « late pre-lsraelite Period » ; elles sont donc attribuées à §ûfy.

LA CÉRAMIQUE

TT

rrwj

Fig. '2M. — GÉzER. Ornementatiou d'une coupe. D'après Macalister, QS., janv. 1903, pi. x.

pression de cette vaisselle de luxe. Sans insister sur l'élégance du profil, puisque le vase est restitué en partie, on ne peut manquer d'être frappé du progrès réalisé dans la décoration. Sur une couverte jaune d'un ton chaud le dessinateur a tracé dans la moitié supérieure du vase des compartiments que limitent des zones concentriques de losanges rouges dressés côte à côte, ou do triangles opposés deux à deux par le sommet en manière de sabliers isolés par des panneaux rouges, entre des filets noirs. La division verticale des compartiments est constituée par une longue tige conifère à feuilles verticillées, alternativement rouges et noires, ou mieux peut-être par une arête de poisson encadrée de filets noirs et d'une ligne ondulée rouge (fig. 232). Le champ est occupé par deux protomes d'oiseaux à long cou affrontés devant un petit vase où ils sont en train de becqueter; des oiseaux de beaucoup moindre envergure, mais non moins impossibles à identifier malgré leur corps entier sauf les pattes, et quelques débris sans importance de représentation indéterminée, sont logés, avec une préoccupation visible d'harmonieuse symétrie, autour des figures principales. Les moulures gracieuses du col sont également rehaussées de couleur : filets rouges et noirs entre des lignes ondulées rouges, traits obliques rouges et noirs alternants et dents de scie rouges rayonnant autour de la lèvre supérieure.

Aux particularités signalées déjà entoute cette série de la céramique artistique s'en ajoute ici une nouvelle plus explicite apparemment encore touchant l'origine. La pensée de dessiner seulement la tête et le cou d'un oiseau, ou de lui amputer les pattes en lui laissant le reste du corps, n'est pas assez naturelle pour être venue spontanément à l'esprit du peintre; et d'autre part l'effet décoratif obtenu n'a rien de tellement préférable au dessin de l'oiseau entier, qu'on puisse attribuer le procédé au goût expérimenté de l'artiste. Le motif dépendrait donc totalement d'un caprice, s'il n'était possible de l'expliquer par une imitation mécomprise. On se rappelle, dans les peintures égyptiennes de la XVIIP dynastie, à dater surtout de Thoutniès III, les fameux vases

:ias

r.ANAAN.

ro[>rés(Mili''S dans le tribut des Asiatiques. Ils sont en métal, avec des couvercles bizarres en tètes d'animaux auxquelles est attacbée pour l'ordinaire une section plus ou moins considéi*able du cou. Façonnés en plein l'eb'ef et grAccà leui* situation babituelle au-dessus d'un vase qui était censé dissinuilei' le reste du corps, ces protomes très décoratifs n'offraient rien d'anormal. Ils ont fourni sans contredit le type des représentations partielles d'animaux en ronde bosse fréquentes dans la céramique et la bijouterie antiques. Il y a de fortes vraisemblances pour que des vases de même provenance aient inspiré au céramiste cananéen l'emploi d'un motif dont il admirait l'efTet sans se rendre apparemment compte de la transformation qu'il allait lui inflig-er en le reproduisant par la peinture sur les parois d'une coupe.

Lui aussi du reste s'essayait volontiers à copier en modelé d'argile

Fis. 233, — Lampe votive [■>) cananéenne. D'après Bi.i.ss-Mvcaijsteu, Excav., |)I, 47, Knviron au 1 3 de l'orii^inal.

les êtres vivants que figuraient les métallurgistes asiatiques. A l'instar des anciens potiers indigènes, tout comme ceux de Mycènes et de Troie, il ne se faisait pas faute d'agrémenter un vase de quelque élément enq^runté aux formes vitales, ou de donner à sa vaisselle l'aspect total d'un être vivant, animal ou homme. Un échantillon parfait du procédé partiel est ce curieux vase en forme de coupe ou de tasse, ramassé dans le sanctuaire de Tell e^-Sâfy, où il dut servir de lampe peut-être, à moins qu'il n'ait été un sinq)le ex-voto (fig. 233). Le galbe est bien celui qui spécifie une série d'ustensiles à <îette époque, dérivés manifestement tous de modèles en métal, à en juger par la courbure des parois, les moulures à vives arêtes et à reliefs accentués, d'autres détails encore que sauront faire ressortir ceux qu'occupera plus tard l'histoire générale de la céramique dont les éléments sont exhumés aujourd'hui de terre. Comme si l'artiste avait voulu évoquer l'idée d'un cygne prenant ses ébats au milieu d'un bassin, on voit se profiler par-dessus les parois de la coupe sa tête altière, où deux appliques démesurées for-

LA CÉKAM[OUE.

Fig. 234. — Casselte égyptienne.

D'après McEi.i.F.u, Anien..., p. 308. e.

ment les lobes des yeux. Le cou plonge dans la profondeur du vase et vient s'attacher à la partie inférieure d'une paroi. Deux oiselets modelés en entier, mais mal conservés, accostent la tête du cygne et son bec épaté s'étend, comme pour y chercher pâture, sur la coiolle ouverte d'une fleur épanouie au sommet d'une tige qui faisait anse. Le haut de la paroi entre cette tige et le cou de l'oiseau avait été largement échancré, afin de laisser voir mieux l'ingénieuse composition. A l'opposé une cassure ne permet plus de distinguer s'il exista jadis un orifice sous le rebord de la coupe; une protubérance irrégulière et très éraflée a donné l'impression de simuler la queue

du cygne. Peut-être estimcra-t-on que ce cygne au bain est de la môme espèce artistique originale que certaine biche effarée modelée en cassette (fig. 234.) par les céramistes de ces cantons palestiniens

subjugués par les pharaons, Séti P"" et Uamsès II, qui étalèrent avec une heureuse ostentation sur les parois de leurs monuments la représentation des dépouilles arrachées aux divers pays vaincus.

A côté de ces vases complets, qui affectent des formes animales sans toutefois les copier en détail, il y a toujours des pièces dans lesquelles on a voulu reproduire un être vivant; mais en général ces représentations plastiques n'appartiennent plus à la céramique, si ce n'est par leur matière (1). Il n'en va pas de même pour les reliefs appliqués à de nombreux vases : anses figurant un animal, têtes à gueule béante servant de goulot, animaux passants dont quelques tessons de

Fig. 23.-;. — a, d'après Sellin, T.Ta'an., fig. î)5; b, d, d'après Macamster, QS., oct. 1<>02, fig. 19 et pi. 4, 5; c, d'après Hliss- Macai.istfr, Etc., pi. 69, 1.

(1) On lroiiv(îra une assez ample série de ces (igurines dans Bliss-Macausteh, IJxcav..., pl. 67-70, pour les trouvailles de la Chéphrlah. Le classement des auteurs permet déjà d'entrevoir une certaine évolution qui a besoin, pour s'accentuer, du contrôle que lui apportera la publication des séries découvertes ailleurs. La statuette ou figurine en liaut-relief de beaucoup la plus IVéquenle à coite époque reproduit en innombrables variétés la déesse cananéenne. Nous n'avons plus à y insister. CI. cli. III.

Gézer et de Ta'aimak ofirent de remarquables échantillons (cf. fig. 235).

Quant au rùle des figures animées dans la décoration peinte, à défaut de pièces suffisamment intactes, il est encore difficile de le définir en cette période avec toute la précision désirable. A ce qui en a été dit plus haut il faut néanmoins ajouter qu'il a dû être considérable, si l'on tient compte des nombreux fragments qui ont conservé des sujets. Le plus superficiel examen sur des exemples pris au hasard, au nord ou au midi de la Palestine, fait constater Tunité de concept qui a produit ces oiseaux pansus à long cou souvent distordu et aux pattes grêles, ces antilopes, gazelles, bouquetins, à l'échiné fléchissante et à grande ramure ; çà et là des volatiles ou des quadrupèdes de haute fantaisie, des poulpes même d'un réalisme encore suffisant pour bien accentuer l'emprunt de ce motif manifestement peu obvie aux artistes de la montagne cananéenne sans contact direct avec la mer(l).

(1) Un octopous par exemple (BLiss-MACALisTER,£'a?cav..., pi. 41, 142 [cf. noire pi. VIII, 8]). On sait que ce motif avait la sympathie des ornemanistes mycéniens, qui l'ont reproduit à satiété (cf. PEHROxet Chipiez, Histoire..., VI, fig. 485-487, 492). Un zoologi.ste distingué, M. leD"^ Fr. Hoiissay, cherchait naguère à prouver, dans une étude très pénétrante [Les théories de la Genèse à Mycènes et le sens zoologique de certains symboles du culte d'Aphrodite, extrait de la Rev. archéoL, 1895), que la plupart des éléments du décor mycénien avaient leur origine dans la vie nautique. Rien de plus obvie pour les variétés du poulpe et de l'argonaute {op. /., p. 12-17). La dérivation des oiseaux d'un crustacé bizarre (lepas anatifera des hommes de science), qui semblerait un paradoxe, a été rendue pourtant fort plausible (op. /., p. 3-12), grâce aux formes étranges qu'ont la plupart des oiseaux peints sur les vases mycéniens, où ils sont d'ordinaire associés à une flore et à une faune tout aquatique (v. g. Perrot et Chipiez, Histoire..., VI, figs. 474, 490, 498) et d'où est sortie la légende de Voie barnache éclose d'un coquillage produit par un arbre. La thèse devient plus risquée lorsque M. Houssay veut tirer du poulpe et d'autres éléments marins l'origine de maint autre décor, tètes de bélier, colombes, mains, voire même le décor géométrique, la spirale, le swastica et jusqu'à la figure humaine schématisée sur des vases égéens {op. t., p. 18-27). Legroupemeni ingénieux de ses croquis ne devra pas donner le change. Nombre des éléments décoratifs dont il prétend déterminer l'origine, le swastica en particulier, étaient déjà employés par les céramistes de la Crète par exemple, ou ceux de la Susiane, bien des siècles avant l'apparition de l'art mycénien (cf. Mém. de la Délég., VIII, 110, fig. 176). La belle étude de MM. Gautier et Lampre sur la céramographie élamite à laquelle est emprunté le document cité, complète avec beaucoup d'intérêt la thèse de M. Houssay et les monographies consa crées ailleurs à la décoration primitive des vases égyptiens. Ce qui paraît résulter de ces divers travaux est bien moins la dérivation rigide de tous les éléments décoratifs d'une série unique de motifs em])runtés à la nature et évoluant dans un sens déterminé, que la création de types plus ou moins variés, parfois assez voisins les uns des autres parce qu'ils procèdent tous des objets les plus familiers dans la vie courante et la vie religieuse de chaque peuple. Les influences réciproques peuvent modifier l'évolution du type et produire des complications obvies ou capricieuses, aboutissant finalement au schéma inexplicable et aux formes vides, surtout dans les milieux où la copie est plus inintelligente: mais l'emprunt direct ne sera facile à discerner que dans les cas de reproduction totale d'un élément spécifique non évolué : c'est apparemment bien le cas de l'octopous dessiné sur un tesson palestinien.

LA CERAMIQUE. 341

Avant donc que d'extraire de telles images des renseignements sur la flore et la faune palestinienne, les hommes de sciences naturelles auront à s'enquérir dûment, chez les historiens de l'art, des frontières à établir entre l'importation totale du motif en même temps que du procédé technique, et l'imitation locale de ce procédé appliqué à des motifs spéciaux ou à des éléments que la nature a faits identiques dans les deux contrées. Or ce départ échappe certainement aux connaissances actuelles en dehors de quelques généralités. Ce qu'on peut au contraire entrevoir déjà comme résultat acquis, c'est la part considérable d'originalité qui est au fond de la céramique « cananéenne », si l'on consent à dire « original » un art impuissant il est vrai à créer des formes nouvelles, mais d'une vitalité suffisante pour n'être pas absorbé totalement dans l'imitation, assez hardi même pour donner aux éléments qu'il emprunte, avec un traitement de sa façon, un agencement insolite, curieux pour l'ordinaire beaucoup plus qu'élégant, parce que l'élégance relève de l'idée et que cette combinaison paraît avoir pour loi exclusive, sinon un pur caprice, du moins une pensée fort mal définie et difficile à discerner. D'où la multiplication des « formes vides », et, si l'on veut, l'efflorescence de cet art éclectique, apanage fatal des peuples aussi mélangés, aussi largement à la merci de l'étranger, par le fait tant de fois bouleversés, que le furent dès l'origine les populations de la Syrie méridionale. Ce caractère mixte étant bien avéré ne fera pourtant pas négliger l'observation des éléments spécifiques. M. Macalister s'est attaché à les signaler à maintes reprises, en montrant dans quelle large mesure la céramique palestinienne se distingue des productions parallèles étrangères qui lui sont le plus comparables. La documentation, qu'on peut prévoir très ample, de son mémoire final sur les trouvailles de Gézer fixera certainement beaucoup mieux nos connaissances à ce sujet. Elle éclairera sans doute aussi l'extrême variété des formes en cet âge prospère de la poterie. En indiquant plus haut celles qui se rencontrent en plus grande abondance, ou qui semblent particulièrement topiques, nous avons omis de nombreux objets qui ressortissent au même art, sans avoir un véritable caractère de vaisselle, au même titre du moins que les amphores, les cruches, les tasses, passées en revue. Quelques indications de types suffiront à combler cette lacune.

Voici d'abord la série des supports de jarres à fond pointu (1) : cylindres creux, à orifices évasés, de proportions très diverses, depuis

(1) Pour des objetstroyens analogues à une époque contemporaine, et. Schmidt-Dôrpfeld, Troja..., I, pi. 40, ii et m.

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espc

ce (\v

nrgc cloche

, ajourée pour être moins lourde à manier et donner libre circulation h Tair sous la jarre de grand module qu'elle maintenait en équilibre (fig. 230, a), jusqu'au récipient ingénieux qui servait d'appui à de minuscules

Fiy. ->;n. — Support d'aiguicie. D'après Bi.iss-M.vcALisTEU, Excav., pi. 46, (i.

Supports de jarres.

237) (1), ou au petit tube étranglé, dont la destination a pu être tout autre et que nous

D'après Bi iss-macm isTKii,/i.rc«u., avons tenté plus haut pi. 45,11,13.14. ^^ rattacher au sys-

tème d'aération des maisons cananéennes (2) . Un artifice très simple pour assurer FéquiliJjre des vases sans recourir au support mobile encombrant, consistait à les munir de pieds assez stables sans les rendre trop lourds : c'est l'origine des coupes à pied creux s'épanouissant en cornet acoustique usitées avec quelques divergences d'exécution à toutes les périodes artistiques (fig. 239), et des jarres à trépied {tig. 2V0) connues par quelques types rares encore quoique suffisants pour attester l'application du principe.

Kig. 239. — Coupe munie d'un pied. D'après Buss-3Iaga lister, Excav., pi. 52, 1.

(l)Dcs objets 1res semblables, à part le petit bec du type palestinien, ont été découverts

lig. 238. — D'après YAnnual of Dril. School..., VUI, 1901-2, fig. 52 s.

en Crète par M. Evans quileur a donné le nom de chandeliers. Il leur a comparé un ustensile égyptien fort analogue (à gauche dans la figure 238), qui date Je la IV dynastie.

('î)Cf. ch. I, p. 66 s. Le rapprochement n'avait pas échappé à MM. Buss-Macalister, Excavations..., p. 97, note, mais ils avaient évité de se prononcer entre les deux hypothèses.

LA CÉRAMIQUE

Fig. -iiO. — Gk/.er. Jarre à Iropiecl.

D'aprésMACAi.isTEP>,Q.S., avril 1!)'J3, liiï. "i.

Au profit et pour la commodilé du ménage les mêmes potiers qui modelaient la vaisselle de luxe n'omettaient pas de fabriquer des bouchons de cruche ou de jarres, des couvercles, des passoires, des tamis, des entonnoirs, des fourneaux portatifs. A ce dernier type se rattache évidemment, dans l'époque « cananéenne », un petit brùleparfumsde Tell Zaakriyâ (fig-. 2 VI) qui aura un peu plus tard son pendant à Ta'annak. On aura observé sans doute qu'à travers cette enquête sur la céramique très développée depuis la fm du néolithisme proprement dit, en tout l'âge du bronze et jusqu'au début de l'âge du fer, il n'a pas encore été question de poterie vernissée, d'émail ni même de véritable faïence. Toute la décoration est de peinture mate avec un degré plus ou moins accentué de fraîcheur et de finesse suivant la qualité et la coloration de Fengobe employé pour les fonds. L'art de donner au coloris plus de vie et d'intensité au moyen des glaçures brillantes ne parait pas avoir été d'application usuelle dans les ateliers palestiniens môme â l'époque égéo-cananéenne. Du moins les explorateurs n'en ont-ils guère signalé jusqu'ici les vestiges. Et de penser que la nature plus élégante et plus fragile de la vaisselle émaillée explique sa disparition dans les ruines , demeure une explication insuffisante, puisque des tessons, si menus qu'ils soient, mêlés aux décombres n'auraient certainement pas échappé â la vigilance des directeurs de fouilles

!41, — Brûle-parfums ou réchaud cananéen. D'après Bliss-Macalister, Excav., fig. 38.

\. '2'ii. - Faïence (''géo-cananécnno. IVaprrs Sii.i.in

attentifs à recueillir des objets d'une ténuité extrême. En fait ils ont ramassé dans les strates (( cananéens » des morceaux de ce style, très courant en Egypte et en Rabylonie de beaucoup plus vieille date, et commun en ce temps-là dans la céramique mycénienne si influente alors sur celle de Canaan; mais ils paraissent disposés à expliquer leur présence par des importations directes (1). Il est à noter cependant que M. Sellin a découvert à Ta'annak un splendide fragment de coupe (2) dans un strate archaïque correspondant apparemment au xv^ siècle; la décoration linéaire en noir et brun est rendue transparente par une glaçure vive sur l'argile rouge. La composition décorative géométrique et l'émail insolite feraient classer sans hésiter cette pièce aux séries mycéniennes; elle n'a cependant pas produit chez Sellin l'impression d'avoir été importée (fig. 242).

Les traces d'émail n'en demeurent pas moins trop rares encore et d'une origine trop imprécise pour qu'il soit prudent de théoriser d'après d'aussi faibles indices sur la connaissance ou l'igyiorance du procédé dans la céramique égéo-cananéenne.

ni. — LA CÉRAMIQUE ISRAÉLITE (xil'^-lX^ SIÈCLE AV. J.-C.j.

De toutes les périodes adoptées, celle-ci est la moins facile àfaire coïncider avec les divisions déjà en cours, la moins facile même, au premier abord, à caractériser. Elle a néanmoins sa raison d'être, sa justification si l'on veut, dans quelques observations de détail : celle-ci d'abord, que l'occupation du pays par les Israélites est désormais fait accompli ; cette autre ensuite, qu'on arrive à l'âge du fer, dont l'apparition en toute civilisation entraîne des transformations généralement fort appréciables dans les procédés artistiques; enfin cette dernière, plus décisive peut-être, que les influences étrangères auxquelles la contrée demeure ouverte ne viennent plus des mêmes centres : Rhodes, la Crète et Chypre, celle-ci surtout, jouent maintenant le rôle dévolu durant les siècles antérieurs à la culture mycénienne. Et de cet ensemble de causes, prépondérance de besoins nouveaux chez un peuple d'organisation, d'esprit et de tendances tout autres, outillage différent, inspiration venue d'autre source, doit résulter une transformation assez profonde pour être possible à discerner. Et on la peut saisir en réalité, à travers les descriptions plus généralisées des comptes rendus de fouilles, où

(1) Bliss-Macalister, Exc..., fig. 34, fragments mycéniens; fig. 37, coupe égyptienne à glaçure verte; cf. Pétrie, Tell elHesy..., p. 46; Scbumacher, MuN., 1906, fig. 52 s.

(2) Tell Ta^an., p. 27. Le fragment est plutôt d'une amphore que d'une coupe (Schale).

LA CÉRAMIQUE

l'on s'est tenu aux termes par trop flous de « période préisraélite postérieure » ou de « strate » déterminé par un simple numéro d'ordre (1). Aussi bien l'étiquette matriculaire que la désignation préisraélite postérieure offrent l'inconvénient de ne relier Tart en question à aucun peuple, voire plutôt de le rattacher, celle-ci du moins, à une société d'où les Hébreux auraient encore été exclus, ce qui va contre la pensée même des auteurs qui terminent vers 800 avant notre ère cette période céramique (2). 11 faut le redire encore avec les directeurs des fouilles : aucune marche soudaine, progressiste ou rétrograde ne se produit parallèlement à la conquête du pays par les Hébreux; dans le mélange des premiers temps, disons même du premier siècle, les influences sont réciproques, et révolution artistique suit pour autant son cours normal. Si à la fin de ce long intervalle l'absorption est encore incomplète, l'assimilation au profit des conquérants nouveaux est du moins assez avancée pour que leur tendance spéciale, leurs goûts, les exigences de leur vie habituelle marquent d'un caractère plus tranché cette branche de Fart local qu'est la céramique, où l'utilitarisme et l'article en faveur ont une répercussion plus immédiate qu'en d'autres arts industriels. Ainsi comprendra-t-on qu'il ne s'agisse point de différencier du blanc au noir, dès le début de la période en question, les vases communs : grands récipients pour l'eau, l'huile, le grain, marmites, cruches, assiettes, gobelets aux formes les plus simplifiées pour laisser cette vaisselle accessible aux bourses les moins garnies. Jusque dans la décoration se prolonge la manière antérieure presque sans nuances tout d'abord. A tel point que Macalister se déclare aujourd'hui persuadé que la poterie peinte classée précédemment par lui-même,

Fig. ïi43. — Tessons israélites. D'après Buss, A Mou7id..., \\g. d88, 191 s.

(1) Bliss-M.4c.4listi:r, Excavations..., p. 72-76, 84-100. Flinders Pétrie, Tell et Hesy..., p. 15, 44-47, avait choisi le vocable encore moins précis « phœniclan pottery » conservé par Hliss, a Mound..., p. 84-89. Seliin classe par strates ou étages iSchichle) numérotés I, P, IP, etc. et Schumacher a adopté le même procédé.

(2) M. Macalister a certainement perçu l'anomalie, car après s'être longtemps servi de la même expression dans ses mémoires sur les travaux de Gézer(cf. QS., 1903, pp. 8, 13, 207), il lui substitue maintenant celle-ci : late semitic Period, pour désigner tout l'intervalle de « l'établissement des Hébreux en Canaan » à la captivité, QS., 1904, p. 121 et 123.

;Vi6 CANAAN.

en collaboration avec iM. Kliss, à la lin de Tépoquc^ préismélite, date en réalité de la monarchie israélite (1). Le motif fondamental assigné à cette modification importante est tiré de la composition décorative et de la techniqno. Observons toutefois — ce dont Macalister ne faisait probablement pas abstraction dans sa rapide note provisoire — (jue cette modification ne sera décisive qu'à la condition de tenir riiioureusement compte des indications stratigi'aphiques.

Il se peut qu'un examen très attentif des séries précédemment constituées permette de saisir, même dans les formes d'ustensiles ordinaires, une distinction qui devait facilement échapper tant qu'on était sous l'impression d'une même période artistique. ï^es descriptions fournies ne laissent-elles pas ici ou là entrevoir de suggestives nuances? Pour devenir décisives ces nuances auraient seulement besoin d'une indication très précise et très détaillée de provenance, attestant, le cas échéant, (|ue telle jarre de pâte épaisse et grenue, de profd général un peu lourd, avec un cou ramassé et un agencement particulier des anses (fig. ^2ï\, C), a été découverte à un niveau différent et parmi de tout autres débris que l'amphore de même type mais de tous points plus parfaite (fig. 2^ï, E) qui lui a été juxtaposée dans le classement. C'est dire qu'une telle revision n'est possible qu'aux auteurs mêmes des fouilles et encore à la condition que leur registre de trouvailles céramiques fasse expressément pour chaque pièce mention des moindres indices de situation ('2). C'a été le cas une fois ou l'autre dans les comptes rendus d'ensemble et cette heureuse circonstance aatorise à détacher de la catégorie trop vague « late pre- Israelite », où elle met une note tout à fait discordante, certaine « jarre grossière et longue avec une panse légèrement développée vers le sommet et des parois très'épaisses » (3). Cette jarre, trouvée « immédiatement au-dessous d'un strate y?iz/ », à Tedl es-Sàfy, était considérée avec toute probabilité comme d'époque relativement basse. Serait-il dès lors trop invraisemblable d'y voir un type évolué de l'amphore << israélite » primitive? A vrai dire l'évolution s'est opérée ici en sens rétrograde; elle aboutit à une forme inélégante au moins autant que peu

(1) QS., 1902, p. 336 ss. ; 1903, p. 207. Il s'agit des types décrits dans Bliss-Macalisteu, Excav..., p. 89-95 et ligures pi. 36-42.

(2) Les tliéoriciens et les spéculatifs ne manqueront i)as de décréter la nullité absolue d un classement (jui nécessite de telles minuties dans l'observation. Ces notes ne s'adressent (fu'au lecteur soucieuv de contrôler par la vérification concrète en des i'alls même très ténus les idées qui lui sont présentées sous une forme nécessairement quelque peu généralisée. Cf. les observations très autorisées de M. de Morgan {Recherches su?- les origines de VÉf/yple: L'âge de ht pierre..., p. xii ss.) sur la nécessité de l'observation minutieuse faite sur le terrain quand il s'agit d'établir un'classement archéologique.

(3) Bliss-Macamster, Excavations..., p. 84; cf. pi. 30, 7.

LA CERAMIOLE.

Fig, -244. - Évolution du type de la jarre. A, indiKène; B, 1), o8éo-capafléenne; C, israèlUe;

E, judéo-hclléni(iue.

comiuodc à notre point de vue, étant donné l'instabilité du vase; mais la prétendue loi du progrès continu est depuis beau temps un mythe et ce serait porter eau à la mer que de documenter par des faits analogues un lieu commun tel que celui de la dégénérescence des formes constatée dans la céramique israélite.

Ce principe une fois acquis, moyennant le témoignage explicite des maîtres et Tattestation plus positive encore qu'on en aura en se reportant au type de jarre signalé, rendrait sans doute possible la formation de séries plus ou moins complètes d'autres vases israélites : en choisissant dans les séries antérieures les formes dégénérées, de pâte moins fine et de travail négligé, on aurait de sérieuses chances d'aboutir à une documentation fort objective de l'époque étudiée en ce moment. Le jeu serait néanmoins trop banal, trop risqué aussi, quand nulle information sur le site ne peut être recueillie et il y a tout à gagner à attendre que les fouilles ultérieures ou la publication intégrale de celles du jour aient comblé cette lacune.

En attendant, on peut classer déjà en compagnie des jarres quelques vases de moindres proportions. S'ils contrastent par le goût de leur exécution avec le principe allégué, c'est qu'ils relèvent d'une nouvelle inspiration artistique : celle de la Crète et de Chypre principalement,influence qui pénètre pour lors sur le continent syrien et se

concentre de préférence dans les cantons méridionaux et sur le littoral (cf. fig. 245). Lère égéenne est close en Palestine à dater du xu^ siècle et les peuples qui entrent alors, en même temps que les Israélites, au premier plan de la scène se montrent imbus d'autres idées et imprégnés d'une autre culture, quoi qu'il en soit de leur origine ethnographique. Les vases en manière d'œnochoés signalés sous le terme de bilbils à l'époque précédente, ont maintenant pour équivalent des cru-

Kig. 245. — Tesson de poterie crétoise de basse époque importée à Gézer. D'après Macalistek, QS., janv. 1905, fig. 2.

LA CÉRAMIQUE

ig. 246. — Buss-Ma-

CALISTER, ExcaV...,

pi. 31.9.

ches de même taille générale, de même corps; le pied, diminué graduellement, disparaît en un fond aplati sous la panse de plus en plus sphérique ; le goulot rentre aussi, s'élargit. L'argile est fine, ordinairement très pure, de couleur diverse, sombre, grise, tirant sur le jaune ou le bistre; un engobe brun, olivâtre ou blanc, fait ressortir une décoration d'ailleurs très sobre en terre de Sienne, ocre ou noir. Toute l'ornementation se réduit à des rubans qui enveloppent le col et la panse. Le potier Israélite paraît les avoir imités d'abord assez gauchement quand il commençait à modifier l'ancien bilbil pour aboutir à cette petite cruche dont Tell Zakariyâ nous a fourni le type intact : de larges bandes blanches sur une couverte noire ceignent le col, mais sur la panse les traits n'ont pas eu la hardiesse d'affronter d'une seule venue le tour entier; on les voit morcelés à travers la surface, oii ils gardent cependant tant bien que mal la répartition par groupes parallèles qui

trahit déjà leur origine (fig. 246).

Cette origine en effet ne sera

plus douteuse quand les rubans

seront symétriquement disposés

en ceinture autour du vase

(fig. 2i7) et qu'interviendront

comme complément décoratif les

rosaces formées de cercles concentriques, ou mieux encore « ces

cercles qui sont parallèles au

grand axe du vase et qui se développent dans le plan vertical » (fig. 248) (1).

Les historiens de l'art sont unanimes dans l'attribution exclusive de ce motif capricieux à la céramique chypriote, et les archéologues n'avaient pas hésité à parler d'art phénicien, voire d'importation directe phénicienne ou chypriote, %ans essayer de distinguer davantage ces pièces des productions tributaires de l'art mycénien. Ta'annak, Tell Djedeideh et Tell Zakariyâ ont Hvré de parfaits spécimens de ces vases du type œnochot^ chy-

Kig. 247. — Vase d'imi talion chypriote.

D'après Sfllin, T Ta^o».. tig. -44.

Fig. 248. — Vase de style chypriote. D'après Sellix, t. Ta- 'annck, fig. 94. .

(1) Pekrot et Chipiez, Histoire..., III, G91. Ces savants ont mis nettement en relief le caractère hétéroclite d'un lel motif qui ne représente rien, qui produit même à l'œil l'impression désagréable « de ne pas tenir et comme de glisser sur la surface du vase » (/. L). L'artiste de Tell Zakariyâ (cf. Bliss-Macalister, Excavations..., pi. 31, G) avait-il le sentiment de cette anomalie quand il assujettissait ces cercles entre deux ceintures?

prioto l'acileincnt confonclus au premier coup d'u'il avec ceux de l'ile, dont une étude plus minutieuse fait néanmoins la distinction sans trop de difficulté. Les formes originales, trouvées à profusion

dans les planches publiées par de Cesnola ou Ohnefalsch-Kicliter, gardent sur les meilleures imitations palestiniennes une incontestable supériorité par la pureté du galbe, quelque chose de plus svelte et de mieux proportionné dans l'ensemble, une exécution plus finie, la coloration différente de l'argile et des nuances d'ornementation (1).

Une autre forme rencontrée fréquemment dans les mêmes strates « israélites » est celle des vases h panse étroite et aplatie, allongée parfois en ovale pointu par le fond, élargi vers l'autre extrémité, à la façon d'une coquille d'amande, avec goulot large et bas, ou développé en double disque avec arête vive à la soudure, col cylindrique, bien pris, long et soigné, au milieu duquel vient parfois se nouer une anse large attachée par en bas sur la panse (fig. 2V9). Ce aontlea gourdes imitées, pense-t-on, de certaines courges, peut-être tout bonnement façonnées ahisi pour la commodité du transport (2). En fait une catégorie variée de ces gourdes est désignée souvent par le terme expressif « fiole de pèlerin » et tout le monde a en mémoire les ampoules d'époque chrétienne usitées pour le transport des eulogies. Or c'est là encore, au jugement des maîtres, un type de création chypriote. Au temps où MiM. Perrot et Chipiez traitaient de cette céramique, vers 1885, ils étaient fondés à dire que la gourde ne se présentait « guère hors de Cypre ». Sa présence fréquente en Palestine peut donc sans témérité

Fig. 2'.9. —D'après Sei.mn, Tell Ta- 'annek..., pi. V, a.

(1) MiM. PERRwr et Chipiez, Histoire..., 111, p. 067-732, traitant de la céramique phénicienne et chypriote, ont opéré dans les planches de ces ouvrages hors de prix pour la généralité des inléressés un choix extn^mement judicieux pour l'illustration du sujet. Ils lont complété à souhait i)ar la reproduction d'au Ires types empruntés aux grands musées ou à des collections privées.

(2) Perrot et Chipiez, Histoire..., III, 690. La gourde discoïdale, plus ou moins aplatie, avec anse douhle ou simple, est aujourd'hui encore d'usage courant en Palestine, pour ne pas dire en Syrie. C'est l'indispensable ustensile que les moukres les moins prévoyants ne manquent pas d'accrocher au bât de leurs mulets, pour s'assurer durant les fatigues de la marche la ressource d'une provision d'eau gardée plus fraîche et plus pure que dans les outres. Ce que la pratique des caravanes inspire aux potiers modernes paraît avoir dû die suggéré aux potiers anciens par la nirme nécessité. Cf. Bus.s-Mac4mster, E.rcnr., pi. 52, 4.

LA CÉRAMIQUE. 351

être alléguée comme autre indice des influences chypriotes dans la céramique locale à partir du xii' siècle. Du même art relève aussi un joli flacon de Ta'annak signalé et reproduit par malheur sans description (fig*. 250).

Quant aux tasses peintes, hémisphériques, rondes par le fond et munies d'une anse triangulaire ajourée, projetée horizontalement hors de la coupe, M. Pétrie les avait dès le premier moment attribuées à la Phénicie et à Chypre. La précision apportée depuis dans le classement les a fait rattacher plutôt à l'influence chypriote. Quoique demeurées d'usage tardif aussi bien à Chypre cru'en Palestine, les plus anciennes inii-

11 1 i. A 1 J' X-* r .(. liK- -i>0. -D'après

tations locales de ce type et de sa décoration speciiique selmn, t. Ta' an., semblent devoir être attribuées aux céramistes « israé- ''^* ^'' lites », ou à des artistes chypriotes venus en ce temps-là pratiquer leur art pour le compte des vainqueurs de Canaan.

Un petit réchaud découvert à Ta'annak parmi les vases caractéristiques signalés ici, fait saisir la transformation opérée sur ce genre d'ustensiles par l'influence dominante alors dans les ateliers palestiniens.

Sans chercher à glaner, à travers les séries trop vagues où on les a éparpillés, quelques autres types qui se rattacheraient à la série spéciale constituée ici, mieux vaut préciser encore les détails caractéristiques estimés acquis et assez tranchés pour différencier la céramique palestinienne du xii' au ix' siècle de Fart similaire avant et après ces dates, prises avec Télasticité que de droit : V dégénérescence des types mycéniens pour tous les grands vases, qui deviennent lourds, épais, d'une mauvaise pâte; 2" transformation de l'œnochoé imité d'un original mycénien en un ballon surmonté d'un col et pourvu d'une anse ; 3'^ prédilection de la gourde ou des formes aplaties ; ï"" dans l'ornementation les éléments de fantaisie, souvent dénués de toute signification, substitués peu à peu au décor géométrique. Sur le coloris et la technique l'avenir nous renseignera certainement avec une plus grande précision.

IV. — LA CKRAMIOLK Jl DÉO-HELLÉNIQUE (iX'-V*^ SIKCLK AV. J. -(..).

Avec le triomphe de la monarchie Israélite une vie nouvelle est inaugurée, qui ne pouvait manquer d'avoir sa répercussion dans la ce-

ramique. La nation (It'finitivement installée et organisée s'isole beaucoup plus (les influences étrangères qu'il ne lui avait été loisible de le faire aussi longtemps que les Cananéens survivaient en masse à la conquête et que les frontières du peuple étaient restées étroitement enserrées par des voisins redoutables, les Philistins plus que tous les autres. Aussi bien ces voisins gênants avaient-ils pu durant de longs jours s'assurer le monopole exclusif et précieux de la métallurgie, contraignant les Hébreux à se fournir chez eux d'armes et d'instruments aratoires s'ils les voulaient en bronze ou en fer (1). Libres à l'intérieur, assez puissants désormais pour se faire mieux respecter au dehors, il était naturel que les Israélites cherchassent d'abord à se suffire, ou n'admissent la production étrangère que dans la mesure où elle s'accommodait à leurs désirs et à leurs préférences. A ce sentiment national s'ajoutait sans doute aussi une tendance religieuse pour accentuer l'autonomie du peuple, son antipathie pour l'étranger et son parti pris de mettre sa vie le plus possible hors d'atteinte des néfastes influences du dehors. Cette situation générale, facile à saisir dans la Bible, est au mieux pour rendre compte de l'autonomie affirmée par les maîtres dans la céramique du temps. MM. Bliss et Macalister plus encore que tout autre ont revendiqué pour la poterie juive cette indépendance à peu près radicale vis-à-vis de l'art étranger(2) : tout ail plus, à leur avis, les types mycéniens et phéniciens surviventils en des formes dégénérées. La dégénérescence à tous points de vue, un recul sur toute la ligne — choix inférieur de Targile, pâte moins fine souvent mêlée de molécules calcaires ou autres, formes épaissies et disgracieuses, pauvreté et mauvais goût de l'ornementation, — voilà bien à peu près les caractères essentiels unanimement reconnus par les céramographes aux productions de cette époque.

Et rien qu'à parcourir du regard les séries constituées dans chaque fouille , on se convaincra que ce jugement sévère est largement fondé. A la condition toutefois de n'exagérer pas plus cette sévérité que l'inélégance par où elle est motivée et que l'exclusivisme de l'art industriel juif allégué précédemment. Autant qu'on peut le discerner pour Ta'annak, à travers un classement fait sur d'autres principes et correspondant à des époques un peu divergentes, Sellin ne paraît pas avoir insisté au même degré sur cette autonomie de la céramique locale à partir de la grande monarchie. Quoi qu'il en soit de son opinion exacte, il convient de rappeler qu'à ce moment même Israël

(1) Cf. y Sam., 13, 19-21.

{2) Excavations...^ p. 72, 74. 101; cf. Flinders Pftrie, Tell el Hesy, p. 47 s.

LA CÉRAMIQUE. 353

s'ouvrait tout grand encore à l'inspiration artistique de l'étranger. Est-il besoin de rappeler le rôle des Phéniciens dans la construction et l'ornementation du Temple vers la fin de l'époque précédente? Si près du temps où l'on croyait pouvoir sans aucun préjudice bénéficier ainsi de l'habileté technique de mercenaires étrangers, comment serait-on devenu tout à coup susceptible au point de ne plus souffrir d'apport quelconque où rien ne choquait ni l'orgueil ni les croyances nationales? On trouvera dès lors plus en harmonie avec l'histoire l'opinion de MM. Perrot et Chipiez, faisant de toute la poterie juive « une imitation de la poterie phénicienne » (1), à l'encontre de celle des savants anglais déclarant l'influence phénicienne à peu près disparue, almost lost. M. Macalister a du reste modifié lui-même sa première appréciation sur un point notable : le décor peint qu'il estimait naguère caractéristique des anciennes périodes et qu'il prolonge maintenant, on l'a déjà vu, à l'époque juive (2). Par ailleurs on admettait pratiquement un mélange d'éléments étrangers, mais en les déclarant tous d'importation directe. Que l'importation se soit produite de certaines formes plus commodes, plus gracieuses aussi, nul n'y contredira. De mettre toutefois au compte exclusif de Timportation tout ce qui se diflerencie graduellement des séries ordinaires dans la contrée et qui offre des analogies avec les productions de pays voisins, c'est exagérer sans motif l'exclusivisme juif et l'inaptitude chez les potiers de cette race à s'initier à des procédés étrangers. Le contact incessant des populations de l'intérieur avec les navigateurs et les marchands du littoral dut produire alors ce qu'il a produit à toutes les époques. En fait, de beaux fragments céramiques d'art grec découverts dans les strates juifs le mieux déterminés (3) font la preuve que les relations plus ou moins directes avec le dehors, la Grèce en particulier, n'avaient pas cessé après l'institution de la monarchie en Israël : l'histoire biblique confirmerait cette preuve. L'apparition des beaux vases grecs sur les marchés palestiniens ne pouvait manquer de séduire le client, qui reconnaissait sans effort leur supériorité sur les productions nationales authentiques. Et si les potiers locaux eussent été incapables de s'inspirer des pièces venues du dehors pour perfectionner leurs œuvres familières, des fabriques étrangères avaient sans doute la liberté de s'ouvrir dans le pays. Aussi bien verrions-nous, si l'étude présente était prolongée jusqu'aux temps

(1) Histoire..., IV, p. 457-9; cf. 458 s., 470 s.

(2) Bliss-Macalister, Excav., p. 101, 104; cf. Macalister, Q5., 190?, p. 336 ss.; 1903, p. 207.

(3) Cf. à Lâchis, Buss, A Mound..., p. 121 s. et fig. 245; à Tell es-SAfy, Bliss-Macalister, Excavations..., p. 101, fig, 40; à Gézer, Macalister, Q5., 1905, p. 193 (cf. supra, lig. 188j, etc.

holléaistiques, un passage très normal de la poterie juive proprement dite à la poterie séleucide la mieux caractérisée : preuve manifeste

\-^mn

Fig. 251. — Vaisselle judéo-hellénique. D'après Bi.iss-Macaiisteu, Excav., \A. 55.

que, bien avant le développement de celle-ci, celle-là subissait dans $i0U évolution des influences helléniques assez profondes. Et ainsi

Pr. XI.

l*otci-io jud(''0-helléiii(iiie.

D'après une phot. du PEFund.

LA CÉRAMIQUE. 3:>5

comprise, la céramique juive perdant le caractère autonome revendiqué par MM. Bliss et Macalister, revêt cette même nuance d'imitation étrangère marquée d'une empreinte nationale, inélégante le plus souvent, qui constitue la vraie nature de tout ce qu'on a quelquefois prétendu appeler Fart juif. Aussi n'est-ce point la simple rubrique de céramique juive, mais celle de judéo-hellénique au contraire qui a semblé préférable pour désigner les productions locales de cette époque.

Sous le bénéfice de ces remarques générales, il reste à caractériser brièvement cette dernière série et à fournir quelques-uns de ses types les plus saillants (cf. pi. XI).

On emploie communément l'argile rouge, parfois aussi des terres glaises à nuance grise ou bistre. A peu près toute la vaisselle est montée sur le tour, quoique des pièces très ordinaires, presque toujours fort petites, aient été grossièrement modelées à la main. Dans les vases destinés aux usages domestiques les plus vulgaires, on néglige même de lustrer les parois et l'argile garde une face rugueuse assez analogue à ce que présentent les vases les plus archaïques. Ailleurs on a promené rapidement le polissoir, tantôt en lignes horizontales fines et serrées, tantôt en larges traits isolés; quelquefois la face a été lissée verticalement; mais en aucun cas l'opération, pratiquée à même Fargile ou sur un engobe préalablement étendu, n'arrive au même degré de finesse que dans les pièces primitives exécutées par un procédé analogue. Nombre de détails de facture paraissent en pleine désuétude ; ainsi ne rencontre-t-on que de loin en loin les goulots à tamis si fréquents jusqu'alors; disparues aussi quelques formes topiques d'anses cananéennes et Israélites, que remplacent désormais des anses très banales, mais fort souvent démesurées, surtout quand il s'agit de menue vaisselle.

Si les types tout à fait originaux font défaut, on reproduit en revanche, sous des formes plus ou moins profondément altérées, toute la série des anciens, aussi bien ceux inventés peut-être par les potiers indigènes que les plus caractéristiques suggérés aux artistes ultérieurs par la vaisselle mycénienne et chypriote. Les dépôts funéraires et les collections recouvrées intactes en des maisons échappées au pillage ou moins complètement bouleversées, montrent côte à côte des vases qu'on eût certainement hésité à associer. Sans parler des formes usuelles, peu différentes en somme, pour la jarre par exemple (fig. 24V, E), ou la marmite (pi. XI, 1, 2), de la céramique usitée de nos jours en Palestine, quelques types sont assez représentatifs de cette phase. La planche XI en groupe une douzaine qu'il n'y a pas opportunité à dé-

crire par le menu (1). Parmi

les gramls vases, une

large

jarre cylindrique sans aucune anse et à parois lisses (fig. 252), parfois légèrement infléchies pour obtenir un galbe moins lourd, avec ou sans pied. Voici des llacons pansus, hauts sur pied, et de larges coupes munies d'un support identique; des cruches, des jattes, des tasses, des lampes en quantité.

Beaucoup moindre encore que l'originalité des formes est celle de la décoration peinte.

L'usage demeure fréquent de la décoration linéaire, quoique réduite, à ce qu'il semble, à un assez petit nombre de combinaisons; on n'emprunte plus guère aux anciens poncifs imités de la nature que de rares éléments

252. — Jarre juive. D'après une photographie due à l'obligeance de PEFund.

Fig. 2o3. — Tell es-Safy. Figurines d'imitation chypriote. D'après une photographie communiquée obligeamment par le PEFund.

végétaux. On donne en général au vase une tonalité jaune ou noirâtre

(1) Cette description est fourme par MM. Bliss et Macaiister à propos de leurs planches 21, 49-57 dans Excavations..., p. 102 ss.

LA CERAMIQUE.

plus ou moins lustrée sur laquelle on peint en noir ou en rouge. On décore volontiers Fintérieur de quelques plats ou tasses de préférence à l'extérieur (fig. 251). Tout compte fait et les pièces directement importées mises à part, ce qui resterait de céramique juive à décoration peinte, autant du moins que nous la connaissions déjà, manque à peu près totalement d'intérêt.

Il ne parait pas que les ateliers nationaux aient modelé des vases en formes animales à cette époque. Les figurines recueillies parmi les débris contemporains, si elles ne sont pas dépourvues de toute originalité, se rattachent aux productions grecques, spécialement chypriotes (fig.253), quoique Tune ou l'autre puisse viser à la représentation d'un type sémitique, par exemple les petites statuettes de Tell es-Sâfy représentées ici de profil (fîg. 254) (1).

C'est à la période étudiée en ce ^

moment qu'il faut classer les jarres dont les anses portaient une estampille en hébreu archaïque où intervient la formule "Sr2^, les timbres de potiers à légende hébraïque, probablement aussi telle petite épigraphe grecque archaïque. Leur étude approfondie relève de l' épigraphie et leur principal intérêt au point de vue spécial de l'art céramique est dans le contrôle relativement précis que ces petits textes apportent au classement des vases ou de leurs débris, car en fait aucune estampille n'a été trouvée, que je sache, sur un vase entier. Les timbres de potier ou les estampilles ne portant qu'un nom ordinaire rentrent en somme dans la catégorie des marques conventionnelles relevées sur les tessons de toutes les époques et dont nous n'avons pas fait état jusqu'ici pour le classement, à cause de la difficulté extrême qu'il y aurait à y marquer une évolution un peu sensible à défaut de tout autre élément. Ces marques n'ont rien de la précision usuelle aux timbres à légende ou à figures des ateliers gréco-romains par exemple ; ce sont des groupes de points et de lignes, tracés ou im-

Fig. 254. — ProHIs.de Sémites. Phot.

communiquée obligeamment par le PEFund.

(1) D'après Buss-Mxcxlister, Excavations..., p. 141, 1899, face p. 328.

(ig. 53 ; une vue de face dans QS.,

primés à la luVte, peut-être avec une gaucherie voulue, tout au moins avec négligence (1).

Laissant aux épigraphistes le déchiffrement et la discussion des simples noms ou des légendes ordinaires signalées sur des vases judéohelléniques, il faut pourtant mettre en quelques mots le lecteur au courant du problème posé par les estampilles royales (2).

Pi<r. ^-j. — Tyi)es divers des estampilles royales. D'après une pliotograpiiie due à l'obligeance du PEFund.

M.Warren en avait découvert une huitaine en 1869 à Jérusalem, à 15 ou 16 mètres de profondeur sous le sol actuel, à l'angle sud-est du Temple. Les fouilles de la Chéphélah otit porté ce chiffre à 80; il s'est accru de quelques trouvailles, non publiées encore, à Gézer. Dans un cartouche ovale de dimensions variables imprimé en creux sur la courbure de l'anse une représentation à double type se détache en léger relief. On y a reconnu un scarabée aux ailes éployées (3), tantôt dans le style assez spécifiquement égyptien à double paire d'ailes dont les bouts se replient deux en haut, deux en bas, tanlôt sous la forme plutôt assyrienne, avec deux ailes seulement à pointe retroussée vers le haut, le corps du scarabée se terminant par un appendice de forme plus ou moins développée. Dans les cantons formés par l'épanouissement des ailes est disposée en relief la légende, qui comprend deux éléments, ou plutôt deux groupes : au-dessus des figures le groupe

(1) Des combinaisons analogues se retrouvent [>arfois comme marques de briques; cf. supra fig. 10. Ce fait pourra être mis à profit quand on tentera une classification par époques.

(2) La bibliographie concernant les premiers errements au sujet de Tinterprétation et de la nature de ces estampilles ne serait qu" un ballast inutile. Les meilleures discussions du sujet dans ChEHViOîiT-GAîiTiEAVy Recueil d'arch. or., IV, 1-24 et Bliss-Macalister, £'^catJo fions.,., p. 106-118.

(3) On a dit aussi le disque solaire ailé, ce qui vaut surtout pour la figure à deux ailes seulement. M. Offord a même émis l'inutile hypothèse d'un dieu schématisé « probablement Baal », Q.S., 1900, p. 379.

LA CERAMIQUE. 359

"SaS; au-dessous un nom variable, qui est toujours un nom de localité bien connue, à une seule exception près. Les localités mentionnées sont Hébron, Ziph, Soccoh et n'ki^ac, qui est probablement l'orthographe primitive du nom transformé par la prononciation aramaïsante ultérieure en n^na Marésa (1). Tout le labeur d'interprétation git dans la relation à établir entre les deux groupes. Doit-on les unir ou les dissocier? Dans la première hypothèse la lecture : « Au roi d'Héhron, de Ziph », etc., si elle ne manque pas d'intérêt, crée pourtant de notables difficultés historiques, étant donnée l'époque à laquelle appartiennent les vases munis de cette estampille et sans parler des multiples difficultés de détail telles que la répartition des anses estampillées par exemple, la mention de quelque ville secondaire comme Ziph, au lieu de villes aussi considérables que Jérusalem ou Gézer, d'autres encore. Dans la seconde hypothèse, en lisant « Au roi. — Hébron », « Au roi. — Ziph », etc., on fait disparaître toute anomalie historique. Reste seulement à découvrir une raison plausible de cette contribution à fournir au monarque par telles villes déterminées, ou à expliquer d'autre sorte la mention de ces villes. M. Clermont- Ganneau n'a pas manqué de rappeler les passages bibliques faisant allusion à des potiers royaux (/ Parai. , iv, 23) ou à des approvisionnements accumulés en vue d'un siège par exemple [II Parai. ^ xi, 5- 11) (2); le fait des quatre noms de villes, toujours et partout les mêmes, n'a pas d'explication assez adéquate dans l'interprétation du savant maître. Une nuance ajoutée à cette interprétation résoudrait peut-être le problème. Elle consiste à retenir le fait des ateliers royaux qui auraient fabriqué, en vertu d'un monopole officiel, certaine catégorie de vases, destinés si l'on veut à contenir les contributions en nature, et plus simplement encore, à faciliter les transactions en constituant des mesures courantes sanctionnées par le contrôle royal à la fabrique. Ces ateliers ne pouvaient être multipliés indéfiniment, et par ailleurs il était obvie qu'on les installât dans les régions mieux pourvues de l'argile la plus apte au moulage spécial de la poterie. Or il est remarquable à ce point de vue que les environs d'Hébron et ceux de Beit-Djebrin sont particulièrement riches en terre à mouler. Aujourd'hui encore la fabrication des grandes jarres, des gourdes et des plats de diverse nature est en ces deux endroits une spécialité bien connue ; malgré l'installation de quelques ateliers dans la ville, malgré

(1) Cf. la forme araméenne pxran, l Parai., 18, o &., Il Parai., 16, 2, etc., substituée i\ la forme primitive p'XfZl = IHmasqi (ass.) — Damas.

(2) Recueil..., IV, \\ 13-16.

les difficultés du transport, c'est toujours Tarticle de Beit-Djebrin, d'Hébron surtout, qui approvisionne de préférence le marché périodique de Jérusalem. Serait-il invraisemblable d'admettre une situation analoi^ue à l'époque judéo-hellénique? Ainsi s'expliquerait très naturellement qu'on trouve un atelier d'Hébron et un atelier de Marésa (= n'ki^aa), qu'on sait pertinemment aujourd'hui avoir été située dans la région immédiate de l'actuelle Beit-Djebrin, sur le tertre de Sandahannah (1). Ziph et Soccoh, localités ruinées et désertes depuis des siècles, sont en relation trop directe celle-ci avec Marésa, celle-là avec Hébron, pour qu'il y ait à justifier leur choix comme ateliers royaux, puisque les conditions du sol y étaient identiques. Ou obtient de la sorte une série restreinte de centres de fabrication qui n'est pas sans une étroite analogie avec les ateliers monétaires officiels dans les temps ultérieurs. Il n'est plus besoin de se demander pourquoi d'autres noms de villes ne figurent point sur ces estampilles, ni pourquoi une ville secondaire, Ziph par exemple, est nommée plutôt que Làchis ou Gézer.

L'absence de ces anses estampillées à Ta'annak, apparemment aussi à Megiddo, demeure assez facile à expliquer si Ton admet qu'il s'agisse d'un détail d'administration intérieure mis en vigueur tardivement dans le royaume du sud, lorsque déjà celui du nord n'existait plus ou était sur le point de sombrer; et la date à assigner de par l'archéologie et la paléographie aux anses estampillées est en effet postérieure à la chute de Samarie. Une série très ample d'autres estampilles, grecques celles-là, s'est trouvée dans les fouilles sur des vases plus ou moins intacts; mais ces vases sont spécifiquement rhodiens et se classent tous à la période grecque ou séleucide que ne comprend point l'enquête présente sur la céramique de Canaan.

(1) Cf. RB., 1902, p. 598.

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