‹ Canaan; d'après l'exploration récenteChapitre 7 sur 37 · STRATIFICATION ET CHRONOLOGIE DES RUINES · texte numérisé non relu

STRATIFICATION ET CHRONOLOGIE DES RUINES

Kien de plus naturel que l'émoi d'un visiteur dilettante égaré pour la première fois dans les tranchées d'une fouille dont il a entendu conter merveille. 11 s'attendait à voir, superposées par assises fort nettes au premier coup d'œil, les diverses villes dont il sait qu'on a pu constater la succession ; et contre les hautes parois de décombres où le technicien complaisant s'évertue à lui marquer les divers strates (2), depuis les couches de surface, byzantines, romaines ou hellénistiques, jusqu'à celles plus voisines du sol vierge et du roc, datées de deux à trois millénaires avant l'ère commune, il ne voit, lui, à peu près uniformément qu'un amas de cendres, matériaux éboulés, tessons, débris informes. La ressource du technicien est alors d'expliquer au visiteur inexpérimenté qu'il est guidé en son diagnostic précisément par la nature de ces débris, de ces tessons, de ces éboulis. Dans cette couche où foisonnent les instruments de bronze et les outils de silex, il ne se rencontre pas trace de fer; telle autre, encombrée de belles poteries peintes, ne fournira pas un morceau de cette céramique à décor incisé fréquente, exclusive même, à des niveaux plus profonds. S'il peut arguer de quelque document écrit, plus facilement intelligible pour la foule, au moins comme indication générale, il viendra probablement à bout de persuader son interlocuteur d'une vague distinc-

(1) Inaugurés dans les Mittheiiungen und Nachrichten des deut. Palilslina Vereins, l'J04, p. 14 &s., et paraissant depuis à intervalles plus ou moins longs. On ne publie qu'un nombre tout à' fait restreint des pièces archéologiques découvertes, et des séries entières, comme la poterie peinte ou les instruments en silex, ne sont encore que peu ou point représentées.

(2) Le mot est employé ici au masculin d'après un usage déjà quelque peu courant, bien que la tendance s'accentue de le féminiser dans la langue géologique d'où il est emprunté.

tion d'époques; mais le moyen de lui faire accepter qu'entre deux pots cassés qui gardent quelques traits de peinture on peut discerner deuxpériodes de culture isolées par cinq ou six siècles Tune de l'autre? Un « lécythe blanc )> pourra ne pas lui sembler si éloigné d'un vase « proto-égéen » et il ne manquera pas de flairer quelque mystification en tous ces mots : préhistoire, âge du bronze, influence égéenne, art hellénique.

C'est dire que le sujet, à, l'instar de n'importe quel autre, a besoin d'être étudié, et pour banale qu'ait l'air d'être une telle constatation, elle a pourtant besoin d'être faite, quand ce ne serait qu'à l'adresse des esprits superficiels ou des observateurs trop pressés à la poursuite d'idées toutes faites pour s'attarder à la recherche des éléments d'idées nouvelles. 11 n'y a pas si longtemps encore qu'un savant de la notoriété du major — aujourd'hui colonel — Couder se faisait donner cette leçon un peu vive de modération et de prudence, pour avoir exprimé son peu de confiance dans les déductions que M. Flinders Pétrie avait tirées de la poterie comme indice archéologique (1).

L'observateur attentif qui, au cours d'une fouille, aura manipulé des milliers et des milliers de fragments céramiques, notant avec grand soin la situation où il les recueille, leur relation avec des monuments ou d'autres objets, pourra évidemment, rien qu'à les comparer les uns aux autres, se faire une conviction telle quelle sur leurs similitudes et leurs divergences et venir même à bout de les répartir en catégories distinctes; il saura montrer ensuite que l'une a évolué de l'autre, que celle-ci est d'un art plus développé, celle-là d'une époque de décadence. Dans ces limites toutefois l'observation même la plus minutieuse n'aboutirait qu'à de très vagues indications d'origine et de date. Pour que l'étude de la céramique conduise plus avant, il lui faut deux conditions essentielles : la comparaison avec des types connus et classés; l'indice exact de situation dans un strate de ruines.

Abstraction faite de quelques formes élémentaires, partout identiques parce qu'elles sont exigées par l'appropriation aux usages domestiques, il est incontestable que la céramique est un des principaux arts industriels (2) et qu'après avoir simplement mis l'argile au

(1) M. Conder avait exprimé {QS., 1890, p. 329) que de telles déductions pouvaient induire en erreur, et il préconisait comme un critère plus sûr par exemple la forme des tombes. M. Fi. Pétrie lui répondait (QS., 1891, p. 68), après avoir justifié sa confiance personnelle dans le diagnostic de la poterie : « Of course, the subject needs to be learned before itcan be used, like any other study », 11 eût pu ajouter que le principe invoqué par son contradicteur, la structure des tombes, était loin d'offrir des garanties plus sûres que les indications de la céramique, bien qu'il ait, lui aussi, sa valeur, appliqué en connaissance de cause.

(2) Pour la justification de cette expression, dont les termes semblent contradictoires, voir Perrot et Chipiez, Histoire de l'art..., I, L'Egypte, p. 815 ss.

HISTORIQUE DES RECHEUCHES. 13

service des besoins de l'homme, sans mériter encore par là le titre d'art, elle est devenue un art véritable, à mesure qu'elle a su traduire un sentiment ou une pensée. Cette traduction plastique a été réalisée le jour où Je potier, non content d'agglutiner la terre humide en vases communs, a cherché à reproduire des formes organiques, ou à donner aux formes banales de ses premiers essais une décoration dont il empruntait les éléments ou à la nature vivante ou à des combinaisons de lignes très simples et nécessairement peu variées, malgré l'apparente richesse de combinaison qu'elles semblent devoir comporter (1). Mais si la forme rudimentaire et la décoration sans idée saisissable peuvent se rencontrer identiques sur les points les plus éloignés du globe aussitôt que des hommes ont pétri et façonné de l'argile, il n'en va plus de même, aussi facilement du moins, dès que l'artisan primitif a fait place à l'artiste, modeleur ou ornemaniste. La possibilité subsiste, à coup sûr, d'une imitation spontanée des formes empruntées à la nature, et ainsi s'explique apparemment la similitude constatée entre la poterie archaïque des peuples méditerranéens et celle des Péruviens primitifs par exemple (2), similitude si déconcertante tout d'abord. L'identité est cependant rare déjà; examinés de près, les cas se réduisent souvent à des analogies. Que s'il s'agit des procédés artistiques eux-mêmes, de formes spécifiques ou de combinaisons d'éléments décoratifs créés par le génie d'un peuple, c'est-à-dire mises en cours chez ce peuple par le génie d'un artiste, il est douteux que la même forme et l'agencement identique du décor

(1) On me permettra de noter qu'à défaut des principaux ouvrages techniques, j'ai été guidé beaucoup par les planches reproduisant des séries céramiques dans diverses publications de de Morgan, Chantre, Ohnefalsch-Richler, et aussi par le volume que MM. Perrot et Chipiez ont consacré à La Grèce primitive : l'art mycénien, dans leur monumentale Histoire de l'art dans l'antiquité, t. VI (1894). Au point de départ dans l'évolution de la céramique MM. Perrot et Chipiez, op. cit., p. 894, mettent l'ornementation géométrique, appliquée sur des formes inexpressives et souvent inélégantes. La représentation delà nature soit dans la structure même du vase, soit dans sa seule décoration, relève d'un art déjà plus perfectionné et conscient de lui-même. Cf. iid., 1. 1, 806 ss. A rencontre de ce développement assez normal et, semble-1-il, quelque peu en rapport avec les résultats des fouilles contemporaines, on peut voir une théorie presque inverse exposée incidemment par M. Éd. Naville, Sphinx, VIII (1904), p. 176; il écrit: « ... en Egypte comme ailleurs ce qui est à lorigine de la décoration, c'est l'imitation d'objets réels dont les figures géométriques ne sont que des déformations ». De son côté M. Jean de Mot, Rev. arch., 1904, II, 222, observe que la mode des vases imitant les « vases vivants » et de préférence l'homme, est commune à tous les arts primitifs. 11 sufhra d'avoir signaléces vues divergentes, moins éloignées du reslequ'elles ne le paraissent au premier aspect. On trouvera la note la plus juste dans M. de Morgan, Recherches sur les orig. de l'Egypte; ethnographie préhistorique (1897), p. 125 s.

(2) Voir à ce sujet Perrot et Chipiiîz, op. L, III, p. 725 ss., et Jean de Mot, Rev. arch. 9 loc. l. Cf. de Morgan, l. laud. et p. 127.

soient rencontrés en même temps dans an milieu tout autre et fort éloigné.

Lors donc que cette empreinte réellement artistique vient à être constatée sur des points différents, il y a lieu d'en rechercher soigneusement la provenance. Quand les motifs sont semblables au point de pouvoir être confondus, il est facile en général de constater qu'ils procèdent d'un centre commun, d'où mille hasards auront pu les importer (1). Le plus souvent il y aura similitude mais non simultanéité : c'est ainsi qu'on pourra voir apparaître au v® siècle avant notre ère dans la Palestine méridionale des vases grecs à peintures noires sur fond rouge depuis longtemps en usage en terre hellénique. D'autres fois enfin, la similitude apparente se réduira, pour l'observateur expérimenté, à une simple imitation de procédés empruntés à un art étranger; la distinction entre deux sujets dont l'un est une copie de l'autre se laissera toujours saisir par quelque modification de forme, une divergence d'exécution, une nuance plus ou moins atténuée dans la couleur ou dans l'expression du sujet.

C'est dire que, pour être concluante, l'étude de la poterie devra être largement comparative. Chaque type céramique ayant une patrie d'où il s'est répandu dans un rayon proportionnel à l'influence extérieure de son milieu initial, il est indispensable de se familiariser préalablement avec ces centres de production et les catégories diverses qu'ils représentent. Mais qui ne voit à quelle précision déjà considérable peut conduire cette connaissance et cette méthode comparative ?

Cette précision s'accroît encore par l'observation soigneuse des strates de ruines où sont recueillis les débris céramiques. A moins de bouleversement dans les ruines un tesson de poterie séleucide ne sera jamais trouvé parmi des outils de silex paléolithiques, dans des couches où toute trace de métal ferait encore défaut ; et, dans une autre voie, la rencontre d'un vase modelé à la main et orné de décor incisé, parmi des fragments de poterie grecque, des débris de verre et des bijoux romains, s'expliquera uniquement et toujours par une modificalion accidentelle des strates de décombres qui aura arraché le

(1) Un exemple topique vient d'être fourni dans un article des Proceedinys of Ihe Soc. of bibl. Arr.h., XXVI, n" 6 (1904), p. 258 ss. A propos de tuiles émaillées portant le cartouche d'Arnénopliis III, découverles dans \e, palais de Mycènes, M. R, Sevvell examinait le problème des relations entre l'Egypte etMycènes sous la XVIir dynastie pharaonique. Rappelant une idée émise par M. Flinders Pelrie, il inclinait à voir dans ces pièces, qui relèvent sans contredit de l'art égyptien, une imitation égéenne autonome plutôt que la copie matérielle d'originaux égyptiens. M. Maspero, à qui les tuiles ont été présentées, a reconnu au contraire à divers détails précis que le dessin du sujet ne pouvait avoir été fait que par un Égyptien. Elles ont donc été apportées d'Egypte à Mycènes dans un but quelconque.

tesson archaïque à une couche plus profonde pour le ramener vers la surface.

Ces bouleversements sont prévus : il n'est pas un chantier de fouilles où ils n'aient été constatés. Ici c'est un mur moderne qui a pénétré les ruines des âges précédents pour aller s'appuyer sur le roc, nécessitant une large tranchée ; là c'est un amas de débris constitué à des époques diverses, mais n'offrant aucune stratification exacte ; ailleurs c'est une véritable fouille antique modifiant plus ou moins profondément les couches antérieures; aussi bien les préoccupations archéologiques ne sont-elles pas nées d'hier, et, sans parler de la recherche intéressée des pillards vulgaires et ignorants, on a en mémoire des exemples fameux de fouilles intelligentes pratiquées de vieille date (1). Aucun explorateur attentif n'est dupe de ces bouleversements. Il sait les discerner sans grand effort des zones demeurées intactes depuis l'incident qui en supprimait toute vie, et ces débris trouvés en place deviennent les témoins d'une époque à laquelle il peut rattacher avec une plus ou moins grande certitude les épaves analogues recueillies sur d'autres points.

Quelques indications plus vagues tirées d'ailleurs apportent souvent au témoignage fourni par la céramique une heureuse confirmation. L'architecture, le mobilier funéraire, les divers objets d'usage journalier ont aussi leurs périodes de développement; si toutefois les lames de silex, les flèches de pierre emmanchées dans de l'os ne sont pas précisément contemporaines des lances en fer ou des couteaux de bronze; si l'appareil en blocs à refend et joints vifs est d'une époque autre que celle des murs en grandes pierres brutes superposées au hasard de leurs arêtes et calées avec des cailloux ; si les tombes où les vases à victuailles s'entassent autour du squelette étendu sur le sol De sont pas de même date que les sépultures où le mort, couché dans un cercueil, n'est plus entouré que de rares objets d'un symbolisme peu transparent : tous ces indices précieux demeurent néanmoins secondaires, parce que d'une interprétation moins fixe et plus délicate. L'architecture doit s'accommoder dans une large mesure aux matériaux dont le constructeur dispose en chaque contrée : on ne

(1) Cf. Nabonule disant avec emphase le soin qu'il s'est donn»i de faire creuser à Sippar une tranchée « de 18 coudées de profondeur » f»our retrouver la pierre de fondation du temple de Chamach posée par son prédécesseur Nardm-Sin qui l'avait devancé sur le trône de «3200 ans », Sciirader, KeiUns. Blhlioth., III, 2, p. 102ss.Un récit de Thucydide rapportant un fait de la guerre du Péloponèse est plus explicite encore . Ar\lw yàp xaOatpojxevyiç •jTrb 'AOrjvactov... xai twv Orjxwv àvaipsOcicôiv oo-ai Y]<7av xôiv TsOvetoTWV èv iri vr\<SM, ÛTièp ri\>.us\j Kàpeç £?àvY]<jav , -yvtoaOÉvTE; xri ts (jx£u^ twv ÔTiXtov ^uvxeOajxfAévr) xat Toi rpono) w vOv Ixt 6à- TrxGviatv {Ilist., I, 8, éd. Haase, p. 3).

bîUit pas de même sorte avec la brique séchée au soleil ou durcie au four et avec la pierre ou le bois. Les objets trouvés dans les tombes dépendent des rites funéraires; or ces rites ne relèvent pas d'une évolution analogue à celle des formes plastiques. Entîn les ustensiles de la vie domestique conservent souvent jusqu'en des époques d'une culture fort avancée un caractère archaïque et simpliste dû à des causes variées. Rien ne s'oppose en effet à ce qu'une massue en pierre (les temps néolithiques ait encore servi d'arme à un pâtre de l'âge déjà très avancé du fer, et de remarquables éclats de silex ou de très archaïques aiguilles d'ivoire ont pu être employés parallèlement k des épées de bronze perfectionnées et à des objets de parure considérablement plus modernes. A ces réserves près, tout le monde demeurera sans doute aujourd'hui d'accord qu'il y a une chronologie relativement ferme et précise à établir moyennant l'emploi exclusif ou prédominant, de la pierre, du bronze ou du fer dans les ustensiles nécessaires à la vie quotidienne.

Le plus intéressant contrôle que puisse néanmoins recevoir le diagnostic tiré de la poterie pour la stratification des ruines est celui de l'épigraphie. Pour rare qu'il soit encore, il n'a pourtant pas fait défaut. Dans les mêmes strates de décombres datés par les découvertes céramiques du milieu du xv* siècle avant notre ère, on a trouvé à plusieurs reprises des tablettes à inscriptions cunéiformes rattachées par leur nature et la teneur des textes à la série bien connue des documents découverts naguère en Egypte, à Tell el-Amarna (1). La situation historique impliquée par ces textes est bien cette situation rendue classique par les documents égyptiens : la Palestine, ou plutôt Canaan, théoriquement asservi à la suite des conquêtes des grands monarques fondateurs de la XVHl^ dynastie, libre néanmoins sous la suzeraineté nominale du Pharaon et s'épuisant en rivalités constantes de ville à ville. Leà historiens savent mettre ici une date relativement ûxe : on est entre 1^0 et 1400 av. J.-C, c'est-à-dire juste en ce xv*' siècle déterminé par les archéologues comme l'époque où la céramique égéenne, si l'on veut l'art mycénien, commence d'influencer les productions locales de Canaan.

Plus tard, au moment d'assigner une transformation nouvelle dans la céramique palestinienne, provoquée par l'apport de formes nouvelles ou de nouvelles combinaisons décoratives originaires de Chypre ou d'autres iles voisines, on verra se mêler à ces types artistiques des fragments épigraphiques attestant un usage déjà long de l'écriture phé-

(I) A T. el-IJé&y et à Ta'annak; les tablettes trouvées plus récemment à Gézer sont des documents juridiques d'une époque beaucoup plus basse.

nicienne, voire même quelques spécimens des premiers tâtonnements destinés à aboutir à l'écriture grecque classique (1). De telles garanties sembleraient fixer la valeur péremptoire de la poterie comme argument archéologique. En fait, la matière est assez délicate; et si Ton veut bien observer l'étendue des connaissances exigées par Tétude comparative indispensable, on reconnaîtra la nécessité de procéder avec une suprême réserve et de ne pas s'empresser trop pour discerner entre des importations égyptiennes ou égéennes directes et des imitations locales par exemple. La base d'observation fournie par les fouilles des quinze dernières années est néanmoins assez large ; d'autre part les caractères fondamentaux de certaines catégories céramiques sont suffisamment établis pour qu'il soit d'ores et déjà permis de procéder à un groupement scientifique. Les auteurs des fouilles récentes n'y ont pas manqué et le progrès des recherches donne de plus en plus de certitude et de précision à la théorie esquissée . De Flinders Pétrie à Sellin, en passant par Bliss et Macalister, cette théorie est la même dans l'ensemble, avec quelques variations dans les termes spécifiques ou les dates qui encadrent chaque groupe. Tous sont d'accord pour discerner, depuis les origines de la civilisation palestinienne jusqu'à la conquête romaine, quatre sortes de céramique : la première, locale, indépendante d'influences extérieures qui puissent être facilement caractérisées, bien qu'il puisse devenir quelque jour possible de la rattacher à l'un ou à l'autre des grands courants artistiques de l'ancien monde oriental; la seconde modifiée par l'introduction de l'art mycénien ou égéen (2); la troisième où ces influences s'atténuent et dégénèrent en formes spéciales distinctes cependant, par leur technique ou leur ornementation, des formes locales primitives; la quatrième enfin hellénistique ou séleucide. La difficulté est considérable d'assigner des noms à ces périodes. Pétrie avait adopté les termes : amorite, phénicienne, juive et séleucide pour ces quatre périodes. Bliss les a critiqués avec raison; le premier et le dernier sont à la fois trop vagues ou trop restreints. Phénicien nous parait aujourd'hui un vocable trop spécifique pour carac-

(1) Tout le monde a ca mémoire les sceaux et inlailles phéniciens et hébreux auxquels il est fait allusion ici et dont quelques-uns, celui de Jéroboam à Megiddo notamment, sont à bon droit célèbres. Plus décisifs encore 5ont les grafdtes tracés précisément sur des vases en terre cuite; cf. les tessons de T. el-ljésy (Bliss, A Moimd.,., p. 88 s., fig. 194, et p. 102 ss., fig. 197) et le piédestal ou support de vase à graffite grec archaïque du même lieu (Bliss, op. L, p. 104 s. et fig. 198. M. Macalister qui a donné de ce graffite un nouveau fac-similé {QS., 1904, p. 40*?) inclinerait à en rabaisser la date, sans toutefois se prononcer plus nettement à son sujet).

(2) On trouve même assez fréquemment /)//(;yacie>i; cf. RLissei Macalister, ^j7ca7;a^îon.s\.., p. 72 ss.; Selmn, Tell Ta'annck..., p. 91. Ce terme est peut-être juste à sa façon, mais moins bien choisi que les autres, pour les motifs qui seront indiqués ailleurs.

tériser les influences prédominantes en Syrie du xiv^ au ix' ou au VIII' siècle avant Jésus-Christ. 11 propose donc de leur substituer les appellations beaucoup i)lus génériques, assez larges pour n'être pas trop inexactes : l préisraélite archaïque, II préisraélite postérieure, III juive, IV séleucide. Trop larges en vérité, celles-là, et pas assez expressives. Sous la réserve expresse d'une justification qu'on trouvera plus loin et en laissant aux vocables la latitude nécessaire, nous proposerions volontiers les suivants : poterie I indigène, II cananéenne, III israélite, IV judéo-hellénique (1). Quant aux dates dans lesquelles chaque période est comprise, elles ont été assignées avec une sérieuse et solide approximation.

Les points fixes qui ont permis de tenter cette détermination sont les suivants : 1" inscriptions grecques archaïques et inscriptions phéniciennes accusant im usage déjà prolongé de l'alphabet phénicien, rencontrées dans le strate de décombres où commence d'apparaître la poterie judéo-hellénique; 2" inscriptions séleucides datées, dont la présence parmi les ruines grecques permet d'apprécier en une certaine mesure la progression dans le développement de la civilisation; 3° les tablettes cunéiformes appartenant à la série dite d'el-Amarna, dont la présence coïncide avec la disparition complète de la céramique indigène et les premières manifestations d'influence mycénienne dans la poterie cananéenne, qui a dû mettre déjà un certain temps à se constituer elle-même. A commencer par ce dernier indice, relativement ferme, on est donc fondé à placer vers le xvi*" siècle avant notre ère la ligne de démarcation entre les deux périodes initiales de la céramique palestinienne. En tous les sites fouillés la poterie archaïque occupe une couche fort considérable de décombres impliquant un intervalle prolongé malgré l'évolution lente et peu accentuée des formes. La seule analogie d'accumulation des ruines dans l'intervalle qui sépare le premier strate judéo-hellénique, certainement peu postérieur au ixM^iii'' siècle, du strate séleucide, permet d'inférer une durée au moins équivalente, sinon de beaucoup plus étendue, pour ramoncellement des ruines que caractérise la première sorte de poterie. C'est par conséquent vers le xx'' siècle qu'est reportée d'une façon approximative l'origine

(1) Ces termes sont choisis de manière à pouvoir caractériser vaille que vaille toute la culture des époques à discerner dans l'histoire de la civilisation palestinienne, mais spécialement la poterie. En un sens général il est vrai, la division classique devrait être fournie par les âges de la pierre, du cuivre, du bronze et du 1er. Des difficultés spéciales, celle par exemple de préciser la relation du cuivre et du bronze dans l'archéologie de Pa-lesline, ont rendu préférable, pour le poini de vue de ces notes, l'emploi d'une terminologie plus générique, n'excluant d'ailleurs point l'emploi des termes consacrés dans l'archéologie générale toutes les fois qu'ils pourront être appliqués avec quelque précision à l'archéologie de Canaan.

d'une civilisation historique palestinienne. Sur divers points, à Gézer par exemple, il y a lieu de supputer pour ces premières origines historiques une antiquité plus reculée encore et en ce même endroit, comme d'ailleurs en beaucoup d'autres sites palestiniens, ainsi qu'on le verra en son lieu , les données de l'archéologie -préhistorique font pénétrer la connaissance jusque dans le troisième millénaire avant l'ère courante. Pour considérable que soit déjà ce progrès de nos connaissances, on ne doit pas perdre de vue qu'au moment où débute ainsi timidement la civilisation en terre palestinienne, l'Egypte et la Babylonie ont vécu déjà quinze à vingt siècles de brillante histoire.

Reste l'intervalle du xvi*' au ix'' siècle environ, à répartir entre les deux âges, cananéen et Israélite. La proportion des décombres où se rencontre chaque catégorie céramique indique pour les deux périodes une durée sensiblement égale, à cette différence près qu'à ïa'annak l'époque cananéenne occupe une plus grande place dans l'amoncellement des décombres. Peut-être ne serait-on pas trop loin de la vérité en assignant au xu'' siècle à peu près le passage d'une civiHsation à l'autre, non sans tenir compte au surplus des variations à constater en chaque centre fouillé et de la compénétration des deux cultures. Aussi bien verrons-nous, en examinant plus tard avec quelque détail ces diverses catégories, qu'elles se succèdent sans hiatus et que le passage est graduellement effectué de l'une à l'autre (1).

Si l'on accorde quelque valeur aux déductions précédentes, dont la justification de détail est à chercher dans les comptes rendus de chaque campagne de fouilles (2), on obtient la répartition chronologique suivante : I, entre les origines imprécises de la culture et le xvf siècle environ, une civilisation indigène, qui, d'assez bonne heure peut-être, est absorbée par une population nouvelle, mais disparaît seulement au xvi" siècle. II, de cette date jusque vers le xif-xf siècle, règne la civihsation cananéenne ; ses éléments spécifiques, en tant que distincts de la culture antérieure, nous demeurent fort obscurs, mais elle est caractérisée à ce moment par la fusion qu'elle introduit entre les éléments locaux qu'elle s'est appropriés et ceux qu'elle reçoit du dehors, se laissant pénétrer parle grand courant égéen, si puissant alors. III, à partir du xii°-xi' siècle le pays a de nouveau changé de maîtres. Comme

(1) Si M. Bliss s'était attaché à faire ressortir ce qu'il appelait à Tell el-IIésy the sudden change entre la poterie de deux strates archaïques (.1 Mound..., p. 41), il a lui-même mis en relief dans son étude d'ensemble, plus ample et mieux informée (/i,'jcai;a/îoH.s'..., p. 74 s., etc.), le développement progressif de la poterie palestinienne et les survivances d'une période à l'autre.

(2) Cf. surtout Bliss, A Mound ofmany Ciliés, p. 40 ss., 61 ss., etc. ; Bi.iss et Macalistek, Excavations..., p. 71 ss. ; Sellin, Tell Ta'^annek, p. 80 ss. ; Eine Nachlese..., p. 30 ss.

s'il était devenu fermé aux relations extérieures, son art ne s'alimente plus des créations étrangères; il se développe sans progresser par la niodificatiou des formes antiques et une tendance marquée à sacrifier la préoccupation artistique au souci utilitaire. Dans la quatrième période seulement, à dater du ix'-viir siècle, alors que se sont créés des procédés nationaux authentiques par la transformation le plus souvent gauche et inélégante des modèles mycéniens, la civilisation palestinienne est pénétrée d'influences nouvelles qui ont leur centre à Chypre, à Hhodes et dans les iles grecques. Passé le iv' siècle, on entre dans un monde nouveau, celui de la culture séleucide, où s'absorbe complètement l'ancienne culture locale. Il sortirait du cadre des notes présentes de suivre plus loin cette intéressante évolution. Il y a lieu sans doute de faire observer que ce classement chronologique ne peut répondre à une succession parallèle de peuples sur le sol de Palestine. En attendant d'examiner d'un peu plus près le problème historique, notons seulement que la constatation d'une civilisation bien caractérisée, distincte dune civilisation contemporaine ou antérieure avec qui elle a été en relations, exige une certaine durée de ces relations. Puisqu'on n'a constaté dans les fouilles nul indice de substitution brusque, absolue, d'une culture à l'autre, le changement s'est donc opéré par degrés (1) : il a donc fallu longtemps pour qu'il fut complet. Et ainsi sera justifiée, par exemple, l'expression de « période cananéenne » limitée entre le xv!"" et le xir siècle, sans qu'il soit question de dater ainsi l'arrivée des Cananéens en Palestine et leur disparition sous le premier effort des Israélites. Les autres termes seront compris à l'avenant.

Mais, du moins, à ce classement archéologique correspond-il quelque démarcation dans les tertres de décombres? Est-on sûr, quand on prétend ramasser un débris céramique attribué au xv' siècle plutôt qu'au x% que la couche des ruines où il git est aussi ancienne que le tesson? En d'autres termes, y a-t-il une réelle stratification des décombres correspondant aux périodes dont on a voulu trouver l'indice dans la poterie? Pour ceux qui ont pratiqué les fouilles, la stratification est tellement évidente qu'ils l'ont même à maintes reprises exagérée, coupant pour ainsi dire en tranches infinitésimales les assises successives des Tells. Schliemann prétendait n'avoir pas compté moins de sept villes superposées dans la butte à'Hissarlik, où fut Troie; et pour prendre un exemple fameux en Palestine, M. Bliss estime avoir discerné onze villes distinctes dans huit strates de décombres à Tell el-Hésy. L'accumulation totale des couches n'excède pas soixante pieds, soit environ

(1) Les explorateurs en ont f'ail la remarque expresse à mainte reprise; cf". surtout Skllin, Tell Ta'annek..., p. 10'2; Mvcvlistkh, Quart. St., 1904, p. 123.

dix-huit mètres, donnant une hauteur moyenne maxima d'un mètre soixante aux ruines de chaque ville. Ailleurs cette subdivision à outrance parait encore plus étrange dans un amas moins important de débris. Les experts n'ont cependant plus aucune peine aujourd'hui à établir le bien-fondé de leurs observations (1) et s'ils ne peuvent toujours donner l'évidence au morcellement, très clair dans les graphiques présentés, ils prouvent en tout cas l'existence certaine de strates distincts.

L'Orient devient de nos jours assez généralement connu pour qu'on sache en gros de quelle façon la vie évolue en un centre habité. Les constructions de pierre parfois, souvent de brique ou de terre pilonnée liée par du bois, sont presque toujours fragiles et légères. Par la seule action du temps ou au premier prétexte une maison s'effondre. Au lieu de déblayer à grand efPort l'éboulis pour faire place à un nouvel et plus solide édifice, on se borne à niveler ces ruines et sur ce fondement improvisé s'élèvent des murs neufs, qui monteront un peu plus haut dans l'horizon, résisteront quelque temps, pour s'affaisser à leur tour et constituer dans leur ruine le piédestal d'une autre maison. Survienne une de ces catastrophes soudaines qui anéantissent une agglomération entière : un tremblement de terre violent, le siège et la prise d'une place par un ennemi; les ruines s'entassent les unes sur les autres, et quand, le danger disparu, de nouveaux habitants reviennent s'établir en ce lieu, parce qu'ils y veulent renouer la tradition du passé, ou parce que des motifs divers en déterminent le choix, ils ne s'imposent jamais la tâche de supprimer les ruines. On en égalise la surface ; les pans de murs qui émergent du remblai deviennent la base de nouveaux édifices, et la jeune cité, élevée d'un cran plus ou moins haut dans les airs, abrite sous ses fondements les traces de la cité antérieure (2).

Ce qui est vrai de l'Orient relativement moderne et peut se constater journellement dans les villages palestiniens (3) l'est beaucoup plus de

(1) Cf. par exemple les indications générales à l'usage du grand public, données par Sir C. WiLSON, QS., 1903, p. 285 s., ou celles de Montelius, Les temps préhistoriques en Suède..., p. 3 ss., trad. S. Reinach.

(2) M. Flinders Pétrie a même cru pouvoir proposer une sorte d'échelle proportionnelle d'un mètre par siècle en moyenne pour l'exhaussement d'un site de ville [Tell el Besy..., p. 15, note). Quoi qu'il en soit de la valeur de cette progression dans les Tells égyptiens, le régime des pluies fort différent en Syrie, la diversité des matériaux et la fréquence des bouleversements de toute nature, rendent cette estimation difficilement applicable.

(3) Voire même dans de grandes villes aussi fortement vernissées de culture européenne que Jérusalem. En suivant depuis de longues années le progrès des constructions à l'intérieur de la ville, je n'ai vu que de très rares cas de fondations creusées avec quelque profondeur, plus rarement encore jusqu'au roc, ou au fond des décombres. Sur vingt endroits au contraire

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rOrieiit ancien. La structure des édilices n'y était pas moins négligée et plus fréquentes étaient au contraire les secousses politiques de nature à modilier la physionomie d'une contrée : capture et mise à sac d'une ville par un conquérant, migrations de peuples et substitution de races dans un pays. On a même fait observer avec le plus juste à propos que la conservation des ruines dans un strate était en raison directe du degré de soudaineté et de brutalité du cataclysme qui les avait causées (1) et le paradoxe n'est ici que de surface : la plus courte réflexion en fait la preuve.

Mais de l'existence indéniable des strates à la distinction mathématique de tranches si minces et de tant de villes qui n'auraient pas d'existence commune, le chemin est long. Qu'il suffise de m'avouer peu incliné par les arguments produits jusqu'ici à admettre cette dissection immodérée. Il n'importe en rien, au surplus, pour le résultat concret des découvertes, de savoir si elles proviennent de onze villes, de neuf villes ou de treize villes échelonnées sur la croupe grandissante d'un tertre, pourvu que l'on demeure d'accord sur le nombre des civilisations différentes représentées par toutes ces villes. La lumière semble faite sur les quatre périodes décrites plus haut à propos de la poterie : c'est à ce chiffre que sera bornée la dissection archéologique, en observant toutefois que chaque période ayant duré plusieurs siècles, ne peut présenter des caractères strictement identiques au début et au terme de son évolution (2).

le niveau s'est exhaussé notablement et une maison en pierres de (aille toute neuve a pour cave ou sous-sol une maison vieille peut-être d'un siècle à peine, qu'on s'est donné le luxe de rendre utilisable en rejetant à l'extérieur des murs les éboulis de sa voûte, remplacée maintenant par le pavé de l'habitation moderne. Ailleurs, comme à Màdabâ, une ville byzantine est nivelée après de longs siècles de ruine, pour faire place aune nouvelle ville arabe. L'installation une fois complète, le hasard fait constater en cent endroits sous les demeures modernes les pavements de mosaïque intacts et les plans d'édifices byzantins à peine bouleversés.

(1) Cf. Bliss, AMound..., p. 108; Sellin, Tell Ta'annek..., p. 72, etc.

(2) C'est en ce sens déjà que M. Sellin, op. L, p. 90 ss., a classé ses découvertes, et, avec moins de précision, MM. Bliss et Magalister, Excavations..., passim.

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