CHAPITRE PREMIER
LES VILLES CANANÉENNES l. — LA SITUATION DES VILLES.
Sur la portée du mot villes employé ici, il est nécessaire de s'entendre. A n'eu juger que par l'étendue ou par la nature des ruines, les agglomérations qui vont être passées en revue mériteraient à peine le titre de villages. La plupart de ces localités répondent néanmoins à des noms sonores, Lâchis, Gézer, Megiddo surtout, que la Bible, de concert avec l'antiquité égypto-assyrienne, nous a habitués à appeler des villes. Rien ne s'oppose par conséquent à l'usage de ce vocable traditionnel, plus commode après tout que n'importe quel autre, à condition de ne lui pas attacher le concept moderne, disons même occidental, d'un groupement énorme de population réparti avec un ordre impeccable dans une infinité de beaux édifices isolés par de larges rues, de grandes places, et protégé par une enceinte d'un pourtour immense et d'une symétrie d'autant plus monotone qu'elle est plus parfaite. Les villes de l'antique Orient n'ont jamais rien été moins que cela, même les plus fameuses. D'ordre et de symétrie, il n'en existe nulle part; chacun érige sa demeure au hasard de son caprice, ou selon les sinuosités de la ligne qui limite sa possession et celle du voisin; et les passages indispensables pour la circulation commune se font petits entre des murs borgnes, s'infléchissent au gré de chaque propriétaire, se croisent en un dédale inextricable aux yeux de l'étranger qui s'y aventure pour la première fois. Gomme si l'espace eût coûté cher, on l'a ménagé avec parcimonie. C'est qu'en effet la ville antique n'était guère qu'une forteresse, ou pour mieux dire une acropole fortifiée, au pied de laquelle se développait, dans la vie ultérieure de la cité, une agglomération petite ou grande, suivant les conditions du milieu et le caractère du peuple.
Avant d'entrer davantage dans l'examen de ce qu'étaient de telles
villes au témoignage précis des fouilles, il faut expliquer encore pourquoi nous les avons dites « cananéennes ». L'étude historique nous apprendra en son temps que les Cananéens n'occupent qu'un moment de riiistoire de Palestine ; qu'ils furent précédés d'autres populations peut-être immigrées elles aussi, mais plus vraisemblablement autochtones, et dont la culture aujourd'hui saisissable a été appelée tout à l'heure « civilisation indigène », avec une très large latitude en ce mot. Par ailleurs, l'examen entrepris ici ne s'arrête pas au moment où les Hébreux prennent possession de Canaan, mais prétend suivre l'évolution historique beaucoup plus bas, au cœur même de la période juive la plus caractérisée, celle de la monarchie.
Malgré les aperçus déjà nombreux ouverts par les trouvailles contemporaines sur le peuple antérieur aux Cananéens, nous serions fort embarrassés encore de décrire avec quelque précision une seule de leurs agglomérations, transformées qu'elles ont été par les envahisseurs cananéens. Avec ceux-ci au contraire commencent les installations déjà plus civilisées, dont le développement, lent ou prospère, ne cessera qu'au jour où les conditions de la vie totalement modifiées feront déserter un site estimé jusqu'alors avantageux. La plupart des localités dont nous savons par la Bible qu'elles furent d'importantes cités Israélites après avoir été des villes royales cananéennes, n'ont été abandonnées qu'aux temps séleucide ou romain, lorsqu'une puissance ferme parvint à faire l'unité en ce fouillis de petits cantons rivaux et qu'une sécurité profonde permit de quitter l'abri, désormais superflu, des vieilles acropoles pour se dilater en rase campagne. Alors seulement s'achève l'histoire de villes fondées quinze à vingt siècles auparavant par cette peuplade industrieuse, active et opiniâtre, que. représentent pour nous les Cananéens, à mesure que nous apprenons de jour en jour à les mieux connaître.
Encore ne s'achève-t-elle pas de telle sorte, cette histoire longue et mouvementée, que les villes antiques n'aient parfois un renouveau d'existence. Vienne un de ces innombrables épisodes qui ont tant de fois dans le passé troublé la sécurité en Palestine ; on émigré aussitôt de l'opulente ville mollement étendue dans la plaine, pour escalader en hâte le rocher que couronnait la forteresse d'antan, et s'entasser parmi les ruines d'où l'on sera mieux posté pour guetter l'arrivée d'un ennemi, mieux en situation aussi pour se défendre. Et ce n'est pas l'unique persistance de conditions naturelles d'un site qui peut être invoquée à l'appui de cette singulière permanence des installations cananéennes; c'est la race elle-même qui se perpétue en ces mêmes centres. Le fellah endurant, tout passif à la surface, mais ardent sous
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la gangue causée chez lui par une domination déprimante, à la fois naïf et retors, sceptique parce qu'on lui a imposé trop de religions et dévot avec passion à tout un monde d'idées ou d'êtres qu'il lient pour supérieurs à lui : ce paysan de la Palestine moderne, sympathique à qui veut l'aborder et à qui sait l'entendre, a tout l'air de descendre en droite ligne de ce Cananéen tenace et intelligent que les fouilles nous ont révélé dans la Palestine d'il y a trente à quarante siècles. Une fois établi sur ce sol dont la richesse avait tenté son choix, le Cananéen s'y était solidement implanté. Trop faible pour sauvegarder ses frontières contre les deux grands Empires qu'il isolait l'un de l'autre, il sut être assez souple pour ne se laisser absorber par aucun. L'invasion israélite lui fait courir un grave péril sans venir à bout de l'exterminer. Il attire même largement à lui ses vainqueurs, leur impose sa cohabitation, les entraîne à son culte et demeure, toujours vaincu, jamais anéanti, après la tourmente où disparait la nationalité juive. Aujourd'hui encore, après le développement prolongé de civilisations nouvelles et l'apport de nombreuses immigrations, il n'est pas besoin d'une difficile initiation ni d'un commerce de très longue durée, pour discerner entre divers groupes de paysans palestiniens les tard venus, étrangers sur le sol où ils vivent, et les hommes de la terre depuis si longtemps la leur. Observez le laboureur, sur quelque coteau détrempé par la première pluie d'automne, se disposant à jeter dans les guérets la semence dont il a recommandé le sort à un bon génie; mèlez-vous, dans les loisirs prolongés de l'été, au cercle des anciens devisant avec solennité à la porte du village; suivez la file des femmes qui descendent, la cruche posée sur la tète et dans une démarche hiératique, vers la fontaine; écoutez surtout les récits du pâtre accroupi au bord d'un puits, ou blotti dans l'ombre d'une roche : la vie que vous saisirez sous ces enveloppes banales, la religion authentique et intense qui se trahira sous la croyance floue, toute de convention et toute de façade, tous les usages les plus familiers et les plus constants de la vie quotidienne, ne sembleront plus différer des usages, des croyances et de la religion que nous estimons aujourd'hui pouvoir attribuer aux Cananéens.
Cette constatation, dont l'apparence seule est paradoxale, n'est au surplus rien moins que neuve. Il y a beau temps qu'elle avait été déjà faite, lorsqu'on a de nos jours découvert à nouveau son intérêt, non sans s'exagérer sa valeur ni sans se méprendre sur tel ou tel moyen de la réaliser (1). On voit désormais en quel sens il est ques-
(1) Dès 1809 M. Clermont-Ganneau, travaillant en Palestine, se préoccupait non moins d'acquérir la connaissance directe du peuple que celle des antiquités monumentales. On en
tion ici de « villes cananéennes » et il est maintenant possible de procéder, sans crainte de trop graves malentendus, à l'examen d'ensemble des fouilles.
Les villes de Cana-an étaient à peu près invariablement campées sur un éperon saillant, k rextrémité d'une rampe de colline, ou sur un monticule isolé dans la plaine : Megiddo, Gézer, Tell es-Sâfy — pour ne pas citer la colline de Jérusalem primitive — , sont des exemples caractéristiques du premier site, Ta'annak et Lâchis du second. Les documents égyptiens, récits de campagnes et bas-reliefs, avaient popularisé cette notion (1); dès avant les travaux récents on pouvait contrôler sur ce point l'acribie des annalistes et des sculpteurs pharaoniques en observant la simple configuration de ces tertres auxquels est appliquée partout la désignation presque spécifique de Tells. Même quand ils ne sont plus couverts de ruines apparentes, leur escarpement plus régulier, les terrasses qui coupent parfois les rampes, la régularité de la plate-forme supérieure, dont l'une des extrémités cependant est en général plus ou moins proéminente, les distingue au premier coup d'œil de toute saillie naturelle de la montagne ou des soulèvements du terrain au milieu de la plaine. L'eau ne doit jamais manquer à proximité et elle parait avoir été partout une condition non moins prépondérante que le relief abrupt d'un rocher pour déterminer le choix d'un site. Ici on a cherché, au confluent de deux vallées, ou vers le pied d'une chaîne de montagnes, une nappe d'eau jaillissant en multiples fontaines, ou dans laquelle il était aisé de forer des puits; c'est le cas de Lâchis et de Gézer, aussi celui de Megiddo. Là on s'est contenté d'une modique source, quelquefois même assez distante de la colline, ainsi à Tell Zakariyà et à Ta'annak, et des citernes aménagées dans le roc en même temps que les premières habitations complétaient l'approvisionnement d'eau. Leur création était indispensable même dans les sites les mieux pourvus d'eau vive; aussi bien fallait-il se prémunir contre la disette d'eau pour le cas où l'on serait bloqué sur son rocher par un assaillant supérieur en force. Car si dans quelques localités on parait avoir su
trouvera la trace en cent endroits de ses ouvrages. C'est surtout dans une conférence tenue à Londres en 1876 et publiée sous le titre La Palestine inconnue, qull a exposé ses vues sur la survivance des Cananéens. Sur l'élude récente de M. S. I. Ccrtiss, Ursemitische Helif/ion im Volkslehen des heutigen Orients, essayant de systématiser les survivances religieuses, voir les remarques de BB., 1904, p. 279 ss.
(1) Voir l'exacte et très vivante peinture des cités cananéennes que M. Maspero, Histoire une. dei peuples de l'Orient classique, II, 127 ss., a faite d'après ces documents. 11 ne connaissait, au moment où il écrivait, que les travaux sommaires de Pétrie à Lâchis.
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d'assez bonne heure pratiquer des travaux de mine et des installations hydrauliques ingénieuses en vue d'assurer à une ville le bénéfice de sa source même en cas d'investissement (1), ce n'est là qu'une exception, et en maint autre endroit la nature du sol et la distance rendaient ces travaux d'art impraticables avec les moyens dont on disposait alors. A considérer même le développement le plus considérable de ces villes au moment où survient leur ruine, on est frappé de leur exiguïté. Et cette exiguïté impressionne bien autrement encore lorsqu'en remontant les périodes historiques indiquées par les fouilles on se trouve en présence de l'aire tout à fait primitive de la cité. L'observation a déjà été faite par MM. Perrot et Chipiez à propos des villes grecques archaïques. La plus célèbre de toutes, grâce à la muse d'Homère, Troie, dont les ruines ont été mises à jour sur le coteau à'Hissarlik, eût tenu très à l'aise dans certaine cour du Louvre (2). Il en va de même pour les cités cananéennes, réduites, en somme, au rôle de simples acropoles (3), avec néanmoins en chacune un château plus fortifié qui
(1) Sans entrer dans une discussion hors de propos en cet endroit, on peut citer dans la Jérusalem cananéenne le fameux "iijï de II Sam., 5, 8, apparemment retrouvé dans le tunnel vertical reliant le sommet d'Ophel avec *.4m Ounim cd-Darâdj ; cf. Warhen, Recovery of Jérusalem, p. 248 ss. Cette installation a son pendant, sans doute non moins antique, à Gabaon; cf. ScnicK, Quart. Siat., 1890, p. 23. L'art de percer un tunnel dans le roc est attesté chez les Assyriens des premières dynasties par le grand tunnel dit aujourd'hui Negoub, que décrit La\ard, Nineveh audits remains, 1, 80 s.
(2) Perrot et Chipiez, Histoire..., VI, 171. Les mêmes savants font remarquer, t. II, 427, que le palais de Sargon à Khorsabad couvrait « en tout une surface de prèsde dix hectares», soit environ deux fois la superficie de Megiddo (cf. note suiv.). A bien plus vieille date cette exiguïté frappait déjà Thucydide. Il note avec sagacité qu'il ne faudrait pas conclure du peu d'étendue de Mycènes et des aulres villes anciennes qu'on n'aurait pu équiper alors une flotte comme celle qui prit part à la guerre de Troie. Car si Lacédémone était détruite, à l'aire ruinée de ses temples et de ses édifices la postérité aurait grand'peine à croire qu'elle a été si puissante ; les Lacédémoniens en effet habitaient dans des bourgs à la manière des anciens (^ù^., I, 10, éd. Haase, p. 4).
(3) Quelques chiffres permettront de se faire, à l'aide des figures ci-jointes (pi. MI), une assez juste idée de la superficie de ces villes. La superficie totale de Tell el-IIésy, évaluée d'après le plan de FI. Pétrie, op. l., pi. I, atteindrait à peu près 12 hectares. Mais Bliss, A Mound..., p. 18 ss., cf pi. I, montre que la ville proprement dite, à l'angle nord-est, était moitié moindre et l'acropole n'excédait pas 65 mètres de côté, soit moins d'un demi-hectare. A Tell Zakariyâ la plus grande longueur du plateau est de 1000 pieds (= 305 m.), sa largeur maxima de 500 pieds (= 152™, 50 ; cf. Bliss et Macalister, Excavations..., p. 13 et pi. 1 et 2); mais la forme triangulaire du plateau en réduit la superficie à 3 hectares et demi tout au plus. Dans cet espace l'acropole ne couvre qu'une aire de 60 mètres sur 37 en chiffres ronds, soit un quart d'hectare à peine (cf. op. t., p. 15 et pi. 3). La plus grande superficie de Tell es-Sâfy est de 400 mètres sur 200, soit 8 hectares (cf. op. laud., p. 29); les sinuosités du rempart qu'on peut constater sur la planche 7 réduisent d'un tiers environ la ville murée; on n'a pu déterminer l'acropole. A Tell Djedeideh, la ville antique, murée à basse époque, avait 225 mètres sur 100 (cf. op t., p. 45 et pi. 10). La ville primitive à Tell Sandahannah n'a pas été délimitée; la ville séleucide ne couvre pas 1 hectare et demi (158"" x 152, op. t., p. 53 et pi. 15 et 16). Le plateau central de Ta'annak mesure 140 mètres sur 110 (cf. Sellin,
constituait selon Toccurrence le palais, le sanctuaire et la citadelle. Pour s'expliquer enfin comment en certains cas la ville, au lieu de s'installer au point le plus proéminent d'une région, s'est cantonnée en un site quelque peu inférieur, il faut Lien moins juger d'après les points de vue stratégiques modernes qu'en tenant compte des conditions antiques d'attaque et de défense des places. Encore que le souci de la défense naturelle ne guide pas seul dans le choix d'un emplacement, telle situation, dominée en apparence par des élévations voisines, pourra être non moins forte qu'elles et en général plus facile à défendre avec les armes usitées dans l'antiquité (1). C'est ce que fera toujours constater un examen topographique précis. On ne peut d'ailleurs négliger, dans la justification de tels sites, des exigences secondaires si l'on veut, réelles toutefois : avantage de s'abriter contre les vents rigoureux d'hiver dans la région montagneuse; désir de se donner une exposition meilleure ; nécessité de se rapprocher autant que possible d'une fontaine, de se mettre en communication plus facile avec des routes, ou de rester plus à proximité des champs que l'on cultive. D'autres mobiles encore ont pu influencer le choix ; leur recherche est manifestement superflue, et il suffit de constater que partout le site déterminé avait sa raison d'être préféré à d'autres plus en vue, qu'il n'exposait en tous cas la nouvelle agglomération à aucun inconvénient notable (2).
Tell Ta'an..., p. 53) et le plus grand développement de la ville, mesuré sur le plan général, n'excède pas 300"" sur 160, soit 4hect. 80. Tell el-Moulesellim offre une surface de 5 hect. 02, d'après les levés très précis de M. Schumacher, Mittheiliingen und Nachr. des DPVereins, 1904, p. 36. L'enceinte la plus développée de Gézer enfermait une aire d'environ 9 hectares (cf. RB., 1899, pi. I face p. 422;, et le plan qui accompagne les comptes rendus de M. Macalister, Quart. Stat., 1902, octobre et n°' ss.). Mais sans attendre la fin des travaux on sait déjà que cette superficie n'a été occupée en entier qu'à une époque relativement basse. — A titre de comparaison seulement on peut rappeler que la colline d'ed-Dhoiira, dite communément Ophel, au sud du Haramech-Chérif, offre une superficie de 4 hectares et demi, en calculant seulement l'esplanade supérieure déterminée parle mur méridional duHaram,la ligne du mur oriental retrouvée par MM. Warren et Guthe et les premiers escarpements du rocher à l'ouest sur la vallée du ïyropœon (cf. les plans du Survey et celui de Schick-Zimmermann). Ceux qui cherchent sur ce coteau la Jérusalem primitive, celle qu'habitait le clan cananéen des Jébuséens, ne la supposent déjà guère moins grande que Megiddo et l'estiment plus grande que Ta'annak, au moment le plus prospère de leur histoire antique.
(1) Une notion d'ensemble assez précise de ces armes, et, par suite, des conditions de la poliorcétique et de la fortification antiques, est fournie par M. Dieulafoy, L'acropole de Suse..., Fortification, p. 142 ss. et p. 161 ss. On sera frappé du rayon extrêmement court de projection de tous les engins balistiques antérieurs à l'époque perse- et aux guerres médiques. Cf. Billerreck, Der Festungsbau im ait. Orient, p. 4 s.
(2) Les historiens qui mettront plus tard ces informations en œuvre, n'auront aucune peine à trouver dans la Grèce archaïque les plus frappantes analogies dans la situation de villes fameuses. On me pardonnera de signaler seulement en ce sens une saisissante impression de voyage à l'automne de 1905. Traversant le Péloponèse en compagnie de mon maître, le P. Lagrange, j'étais surtout attiré par les restes de la plus ancienne culture, celle que l'é-
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