V. — L’Alberta, comme la Saskatchewan, a été
érigée en province à la fin de 1905. C'est un
immense territoire qui commence, au sud, à la fron- /
tière des Etats-Unis et s’étend jusqu'au nord dans les régions froides et inexplorées. La région sud se compose de grands territoires non boisés, c'est la continuation de la prairie.
Le quart sud de l’Alberta n’est pas boisé ; un peu
au nord de Galgary le pays commence à se couvrir d’arbres. Des villes importantes se trouvent dans cette province.
C’est, au sud, Lethbridge dans la région où les Mormons sont venus s’établir et où ils sont maintenant plus de dix mille, répartis dans plusieurs bourgades.
Gleichen est situé au milieu de la région agricole qui couvre seize cent mille hectares rendus propres à la culture intensive du blé grâce à l’irrigation artificielle. Le canal d’alimentation a été construit par la Compagnie du Canadian Pacific.
VI. — Calgary, ville de quinze mille âmes, vient ensuite. Jusqu’à l’an passé, cette dernière était la grande ville, mais aujourd’hui elle cède la place à ' Edmonton, son émule, que ses représentants élus, en particulier l’honorable Oliver, ministre de l’Intérieur du Dominion, sont arrivés à faire désigner comme la capitale de la province.
Cependant, Calgary ne se considère pas comme vaincue et oppose à Edmonton les avantages immédiats que lui assurent le Paciiic Railway et les terrains irrigués de Gleichen qui sont à côté.
VIL — Qui l’emportera dans cette lutte? Les pronostics nous paraîtraient d’autant plus témm'aires qu’une active campagne est en ce moment organisée en faveur d’un débouché sur la baie d’Hudson. Ce projet est très séduisant sur la carte, car le port de Churchill est beaucoup plus rapproché de Liverpool que New-York et occupe dans le nord du continent américain une situation centrale qui lui permettrait de rayonner sur tout le territoire du Dominion. Si ce
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plan se réalise, ce ne sera plus sur le Ganadian Pacific et au sud du lac Winnipeg, mais sur la future ligne d’Edmonton à Churchill qu’il faudra chercher les villes de l’avenir. Il reste seulement à savoir si Fart de la navigation dans les mers polaires a fait assez de progrès pour que des bâtiments de commerce osent entreprendre un service régulier de transports à travers le détroit d’Hudson, qui est libre de glaces pendant quatre mois seulement !
De Galgary à Edmonton le train passe dans des régions où des Français de France sont venus coloniser, en particulier autour de Red-Deer.
VIII. — Je viens d’aller dans le fumoir; là, autour d’un crachoir, nous étions cinq ou six à tirer des bouffées de nos pipes. Ge tableau, on le retrouve dans tous les trains du Canada ou des Etats-Unis. Chacun vise, plus ou moins adroitement, le réservoir destiné à recevoir la salive. Il n’y a pas de conversation, chacun regarde sa propre fumée , sans s’occuper du paysage extérieur. Tout à coup un Yankee qui se trouve en face de moi a mal calculé sa distance et... c’est mon pantalon qui reçoit ce qui est destiné au crachoir. Il ne bronche pas, me regarde, sourit, ne sachant que faire. Moi non plus, je ne savais que faire, à la fois furieux et dégoûté. S’il m’avait seulement dit « pardon » j’aurais probablement supporté la chose plus patiemment, mais son apparente indifférence m’horripilait. Je pris le parti de me venger à l’américaine, c’est-à-dire avec le plus grand calme. Je me levai et de l’air le plus naturel du monde, vins frotter contre le sien la partie de mon pantalon
souillée. Il ne bougea pas d’une ligne, et en lançant une bouffée de sa pipe, il me dit en souriant avec aménité : « Ail Right ! Well doue! » tout comme un Français aurait dit : A votre aise !
« Il me semble que je m’américanise », dis-je au confrère qui m’accompagnait.
Mais voilà déjà Strathcona, c’est là que le train s’arrête. On traverse la rivière en voiture et on se trouve en quelques minutes à Edmonton.
Il y a six ans, Edmonton n’existait pour ainsi dire pas. 11 fallait, dans cette partie du nord, créer une ville. Deux compagnies de chemin de fer partant de Winnipeg arrivaient dans le pays : l’une au sud de la rivière dans le hameau Strathcona, l’autre, le Canadien Northern, en face du petit hameau d’Edmonton. Entre ces deux petites bourgades, qui se trouvaient séparées par la vallée de la rivière, large d’un kilomètre environ, il fallait choisir celle qu’on devait favoriser et qu’on destinerait à devenir une cité plus importante. Les mêmes influences que celles qui, quelques années plus tard, firent choisir Edmonton comme la capitale de la province, l’érigèrent au rang d’une grande cité. Strathcona, toutefois suit le mouvement et s’étend aussi comme sa sœur jumelle, mais on ne peut comparer son accroissement à celui d’Edmonton. Dans un an, le grand tronc Pacific, qui ira rapidement de l’Atlantique au Pacifique, s’arrêtera à Edmonton, il y aura donc trois lignes pour arriver dans la capitale ; la spéculation s’empare de cette ville et le prix des terrains monte avec une rapidité extraordinaire.
Les émigrants, ne trouvant pas à se loger, vivent
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dans les tentes, les hôtels sont partout; la ville est immense, partout des rues sont tracées, des trottoirs en bois sont aménagés à côté des arbres en pleine forêt. Des maisons se construisent sans cesse, rien n'est drôle comme de voir tous ces émigrants de toutes les nations travaillant aux terrassements avec des gants, et, en dehors des heures de travail, après avoir gagné quinze et vingt francs par jour,* se promener comme des gentlemen dans la rue. Ils n'ont même pas des mains de travailleur.
La ville est très joliment située sur une colline à laquelle on accède par une belle rampe grandiose ; la vue de l’extrémité des rues, qui aboutissent à la crête, est superbe sur la vallée de la rivière. Edmonton sera une grande et belle ville. On sent une vitalité extraordinaire dans ce centre où les Américains affluent en grand nombre, y apportant leur esprit entreprenant ; mais ils ne sont pas seuls à arriver et la majorité des émigrants étrangers venus au Canada cette année sont allés dans l'Alberta et beaucoup sont restés à Edmonton. Aussi la ville, qui comptait deux mille âmes, il y a six ans, en compte maintenant plus de quinze mille.
Les habitants de cette cité naissante ont une si robuste confiance dans ses destinées, qu’ils ont déjà fondé le club des Cent Mille. Cette société s'est organisée pour préparer les fêtes qui seront célébrées le jour où la ville aura une population de cent mille habitants. Il est vrai que Calgary et Edmonton sont encore loin de ce chiffre.
Dans la région, on fait de l’agriculture et de l’élevage, mais c’est une région minière : il y a du
charbon, du pétrole, de l’or, dit-on, un peu au nord; enfin, dans les Montagnes-Rocheuses, du zinc, du plomb, du cuivre, des sources d’eaux minérales; il n’est point étonnant que la ville progresse. Située à la hauteur de Hambourg, son climat est moins froid que celui de Winnipeg qui est plus au sud. Un vent chaud venant du Pacifique se fait sentir fréquemment pendant l’hiver, jusqu’à cent cinquante kilomètres d’Edmonton. Il amène le dégel plusieurs fois par hiver ; à Edmonton il fait remonter le thermomètre. En somme l’hiver est beaucoup moins long, moins humide que dans la province de Québec; il est plus facile à supporter. Dans l’Alberta, jusqu’à Edmonton, il est inutile, comme il faut le faire à Winnipeg, de mettre les animaux à l’étable pendant riiiver. Ils trouvent le pâturage naturel, non recouvert de neige dans la froide saison ; il est inutile de les alimenter artificiellement à l’étable ou à l’écurie. Ils peuvent rester au dehors sans aucun inconvénient.
IX. — A Edmonton il y a une colonie de Français de France très importante. Ils réussissent bien dans leurs affaires, paraît-il. A côté d’eux se trouvent de nombreux Canadiens venus de la province de Québec, si bien que, dans l’Alberta, on parle le français presque partout. Un journal « Le courrier de l’Ouest », est publié dans notre langue (i).
(1) Dans le Manitoba on trouve des Français à Saint-Boniface, Forget, Grande-Clairière, Oak Lake, Makinac, Notre-Dame de Lourdes, Saint-Claude, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Léon, Saint- Norbert, Sainte-Rose du Lac.
Dans la Saskatchewan, à Montmartre, Whitewood, Wanchape,
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Dans une de ces petites villes de l’Ouest je fus un jour très surpris de trouver un parfait gentleman anglais, âgé de trente-cinq ans environ, comme garçon du bar de l’hotel où j’étais. Gomme j’hésitais à lui faire monter ma valise dans ma chambre, mon compagnon me dit : « Laissez-le faire et donnez-lui vingt-cinq sous, vous verrez s’il ne les prend pas. » Mon ami avait raison.
Dans la salle à manger, la bonne qui vint nous servir au dîner avait un grand air de distinction. Elle était aimable sans être triviale et commune comme le sont d’ordinaire les bonnes de l’Ouest, on sentait une éducation soignée chez cette femme. Le soir, je la vis entrer dans la chambre du garçon du bar. C’était un ménage anglais venu d’Angleterre à la suite de quel drame ?... Ils se trouvaient maintenant dans le Grand-Ouest, sans ressources, et ils avaient eu le courage de prendre la situation qui s’offrait à eux.
C’est en parcourant cette région de nouvelle colonisation que j’ai eu une des plus fortes émotions de ma vie. J’étais parti avec des compagnons et nous avions à traverser une rivière d’une largeur de cinq à six cents mètres. Un peu plus haut, à trois kilomètres, nous aurions trouvé un bac, mais comme nous étions près du pont du chemin de fer, nous décidâmes de traverser sur ce pont qui avait juste la largeur d’un wagon : même, les voitures du train
Willone-Bunch, Prince-Albert, Wolseley, Domrémy, Duck-Lake, Flette Springs, Saint Brieux, Saint-Louis.
Dans l’Alberta, à Edmonton, Red Deer, Legal, Pincher creek, Marinville, Luttler, Disdbury.
devaient déborder un peu hors des planches, pas de parapet. Ces planches épaisses posées à plat à dix centimètres d’intervalle l’une de l’autre laissaient voir l’eau bouillonnante dans ces interstices.
Les rails sont placés sur les planches. C’est le modèle des ponts de chemin de fer en Amérique. C’est simple et rien n’empêche le train de tomber dans l’eau. Si un homme s’engage sur un pont semblable au moment où un convoi y arrive lui-même, il doit passer en courant, avant le train qui vient derrière lui, car il n’y a aucun refuge pour se garer.
Mes compagnons causent et marchent en avant, je ne suis pas très rassuré et j’avance avec précaution. Bientôt, en fixant les planches, je n’ose plus les enjamber; je dois mettre le pied sur chacune d’elles, je fais de petits pas. Mes compagnons, tout en devisant, s’éloignent. Je vais de plus en plus lentement, regardant entre les deux rails pour ne pas voir le vide de chaque côté, mais entre les planches, j’aperçois l’eau. Elle devient de plus en plus profonde à mesure que j’arrive au milieu du pont. Le courant est, lui aussi, plus rapide et je vois toujours le gouffre aux eaux furieuses. Mes pieds sont lourds, je marche avec difficulté, c’est une vraie sensation de cauchemar ou de folie. Tout à coup je m’arrête,- il me semble avoir entendu la cloche, cette cloche sinistre des chemins de fer américains qui remplace le sifflet strident de nos locomotives. Il me semble entendre, cette cloche, qui sonne constamment pendant que le train passe dans la campagne et qu’il veut prévenir les riverains de ne pas s’engager sur la voie le long de laquelle ils ont le droit de marcher. C’est cette
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cloche qui tinte longuement, avec rage, au moment où le train va traverser les passages à niveau ouverts à tout venant qui, ici, au Canada, sont marqués par les mots Raüwày Crossing, tandis qu’aux Etats-Unis ce sont Raih^osid Crossing. Je songe à tout celaet j’entends toujours les tintements, lugubres comme un glas qui sonnerait ma dernière heure ! Mais je me retourne et ne vois rien. Mes compagnons viennent déjà de s’engager dans la prairie et j’ai à peine dépassé le milieu du pont! Ils me crient de me dépêcher, que le train va venir. Ils ne comprennent pas ma situation et continuent à marcher. Où vais-je me mettre, si le train arrive? J’ai chaud, ma sueur coule et c’est à peine si je peux lever les pieds, j’ai le vertige. Je n’ose pas le crier à mes amis, c’est ridicule ! La cloche tinte toujours dans mes oreilles.
Enfin, entre les planches, l’eau disparait, j’aperçois le gravier de la rive, je suis sauvé ! encore quelques pas et je toucherai à la terre ferme. A ce moment, une sonnerie vibrante retentit. Cette fois c’est bien la fameuse cloche dans le lointain. Mes compagnons se retournent et j’ai tôt fait de les rejoindre ; mais je cache mon trouble et ne parle pas de l’émotion poignante que je viens d’éprouver. Aujourd’hui de longs mois se sont écoulés; en retrouvant cette page de souvenirs, je n’ai plus de fausse honte de la terreur éprouvée. Le vertige est une impression nerveuse dont on n’est pas maître, il n’y a pas à raisonner une personne qui en est atteinte.
X. — Combien l’administration française a raison de nous défendre de nous engager sur les voies de chemins de fer! Comme j’aime cet état tutélaire qui
nous tend la main chaque fois que nous pourrions tomber dans l’eau ! Gomme je suis peu fait, avec mon éducation française, pour vivre en Amérique ! Un jour, à Minneapolis, je passais à côté d’une maison ; je vois sortir de la porte cochère un énorme tonneau. J’ai juste le temps de me garer, l’homme qui le pousse n’a même pas l’idée de s’excuser. Pour un peu il me dirait : « C’est à vous d’éviter ce qui peut vous atteindre, moi je pousse mon tonneau et ne m’inquiète pas de vous. » J’aime mieux la civilisation à laquelle je suis habitué ! elle est plus policée. C’est du moins ce qu’il me semble.
Gela me rappelle une aventure survenue à un Français arrivant de France et qu’un Canadien de mes amis avait pris comme cocher. 11 conduisait une voiture dans une des rues de Montréal. Dans cette voiture se trouvaient la femme et l’enfant de mon ami. Le pauvre Français voit venir un tramway, il croit avoir le temps de passer, lève son fouet comme s’il était dans les rues de Paris pour faire arrêter le tramway au besoin, mais rien ne s’arrête et il y a une collision épouvantable. En se relevant avec de nombreuses contusions, le pauvre cocher criait en invectivant le wattman. Celui-ci, un Canadien-français, ne bronchait pas, il avait le droit pour lui. Une voiture particulière doit se garer devant un service public comme on se gare devant les voitures des pompiers. Ce cocher de France était incapable de conduire en Amérique ; il fut mis à la porte et racontait son histoire avec acrimonie. Voilà les tours que nous joue notre éducation française lorsque nous arrivons en Amérique. Toutes nos habitudes sont à modifier I