EXPÉDITION SCIENTIFIQUE DANS LE SUD DE L’ALBERTA
1. — L’avarie chez le cheval ; on accuse la France d’avoir introduit la dourine. — IL Lethbridge. — III. A lafrontière des Etats-Unis. — IV. Immigrants aux Etats-Unis. — V. Les oiseaux n’ont pas d’arbres pour se poser. — VL La vie du range. — VIL Examen de six cents juments. — VIII. Un Français de Marseille dans la police montée.
I. — Nous arrivons, dans le sud de l’Alberta. C’est dans cette région qu’est Apparue, il y a trois ans, sur les chevaux, une maladie nouvelle au Canada, la dourine, importée des Etats-Unis. Le but de ma mission est l’étude de cette maladie microbienne.
Etant donné les conditions de l’élevage, qui n’est absolument pas surveillé, elle s’est répandue rapidement et ne cessera que lorsqu’on prendra contre elle les mesures qui l’ont fait disparaître de notre pays. Une surveillance sévère est de rigueur pour les chevaux aptes à la procréation, ceux-ci étant les seuls capables de transmettre cette affection que l’on peut qualifier du nom d’avarie équine.
Les chevaux, les juments n’ayant pas l’âge de procréer et les chevaux hongres demeurent indemnes puisque la maladie ne se propage que par les rapports sexuels. Elle est surtout connue des Américains sous le nom de « maladie du coït » pris dans notre langue, sans changement, même par les individus de langue anglaise.
La dourine est due à un être microscopique, un trypanosome de la même famille que le trypanosome si connu depuis quelques années comme étant la cause de la maladie du sommeil dans l’Afrique centrale. La syphilis du cheval, d’après une légende américaine, aurait été introduite aux Etats-Unis par l’étalon Moore, importé en 1883, après avoir été réformé par le service de la remonte en France, comme atteint de la dourine. Dans le « Report on « maladie du coït )), équine syphilis, by D*" W. L. Williams State veterinarian, Illinois, » on trouve les lignes suivantes :
« La maladie aurait été importée directement de France par le cheval « Moore », étalon percheron venu à Monticello, (Illinois) à l’âge detroisans.il fut vendu par Benson et Knapp au printemps 1883. »
Puis le rapport continue en formulant une imputation qu’il doit être, possible de réfuter.
« Du côté droit, sur la crête du cou, on voit une marque très nette, ce sont les lettres D. N. Je suis informé, d’une façon certaine, par le Professeur Law et le docteur P. Paquin, que ceci indique que cet étalon a été condamné par les autorités vétérinaires françaises comme atteint de maladie du coït. »
Il doit être possible d’établir que les lettres D. N.
n’indiquent pas que le cheval ait été condamné par les vétérinaires de France (1).
C’est là une impossibilité qu’il serait utile de réfuter officiellement au point de vue de notre élevage et de la réputation de nos chevaux. Nous n’avons pour ainsi dire pas de dourine en France, je le répète. Lorsque nos services vétérinaires en découvrent un cas sur la frontière espagnole (car c’est d’Espagne que les bourriquots peuvent nous l’amener), le cheval ' est abattu après avoir été conduit dans une école vétérinaire pour servir à l’étude des élèves, tellement les cas sont rares. Ce cas de dourine qui nous est reproché autorise les Américains et les Canadiens à entraver l’entrée des produits de notre élevage dans ces pays par des quarantaines injustifiées. Tandis que les chevaux venant de Belgique n’ont pas les mêmes entraves, on exige que nos chevaux, même ceux qui partent du Havre où la dourine n’a jamais existé, soient accompagnés d’un certificat constatant que la dourine et la morve n’existent pas dans le port d’embarquement. J’ai eu, en 1906, à la demande du Consul de France à Montréal, à m’occuper d’un cas semblable. Trois étalons ne pouvaient pas entrer au Canada, car, sur le certificat on ne parlait pas de dourine. Le vétérinaire du port de départ nepouvait pas se figurer que le mot dourine était absolument nécessaire à mettre dans son certificat.
La dourine, comme nous l’avons dit plus haut, est
(1) La marque du service sanitaire français est S. S. De plus, dans tous les cas où il est ordonné par la loi de marquer les animaux, la chose doit être faite du côté gauche de l’encolure. Les lettres D.N. sont donc une marque de propriétaire puisqu’elles sont à droite.
une maladie vénérienne ; c’est la syphilis du cheval et le seul moyen de la faire disparaître d’un pays est de veiller minutieusement aux conditions de reproduction des chevaux. Gomme cette maladie est grave, qu’elle entrave l’élevage des chevaux et amène la ruine des éleveurs, il est nécessaire de prendre les mesures voulues pour isoler les reproducteurs dès l’apparition des premiers symptômes.
La lutte est difficile à mener à bien au Canada à cause des particularités de l’élevage dans ces grandes régions de l’Ouest canadien.
Dans la grande prairie, dans l’Alberta, en particulier, un peu avant les froids, le vent souffle avec vigueur, il dessèche l’herbe. Vers le 15 septembre, en dix jours, tout est sec. Mais cette herbe a conservé ses qualités nutritives, elle peut être comparée à du foin pressé. La neige arrive, recouvre cette herbe sous laquelle pendant tout l’hiver les animaux peuvent la trouver. Dans ces régions immenses, les bœufs et les moutons trouvent pendant tout l’hiver de quoi manger, mais en très petite quantité, ils utilisent l’herbe qui dépasse ou les petits arbustes. Les chevaux, eux, écartent un peu, avec leur pied, la neige qui n’atteint jamais une grande épaisseur. Les buffalos faisaient ainsi, avant leur disparition. Ils habitaient depuis longtemps ces régions, mais les autres bovidés ne savent pas écarter la neige avec leur pied, aussi cette région est surtout propice pour l’élevage du cheval. Si même les bovidés peuvent vivre à l’état de liberté, c’est que, de temps en temps, un vent chaud vient du Pacifique. Les Peaux-rouges le désignent sous le nom de chinook. Il fait fondre
la neige et facilite la tâche des animaux. En soufflant, il dessèche le sol et empêche les dégâts que pourraient faire les gelées suivantes. Lorsqu’il tarde trop on voit les bovidés tromper leur faim en avalant les déjections des chevaux.
Ces derniers vivent dans cette prairie à l’état de liberté le plus complet. Deux ou trois fois durant l’année on les amène dans lecorralpour les inspecter: Les troupeaux sont composés de plusieurs centaines de bêtes et jusqu’à présent on laissait un certain nombre d’étalons libres au milieu des juments. L’étalon le plus robuste choisit les juments qu’il préfère. Ces femelles restent en troupe autour de lui sans jamais entrer dans un autre groupe. Chaque étalon a environ vingt-cinq à trente juments, c’est le nombre qu’il peut servir.
Chaque étalon choisit ainsi, en commençant par le plus robuste, les femelles qu’il préfère, les suivants prennent ce qui reste; les jeunes juments sont choisies les premières et comme les jeunes étalons sont les plus faibles, ils doivent se contenter des juments plus âgées.
Jamais une jument ne va d’une troupe dans l’autre, mais il existe des juments que personne ne semble vouloir. Elles restent toujours isolées à quatre à cinq cents mètres des différents groupes. Cependant, au moment des époques, elles viennent près des troupeaux. Souvent, un étalon se laisse convaincre, puis, la jument s’éloigne sans entrer dans la troupe du mâle qui vient de la servir et elle ira auprès d’un autre étalon. On comprend combien ces isolées peuvent être dangereuses si elles sont contaminées.
Il existe aussi des étalons solitaires qui contribuent à répandre la maladie.
C’est pour remédier à cet état des choses que le règlement suivant vient d’être édicté :
(( Il sera défendu de laisser courir en liberté dans la prairie ou sur des terrains non clôturés dans la Province de l’Alberta ou dans la partie de la Province de la Saskatechewan située à l’ouest du troisième méridien principal, aucun cheval entier ou à demichâtré âgé de plus d’un an.
« Tout cheval entier ou à demi-châtré de plus d’un an qui sera trouvé en liberté dans le territoire cidessus délimité pourra être saisi et détenu sur l’ordre de tout inspecteur vétérinaire du Ministre de l’Agriculture dûment autorisé, lequel devra immédiatement, dans le plus court délai possible, informer le propriétaire du dit animal du fait de la saisie, et si, dans un délai de trente jours à dater de la saisie, le dit cheval n’est pas réclamé, il pourra être châtré et le propriétaire n’aura droit à aucune indemnité pour les dommages qui pourraient résulter de la dite castration, de la saisie ou de la détention de l’animal.
« Les animaux atteints delà maladie du coït pourront être immédiatement abattus, sur l’ordre signé par un inspecteur vétérinaire dûment autorisé, et agissant en vertu des instructions spéciales du directeur général du Service vétérinaire, et on disposera de la carcasse ainsi qu’il en aura été décidé dans l’ordre et il pourra être alloué aux propriétaires des dits animaux une indemnité dans les cas où la loi le prévoit. »
Le jour où les étalons seront séparés, soumis au contrôle et maintenus dans des écuries où les juments
seront amenées périodiquement à Tétalon, on pourra facilement diminuer les risques de contagion. J’ai vu les choses se passer ainsi dans la République Argentine. La question de l’élevage du cheval est capitale ppur l’Alberta ; en effet, c’est l’animal qui convient le mieux à cette région. En appliquant ces mesures on pourra lutter avec efficacité contre une maladie qui se transmet seulement par les rapports sexuels.
Cette maladie, nous en avions des cas à la station de la quarantaine de Lethbridge, où l’on amène les chevaux malades ; mais c’est surtout pendant un voyage aux environs de Gleichen, sur les bords de la rivière Elbow, que j’ai eu l’occasion de voir la maladie dans un range où elle sévissait sur un grand nombre de chevaux. Ce voyage, fécond en incidents, m’a fourni l’occasion de plusieurs excursions en pleine prairie où, pendant l’espace de plusieurs semaines, nous avons, mon compagnon et moi, vécu à la façon des pionniers du Far West américain.
' II. — La première ville où nous nous sommes arrêtés au sud de l’Alberta est Lethbridge, petite cité de trois ou quatre mille habitants, centre d’une région d’élevage. 11 y a là des cas de dourine et j’y suis resté pendant trois semaines pour étudier la maladie.
A peu de distance de la ville existe une quarantaine avec un petit laboratoire où on nous amenait des sujets d’étude. De nombreux vétérinaires de la région étaient venus nous recevoir et nous faire visiter les ranges (1) infectés.
(1) Propriétés où l’on élève les chevaux en liberté. C’est probablement une corruption du mot hispano-américain « rancho » qui a la même signification.
Quelques jours après mon arrivée, je fis un court voyage pour aller avec le vétérinaire en chef de la police à la frontière des États-Unis voir un cheval malade. Nous partîmes avec un inspecteur du bureau de l’industrie animale de Washington que le gouvernement des Etats-Unis avait envoyé au-devant de nous.
III. — Nous quittâmes Lethbridge à sept heures du matin pour le Sud, pour aller voir ce cheval malade à quatre-vingts milles environ, tout à l’extrême
Sud de la province. Notre train devait continuer sa
route vers les Etats-Unis.
Après une heure de voyage, l’inspecteur du bétail qui m’accompagnait me montra une petite ville au loin. C’était Magrath, la ville des Mormons, où je devais aller le lendemain examiner des chevaux. On apercevait là une fabrique de sucre de betterave, industrie qui tient une place considérable dans le pays.
Peu après nous arrivions à Raymond, autre cité des Mormons, sur une petite rivière ; il y a, aux alentours de nombreuses meules de foin.
Quatre ou cinq dames prennent le même train que nous. Un coup d’œil jeté sur les malles des voyageuses m’apprend qu’elles vont à Sait Lake City (1). Ce sont des Mormones. Hommes et femmes appartenant à cette secte ne diffèrent pas en apparence des autres yankees. Mais ma curiosité est piquée au vif, je ne quitterai pas ces parages sans les voir de près.
(1) Ville-du-Grand-Lac-Salé, capitale de l’État des Mormons (États-Unis), fondée par eux. Voir chap. xiv : « Les Mormons au Canada. »
Plus loin, le long de la voie, nous rencontrons une caravane composée de plusieurs voitures couvertes de toile blanche ; des chevaux suivent. Il y a au moins dix à quinze hommes et femmes, ce sont des émigrants venant des Etats-Unis pour s’établir au Canada. Ils viennent ainsi, plus de cent mille par an, les uns en caravane, les autres par trains spéciaux. Trente ou quarante familles frètent un train qui les transporte ainsi que leur bétail.
Le long de la voie se succèdent des champs de betteraves, des meules de foin et des champs de blé à perte de vue. La prairie s’étend au loin, on y voit des chevaux et des bœufs dans le même enclos. Au fond se profilent les pics des Montagnes-Rocheuses avec de la neige sur leur sommet. Elles s’étendent à l’horizon à* droite et à gauche. A cinq cents mètres dans la prairie, à droite, un loup est arrêté et nous regarde passer. Il y a un assez grand nombre de loups, ils mangent en général les animaux morts : gophers (1), rats, souris... Ils tuCnt quelquefois des moutons, s’attaquent parfois à un veau et le tuent, mais seulement s’il est loin de sa mère ; si celle-ci est là, ils n’osent pas entrer en lutte avec elle. Lorsque ces fauves sont affamés, ils se jettent sur les chevaux, les bovidés qu’ils rencontrent. Quand un troupeau de vaches est attaqué, le taureau les défend. Mais ces carnassiers deviennent cependant plus rares dans le pays qu’il y a quelques années.
IV. — Dans le train nous avons deux émigrants italiens. Ils sont venus au Canada il y a six mois et
(1) Rongeur ressemblant à récureuil. Voir plus loin dans ce chapitre.
vont au Colorado (Etats-Unis) rejoindre des camarades. L’agent d’immigration arrive leur poser les questions d’usage. Ils ne savent pas un mot d’anglais et on va les renvoyer à Galgary, car il n’y a pas d’interprète dans ce train ni même à la douane de Sweet-Grass. Avec un peu d’italien et de français je parviens à les aider. Ils viennent de Venise, les deux sont mariés, l’un a six enfants et l’autre trois en Italie, Ils me disent qu’ils comptent bientôt faire venir leurs familles. Ils savent lire et écrire l’italien, ont travaillé depuis six mois dans une fabrique de ciment et ont chacun quatre-vingt-cinq dollars. En arrivant à la frontière, dans une demi-heure, ils paieront douze francs cinquante pour l’examen médical et pourront entrer aux Etats-Unis. — Un instant après, l’agent d’immigration, mis en goût, vient me demander si je peux traduire de l’allemand, personne ne pouvant le faire dans le train et où se trouve émigrant de cette langue. — Mes Italiens, avec lesquels je cause quelques instants, me disent qu’ils vont retrouver un de leurs cousins qui travaille dans le Colorado ; ils me donnent son nom et son adresse. Je questionne l’agent d’immigration : il a chaque jour trois ou quatre émigrants qui vont du Canada aux Etats-Unis. S’ils sont en bon état sanitaire, ils peuvent passer la frontière même s’ils n’ont pas d’argent. Mais il me montre un Canadien-anglais avec une jambe de bois. Celui-ci a en sa possession quelques dollars, mais il peut devenir une charge publique, aussi il est obligé de le renvoyer. Il ne peut entrer aux Etats-Unis.
Le léger incident causé par la présence des Ita
liens me procure une petite popularité dans le train. C’est à qui m’offrira quelque chose : une cigarette, un verre de lait et même du tabac à chiquer. Un voyageur vient dans un coin me demander une consultation payante (vingt-cinq francs), car j’ai été obligé de décliner ma qualité de médecin. Le mot général est celui-ci : « C’est bien, vous vous êtes rendu utile, chacun a constaté que vous êtes bon à quelque chose. » Je suis donc digne, selon eux, d’entrer aux États-Unis. Voilà la caractéristique du peuple américain. On tend les bras à celui qui par ses actes prouve ses capacités.
Nous quittons bientôt ce train qui emmène ses autres vo^mgeurs vers les États-Unis, tandis que nous restons, nous, dans le territoire canadien, mais à la limite extrême de celui-ci. En effet, Coots, la ville où nous descendons, est la station du côté canadien et Sweet-Grass la station du côté américain. Elles ne forment qu’une seule et même ville divisée en deux parties. La délimitation du Canada et des Etats se trouve au milieu du quai de la gare. Une simple ligne rouge sur le sol divise les États- Unis du Canada. Dans le village une barrière en fil de fer sépare les deux parties. Au haut de la partie canadienne domine une église catholique.
Sur la gare flotte d’un côté le drapeau anglais, de l’autre le drapeau américain. Cette gare est commune aux deux nations. La douane canadienne est sous le drapeau anglais, la douane américaine sous celui des États-Unis.
Le chef de la douane canadienne est un ancien soldat anglais ; il a fait la guerre de Crimée et est tout
heureux de me dire quhl s’est battu à côté des Français.
On me prie de venir devant Toffîcier de l’immigration américaine, pour mes deux Italiens qui ne savent pas s’expliquer et qu’on ne veut pas laisser passer. J’entre, et, comme traducteur, on me fait asseoir. Puis nous jurons tous, sur la Bible, de dire la vérité. Après avoir répondu aux questions et payé la taxe de douze francs cinquante, les deux Italiens sont admis à passer la frontière. Il n’en est pas de même d’un Irlandais bancal et d’un Polonais qui ne peut prouver qu’il est capable de travailler aux Etats et n’a pas d’argent. L’un et l’autre sont obligés de rester du côté canadien. Ce soir, le train les ramènera à Lethbridge, pour rien. Le service de l’immigration refuse fort souvent l’entrée des Etats- Unis, il est difficile de passer.
Après le déjeuner nous partons pour aller à trente kilomètres de Goots, dans la voiture de la gendarmerie, voir un cheval atteint de la syphilis équine. Après qu’on lui eut lancé le lazzo que les dompteurs de chevaux sont ici adroits à manier, nous le couchons par terre. Rien de gracieux comme les mouvements d’un cheval pris au lazzo. Nous pourrons après cela l’examiner, prendre de son sang et de ses humeurs, pour les regarder au microscope.
En revenant le soir à Goots pour reprendre le train pour Lethbridge, nous rencontrons un skung qui, pour nous mettre en fuite, lance le contenu de sa poche à odeur, ce qui empeste l’atmosphère pendant trois cents mètres durant. J’ai déjà vu des skungs en Amérique du sud.
Plus loin, à cinquante mètres de nous, est le cadavre d’une vache, dont un loup fait sa pâture. Sans même se déranger, ce dernier lève la tête, nous regarde et continue à manger pendant que nous passons.
La prairie est parsemée de trous, ouvertures des terriers des gophers qui vont bientôt hiverner. Rien ' d’amusant à chasser comme ces petits animaux dont' l’aspect tient à la fois de l’écureuil et de la gerboise. Pour les capturer, on place un nœud coulant à l’entrée du terrier et on se tient à une distance de deux à trois mètres. Quand le rongeur sort la tête de son trou pour inspecter le paysage, on serre le minus- • cule lazzo et le gopher est pris.
Je me souviens m’être emparé d’un gopher par ce procédé. Je l’avais emmené dans la maison où nous avions fait halte. Le cuisinier de l’endroit (un Chinois, comme presque toujours dans l’Ouest) insista pour avoir ma capture. Il me disait : « Give to John î )) (1) c’est-à-dire : Donnez à John ! en mettant l’index sur sa poitrine.
Je fus ensuite furieux de lui avoir livré la jolie petite bête, qu’il ne convoitait... que pour la faire cuire, car je sus plus tard que les Chinois sont très friands de la chair des gophers.
V. — Dans cette vaste prairie, il n’y a pas un arbre, aussi, au coucher du soleil, nous voyons les oiseaux s’installer sur l’herbe pour dormir. Notre voiture en fait fuir des légions. Près d’une mare on voit plusieurs
(1) John est le nom donné là-bas à tous les Chinois. Quand ils viennent en Amérique, on les désigne sous le sobriquet de John le Ghinaman (le Chinois).
centaines de canards sauvages. Quel joli coup de fusil pour un chasseur !
L’homme de la police montée, qui nous sert de cocher, a engagé notre voiture sur une mauvaise piste et au bout de plusieurs kilomètres, nous nous apercevons que nous sommes perdus dans la prairie. Il faut traverser des fossés, monter, descendre. Le buggy américain, avec ses quatre roues de même dimension, se trouve dans des positions fantastiques, mais le centre de gravité est placé de telle façon, que jamais la voiture ne verse. Déjà, en Australie, j’ai eu l’expérience de ces véhicules. En Afrique du Sud, les routes étaient aussi très mauvaises, mais la voiture des Boërs, qui n’avait que deux roues, ne semblait pas moins stable, et, malgré les positions penchées qu’elle prenait parfois, ne versait jamais.
L’élevage est donc la grande source de richesse dans cette région de l’Alberta. On y élève des moutons, des bovidés, des chevaux surtout. Les bovidés
sont importés en grand nombre des Etats-Unis. Au moment où ils arrivent à la frontière, on les examine et comme souvent ils ont des maladies contagieuses de la peau, telles que la mange, en particulier, on les fait passer dans des bains antiseptiques. Pour ne pas les rendre malades par un bain donné trop froid, et faire agir plus complètement les substances destinées à détruire les parasites, on chauffe, au moyen de chaudières à vapeur, des bains où plusieurs bovidés peuvent passer à la fois.
Ces bains sont identiques à ceux installés dans certaines villes de l’Afrique du Sud, en Rhodésie, pour détruire les tiques qui transportent la fièvre du Texas
OU malaria bovine. A Goots, il y a un de ces bains et un sergent de la police montée est chargé d’y faire entrer les animaux qui passent la frontière des Etats-Unis, pour entrer au Canada.
Les chevaiix'sont en grand nombre dans les ranges.
Pour peupler ces ranges, on fait venir des animaux des Etats-Unis. Afin d’améliorer la race, on importe aussi de nombreux pur sang provenant de tous les pays où l’élevage est réputé. J’ai dit plus haut dans quelles conditions seulement pouvaient être importés les chevaux de France, exigence absurde car, je le répète, il ny a pas de dourine dans notre pays.
Au bout de trois semaines nous quittons définitivement Lethbridge et ses environs, pour continuer nos études un peu plus au nord, autour de Calgary.
Nous avons passé une nuit à Gleichen, à soixante kilomètres de Calgary, dans un petit hôtel de cette ville, cité bien jeune encore, puisque, à l’heure actuelle, elle ne possède qu’une dizaine de maisons. Mais on y vient en nombre pour voir les terres que la compagnie du Ganadian Pacific Railway vient de mettre en vente, après avoir construit un immense canal permettant l’irrigation de ces terrains. Nous sommes partis de Gleichen pour aller, à trente-cinq kilomètres, voir des chevaux récemment atteints de dourine. La région où nous nous trouvons est à mille mètres d’altitude, et la matinée est fraîche, si fraîche même, qu’après un moment, le vent soufflant assez fort, j’ai fait arrêter la voiture pour prendre ma pelisse de fourrure dans ma valise qui était dans le caisson de la voiture.
Bien m’en a pris.
YI. — Un peu avant d’arriver à destination, nous avions à traverser la rivière Elbow, qui doit être passée à gué. En arrivant au bord de l’eau, nous demandons, dans une petite maison où habite le propriétaire d’un range, si nous pouvons passer. Il répond négativement. Les eaux sont trop hautes, mais il y a un autre gué trois kilomètres plus bas. On peut, peut-être, le franchir. Nous remontons, quittons la rive et arrivons auprès de l’endroit indiqué. Il me paraît mal choisi, car nous sommes maintenant au sommet d’un rocher surplombant la rivière de deux cents mètres environ. Autour de nous, pas un seul sentier par où descendre. Enfin, un couloir à pic se présente. Le cocher reste sur son siège ; nous, les trois voyageurs, un Yankee, un Canadien descendant d’Ecossais et moi, nous nous engageons dans le couloir avec pas mal de peine. Les pierres roulent devant nous. La descente s’effectue, nous arrivons en bas. Là, le fils d’Ecossais déclare que ce chemin peut servir à la voiture et il remonte la chercher, Notre automédon, un Irlandais arrivé depuis six ans dans le pays, refuse de s’engager dans ce couloir. Le Canadien-écossais prend donc les guides de la voiture, et celle-ci descend. Du bas, je suis du regard le véhicule, les deux chevaux et ceux qui conduisent le tout. La voiture prend les positions les plus extravagantes. C’est fou. Comme nous sommes ensuite dans la jongle impénétrable, les roseaux sont de véritables arbres. Ils plient sous nos pas, et, en se redressant, viennent fouetter nos visages, pendant que nous suivons prudemment à pied la voiture qui, maintenant descendue, se dirige vers le bord de l’eau. Nous arrivons à la
rivière : elle est divisée en plusieurs bras, séparés par deux îles de sable et de cailloux. Le courant est très fort. Le Canadien-écossais nous conduit vers une sorte de rapide, crête de cailloux où le fond semble peu profond. 11 a décidé que nous passerions par là, mais personne ne connaît ce gué.
L’Irlandais refuse de conduire la voiture, disant que celle-ci vaut deux mille cinq cents francs et qu’elle va être avariée ou perdue. J’interroge mon Yankee du regard, il me dit : « Cet Irlandais ne connaît pas ces rivières, mais le Canadien qui ,est du pays les connaît, laissons-le faire. » Je n’ose pas dire que j’ai peur, et je monte sur le banc d’arrière de notre voiture à quatre roues avec le Yankee à côté de moi. Le cocher est sur son siège avec le Canadien qui tient les guides. Nous partons. La crête de cailloux est peu profonde, les roues ont de l’eau jusqu’au moyeu. Mais après avoir fait cent mètres, le bruit de l’eau devient un peu affolant et un des chevaux s’arrête. Il fait un petit écart sous le coup de fouet du Canadien. Les roues enfoncent, nos pieds sont dans l’eau, je tiens mon manteau neuf de fourrure sur mon épaule. « Pull up » ! dit l’Ecossais, en excitant les chevaux. L’eau monte, nos pieds sont sur les banquettes, la voiture est dans l’eau, la valise de l’Ecossais file à la dérive, les nôtres sont sous le siège, en sécurité parce qu’elles sont attachées, le bas de mon manteau trempe dans l’eau, nous avons, sur le banc, de l’eau jusqu’aux genoux. Le poitrail des chevaux a disparu dans l’eau, le sac d’avoine destiné à ces animaux est emporté par le courant ainsi qu’une couverture. Je tiens mon plaid d’une main, mais dans les évolutions
forcées, il m’échappe dans le courant et file. Les coups de fouet pleuvent. « Pull up I Pull up ! ! » dit rÉcossais. Moi, je voudrais m’arrêter, mais le Yankee me dit : « Serrez-vous contre moi, faisons bloc ; nous ne pouvons qu’avancer. Nous verrons bien. » Après deux ou trois minutes d’anxiété, les chevaux montent la rive ; nous sommes encore dans le courant, le bruit est assourdissant. Mais nous voyons bientôt les roues. Nous sommes sauvés !
Pour aller de la première île à la seconde, cela va bien. La crête des cailloux est peu profonde et nous avons peu d’eau ; mais de la seconde île à la terre ferme nous restons une heure à chercher une voie d'accès, partout le courant paraît fort et profond. On voit, à l’autre rive, une petite barque attachée ; nous appelons, mais nos cris restent sans écho. Le Ganadien-écossais qui, comme nous, a les jambes mouillées jusqu’aux genoux, entre dans l’eau et s’avance sur une crête de cailloux jusqu’au milieu de la rivière.^Il revient en nous disant : « On peut, je crois, passer par là. » Nous nous regardons tous, et l'émotion de tout à l’heure est si forte que nous refusons de le suivre. Il monte seul sur le siège ennous disant que, s’il arrive de l’autre côté de l’eau, il viendra nous chercher dans la barque. Nous suivons son aventure. Les roues disparaissent, le caisson est dans l’eau, mais enfin il arrive de l’autre côté. Nos bagages ont encore pris un bain, mais tout était bien attaché. Quant à ma pelisse, elle est toujours sur mon bras.
Notre Ecossais vient nous chercher en bateau; le courant est si fort qu’il doit faire remonter l'embar-
cation à trois cents mètres plus haut pour pouvoir traverser. Nous voici sur la terre ferme !
Nous arrivons bientôt à destination. Enfin ! la perspective de quelques heures de repos nous paraît assez séduisante après ces péripéties, nous ouvrons nos valises ; tout est trempé ! nous étendons tout : effets, livres, microscope ; toutes nos affaires au soleil et pendant que cela sèche, il faut défendre notre bien contre la curiosité des cochons, des poules et des chevaux qui paissent ou picorent librement.
Mais... où coucherons-nous cette nuit ?... La maison où nous devions loger vient d’être brûlée. Il ne reste plus que les dépendances, c’est-à-dire la ferme, les écuries et l’habitation des ouvriers où s’est installée la famille du propriétaire.
Il y a dans cette maison trois assiettes, trois tasses, tout par trois et rien que par trois.
Le cuisinier (encore un Chinois) est parti hier, c’est la mère de famille qui se met à préparer notre dîner. Elle me dit habiter Galgary et n’être ici que de passage.
Mon hôtesse est Irlandaise, elle est au Canada depuis vingt-deux ans, son mari et son beau-frère (que j’ai vu dernièrement à Ottawa) ont maintenant une grosse fortune. Sa fille, une jolie et grande jeune fille aide à préparer notre repas que nous attendons assis sur des troncs d’arbres.
Mais pendant que les choux et les pommes de terre cuisent, la jeune fille, une écuelle à la main, sort avec la plus jeune de ses sœurs ; elle se dirige dans la prairie du côté d’un groupe de deux chevaux. Elle crie, etl’un d’eux se détache, vient vers elle et mange
sa pitance dans l’écuelle qu’elle lui présente. C’est une petite pouliche de trois mois, sa mère est morte à sa naissance, elle doit, comme me le dit la jeune fille, <( chercher sa vie pour elle-même C’est une orpheline. Elle est fille de l’étalon qui est auprès d’elle. Ils sont toujours ensemble. Les jours du pauvre étalon sont comptés. Nous allons tout à l’heure l’examiner. Ilest avarié, l’animal a la syphilis équine. Bientôt la pauvre orpheline n’aura plus de père, elle sera seule dans la grande prairie. Elle vient de finir le contenu de Técuelle que la jeune Canadienne tient à la main ; la jeune fille caresse la petite pouliche, la prend par le cou, la serre, l’animal se laisse faire : ce sont deux amies. Je veux, à mon tour, flatter la jeune bête sauvage ; mais elle ne me connaît pas et se sauve vers l’étalon en lançant une ruade de mon côté. Son jeune âge la met à l’abri de la maladie ; le mâle sera mort avant d’avoir pu l’infecter.
C’est terrible. Ce soir nous sommes dans une habitation petite, toute petite. Notre hôte, sa femme, ses deux filles sont dans une chambre, et nous, nous allons être logés dans une autre petite chambre où il y a trois lits très larges. Au-dessus de l’un d’eux est un autre lit comme dans les cabines, à bord des bateaux, ou plutôt à la mode bretonne. Nous allons coucher avec les ouvriers de la ferme. Ils sont déjà trois. Comment allons-nous nous installer ? Cette question me laisse perplexe. Si j’osais, je ne me coucherais pas. Sur les lits sont des couvertures grises et bleues ; dans un coin, au fond de l’un des
lits, celui qui a un autre lit au-dessus, je viens de voir un oreiller avec une taie blanche, probablement c’est une attention qui m’est destinée de la part de la maîtresse de maison. Dans la chambre de notre hôte il y a un feu d’enfer; le tuyau du poêle passe par notre chambre (je dis notre, je ne sais pas combien nous sommes à la partager), puis il passe dans la chambre commune, celle où on mange et où il y a de vrais essaims de mouches. Dans cette pièce le tuyau est ouvert pour faire le tirage et des étincelles tombent sur le sol. Toute la maison est en bois. J’ai trouvé mon excuse pour ne pas me coucher, je vais dire que j’ai peur du feu. Tant que je le pourrai, je resterai assis àcette table où j’écris.
Jamais je n’ai eu une expérience pareille ; je commence à sentir des puces et des poux. C’est delà suggestion, je le sais, mais c’est fort désagréable. A côté de mon oreiller blanc on vient d’en mettre un second ; il est bleu, celui-ci. Qui va se mettre à côté de moi, grand Dieu ? Mais je me rassure bientôt. Mon compagnon de voyage sera mon voisin.
Notre première nuit s’est bien passée, chacun de nous a assez bien dormi, roulé dans sa couverture.
VII. — Le matin nous sortons de bonne heure pour aller donner des ordres afin de nous faire amener les juments sauvages que nous devons inspecter. Plusieurs, nous dit-on, ont la dourine. Les cowboys (1) partent à cheval, nous, nous rentrons pour déjeuner. Les animaux sont dans la prairie à
(1) Bergers, gardiens ,de troupeaux montés sur des chevaux.
quelques kilomètres. Nous ne sommes plus dans la prairie plate des environs de Winnipeg. H y a tout autour du range où nous sommes une ceinture de collines. Après le déjeuner nous restons à attendre le retour des cowboys. Du côté du levant, sur la colline, nous voyons bientôt apparaître un nuage de poussière. Ce nuage se rapproche, il descend dans la plaine, maintenant il est plus près, nous entendons un bruit sourd et enfin nous apercevons au milieu une masse noire. Cette masse se précise. Voilà une troupe de deux cents chevaux environ qui arrivent au petit trot. Armés de branches d’arbres, nous nous mettons en rang. Nous sommes cinq, à pied, à les attendre ; ceux qui conduisent les animaux sont tous à cheval. Les bêtes tournent en arrivant près de nous, elles entrent dans le corral (1) où elles sont prisonnières. Un peu étonnés après cette course assez longue, les chevaux sont inquiets et regardent sans plus bouger. Nous entrons dans le corral dont la porte a été fermée après le passage des chevaux. Les animaux que nous avons devant nous sont des bruncos^ c’est-à-dire des étalons .jeunes de un an, des chevaux hongres plus âgés, enfin des juments adultes. Ces dernières seulement seront examinées. Seules elles peuvent être atteintes de dourine. Les bruncos et les chevaux hongres n’ayant ni l’âge ni la possibilité de procréer restent forcément indemnes.
Les travaux qui se font un peu partout dans l’Alberta, pour la construction des chemins de fer, emploient un nombre considérable de chevaux ; aussi
(1) Paddock, enclos formant en général un cycle où on enferme les chevaux.
le prix de ces animaux est assez élevé. On me raconte qu’il y aurait en ce moment un fonctionnaire du service des remontes de France parcourant le pays pour acheter des chevaux. Je crois la chose peu vraisemblable. Cependant, il est certain que, après la guerre du Transvaal, il a été question d’acheter des chevaux pour la remonte de l’armée anglaise tellement on avait été satisfait des chevaux canadiens pendant la guerre.
Il s’agit maintenant de s’approcher des juments afin de pouvoir les examiner. Dans un coin du corral se trouve l’ouverture d’un boyau large d’un mètre environ et long de trente ; il est formé de solides poteaux reliés les uns aux autres par des planches. Les chevaux devront entrer dans ce passage où ils seront serrés les uns derrière les autres. Au moment où ils seront tous engouffrés dans le couloir, on placera en travers une forte planche maintenue par deux des poteaux de façon à ce que les animaux soient retenus prisonniers. Mais il n’est pas facile d’arriver au résultat voulu et nous devons aider à faire la manœuvre nécessaire pour mettre les chevaux en état d’être examinés.
Nous continuons donc à remuer les branches d’arbres que nous tenons toujours à la main et le troupeau sauvage s’élance au galop.
Les chevaux tournent en rond en soulevant des nuages de poussière et en faisant un bruit épouvantable. Leurs sabots résonnent sur le sol sec. Après trois ou quatre courses en rond nous essayons d’obliger la troupe à s’engager dans le couloir. Mais, par un brusque écart, les chevaux nous évitent et pas un
n'entre dans la voie où nous voulons les pousser. Ils galopent tous de plus en plus vite, et leur excitation parvient à son comble. Après un peu de repos, mais en les obligeant à faire sans arrêt leur marche tournante, nous nous mettons brusquement devant eux et leur cercle est rompu. Peut-être cette manœuvre suffîra-t-elle pour les faire. passer dans le couloir. Mais presque tous passent devant l’ouverture sans y entrer. Enfin en voici un qui s’y engage. Nous voyons aussitôt vingt-cinq ou trente autres chevaux se précipiter à sa suite comme les moutons de Panurge.
Vite, nous allons placer la traverse de bois contre la croupe de l’un d'eux, et, lorsque après la poussée première, ils se reculent pour sortir de l’impasse, ils ne peuvent plus bouger. Les voilà enfin prisonniers. L’un d'eux monte avec ses deux pattes de devant sur le dos de son camarade, sa tête passe audessus des planches, je demande s’il ne va* pas sauter par-dessus là barrière et nous tomber sur la tête. Mais on me rassure, il ne peut pas sauter n’ayant pas d'élan. Il se remue tellement qu’il se renverse. Bientôt il est sur le dos, les quatre membres en l’air. Les autres se reculent effrayés. Le dernier sent contre sa croupe la planche qui retient dans le couloir les prisonniers. Il rue, puis se cabre ; enfin, il fait si bien que sa colonne vertébrale passe sous la planche qui le maintient. Il se relève, donne un elfort, retombe aussitôt sans faire aucun mouvement. Nous voyons qu’il vient de se blesser grièvement. On enlève la planche cause de l’accident; les autres chevaux cessant d’être maintenus par la planche
rentrent à reculons dans le corral en passant sur le blessé.
Une fois le calme un peu rétabli, on tire celui-ci en dehors du couloir et nous nous apercevons qu’il est paralysé de tout le train postérieur. Il a une fracture de la colonne vertébrale. On le met assis sur sa croupe, les jambes postérieures sont inertes, il remue un peu en s’arc-boutant avec ses membres antérieurs. Il perd du sang en abondance et au bout de deux heures il est mort. .La perte de ce cheval n’est pas imputable au gouvernement, nous ne payerons pas la valeur de cet animal au propriétaire. Il incombe à celui-ci de nous mettre à même d’examiner les chevaux sans accident. Nous ne remboursons que le prix des bêtes malades de dourine et en même temps nous les condamnons à mort.
Il faut recommencer la manœuvre; nous le faisons cette fois sans suite fâcheuse et, à travers les barrières à claire-voie, il est facile de reconnaître le sexe des chevaux, de choisir les juments et de les examiner à loisir tout en étant à l’abri de leurs ruades.
Parmi celles-ci, nous en avons trouvé dix malades et vingt-sept douteuses sur six cents examinées. Les vingt-sept douteuses seront surveillées quelques semaines. On les met en quarantaine et on les marque au fer rouge de la lettre E (Edouard VII), ce qui veut dire qu’elles appartiennent au gouvernement et sont sous sa surveillance à partir de cejour. Dix, plus malades, sont estimées et nous versons au propriétaire, à titre de compensation, les deux tiers du prix de leur estimation. Ceci fait, le vétérinaire du gouvernement les tue, en leur tirant une balle
de revolver entre les deux yeux. Elles tombent foudroyées Tune après l’autre. Les dix cadavres, ligottés avec des cordes, sont alors traînés à même le sol à sept à huit cents mètres de la ferme par un attelage de deux chevaux. Nous faisons l’autopsie des bêtes tuées. La nuit arrive, nous rentrons en laissant les cadavres à côté les uns des autres. Nous ne nous sommes pas éloignés de cinq cents mètres que nous voyons les loups s’approcher, ils commencent à aboyer. Le lendemain matin, la presque totalité des cadavres des chevaux avait disparu.
Vlll. — Pendant que nous étions encore occupés par rinspection de nos juments, je vis arriver, vers la fin de la journée, un homme de la police montée (4) du Nord-Ouest canadien.
L’uniforme de ces hommes est le même que celui des troupes coloniales anglaises que j’ai vu en Afrique du Sud après la guerre des Boërs : costume kaki, grand chapeau gris, cartouchière en bandoulière. Un d’eux m’apportait mon courrier quand j’étais à la quarantaine de Lethbridge ; aussi avais-je hâte d’aller au-devant de lui quand de loin je le voyais s’approcher monté sur son cheval harnaché de jaune.
Souvent, là-bas, je me suis promené, à la recherche de cas pathologiques, dans une haute voiture conduite par un de ces policemen.
(1) La police montée joue, dans le Nord-Ouest canadien, le même rôle que nos gendarmes. Ils font la police et sont les soldats dans la Saskatchewan et l’Alberta. Ils vont jusque dans le Nord et ont été chargés de maintenir l’ordre dans le Yukon lors de la venue de tous les chercheurs d’or. Il existe plusieurs postes de police montée dans cette contrée de l’or, à Dawson City et sur la route qui y conduit.
Je m^approche donc de celui qui vient de s’arrêter et nous observe (peut-être m'apporte-t-il une lettre), et, pour entrer en conversation, je lui offre du tabac pour sa pipe. Il m’apprend qu’il vient ici demander à diner et à coucher. 11 voyage avec un aide de police indien. Ce dernier, en passant près d'un campement de Peaux-rouges, dans une réserve (l) qui n’est pas loin, lui a demandé d'y passer la nuit. Il doit avoir une squaw (2) de sa connaissance dans ces parages, il reviendra le rejoindre demain matin. Peut-être apportera-t-il des indications sur des vols de bois destinés à construire des barrières pour les nouveaux colons. Ces larcins ont été commis aux environs et ils sont chargés d’en rechercher les auteurs. Tout à coup, ce jeune homme de vingt-deux ans dont la figure ouverte est sympathique et avec lequel nous parlons anglais, me dit en français avec un léger accent du Midi : « Mais, monsieur, vous n'êtes pas Anglais; êtes-vous Français? — Oui, lui dis-je, et vous, vous n’êtes pas Canadien? — Non, me répond-il, je suis arrivé de Marseille il y a deux ans. Je venais retrouver mon frère, puis je me suis engagé pour cinq ans dans ce corps. Ce temps fini, je resterai, je pense, comme colon. Le métier n'est pas trop dur, nous sommes à cheval, à travers la prairie, plus de vingt jours sur trente. On nous traite bien dans les ranges où l’on nous donne toujours le couvert et le coucher, nous sommes considérés. »
(1) Territoire réservé par le gouvernement aux Indiens, c’est-àdire aux sauvages de la prairie. Voir au chapitre XIV « Les Peauxrouges ».
(2) Femme indienne.
Puis il me raconte que plusieurs Français de France sont engagés comme lui. Le soir il couche dans la même chambre que nous, c’est un garçon bien élevé, de bonne éducation. Le lendemain matin le • Peau-rouge arrive sur son cheval, il a des indications au sujet du vol. L’homme de police et lui partent pour aller faire une enquête sur la provenance d’une barrière que l’on est en train de poser à vingt kilomètres de là. Est-elle construite avec les matériaux volés?
Depuis trois fois vingt-quatre heures, je ne me suis pas déshabillé, couchant toujours dans l’étroit campement établi dans la maison des ouvriers, ayant pour camarade de lit mon compagnon de voyage.
J’ai appris à estimer la valeur des chevaux : c’est amusant, je commence à connaître les prix de ces animaux comme un vrai maquignon.
Examiner six cents juments en trois jours ! jamais la police des mœurs de Paris n’a donné un travail semblable à ses médecins I Et tout cela pour permettre à messieurs les étalons de procréer ! !
Voilà un nouveau point de la province de l’Alberta qui n’était pas contaminé il y a un an et qui se contamine peu à peu. 11 y a six mois que les premiers cas ont été observés pour la première fois dans cette région.
Nous retournons à Gleichen que nous avons quitté il y a trois jours. Notre hôte nous fait traverser la rivière par un autre gué et notre voyage de retour se termine sans incident. Sur la piste que nous suivions nous avons rencontré une famille de Peaux-rouges.
La femme est à cheval. Deux bâtons pendent de chaque côté de Tanimal et traînent sur le sol. Ils soutiennent un petit chariot dans lequel est installé un enfant. Ce véhicule n"a pas de roues, c’est ainsi que les Indiens installent leurs voitures qu’ils traînent sur l’herbe de la prairie ou sur la neige en
hiver. En nous voyant, la femme descend de cheval et
se retourne pour ne pas se montrer, tout comme une Bédouine nomade des environs de Tunis. L’homme qui l’accompagne nous fait un signe de la main. Lorsque nous sommes déjà loin la femme remonte à cheval et le groupe repart.
En arrivant à Gleichen, vers quatre heures de l’après-midi, on me dit que je- puis, si je le désire, ne pas attendre le train transcontinental du soir qui passe à onze heures ; le transcontinental du matin a huit heures de retard et va arriver dans quelques minutes, il est signalé. Ce sont des surprises que l’on a souvent au Canada, les trains sont rarement à l’heure, même sur les plus petits parcours. C’est quelquefois agréable, comme dans le cas que je cite, mais, d’ordinaire, nos nerfs européens réagissent désagréablement à ces retards auxquels nous ne sommes pas habitués sur nos lignes des vieux pays.