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CHAPITRE XIII

PREMIER HIVER AU CANADA

I. — L’hiver. — II. On sait lutter contre le froid. — III. Les plaisirs de l’hiver canadien. — IV. Rapidité de la végétation au printemps.

I. — J’étais au Canada depuis six mois et décembre commençait. Depuis plusieurs semaines je savais par les lettres de France que le temps se refroidissait dans mon pays. Jusqu’à ce jour on ne me parlait jamais du climat froid du Canada. A ce moment, dans presque toutes les lettres, on me disait : « Je ne vous envie pas d’être au Canada, cela fait frissonner rien que d’y penser. Brrrrr brrr » . On a froid et on se réchauffe en se disant - : « Au Canada, il a plus froid que moi ». D’autres m’écrivaient : (( Mais quel climat aurez-vous ? le Canada n’est-il pas un pays très froid? je devrais le savoir, je viens de regarder sur la carte, Ottawa est à la

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h auteur de Bordeaux, il me semble cependant que j’ai lu quelque part qu’il faisait froid dans cette région. »

Lorsque je rentrerai en France, il me faudra répondre à beaucoup de questions, réfuter beaucoup d’idées fausses. Quand je dirai que je n’ai pas souffert du froid on ne me croira pas.

En partant pour le Canada au mois de juin dernier on me répétait de tous côtés : C’est le moment d’aller au Canada, il y a là-bas environ quatre ou cinq mois pendant lesquels la neige ne recouvre pas le sol, il y fait froid dès le mois de septembre.

A la fin du mois d’août, au moment de partir pour l’Ouest, j’étais tellement persuadé que le froid allait venir que j’ai cru devoir me procurer un manteau de fourrure dont je n’ai pas pu me servir. Le soleil de novembre n’est pas fait pour me faire croire que nous sommes dans un pays très froid. La neige, je l’ai attendue longtemps. Comme sœur Anne, je ne voyais rien venir.

En France, nous nous figurons toujours que le Canada se compose de quelques arpents de terre recouverte de neige, que dans le nord même, c’est toujours glacé. Nous en sommes encore à ce qu’on disait sous Louis XV pour excuser, aux yeux de la foule, l’abandon de la colonie de la Nouvelle-France.

Nous ignorons que ce pays du nord peut être cultivé et qu’en 1902, le blé classé le premier à l’exposition de Chicago pour ses qualités diverses, avait poussé à huit cents kilomètres au nord de la frontière qui sépare les Etats-Unis et le Canada.

En novembre, à Ottawa, on pourrait sortir sans manteau, car avec un paletot léger on a trop chaud et les dépêches de Paris nous disaient que la neige était tombée dans certaines parties de notre pays.

Depuis longtemps certainement les feuilles ne sont plus sur les arbres en France et c’est à peine si au Canada on commence à voir des feuilles sur le sol des avenues.

On me dit cependant que la température d’Ottawa, la capitale du Canada, est toujours d’un ou deux degrés plus froide que celle de Québec ou de Montréal.

La neige disparaît à la fin de mars. H y a donc presque huit mois pendant lesquels la terre n’est plus vêtue de son grand manteau blanc, et, pendant ce temps, la température est douce et même élevée en août.

Sous cette couverture de neige, la terre est protégée si bien que, dès que la neige disparaît, la végétation se montre ; le réveil des plantes est moins long à se produire que dans nos climats.

Je n’ai pas l’intention de vouloir démontrer que le Canada n’a pas un climat froid, mais je voudrais prouver par ces notes, écrites au Canada même, que le climat ne mérite pas sa réputation d’extrême rigueur. En décembre, le soleil peut être radieux.

A la fin d’octobre, lorsque je suis arrivé à Montréal avec un manteau de fourrure, j’ai été l’objet de laTisée de tous. On me demandait si je me croyais déjà au mois de décembre. Que mon expérience serve au moins aux Français qui ne sont pas encore venus ici, pour les fixer sur les rigueurs du climat canadien.

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IL — Eli décembre il fait froid, mais on n’en souffre pas. En France, tout l’iiiver on gèle; aussi on a peur de cette saison. Rien n’est préparé pour affronter les rigueurs du climat. Dans les maisons il existe des cheminées presque dans toutes les pièces ; mais on n’allume pas le feu dans chacune d’elles, cela reviendrait à un prix trop élevé. Dans les hôtels, un feu coûte deux francs, quarante sous, diraient nos cousins canadiens, car le mot soit est pour eux synonyme de cent et le dollar vaut cent cents ou cent sous. On nous apporte donc, pour ce prix, un peu de bois et un seau de charbon, il y a du combustible pour fournir un feu qui durera trois heures environ. Pendant ce temps, on se chauffe d’un côté pendant qu’on se refroidit de l’autre. Dans les maisons, il faut être presque aussi bien couvert que dans la rue. A Paris, pendant tout l’hiver, d’un bout à l’autre de la saison, j’ai froid aux pieds et je ne suis pas le seul puisqu’on a inventé de petits appareils, inconnus au Canada, les chaufferettes, que les femmes, les épaules garanties par un gros châle, transportent d’une chambre à l’autre.

Les hivers de Paris, quelle chose épouvantable ! Aussi je préfère de beaucoup aller au pays du soleil, en Tunisie, par exemple, où le temps froid ne dure que quelques jours. On est encore moins équipé pour la lutte, mais elle dure si peu.

En France, nous habitons un pays qui n’est pas froid, mais on y gèle.

Au Canada, on est dans un pays froid, mais on sait se garantir contre la température extrême. Les maisons sont chaudes, les femmes y séjournent en

blouses blanches, les blouses d’été. Je portais les habits que j’avais en automne en France, rien de plus. Lorsque je sortais, j’avais un manteau de fourrure, des gants chauds, une toque de fourrure, ce qui me permettait de relever mon col de paletot lorsqu’il faisait trop froid dans la campagne. Mes souliers étaient recouverts de caoutchoucs pour m’empêcher de glisser, et, lorsque j’en eus l’habitude, je marchais vite sur la neige dure qui craquait sous mes pas et qui recouvrait le sol depuis le 20 novembre. On ne voit jamais personne glisser et tomber, ce que j’ai fait une fois le premier jour.

Ce qu’il y a d’extraordinaire pour un colonial français, habitué aux pays chauds, c’est d’être dans une colonie et de marcher vite, d’avoir besoin d’activité. Plus de pas colonial mesuré, cadencé, que le plus vif des Français prend au bout de quelques mois de vie dans nos colonies chaudes. Je faisais

avec plaisir, deux fois par jour et à pied, les trois kilomètres qui séparent la Ferme expérimentale (1), de la ligne des petits chars (à l’usage des Français de France, je traduirai ce mot par son synonyme bien français celui-là : « Tramway »).

En France, j’ai tellement froid tout l’hiver que lorsque j’arrivais autrefois à l’Institut Pasteur, mon premier soin était d’entrer dans la grande étuve où l’on cultive les microbes. Je restais là quelques minutes pour me réchauffer ; mais bientôt il faisait trop chaud et il fallait sortir pour se refroidir dans les corridors.

(Ij Jardin d’essai d’Ottawa.

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Au Canada, dans toutes les maisons, existe une douce température entretenue dans toutes les pièces par des tuyaux d'eau chaude. Ce chauffage est produit par un poêle situé au sous-sol ou à l’étage inférieur. Le feu ne s’éteint pas de tout Thiver et pour une maison de dimension ordinaire, comme celle que représente le laboratoire de Biologie, où je travaille à la Ferme expérimentale, la dépense est seulement de quatre-vingts dollars, environ quatre cents francs par an.

Au dehors, il y a de la neige, mais jamais de pluie et jamais de brouillard, toujours du soleil.

Les ouvriers travaillent ici avec des gants, ils en ont tellement l’habitude que dans l’Ouest, pendant l’été, on voit des ouvriers terrassiers remuer la terre les mains gantées. Aussi, le dimanche, on reconnaît difficilement le travailleur de l’employé de commerce. Ils portent les mêmes habits. L’état des mains ne peut même pas servir à établir un diagnostic.

III. — J’ ai passé deux hivers dans ce pays, mes premières impressions ne sont pas modifiées (1). Il me reste de ces hivers le souvenir d’une période de soleil, d’une période où l’on s’amuse, car les sports qui s’organisent sur la neige et la glace, le toboggan, les raquettes, le hockey sont une source de plaisir pour tous les habitants qui volontiers prennent part

(1) Le froid du Canada est passé en Europe à l’état de légende. Un journal parisien a donné l’année dernière un cliché photographique représentant une maison de Montréal recouverte de glace ; pour la dégager on fut obligé d’employer la pioche et la bêche. Or, cette maison, que j’ai vue, avait subi un commencement d’incendie et l’eau des pompes d’extinction avait gelé, c’est ce qui explique la formation de ces stalactites en pleine rue.

à ces divertissements si hygiéniques. Les voitures sont remplacées par des traîneaux qui glissent sur la neige et, sur le siège ou couvrant les' voyageurs, on voit les belles peaux noires des buffalos. Les clochettes tintent aux brancards et rompent le silence. Les enfants se bousculent, se vautrent dans la neige, en font des projectiles inoffensîfs qu’ils se lancent ou glissent dans toutes les rues sur de petits toboggans. Des mamans poussent de mi-< nuscules traîneaux où des petits enfants ont des figures réjouies.

Cependant, si Tonne souffre pas du froid, il arrive quelquefois, lorsque la température est très basse, Tair calme, le soleil brillant, d’avoir tout à coup la surprise de ne plus sentir son nez ou ses oreilles, mais en les frottant un peu on ramène la circulation et on évite ainsi d’avoir une partie du visage gelée. Gela m’est arrivé une fois au commencement du mois de février, il m’a suffi de ramener ma casquette de fourrure sur mes oreilles pour éviter la désagréable impression dont je commençais à subir les effets.

A cette occasion un Canadien me racontait Thistoire suivante :

Un Canadien-français du nom de Gouin, ancien officier devenu cultivateur, reconduisait un jour dans sa carriole le gouverneur lord Dorchester. On était au mois de janvier et il faisait un froid glacial. Le gouverneur passait l’hiver pour la première fois dans ce pays de neige. Sans méfiance, il avait négligé d’emmitoufler, avec le reste, son nez qu’il avait fort grand. Tout à coup son compagnon s’aper-

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çut que cet appendice était devenu tout blanc et « gelé comme un greton » (1).

L’Anglais averti se tâte vainement le nez qui a perdu toute sa sensibilité et, inquiet, demande ce qu’il faut faire. « Dame ! réplique le Français, pour un nez canadien le remède est facile.... mais pour un nez de gouverneur peut-être est-il un peu brutal. — Goddam I réplique lord Dorchester, voilà mon nez dur comme du bois. Dépêchez-vous de m’administrer votre médecine et foin de vos égards pour mon pauvre nez. »

Le capitaine Gouin arrêta sa carriole, prit quelques poignées de neige dont il frotta vigoureusement le nez du gouverneur stupéfait, et quelques instants après, il était dégelé tout comme s’il eût été un nez canadien.

Les saisons autres que l’hiver offrent des particularités intéressantes dans ce pays.

IV. — Dans les prairies de l’Ouest, la neige entretient l’humidité de la terre. En juin, on trouve encore la terre gelée dans sa profondeur, tellement le réchauffage du sol se fait lentement. Cette terre, en se dégelant, entretient de l’humidité qui monte à la surface par capillarité. Le soleil chaud fait évaporer cette eau que l’on voit s’échapper sous forme de buée, comme dans un pays tropical. Sous l’influence de cette humidité de l’atmosphère et de la chaleur du soleil, la végétation a une rapidité d’évolution très grande; tout pousse comme dans une serre chaude. De plus, les nuits, qui sont longues en hiver, sont

(1) Partie de graisse de porc que les Canadiens aiment surtout à manger gelée.

courtes en été et la lumière, bien entendu, aide la végétation. Dans nos pays tempérés, elle s’arrête chaque nuit et ces nuits reviennent fréquemment ; aussi, pour employer une comparaison frappante comme Ta fait M. Tisserand, le réorganisateur de l’Agriculture en France, on peut dire que la végétation, dans nos régions tempérées, se comporte avec la lenteur d’un train omnibus qui s’arrête constamment, tandis que dans les pays du nord elle marche avec la rapidité d’un express faisant halte le moins possible. 11 ne faut donc pas s’étonner si, dans la province de Québec, on récolte le blé cent vingt-cinq jours après la semence et cent jours après dans les régions du Nord-Ouest, tandis qu’en France les récoltes doivent rester sur pied bien plus longtemps.

Au commencement du mois de mai, sur la côte du Pacifique, dans l’île de Vancouver, qui jouit d’un climat méditerranéen, les fraisiers ont deux semaines d’avance sur ceux qui poussent dans la province de Québec. Le l®** juin, la différence entre l’état des produits des deux provinces n’existe plus, on mange des fraises à Québec comme à Vancouver. Le 15 juin, elles sont abondantes partout.

La vie se continue au Canada en hiver comme en été. Il fait certainement plus froid qu’en France. Je ne donnerai pas de chiffres, carie nombre des degrés ne signifie pas grand’chose, il y a beaucoup d’autres éléments qui doivent entrer en ligne de compte. Mais enfin, en vivant au Canada pendant l’hiver, on comprend le charme de ce climat qui vous rend plus alerte, plus actif. L’air est plus léger.

Nos ancêtres sont venus s’établir dans ce pays et

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le Français d’aujourd’hui profite de l’expérience acquise par plusieurs générations. Aussi, si les Français de l’ancien régime ont fait souche sur les bords du Saint-Laurent, les Français de nos jours peuvent eux aussi supporter ce climat, dont les rigueurs ne sont pas redoutables et qui, loin de compromettre la vie des colons, est, au contraire, pour eux, une garantie de santé.

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