‹ Canada et canadiens [microforme]Chapitre 10 sur 78 · LEE · texte numérisé non relu

LEE

service. — « À merveille, mon père, répartit notre jeune homme, je suis barbier et comme c'est mon jour de charité, je serai très heureux de vous raser gratis pro Deo, »

Le pauvre récollet, un ancien prisonnier des sauvages qui avait reçu la bastonnade dans trois villages d’Iroquois, n'eut cependant pas la force d'âme de supporter le supplice que lui fit endurer le charitable barbier en le rasant à rebrousse-poil. Il le pria donc avec douceur de changer de tactique et lui donna des indications dont le rusé compère profita aussitôt et qui l’aidèrent à mener à bien l’opération. Il s’offrit un samedi, jour de barbe des pères, à tous les raser gratis; il acquit ainsi l'expérience nécessaire, ce qui lui permit de chercher des pratiques plus profitables. Il se réconcilia plus tard avec les siens et se maria au Canada où il demeura.

Il est indéniable que les Canadiens ont gardé l'âme française avec les qualités et les défauts ordinaires de notre race. Voici un autre fait, datant de 1812, qui aurait pu avoir pour acteur principal un de ces paysans normands dont l’âpre parcimonie est légendaire.

Un riche habitant se rendit un jour chez le curé d'un village aux environs de Québec pour y faire un paiement de cent dollars (car tout, aujourd’hui encore, se fait là-bas par l'entremise des prêtres). Il attendait à la cuisine d’être introduit auprès du maître de la maison. La cuisinière venait de retirer du feu et de poser sur le foyer de la cheminée un poëlon contenant une fricassée de poulet que le vieux chien flairait de toutes ses narines. Tout à coup, par

mégarde, le paysan laissa choir dans le poëlon le billet de cent dollars qu’il tenait à la main. I] plongea les doigts dans la sauce brûlante au risque d’avoir la main ébouillantée, mais le chien, plus prompt que lui, happa au passage le billet imbibé de sauce. Scène, clameurs, qui furent entendues du curé qui accourut croyant l'enfer descendu dans sa cuisine. L'homme armé d’une hache poursuivait le chien que défendait la cuisinière à coups de manche à balai. Et les épithètes pleuvaient : Guenille! vieux torchon! ladre d’avare!

Le curé finit par comprendre que l'habitant, pour ne pas perdre son billet, voulait assommer le chien pour retirer de son estomac les fragments du précieux papier. Il rit de l'aventure et consentit, pour conserver son chien, à rembourser les cent piastres.

Ce Canadien-français.…. ou, disons mieux,normand, a dû faire souche, car j'ai été un jour témoin d’une petite scène de mœurs à laquelle j’ai assisté comme à un écho de nos campagnes. Cette fois je cite un trait de mœurs de date récente il remonte au mois d'octobre dernier. Un Canadien était monté avec sa femme à côté de moi dans le tramway. C'était un dimanche matin, ils sortaient de la messe dans leurs beaux atours. Au moment de payer, le conducteur passe sa boîte devant moi, et le Canadien glisse un de ces billets que l’on achète d'avance et qu'il tenait dans sa main droite. Le conducteur, qui avait vu le mouvement, lui dit : « I1n’y a qu’un billet »; alors le Canadien, déposant dans la boîte l’autre billet qu'il tenait en réserve dans sa main gauche, me dit, pensant que j'avais suivi la petite scène : « Elles sont

si riches ces compagnies! — Vous êtes français ? demandai-je. — Oui, monsieur, me dit-il, je suis propriétaire de ces trois maisons et j'habite la première d’entre elles dont la barrière est peinte des couleurs du drapeau tricolore, et c’est là que je m'arrête. »

Comme nos paysans l'habitant canadien est serviable, hospitalier et offrira volontiers une place dans sa carriole au voyageur ou au chasseur qui s’est attardé dans la campagne.

IT, — Le général Prescott, &ouverneur du Canada, vers 1796, était assez aimé des Canadiens. Il les ménageait volontiers, prenait leur avis, aussi était-il brouillé avec ses conseillers quandil quitta le Canada. Un habitant des environs de Québec rencontra un jour dans la campagne un petit vieux, vêtu d’habits usés, ayant sur la tête une toque en martre toute pelée et dont les yeux rouges semblaient larmoyer. Pris de pitié il lui offrit une place dans sa carriole et les deux hommes se mirent à bavarder. Le général parlait bien français et le Paysan crut avoir affaire à un habitant pauvre et lui rendre service.

Mais dès qu'ils eurent franchi la porte de Québec, un sergent s'écria : « Guard, turn out! » (Sortez, garde!) Le paysan ne voyant pas d'officier fit comme son compagnon qui avait porté la main à sa

toque et effleura aussi son bonnet. En passant devant la caserne des Jésuites, même scène ; le Paysan, étonné cette fois, salue encore. Enfin la voiture s'arrête et le bonhomme descend, et, remerciant le paysan, lui glisse une pièce de monnaie dans la main. Îl était déjà loin quand quelques personnes,

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courant après lui, l’arrétèrent et lui demandèrent : « Combien le gouverneur vous a-t-il donné? »

L'habitant, croyant qu’on se gaussait de lui, le prit de haut et dit que, si sa carriole n'était pas digne de mener un gouverneur, elle était assez bonne pour porter le bois destiné à chauffer ces « fainéants de la ville ». « Mais, dit l’un de ces hommes, regardez dans votre main ». Le Paysan suivit le conseil et regarda la pièce. Elle était en or et valait huit piastres (dollars).

Le Canadien, tel son frère de la mère-patrie, a de la verve, la répartie amusante et spirituelle et souvent le mot pour rire. S'il a perdu cette vivacité fine et légère qui est à l'esprit du Français ce qu'est la mousse au champagne, cela ne l'empêche pas d’être prompt à la répartie et de savoir en user avec à-propos.

Un récollet, le père de Beray, aux allures très 80ldatesques, ayant été souvent sur le champ de bataille comme aumônier d’un régiment, était très vieux lors de la captivité de Pie VII et on racontait que Napoléon avait obtenu de son captif une dispense pour marier les prêtres catholiques. Un mauvais plaisant dit au vieux prêtre devant un auditoire nombreux : « Bonne nouvelle ! Napoléon a obtenu une dispense de mariage pour tous les prêtres catholiques. — Tu vois bien, gros sot, dit le prêtre, que c’est la moutarde après le diner. »

Le même Personnage voulant dignement recevoir le duc de Kent, et peut-être aussi lui prouver que de bons religieux pouvaient se souvenir d’avoir fait le Coup de feu et gardé la tradition de fabriquer les

armes, avait fait disposer dans son couvent un petit parc, vrai chef-d'œuvrs d'artillerie. Les pièces, en plomb ou en étain, avaient été fabriquées par un des frères. Mais le duc, ayant achevé plus tôt la parade, arriva à l'improviste dans le couvent avec ses aides de camp. M. de Béray, ru désespoir de n’avoir pu faire jouer ses pièces d'artillerie, s’écria d'un ton assez bourru : « Monseigneur, on ne surprend que ses ennemis ; je croyais votre Seigneurie trop stricte sur la discipline pour abréger une parade afin de monter à l'improviste à l'assaut d’un paisible couvent. » Le prince rit de bon cœur de la mauvaise humeur du moine. Celui-ci, «u dessert, but à la santé du prince, et, au moment où il prononçait ces mots : « Messieurs, à Monseigneur le duc de Kent, » une détor.ation formida!e ébranla les vitres de l'appartement.

Autrefois, une des !distractions, dans le Bas- Canada, consistait à rendre visite aux musées de cire que les Américains exhibaient souvent, Un mystificateur, voyant arriver un groupe d’habitants, s’assit entre deux personnages de cire et resta immobile. « Mé! mé! dit l’un des paysans, celui-ci on dirait quasiment un véritable créquien. » 11 palpa le visage, mais, quand la main fut à portée de la bouche, la momie mordit le doigt du bonhomme qui de peur et de saisissement sentit ses cheveux se hérisser sur la tête. — [1 y avait aussi dans ce musée le géant Goliath expirant, le front brisé par le caillou de la fronde de David, le général Hamilton blessé à mort et tombant entre les bras de son ami, enfin, bien des objets faits pour entretenir la frayeur des campagnards. Mais une dernière scène décida

de leur retraite : c'était le vieux général russe Souwarow étendu sur sa couche mortuaire, et se mettant ensuite lentement sur son séant.

— « Sauvons-nous, mes amis, dit l’un d'eux, Vous voyez que toutes ces inventions anglaises ne marchent que par ressorts. »

Il éta' ' alors d'usage de chanter à table et les plus graves personnages ne manquaient pas de suivre cette coutume. Les chansons, donc commençaient au dessert même chez les plus hauts fonctionnaires anglais et aussi les bons mots, bien irançais, ceux-là. On chantait, même en présence des vainqueurs, des chansons satiriques telles que : Londres qu'on m'a tant vantée ! Une fois seulement un Anglais trouva à redire à la chose et, pour se venger, il entonna d’une voix fausse et sur un air que son compositeur, Lulli lui-même, n’eût point reconnu, un God save the king. Loin de se fâcher le Canadien rit de bon cœur d’entendre écorcher l'hymne qui, ainsi chanté, eût fait fuir Louis XIV lui-même pour qui il avait été composé. Les élèves de Saint- Cyr saluaient par ce chant le monarque, lorsqu'’avec madame de Maintenon, il leur rendait visite.

Voici les paroles en français, dues à madame Brinon, et que nos voisins d'outre-mer ont traduites presque littéralement :

Grand Dieu! Sauvez le Roy (bis)!

Vengez le Roy!

Que toujours glorieux, Louis victorieux

Voye ses ennemis Toujours soumis !

A ge ea AMAR RME »

Grand Dieu! vengez le Roy!

Sauvez le Roy!

Il est fort probable que cet Anglais ignorait, dans son john-bullisme (pour ne pas dire chauvinisme), l’origine du célèbre God save the king.

Les jeunes Canadiens sont bien des garçons de race française ; j'ai pu les observer à Montréal, à l’amphithéâtre où :e faisais mon cours de pathologie générale et de biologie aux étudiants en médecine de première et de deuxième année : j'avais soixantedix élèves en première année et cinquante-huit en deuxième. Lorsque j'entrais dans la salle de cours c'étaient des cris, des chants, des applaudissements ; on se serait cru dans un amphithéâtre de France ; si les étudiantes avaient été . dmises à ‘a Faculté, comme à Paris, on eût entendu, je suis : .», le même bruit de baisers platoniques voler dans l'air. Mais dès que la parole du professeur se faisait entendre, ils écoutaient avec déférence et très attentivement. Mes élèves étaient bien de jeunes Français chahuteurs, riant de tout leur cœur pour une plaisanterie faite à l’un d'eux. Je n'ai cependant p1s remarqué, pendant tout mon séjour parmi eux, une seule brimade, mais seulement des mystifications innocentes et des farces sans méchanceté. On m'a assuré qu'il en avait été ainsi de tout temps chez les étudiants. Je ne m'étonne donc point de retrouver dans les anecdotes d'autrefois cette bonne humeur exempte d'ironie méchante. Ce qui amusait les uns n’était point fait pour causer du tort ou de la peine aux autres, comme le prouveront les traits suivants.

Quelques jeunes gens dinaient un soir chez un de leurs amis dont le domicile se trouvait à peu de distance du Palais gouvernemental, L’amphitryon, qui possédait une lanterne magique, fit paraître sur le mur opposé, récemment blanchi à la chaux, un magnifique navire toutes voiles déployées. La sentinelle surprise cria : « Sortez, garde! » Tout le poste descendit s'attendant à voir un officier faisant sa ronde de nuit, mais la sentinelle s’écria : « Venez voir un navire qui descend la côte à pleines voiles. » Mais le navire avait disparu, ce qui valut à la sentinelle une verte réprimande du sergent qui crut à une mystification. Le même objet apparut de nouveau une fois le poste rentré dans le corps de garde, et la sentinelle de crier de pius belle. Cela se renouvela encore trois fois au bout desquelles le sergent, croyant ce soldat atteint d’aliénation mentale, le fit relever par un autre.

Quelques instants après ce fut un brave charretier qui montait la côte en chantant, debout dans sa charrette, une joyeuse chanson canadienne. Tout à coup, il saute à terre et s’enfuit dans une course folle. I avait vu sur la muraille blanche la projection du diable en personne et jurait à ceux mêmes qui lui avaient joué cette farce qu’il avait ressenti dans les reins le formidable coup de fourche de Lucifer.

De tous temps ils ont aimé et recherché les distractions. La société dans les villes n’était pas des plus nombreuses ; cependant. les réunions étaient fréquentes, on causait, on jouait la comédie, on dansait. Longtemps après que la mode en fut passée sur le vieux continent, les dames allaient en soirée en cos-

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tume Louis XV, poudrées à frimas, On dansait dans les bals la pavane et le menuet alors que ces danses étaient déjà, en France, mises au rancart avec les très vieilles choses. La Révolution était venue bouleversant tout, puis éparpillant en menue poussière ce qui restait des siècles passés. Mais la vieille France n'était pas morte et on en retrouve la figure encore aujourd’hui ; elle s’était survécue à elle-même là-bas au bord du Saint-Laurent, dans ces quelques arpents de neige, comme avait dit Voltaire, où naguère on ne rencontrait que des Peaux-rouges et des fauves. Même pendant la lutte contre l'Angleterre, mème au moment où la main des conquérants pesa lourde sur l'Amérique française, opprimant ces petits-fils de la Gaule, fiers et indépendants comme elle, ceux-ci restèrent gais malgré la souffrance à l'instar des condamnés de la Révolution attendant l’échafaud dans leur prison, devenue le temple de la gaieté et de l’esprit, comme jadis les salons de Versailles. La vie des villes n’était pas arrêtée, le soir on se rendait les uns chez les: autres, les jeunes gens et les jeunes filles couraïent au patinage ou allaient au théâtre. Mais quelles représentations pouvait-il y avoir en ces temps de troubles ? Les étrangers venaient peu dans ces lieux où régnait la rébellion, comment était donc fourni le contingent des troupes de théâtre ? Cette question, les Canadiens surent l’éluder et s’assurer malgré tout de quelques représentations de gala dont les personnages étaient... des marionnettes.

Une des principales distractions québecquoises était donc une sorte de guignol qu’on appelait « les marionnettes ».

Ces importantes poupées eurent l'honneur de divertir le duc de Kent (1) devant leauel on fit défiler toute la famille royale d'Angleterre, le roi George III, à cheval, et, en croupe derrière lui, la reine Charlotte, puis leur nombreuse famille de princes et de princesses montés sur de fiers coursiers. On pouvait louer le théâtre tout entier pour une représentation au prix de quatre piastres.

Pendant les troubles de 1837 et de 1838, le gouvernement anglais fit faire une razzia des pauvres mariounettes qui avaient diverti plusieurs générations de Canadiens. Les policemen ayant démoli et pillé le théâtre, se promenèrent longtemps dans les rues avec ses dépouilles en criant : « Voilà le rebelle un tel, ou un tel autre! » et faisant suivre les noms des chefs de la rébellion.

Mème de longues années après la mort de Montgomery on ne se communiquait les nouvelles que dans le tuyau de l'oreille et encore ces nouvelles étaientelles fausses la plupart du temps, car elles émanaient de feuilles britanniques ou parfois françaises, mais éditées en Angleterre par le gouvernement britannique ou les émigrés français partis de France au moment de la Révolution 4e 178%. Les Canadiens disaient : « la Révolution de 1793 », la tête de Louis XVI étant tombée cette année-là,

Napoléon était traité comme un tyran sauvage et cruel rouant de coups sa femme, ses dames d’honneur, arrachant les oreilles de ses aide-de-camp et de ses officiers. Comme le plus cruel des empereurs

(1) Père de la reine Victoria ; il était à Québec avec son régiinent.

romains, il parcourait les champs de batæille après la victoire, écrasant les blessés, les morts et les mourants. Enfant, à l’âge de onze ans, il avait violé une femme respectable. Tout cela enjolivé de force détails du plus affrerx cynisme. On alla même, en 1806, jusqu'à voir en lui l’accomplissement d'une prophétie, c’est-à-dire la personnification de la bête de l’Apocalypse.

« Et je vis s'élever de la mer une bête qui avait sept têtes et dix cornes, et sur ces cornes dix diadèmes, et sur ces têtes des noms de blasphèmes.

« Cette bête que je vis était semblable à un Léopard, et le Dragon lui donna sa force et sa puissance. Il lui fut donné aussi le pouvoir de faire la guerre aux saints et de les vaincre, et sa puissance lui fut donnée sur les hommes de toute tribu, de tout peuple, de toute langue et de toute nation. »

Napoléon était né en Corse et sorti de la mer, par conséquent ; la seconde partie de son nom signifiait, en italien, le lion du désert, il avait la force et la puissance, il avait fait la guerre à Pie VII et était devenu le maître de l’Eurpe. Il avait quelques couronnes de moins que la bête de l’Ecriture Sainte, mais il devait sûrement blasphémer.

Reproduisant le texte de la Bible, les journaux anglais ajoutaient : « Et elle fera encore que personne ne puisse ni acheter, ni vendre, que celui qui aura le caractère ou le nom de la bête ou le nombre de son nom.

« C'est ici la sagesse : Que celui qui a de l’intelligence, compte le nombre de ia bête, car son nom est le nombre d’un homme, et son nombre est six cent soixante-six. »

On organisait alors le blocus continental, c'était bien l'antechrist et... ceux qui avaient de la sagesse et de l'intelligence firent des calculs en hébreu, chaldéen ou syriaque et trouvèrent que le nombre de la bête formait en toutes lettres : Napoléon-Buonaparte.

Mais, malgré les efforts des Anglais, les calomnies et les absurdités ne trouvèrent aucun crédit auprès des Canadiens-français qui aimaient et admiraient la France napoléonienne grandiose et forte.

Ils connaissaient Napoléon par les dires de ceux qui revenaient de France. Il n'y avait pas un habitant, dans les campagnes, qui ne fût persuadé que Napoléon ne traverserait l'Océan pour occuper le Canada et en chasser l'Anglais, et les légendes les plus fantastiques couraient sur cet Hercule des temps modernes, On en parlait longtemps le soir, au village, dans les veillées, une fois la porte bien close et quand on se sentait à l'abri des oreilles anglaises.

Le récit suivant prouvera combien était accrédité le bruit de la venue de Napoléon.

IV. — Un petit Canadien-français âgé de quatorze ans et élève d'un séminaire aimait déjà ardemment la chasse en bon Canadien, mais l'usage des armes à feu lui était interdit par le règlement du sémi-

maire. Un jour, on consentit, mais pour une fois

seulement, à lui prêter un fusil et à lui donner une munition de poudre. Celle-ci refuse de s’enflammer et rate trois ou quatre fois de suite, Ce que voyant, le gamin mit de cette poudre dans sa bouche : c'était de la graine d'oignons. Se rendant à la grande ferme du séminaire, il eut recours à un stratagème et

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se fit ainsi donner de la poudre par la fermière et ce, grâce à Napoléon. « — Madame, dit-il à celle-ci, nos bonnes gens (1) vont vite revenir, voici un superbe présent de graines d'oignons qu’une de nos cousines de Normandie envoie à ma mère. — Mais, fit la paysanne, pourquoi pas plutôt un présent de rubans, de dentelles ou de pièces de soie? — Avez-vous entendu parler du général Bonaparte ? — Oui, dit la vieille, c'est, dit-on, un aussi grand guerrier que le défunt général Montcalm. — Bah! répliqua le gavroche ; Montcalm n’embrochait que deux Anglais d'un coup d'épée et Bonaparte en embroche dix. Comme il est toujours en guerre contre l'Anglais il fait tout saisir, rubans, dentelles, pour bourrer ses canons. Donc, Bonaparte va venir avec nos bonnes gens. Les Français, vous le savez, raffolent des oignons et c’est pourquoi ma cousine nous en a envoyé la graine de crainte que nous en ayons perdu l'espèce. Voilà, ajouta-t-il, une graine française, sans mélange étranger. — C'est vrai, dit la vieille, on ne peut rien faire de bon sans de bons oignons. Voulez-vous me donner plein un dé de votre bonne graine française ? — Une politesse en vaut une autre, la mère. La voici toute si vous voulez, mais en échange vous allez me donner quelques coups de poudre, car mes munitions sont épuisées. »

Le füté gamin s’en retourna sur la grève et tua force alouettes. Le mystificateur étonné lui demanda

(1) Il y a quelques années, lorsque le premier bateau de guerre français remonta le Saint-Laurent jusqu'à Montréal, les habitants suivaient le loug du fleuve ce navire portant le paviicn tricolore et criaient : « Voilà nos gens, voilà nos gens. »

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comment il s'était procuré ce gibier. « — Avec la bonne graine d'oignons, répondit l'enfant (il aurait pu ajouter «et avec le général Bonaparte »), — Mais sais-tu qu'il y en avait pour plus de vingt-cinq shellings? — Que voulez-vous ? dit le rusé petit compagnon, apprenti n’est pas maitre; je n’ai commencé la traite que ce matin, une autre fois je ferai mieux. »

Cette époque, bien qu’elle fût loin de se rapprocher de la période sanglante que nous allons rappeler, peut se dire l’époque de la terreur au Canada, On ne pouvait passer devant les postes que si l'on savait le mot de passe et on citait des cas où des Canadiensfrançais avaient subi la mort faute de pouvoir répondre au cri de la sentinelle.

V. — Quelques fillettes d’une quinzaine d'années revenaient un jour d'assister à une représentation des marionnettes dont nous avons parlé plus haut. Elles furent arrêtées par le qui-vive de la sentinelle auquel les petites Françaises ne surent que répondre, ignorant complètement l'anglais. Nouvelle injonction de la sentinelle, Une des jeunes filles prit le parti de répondre d’une voix tremblante et en français :

« Trois petites Canadiennes come from de marionnettes. » Le soldat amusé répondit en riant : « Pass trois petites Canadiennes come from (1) de marionnettes. »

A peu près vers cette époque, un chef de la police nommé Fletcher avait jugé bon de remettre en vigueur un vieux statut anglais qui n'avait pas été révoqué mais était tombé en désuétude à cause de l'esprit

(4) Come from, venant de

draconien de ses lois. Ses règlements étaient d’une sévérité terrible,

Le pilori, elors en permanence, n’était jamais veuf longtemps de sa dernière victime. De temps à autre, un malheureux était pendu pour grand larcin ou un simple voleur attaché en permanence à la potence. Le coupable recevait trente-neuf coups de fouet ou, si c'était un criminel endurci, il était fouetté au coin des principales rues de la ville; on exposait, pour parjure, sur le pilori, ce qui arrivait assez fréquemment, car le Canadien qui devait jurer sur le book anglais (la Bible) se trompait sur l'orthographe du mot qu'il interprétait bouc, animal méprisé par lui, et n’hésitait pas à se parjurer s’il pouvait avoir le moindre intérêt à le faire. Le patient, attaché au pilori, avait la tête et les mains assujetties dans un carcan et pouvait difficilement éviter les œufs pourris et autres projectiles lancés par la foule hostile.

En 1816, on substitua à l’ancien instrument un carcan tournant sur pivot, ce qui permettait au condamné de mettre, en tournant, son visage à l’abri. Un shérif crut par cette réforme faire preuve d’humanité. Mais l'effet fut contraire et on invectiva le trop bienveillant fonctionnaire, car la canaille ne cessa pas de continuer à lancer ses projectiles qui, déviant du but, atteignirent pour la plupart, les paisibles passants.

Les règlements contre le jeu étaient de la dernière rigueur, Un pauvre diable stationné près de la porte Saint-Jean à Québec était possesseur d’une roulette. Les passants mettaient un sol (sou) ou de:1x sur la table. On gagnait quelquefois un écheveau de fil, un

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