‹ Canada et canadiens [microforme]Chapitre 11 sur 78 · DO: THEN · texte numérisé non relu

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papier d’épingles ou d’autres objets équivalents. Fletcher se fit amener le coupable, envoya quérir le bourreau sans mème en prévenir le shérif et le délinquant reçut trente-neuf coups de fouet. Prenant ses jambes à son cou il s’enfuit laissant sa roulette au greffe de la paix et criant : « Je me sauve à Montréal, on fesse ici pour rien. »

Un meurtre avait été commis devant plus de cinquante témoins. Aussi un Canadien de l’époque s’étonne de ce que les jurés demandent à délibérer. Les douze jurés étaient enfermés dans une chambre confortable, mais sans boire ni manger, sans feu ni chandelle, jusqu’à ce qu'ils fussent d'accord sur le verdict. Trois jours après seulement, exténués par le jeûne, ils reparurent en cour en déclarant que le prévenu était innocent, sans doute parce que le jury n'était pas à l'unanimité contre le criminel. On sut qu'un de ces jurés avait réussi à tromper le shériff et à se faire inscrire sur la liste des jurés. En arrivant dans la salle des délibérations, il s'était couché sur un banc, déclarant qu’à aucun prix il ne délibérerait avec les autres, voulant faire acquitter le prisonnier. Il avait eu soin de se munir de provisions pour échapper à la torture générale du jeûne que devaient endurer les autres. Il n’était pas rare de voir des signes d’intelligence entre les jurés et les criminels. Des coupables échappaient à la justice pour cause de sympathie, de race ou de religion. On se plaignait aussi de l’organisation de la police qui empéchait les factionnaires d’un quartier d’accourir dans un autre si on y entendait des cris ou des appels à l’ordre.

On cite un cas où, pour s’être fait justice lui-même,

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le délinquant ne fut pas châtié outre-mesure. Une dame de Québec était redoutée comme la peste à cause de ses propos acérés et des calomnies qu'elle se plaisait à répsudre. Un de ses concitoyens déclara ne point la craindre, ayant le talisman qui lui cacheterait les lèvres pour toujours. 11 n’en fallut pas davantage pour qu’elle tint sur lui les propos les plus diffamants. Un jour de grand marché, au moment où la dame s’approchait de la voiture d’un habitant dans laquelle celui qui voulait la punir avait caché ses batteries, il l’apostropha ainsi :

« — Salut, belle dame à la langue de vipère!

— C'est bien à toi, fit la mégère, doser me parler! Vieil ivrogne! débauché! voleur !.… »

Mais sa voix fut coupée court par un emplâtre fort malodorant que son adversaire lui appliqua sur la bouche et qu’il avait tenu jusqu'alors caché dans la charrette du cultivateur.

L'affaire fut portée devant les tribunaux au grand divertissement du tribunal, du barreau et de l’auditoire. L’accusé confessa le délit mais en alléguant ses motifs de vengeance.

Le juge, malgré son bon vouloir, ne put absoudre entièrement l’auteur du délit, mais déclara que la plaignante avait été traitée selon ses mérites, qu'il était à souhaiter que la dure leçon lui fût profitable. Puis, le vindicatif Canadien fut condamné à rembourser à la plaignante la somme de huit dollars, valeur d'une mante de soie qu'elle portait le jour de sa mésaventure et qui avait été endommagée.

La mante dont il avait payé le coût et qui avait été produite comme pièce à conviction fut abandonnée au

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coupable. Celui-ci en'affubla une femme de mauvaise vie, connue sous le sobriquet de Pock -nose, parce qu'elle avait en partie perdu le nez. Reconnaissante d'un aussi beau cadeau, la dite Pock-nose promit, à la demande du donateur, de passer au moins une fois par jour devant la demeure de la dame à la langue acérée pendant l’espace de six mois.

Le jugement de cette cour des anciens temps, s'il n'était pas d’une stricte légalité, eut, paraît-il, l'effet voulu et mit fin aux calomnies de la dame.

VI. — Les Canadiens voyageaient peu. Il est vrai que les communications faciles leur manquaient, Peu, parmi les habitants de Québec, connaissaient la rive opposée du Saint-Laurent. Ce ne fut que longtemps après la découverte de la vapeur que, entre Québec et la Pointe Lévis, c'est-à-dire d’une rive du Saint-Laurent à l’autre, le service fut fait par une chaloupe qui reçut le nom de Lauzon en mémoire de l’ancien intendant. Ce fut alors seulement que les citoyens de la bonne ville de Québec allèrent visiter la plage inconnue dont un quart de lieue les séparait et sur laquelle on ne voyait encore que deux maisons. Avant cette époque la traversée sefaisait en canotet les passeurs très habiles se succédaient de père en fils. Malgré l'innovation du vapeur on dut garder le même passeur comme capitaine étant donné son expérience de la traversée, en automne surtout, où elle devient souvent dangereuse à cause des banquises. Mais il fut long à se familiariser avec la force de la vapeur. Le bateau bondissait parfois comme un bélier etsa coque recevait des bosses énormes. Souvent il était emporte loin du port par le courant et on devait

se tenir à deux mains pour ne pas être lancé dans l'espace, ce qui faisait dire au capitaine du Lauzon qu'il fallait un long apprentissage pour connaître le tempérament « de ces chiennes a’iuventions anglaises qui avaient tué leurs canc à et étaient aussi fantasques que le diable qui les ava.t inventées, »

Malgré cela is Canadiens étaient heureux d’avoir un moyen plus aisé pour aborder à l’autre rive.

Les humains ne furent pas les seuls à se réjouir de l'installation du vapeur. Les habitants de Québec étant tres smateurs de viande fraiche, on faisait venir de la camvagne dos troupeaux de bœufs que le: bouchers aitendaient sur les remparts. Comme . ces animaux arrivaient-ils jusqu’à Québec? Apr:s avoir fait quelquefois plus de vingt-cinq lieues, il 1 :…. fallait traverser le Saint-Laurent, c'est-à-dire faire encore un quart de lieue à la nage. Car il n'y avait Pas, pour les pauvres bêtes, d'autre moyen de faire la traversée, Pour cela, : : les liait par les cornes et le troupeau était, par couples, attaché par des amarres au canot à sec. Puis on les forçait à quitter la terre ferme et une tis à l'eau, les malheureux quadrupèdes, soutenus par l'instinct deconservation, nageaient vers l’autre rive et sortaient alors de l’eau, ruisselants, beuglant e: mugissant comme des tritons. On peut juger du grand ébahissen.ent du touriste, s'il s’en trouvait un suivant ce canot qui, comme par un pouvoir magique, sans voile, ni rame ni aviron, s'enfuyait à toute vitesse vers Québec ! Si par hasard il arrivait (ce qui était très rare) qu'un bœuf, lüttant contre la mort, devenait intraitable, on coupait l'amarre qui le retenait au canot et le pro-

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priétaire, s’il tenait à la peau de sa bâte, devait aller le chercher à l'Ile d'Orléans ou au Cap Rouge.

Maintenant, les bateaux à vapeur existent toujours pour aller d’une rive à l'autre, mais bientôt lestrains passeront et relieront Lévis à Québec. En effet, on recommence à construire le fameux pont de Québec qui doit traverser le Saint-Laurent, Il était déjà fort avancé en 1907, lorsqu'il s’est effondré. Les masses de fer sont tombées un beau matin les unes sur les autres, précipitant dans l’eau les ouvriers qui tra-

allaient à la construction. Les victimes furent très mbreuses et en passant à bord du bateau qui con- !:4 de Montréal à Québec, on me montrait le point i plusieurs ouvriers, retenus par les fers, furent noyés dans le Saint-Laurent. La catastrophe avait su lieu au moment de la marée basse ; plusieurs ouvriers étaient restés suspendus en l'air, impossible de les dégager. Ils voyaient peu à peu l'eau monter et venir les noyer pendant que des barques étaient là, autour, cherchant sans succès à leur porter secours! L'agonie de ces gens dura ainsi plusieurs heures, ajoutant à l'horreur du désastre qui avait fait tant de victimes !

Les pionniers de la civilisation canadienne avaient le mépris de la mort. Pour lies Canadiens d’aujourd'hui la vie d’un homme est peu de chose, et il importe peu de l'exposer quand il s'agit d’une œuvr: ‘ntcressant la collectivité. On peut dire qu'en cela le :* mentalité s'accorde avec celle des Américains ues États-Unis, bien que tout, dans leur caractère, comme on a pu le voir, porte bien l'empreinte et ie cachet français.

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