CHAPITRE IV
l. près le traité de Paris. — II. Relations entre le Canada et la France, — III. Relations avec les Anglais. — IV. Général Montcalm et général Napoléon. On attend Napoléon.
— V. Les marionnettes. — VI. Le Premier vapeur de Québec à Lévis.
[. — Pour avoir une idée de ce qu'est, à notre époque, le Canadien vis-à-vis de nous, Français, il est intéressant d'étudier celui-ci peu de temps après la conquête, au commencement du dix-neuvième siècle, alors qu'il avait encore très vivantes les impressions du moment de la cession à l'Angleterre, transmises par la génération précédente. Quelle évolution avait subi à cette époque la première génération née sous la domination anglaise ? Il est évident qu’on s’occupait beaucoup de la France et que le Canada üvait encore, au commencement du siècle, des relations avec les habitants du vieux pays, puis-
que des Canadiens étaient revenus en France pour servir sous les ordres de Napoléon, avaient guerroyé à ses côtés, eu des charges à sa cour, ou à celles des princes qui avaient régné après lui.
IT, — Si maintes fois ces Canadiens demeuraient en France, quelques-uns d’entre eux, après avoir servi ce pays, retournaient au Canada, dans la vieille maison familiale et importaient là-bas les habitudes et les récits de la vieille patrie de jadis, que les autres, ceux qui n'avaient jamais vu le sol français, écoutaient d’une oreille avide. Puis les échanges diminuèrent encore et il ne resta plus que le souvenir de ces vieilles relations qui apportaient dans notre ancienne colonie un peu de la patiie lointaine. Les deu x pays, le Canada et la France, ont évolué depuis, mais de façon différente.
Plus avancée que les autres nations européennes, la France moderne et libérale blesse l’absolutisin e sévère et intransigeant du Canada conservateur. Celui-ci est demeuré rigoureusement fidèle à l’Église canadienne française, à son clergé colonisateur des premiers jours, à ses prêtres, pionniers de la civilisation, qui, lorsque les émigrés arrivèrent dans le pays, furent leurs chefs, formerent l'avant-garde des héros qui, les armes àla main, luttèrent contre les sauvages, et, versant leur sang, organisèrent la défense contre ceux qui voulaient entraver leur œuvre de colonisation. L’admiration du Canadien pour la France est un fait acquis, mais ce ne sont point les Français qu'il admire ni qu'il envie. Il ne souhaite point, comme je l'ai déjà dit, d'être de nouveau sous l’égide de son ancienne patrie. Il admire le sol français qui
est la souche de sa famille, il est orgueilleux que sa race y ait pris naissance. Elle est pour lui comme ces très belles et célèbres aïeules dont on est fier de montrer le portrait et desquelles on met une certaine coquetterie à être le descendant. Cette admiration du Canadien pour le sol français, je me souviens de l'avoir constatée bien avant mon séjour au Canada. C'était au mois de juillet, je revenais un jour de Rouen à Paris par l’express du Hävre et dans la même voiture que moi se trouvaient deux voyageurs qui parlaient français: mais à leurs propos je reconnus qu'ils n'avaient jamais vu la France. Ces hommes, qui approchaient l’un et l’autre de la quarantaine, regardaient le paysage sans se lasser, avec une curiosité presque enfantine, et, à chaque nouveau tableau, c’étaient des exclamations étonnées : « Que d'arbres, que d'arbres! disaient-ils. On nous disait qu'on avait déboisé la France et nous voyons de véritables forêts! ». Et ils s’interpellaient pour se montrer mutuellement des troupeaux, des villages. Mais tout-à-coup je les vis se lever, se pencher à la portière, étonnés, émerveillés : « C’est de la vigne ! Voilà de la vigne (1)! » disaient-ils. En effet un immense champ de vigne se développait le long de la voie ferrée. Enfin, à Mantes, notre train stoppa avant d'entrer en gare; cette halte eut pour effet d'inquiéter les voyageurs qui se demandaient pour quelle raison on s’arrétait ainsi. Un accident survenu le matin à un train de marchandises, heureusement sans faire aucune victime, empéchait la
(1) La vigne est rare dans la province de Québec. On fait du vin dans je sud de l'Ontario, partie ignorée des habitants de Québec.
circulation et la voie n’était pas encore complètement déblayée. Nous eùmes ainsi un retard de plus de soixante minutes, ce qui mit de mauvaise humeur la plupart des voyageurs, sauf nos Canadiens qui n'eurent pas l’air le moins du monde étonnés de trouver ce retard extraordinaire et continuèrent à deviser. Ils nous demandèrent si les accidents étaient aussi fréquents en France qu'au Canada, et, donnant des chiffres firent, des comparaisons entre le poids des locomotives américaines et françaises, s'étonnant de l’exiguité de la taille de ces dernières.
Leur image morale de la Friace n'est point celle de notre pays à l’état actuel. Si le Canadien admet encore la France telle qu’elle était après son abandon, si, pour le vulgaire, cette défection n’est duc qu'à la fantaisie d’une favorite qui est rendue responsable des fautes de Louis XV, il repousse la France révolutionnaire, et, pour lui, le bouleversement de 1789 est demeuré lettre morte. Il ne connaît pas, il ne veut pas connaître la France antireligieuse et libre-penseuse. Celle-là il la renie, elle ne luiest rien. Sa mentalité est donc différente de celle du Français. Si, au début, il a souffert de la domination anglaise, il est maintenant volontiers soumis à l'Angleterre et subit les lois des conquérants. Son type s’est éloigné de celui de son frère d'Europe, il s'est développé autrement, depuis, surtout, que les communications si rapides l’ont mis en contact avec les États-Unis. Il offre avec le Yankee un contraste frappant, mais il s’est américanisé à sa manière, La nécessité aussi a dressé le Canadien. Les émigrés qui arrivaient dans ce pays sans argent
ni situation devaient, comme on dit, savoir se retourner, apprendre à trouver seuls le côté avantageux des choses. Ces qualités étaient surtout indispensables quand l'émigrant n'était pas un travailleur de la terre et qu'il lui fallait alors trouver son existence dans les villes. Quand l'émigré était gentilhomme sa tâche était plus ardue, car, beaucoup moins encore qu'à présent, les fils de famille d'autrefois étaient capables de lutter contre les exigences de la vie. Il fallait être débrouillard pour réussir même dès le début de la conquête, ce qui n'était pas donné à tous ceux qui émigraient, Un jeune homme venu de France s'établit à Québec comme coiffeur et, très habile dans son métier, il eut bientôt toute la clientèle de la ville. C'était un gentilhomme fortuné de naissance et venu au Canada après une brouille de famille ; peu habitué au travail, comme lesfils de famille d'alors, il choisit un métier qui ne lui parut pas fatigant, celui de coiffeur.
N'ayant jamais manié le rasoir, il craignait, en écorchant le visage de sa première pratique, d’éloigner à jamais la clientèle; il eut la veine de rencontrer un vieux frère récollet avec lequel il se mi à jaser (1) tout en guignant la barbe de deux semaines de crue qui couvrait le visage du vieux moine auquel il demanda s’il était de rigueur, chez les récollets, que les frères conservassent tant.de poil au menton. Le religieux répondit que, atteint d'un rhumatisme à la main droite, il ne pouvait tenir le rasoir et qu'il cherchait un barbier charitable qui pût lui rendre ce
(1) Le mot jaser est très employé par les Canadiens.
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