‹ Canada et canadiens [microforme]Chapitre 12 sur 78 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. La Canadienne-française autrefois. — 1]. La jeune fille Canadienne française. — III. Amour du luxe. — IV. Canadienne de la ville et de la Campagne. — V. La cuisine.

[. — Avaat d'étudier la Canadienne d’aujourd'’hui, il est intéressant de voir ce qu'était la Canadienne de la société d'autrefois. Elle nous apparaît, même de longues années après la conquête, gardant, pleine et entière, la personnalité de son origine, jalouse des traditions de sa race, conservant ses habitudes, sa grâce et même ses modes.

En 1763, la cession du pays à l'Angleterre amène bien des vides dans la société canadienne. Dix mille notables, militaires et gentilshommes, retournèrent ‘lors en France, et il ne resta plus au Canada que ceux attachés à la glèbe parce qu'ils avaient mis tout leur bien dans les terres, ou parce qu'ils man-

quaient de ressources. L'émigration continue encore bien des années après le traité de Paris, car le gentilhomme canadien, mis de plus en plus à l'écart, ne peut rien avoir du gouvernement britannique qui choisit des fonctionnaires anglais, ce qui, en 1767, fait dire à un Anglais lui-même, le général Carleton, qu’on ne fait rien pourse concilier les sympathies des Canadiens. D'un autre côté, en France, le gouvernement du roi tâche d'attirer les officiers canadiens. Louis XV leur promet, bien que l’état des finances soit déplorable, d'augmenter leur solde à la condition de résider en Touraine, jusqu'à ce qu'on ait à utiliser leur concours. Enfin, sur deux cent vingt-huit nobles canadiens, cent deux veulent demeurer Français et retournent dans leur patrie d'origine, et d’autres, sur ceux qui sont restés, émigrent encore après 1767.

Malgré ces vicissitudes, nous retrouvons au Canada, même à une époque assez rapprochée de la nôtre, de vraies Françaises, en qui revit tout le charme de leurs délicieuses aïeules.

Montcalm, en 1756, à son arrivée au Canada, se plait dans la société des aimables femmes qu'il y trouve, bien qu’il touche bientôt à la cinquantaine, Il courtise mème quelques grandes dames en lesquelles 1l croit voir « une dévotion à l'italienne qui n’exclut pas la galanterie. »

Comme leurs sœursde France, elles sont heureuses d'être courtisées, admirées. La galanterie excessive de l’intendant Bigot, qui osa afficher sa liaison avec madame Péan à la fin de la domination française, trouve indulgence auprès des femmes. On raconte

bien sur son compte l'étrange histoire d’une jeune sauvagesse, rencontrée un jour de chasse par l'intendant, dont il fit sa maitresse, et qui disparut mystérieusement, Mais il est si aimable pour les jolies femmes, les reçoit si bien à l'intendance, où il donne en leur honneur de si belles fêtes, qu’elles sont clémentes pour les fredaines du grand seigneur.

Les douairières qui l'avaient connu parlèrent de lui longtemps encore après sa mort et une vieille dame, madame Descerrières, citée jadis pour sa beauté et son esprit, aimait à conter que, lorsqu'elle avait dix-huit ans, elle fut, selon l'usage, embrassée par le galant gentilhomme, le jour de sa présentation à l'Intendance, et que, cerclant la taille menue de la jeune fille dans ses quatre doigts, il s'écria : « Quelle belle poignée de brune! »

On peut citer, au sujet de la Canadienne d’autrefois, nombre d'anecdotes fleurant l'iris et rappelant le bon vieux temps de la poudre et des mourhes, des saillies dignes de mademoiselle de Lespinasse ou de madame du Deffand, des traits, rappelant la grâce spirituelle qui rendait si charmantes les Françaises de l’ancien régime.

Recherchées par la colonie anglaise et fêtées par celle-ci, ces représentantes du Canada aristocratique et français ne fusionnaient pas avec l'élément nouveau, et, fières, se contentaient d'en recevoir les hommages. Elles exigeaient des vainqueurs les égards, l’exquise politesse qu'elles aimaient à rencontrer chez les gentilshommes de leur race, Un des representants les plus âgés de cette aristocratie Caradienne, mort vers la moitié du dernier siècle,

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que choquait le sans-façon des Anglais vis-à-vis des femmes, s'entendit un jour reprocher d’avoir gardé la vieille habitude de toujours céder le trottoir aux dames, quitte à marcher dans la boue. On lui affirma qu'il en était, la plupart du temps, pour ses frais de courtoisie. « Un jeune Anglais, répondit-il, fut une fois tout surpris de voir un Canadien-français assez

mauvais sujet faire sa prière du soir : — Que voulez-vous? dit le Français, je ne puis m'en corriger!' — Que voulez-vous? Je ne puis, moi, me cor-

riger de la politesse que j'ai, toute ma vie, cru devoir aux femmes. »

Les gouverneurs et les personnes éminentes voyageant au Canada, avaient l’habitude de rendre visite à une très noble dame, vieille et dernière relique d’une génération éteinte. Le gouverneur Elgin, à son arrivée, eut soin d'aller la voir. « — Comment se porte milady? demanda-t-elle. Mais très bieu, répondit lord Elgin. — J'en suis charmée, milord ; lorsque j'étais plus jeune, je ne manquais jamais d'aller rendre hominage aux représentants de ma souveraine, mais, depuis que l’âge m'en empêche, tous les gouverneurs et leurs épouses ont eu la condescendance de rendre visite à la petite-fille du second baron de Longueil, gouverneur de Montréal avant la conquête. » La leçon ne fut pas perdue et lady Elgin se rendit chez la douairière quelques jours après.

Il y avait, vers 1795, stationné à Québec, un régiment anglais si turbulent que le gouverneur civil d'alors ne pouvait lui imposer la contrainte voulue et il était arrivé que plusieurs dames rencontrant

les officiers dans les rues de Québec avaient eu à se plaindre de leur attitude.

Un jour, un groupe de ceux-ci s'était emparé du haut du trottoir d'une rue alors non pavée, et les femmes, obligées de patauger dans l’eau et dans la boue, relevaient leurs jupes à mi-jambe, sous les quolibets de ces chevaliers de mauvais goût.

Une jeune Canadienne-française d’une vingtaine d'années arrivait auprès des militaires avec quelques amies qui voulurent rebrousser chemin. Mais sans la moindre timidité, la Française s’approcha d'eux, et dit d’un ton de souveraine : « S'il est un seul gentleman parmi vous, qu'il fasse livrer passage aux dames. » La colonne anglaise fut rompue par la jeune fille canadienne, et ses paroles eurent un effet immédiat. La voie se trouva aussitôt libre.

Ces femmes, si jalouses des prérogatives de leur race, savaient aussi à l'occasion faire preuve de hardiesse et de courage. Vers 1650, on trouve dans l’histoire canadienne les noms de Catherine Mercier qui, prisonnière des sauvages, lassa ceux-ci par son audace et sa fermeté; Martine Primot qui, combattant au côté de son époux, sut mettre en fuite

quatre Iroquois, sans parler de beaucoup d’autres vaillantes femmes, dont la bravoure était, par ces temps de trouble, chaque jour mise à l'épreuve,

Une fillette de quatcrze ans, Marie-Madeleine Jaret de Verchères, se trouva un jour au milieu d’une invasion iroquoise qui, faisant subitement irruption, se précipita sur les habitants et en fit prisonniers une vingtaine. La jeune fille s'enfuit jusqu’au fort

de Vercheres (1) qui appartenait à son père, laissant son « mouchoir de col » (fichu) aux mains d’un Iroque:* qui la poursuivait. Elle monta rapidement sur bastion, après s'être coiffée du chapeau de la sentinefie absente, pour faire croire aux sauvages que le fort etait occupé par des soldats: puis, elle chargea un canon ettira sur la horde de Rouges. Les forts voisins furent avertis par cette décharge d’être sur leurs gardes. Aussitôt des renforts furent envoyés, et le sang-froid # une jeune fille de quatorze ans sauva les habitants.

Ce sont ces Françaises d'autrefois qui ont été les collaboratrices du prêtre pour ia conservation de la langue française. Quand un Anglais épouse une Canadienne, les enfants sont catholiques, et alors on parle désormais le français dans la famil'e. Cette naturalisation imminente est, par conséquent, l'œuvre de la femme,

Il. — Les jeunes filles canadiennes-françaises d'aujourd'hui ont une liberté très grande, comme leurs voisines des États-Unis, mais elles n'ont cependant pas l'allure dégagée de ces dernières. Beaucoup de jeunes Canadiennes ont un, et mème plusieurs cavaliers. C'est le nom que l’on donne au jeune homme présenté par la jeune fille à sa famille et qu’elle a le droit de recevoir le soir dans un salon spécial, où ils causent seuls pendant la veillée, Lorsque la jeune fille est « la blonde » (c'est-à-dire la favorite, en tout bien, tout honneur) de plusieurs

(1) Chaque seigneurie avait son fort de pieux, où les colons, qui ne pouvaient prendre les armes, trouvaient un refuge et où quelques combattants pouvaient soutenir l'assaut d'une centaine d'ennemis.

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