CANADA ET CAN \DIENS
même les enfants boivent du vin et que l’on ne voit jamais un individu ivre, je ne pus arriver à me faire comprendre. En sortant d'un diner servi à la française avec des vins, souvent un Canadien venait vers moi, me disant : « Êtes-vous gris? je le suis ». Et comme je me défendais, disant qu'un Français n’est jamais ivre, il me regardait rempli de doute, Un jour, ne sachant comment faire pour entrainer la conviction d’un Canadien à ce sujet, je demandai à l’un d'eux ayant habité Paris plusieurs années : « Avez. Vous vu souvent des gens ivres en France? » — Pendant un séjour de quatre ans, me dit-il, j'en ai vu en tout le nombre que l’on voit ici pendant quatre jours; je ne sais Pas Comment vous faites, vous autres, vous savez quand vous en avez assez »,
Cependant la consommation de l'alcool par tête d’habitant au Canada est faible, tandis qu'elle est énorne en France. Ce n’est point étonnant, chez nous tout le monde boit du vin : hommes, femmes, enfants, cela enfle la statistique. Là-bas, ils sont nombreux ceux qui ne boivent pas du tout d’alcool. Aussi le chiffre d'alcool consommé, donné dans les statistiques, est réparti sur un petit nombre d'individus qui alors boivent beaucoup.
On rencontre au Canada des alcooliques d’un type inconnu en France; chez nous il est rare de voirdes gens en état d'ébriété, c’est une tare dont on ne se relève pas socialement. Nos alcooliques s'intoxiquent sans le laisser voir. L'ivresse est un délit et on vous mène immédiatement au poste; on ne voit pas, comme en Amérique, des gens tituber dans la rue. Au Canada, l’homme ivre se rencontre indifférem-
crise est passée, au bout de trois à quatre jours, ils
ment danstoutes les classes. Il existe des individus qui sont des abstinents complets d'alcool pendant plusieurs mois, On ne peut pas les entrainer à boire un verre de vin, de bière ou de cidre pendant ces périodes. Ils ne prennent même pas ce que nous désignons sous le nom de boissons hygiéniques : ni whisky, ni cognac, rien, absolument rien, quelles que soient les tentations auxquelles on les soumet. Puis, un jour, ils prennent ce qu’ils appellent une brosse : alors, pendant trois ou quatre jours, quelquefois plus longtemps ils sont ivres pendant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, buvant trois et quatre litres de whisky ou de cognac sans rien manger. Après ce régime continué plusieurs jours ils sont dans un état d'intoxication aiguë. Même dégrisés ils sont encore très malades et c’est à ce moment-là, en général, qu’ils viennent dans des hôpitaux privés spéciaux. Il est rare qu’on les y amène au moment de leur ivresse. Ils savent que, dans ces maisons de santé, on va les mettre à la diète absolue d'alcool ; c'est ce qu'ils veulent. Ils n’ont pas la volonté de cesser d'eux-mêmes et cependant ils sentent qu'ils en o1t assez. On les prive d'alcool pendant un jour ou deux, souvent ils en réclament avec des menaces, mais après la crise beaucoup d'entre eux éprouvent un dégoût absolu de l'alcool pendant deux, trois, six mois, jusqu’au jour de la nouvelle brosse. Il faut parfois cacher les habits de ces gens, car ils profitent du moindre défaut d’attention pour filer au bar le plus proche; mais ils n’ont aucune volonté et facilement, par la persuasion, on les retient, Lorsque la
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ont honte d'eux-mêmes et ne recommencent qu’à la brosse suivante, 1] y a, à Montréal, comme dans toutes les villes d'Amérique, plusieurs hôpitaux privés où l'on reçoit ces malades. Dans quelques-uns on prétend avoir des moyens spéciaux de thérapeutique : c’est ce qui arrive dans les instituts de la Goldcure. On les traite au moyen d'atropine, de strychnine et de chlorure d'or. J'ai eu plusieurs malades sortant de ces établissements, ils ne sont pas guéris June façon absolue; ils ont, comme toujours, le dégoût de l'alcool, mais pendant un certain temps seulement. Ces cures ne peuvent se faire à domicile, Car la partie morale du traitement est ce qu'il y a de plus important.
Pendant plusieurs semaines j'ai remplacé un médecin de mes amis qui dirigeait un hôpital privé où l'on recevait de temps en temps des alcooliques. Une nuit, à trois heures du matin, je suis réveillé par la surveillante. C'est un monsieur fort bien qui arrive en cab, il est un peu rouge et surexcité, « Voulezvous me donner, dit-il, une chambre et une gardemalade spéciale? Je suis parti de chez moiavant-hier et je viens de me réveiller, Vous voyez dans quel état je suis. Avec ce tremblement épouvantable qui ne me quittera, jele sais, que dans deux ou trois jours. Voulez-vous téléphoner à ma femme que je suis ici ? Elle doit attendre avec anxiété le coup de téléphone : depuis deux jours elle ignore où je suis. » Je demande le numéro, j'ai à peine le temps de mettre le récepteur à mon oreille, la malheureuse est là : « Madame, votre mari est ici, à l'hôpital, il va aussi bien que possible. — Merci, monsieur. ».… et rien de plus,
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elle a l'habitude de ces fugues. Un autre jour, à sept heures du matin, un monsieur arrive : depuis huit jours, il est en brosse ; il vient de se réveiller et demande aide et protection contre lui-même. Il est effrayé car il a un hoquet formidable. Malgré tout les moyens thérapeutiques employés, il conservera ce hoquet pendant trois jours et il souffre tellement qu'il croit l'heure de sa mort arrivée et demande un prêtre pour se confesser. Après sa guérison, il part en jurant que c’est fini que jamais il ne boira plus. En elfet, pendant deux mois c’est un abstinent absolu, pas une goutte d’aicool. I] m'écrit et je le vois plusieurs fais, il a une apparence superbe, Mais un dimanche soir, deux mois après, on m'appelle auprès de lui; il a commencé sa brosse il y a trois jours et croit sa dernière heure arrivée.
Ces hommes sont souvent intelligents, à la tête de grosses maisons, dans les affaires, occupant une haute situation, dans les professions libérales. Ils sont parfaits, tant qu'ils sont abstinents; puis, la brosse arrive. Pendant huit jours, ils sont en dehors du monde, Pour recommencer ensuite normalement leur vie jusqu’à la prochaine brosse. Ils ne savent pas boire et se jettent sans mesure sur la
boisson comme les gourmands se précipitent sur un plat de leur goût.