‹ Canada et canadiens [microforme]Chapitre 36 sur 78 · ROSE POSTS · texte numérisé non relu

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VI. — Un peu avant d'arriver à destination, nous avions à traverser la rivière Elbow, qui doit être passée à gué. En arrivant au bord de l’eau, nous demandons, dans une petite maison où habite le propriétaire d'un range, si nous pouvons passer. Il répond négativement. Les eaux sont trop hautes, mais il ÿ à un autre gué trois kilomètres plus bas. On peut, peut-être, le franchir. Nous remontons, quittons la rive et arrivons auprès de l’endroit indiqué. Il me parait mal choisi, car nous sommes maintenant au sommet ‘un rocher surplombant la rivière de deux cents mètres environ. Autour de nous, pas un seul sentier par où descendre. Enfin, un couloir à pic se présente. Le cocher reste sur son siège ; nous, les trois voyageurs, un Yankee, un Canadien descendant d'Écossais et moi, nous nous engageons dans le couloir avec pas mal de peine. Les pierres roulent devant nous, La descente s'effectue, nous arrivons en bas. Là, le fils d'Écossais déclare que ce chemin peut servir à la voiture et il remonte la chercher. Notre automédon, un Irlandais arrivé depuis six ans dans le pays, refuse de s'engager dans ce couloir. Le Canadien-écossais prend donc les guides de la voiture, et ceile-ci descend. Du bas, je suis du regard le véhicul, les deux chevaux et ceux qui conduisent le tout. La voiture prend les positions les plus extravagantes, C'est fou, Comme nous sommes ensuite dans la jongle impénétrable, les roseaux sont de véritables arbres. Ils plient sous nos pas, et, en se redressant, viennent fouetter nos visages, pendant que nous suivons prudemment à pied la voiture qui, maintenant descendue se dirige vers le bord de l'eau. Nous arrivons à la

rivière : elle est divisée en plusieurs bras, séparés par deux iles de sable et de cailloux. Le courant est très fort. Le Canadien-écossais nous conduit vers une sorte de rapide, crête de cailloux où le fond semble peu profond. 11 a décidé que nous passerions par là, mais personne ne connaît ce gué.

L'Irlanduis refuse de conduire la voiture, disant que celle-ci vaut deux mille cinq cents francs et qu’elle va ètre avariée ou perdue. J'’interroge mon Yankee du regard, il me dit : « Cet Irlandais ne connait pas ces rivières, mais le Canadien qui est du pays les connait, laissons-le faire. » Je n'ose pas dire que j'ai peur, et je monte sur le banc d’arrière de notre vc:ture à quatre roues avec le Yankee à côté de moi. Le cocher est sur son siège avec le Canadien qui tient les guides. Nous partons. La crête de cailloux est peu profonde, les roues ont de l’eau jusqu’au moyeu. Mais après avoir fait cent mètres, le bruit de l’eau devient un peu affolant et un des chevaux s’arrête. Il fait un petit écart sous le coup de fouet du Canadien. Les roues enfoncent, nos pieds sont dans l’eau, je tiens mon manteau neufde fourrure sur mon épaule. « Pull up » ! dit l'Écossais, en excitant les chevaux. L'eau monte, nos pieds sont sur les banquettes, la voiture est dans l’eau, la valise de l'Écossuis file à la dérive, les nôtres sont sous le siège, en sécurité parce qu’elles sont attachées, le bas de mon manteau trempe dans l’eau, nous avons, sur le banc, de l’eau jusqu'aux genoux. Le poitrail des chevaux a disparu dans l’eau, le sac d'avoine destiné à ces animaux est emporté par le courant ainsi qu'une couverture. Je tiens mon plaid d’une main, mais dans les évolutions

forcées, il m'échappe dans le courant et file. Les coups de fouet pleuvent. « Pull up ! Pull up !! » dit l'Écossais, Moi, je voudrais m'arrèter, mais le Yankee me dit : « Serrez-vous contre moi, faisons bloc; nous ne pouvons qu’avancer. Nous verrons bien. » Après deux ou trois minutes d’anxiété, les chevaux montent la rive ; nous sommes encore dans le courant, le bruit est assourdissant. Mais nous voyons bientôt les roues. Nous sommes sauvés!

Pour aller de la première île à la seconde, cela va bien. La crête des cailloux est peu profonde et nous avons peu d'eau; mais de la seconde ile à la terre ferme nous restons une heure à chercher une voie d'accès, partout le courant paraît fort et profond. On voit, à l’autre rive, une petite barque attachée; nous appelons, mais nos cris restent sans écho. Le Canadien-écossais qui, comme nous, a les jambes mouillées jusqu'aux genoux, entre dans l’eau et s’avance sur une crête de cailloux jusqu’au milieu de la rivière. Il revient en nousdisant : « On peut, je crois, passer par là. » Nous nous regardons tous, et l’émotion de tout à l’heure est si forte que nous refusons de le suivre. Il monte seul surle siège en nous disant que, s'il arrive de l’autre côté de l’eau, il viendra nous chercher dans la barque. Nous suivons sun aventure. Les roues disparaissent, le caisson est dans l’eau, mais enfin il arrive de l’autre côté. Nos bagages ont encore pris un bain, mais tout était bien attaché. Quant à ma pelisse, elle est toujours sur mon bras.

Notre Ecossais vient nous chercher en bateau ; le courant est si fort qu'il doit faire remonter l'embar-

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cation à trois cents mètres plus haut pour pouvoir traverser. Nous voici sur la terre ferme!

Nous arrivons bientôt à destination. Enfin ! la perspective de quelques heures de repos nous parait assez séduisante après ces péripéties, nous ouvrons nos valises; tout *st trempé! nous étendons tout : affets, livres, microscope ; toutes nos affaires au soleil et pendant que cela sèche, il faut défendre notre bien contre la curiosité des cochons, des poules et des chevaux qui paissent ou picorent librement.

Mais. où coucherons-nous cette nuit ?... La maison où nous devions loger vient d'être brülée. Il ne reste plus que les dépendances, c'est-à-dire la ferme, les écuries et l'habitation des ouvriers où s’est installée la famille du propriétaire.

Il y a dans cette maison trois assiettes, trois tasses, tout par trois et rien que par trois.

Le cuisinier (encore un Chinois) est parti hier, c’est la mère de famille qui se met à préparer notre diner. Elle me dit habiter Calgary et r’être ici que de passage.

Mon hôtesse est Irlandaise, elle est au Canada depuis vingt-deux ans, son mari et son beau-frère (que j'ai vu dernièrement à Ottawa) ont maintenant une grosse fortune. Sa fille, une jolie et grande jeune fille aide à préparer notre repas que nous attendons assis sur des troncs d'arbres.

Mais pendant que les choux et les pommes de terre cuisent, la jeune fille, une écuelle à la main, sort avec la plus jeune de ses sœurs ; elle se dirige dans la prairie du côté d’un groupe de deux chevaux. Elle crie, etl'un d'eux se détache, vient vers elle et mange

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sa pitance dans l’écuelle qu’elle lui présente. C’est une petite pouliche de trois mois, sa mère est morte à sa naissance, elle doit, comme me le dit la jeune fille, « chercher sa vie pour elle-même ». C'est une orpheline. Elle est fille de l’étalon qui est auprès d'elle. Ils sont toujours ensemble. Les jours du pauvre étalon sont comptés. Nous allons tout à l'heure l’examiner. Ilest avarié, l'animala la syphilis équine. Bientôt la pauvre orpheline n'aura plus de père, elle sera seule dans la grande prairie. Elle vient de finir le contenu de l’écuelle que la jeune Canadienne tient à la main; la jeune fille caresse la petite pouliche, la prend par le cou, la serre, l’animal se laisse faire : ce sont deux amies. Je veux, à mon tour, flatter la jeune bête sauvage ; mais elle ne me connaît pas et se sauve vers l’étalon en lançant une ruade de mon côté. Son jeune âge la met à l'abri de la maladie ; le mâle sera mort avant d’avoir pu l'infecter.

C'est terrible. Ce soirnous sommes dans une habitation petite, toute petite. Notre hôte, sa femme, ses deux filles sont dans une chambre, et nous, nous allons être logés dans une autre petite chambre où il y a trois lits très larges. Au-dessus de l’un d’eux est un autre lit comme dans les cabines, à bord des bateaux, ou plutôi à la mode bretonne. Nous allons coucher avec les ouvriers de la ferme. Ils sont déjà trois. Comment allons-nous nous installer? Cette question me laisse perplexe. Si j'osais, je ne me coucherais pas. Sur les lits sont des couvertures grises et bleues ; dans un coin, au fond de l’un des

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lits, celui qui a un autre lit au-dessus, je viens de voir un oreiller avec une taie blanche, probablement c'est une attention qui m'est destinée de la part de la maîtresse de maison. Dans la chambre de notre hôte il y a un feu d'enfer; le tuyau du poële passe par notre chambre {je dis notre, je ne sais pas combien nous sommes à la partager), puis il passe dans la chambre commune, celle où on mange et où il y a de vrais essaims de mouches. Dans cette pièce le tuyau est ouvert pour faire le tirage et des étincelles tombent sur le sol. Toute la maison esten bois. J'ai trouvé mon excuse pour ne pas me coucher, je vais dire que j'ai peur du feu. Tant que je le pourrai, je resterai assis à cette table où j'écris.

Jamais je n’ai eu une expérience pareille ; je commence à sentir des puces et des poux. C'est de la suggestion, je le sais, mais c’est fort désagréable. A côté de mon oreiller blanc on vient d'en mettre un second ; il est bleu, celui-ci. Qui va se mettre à côté de moi, grand Dieu ? Mais je me rassure bientôt. Mon compagnon de voyage sera mon voisin.

Notre première nuit s’est bien passée, chacun de nous a assez bien dormi, roulé dans sa couverture.

VII. — Le matin nous sortons de bonne heure pour aller donner des ordres afin de nous faire amener les juments sauvages que nous devons :nspecter. Plusieurs, nous dit-on, ont la dourine. Les cowboys (1) partent à cheval, nous, nous rentrons pour déjeuner. Les animaux sont dans la prairie à

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