CHAPITRE II
Il, De Paris à Montréal. — Il. Canada de l'Est. — III. Les Canadiens conservent leur langue. — IV. Évolutions des Canadiens-français. — V. L’Anglais et le Canadien-français. — VI. La Saint-Jean-Baptiste à Montréal. — VII. Le Grand Ouest. — VIII. Le Canadien-français et le Français de France.
I. — Le 15 juin 1906, je partais de Paris pour m'embarquer au Hâvre à bord de la Provence des Transatlantiques à destination du Canada. C'était un samedi. Le vendredi suivant, j'étais à New-York et le lendemaia matin à Montréal. C'est dire que le Canada n’est pas bien loin de nous.
Le Canada, on le sait, est un très grand pays qui occupe le Nord de l'Amérique, s'étend tout le long de la frontière des États-Unis et va se perdre jusque dans les glaces du Nord. L’étendue de cette contrée est aussi grande que celle de l'Europe. On y compte
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seulement sept millions d'habitants; mais depuis cinq ou six ans, cent cinquante mille individus arrivent tous les ans pour la coloniser, 11 y a donc une poussée extraordinaire pour mettre en valeur cette partie de l'Amérique du Nord.
IT. — La partie française, c'est-à-dire la province de Québec, a été explorée en 1534 par Jacques Cartier, parti de Saint-Malo Pour aller porter le drapeau de la France à Québec, sur les bords du Saint- Laurent. La France a occupé ce pays, appelé la Nouvelle-France, jusqu’en 1763. Pendant cette période, il y a eu certainement beaucoup de rapports entre notre pays et cette colonie; il y avait des échanges continuels, Le voyage était bien moins expéditif que de nos jours, cependant on le faisait assez fréquemment,
Nous avons encore la trace des échanges nombreux qui eurent lieu à cette époque entre la Nouvelle- France et la France ancienne. L'histoire du Canada n'offre presque que des noms français. C’est que la France y a, en effet, envoyé un très grand nombre de colons, on y envoyait même des jeunes filles que l'on choisissait parmi celles qui jouissaient de la meilleure réputation, tandis qu’on faisait partir les filles perdues pour la Floride et la Nouvelle- Orléans (1).
Notre langue même conserve encore certaines expressions qui sûrement nous viennent du Canada,
(1) Les émigrantes, destinées à devenir les épouses des colons Canadiens, étaient choisies sous le contrôle de l'archevêque de Rouen. Celui-ci, malgré la présence, à Québec, d'un vicaire apostolique, avait toujours la juridiction au Canada.
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Ainsi, quand on parle d’un oncle d'Amérique, on entend par là un oncle parti pour aller coloniser au Canada, ayant fait là-bas sa fortune, léguée, à sa mort, à ses neveux de France. Micmac est le nom d’une tribu indigène canadienne; charivari correspondrait, je crois, à l'expression française de « mauvais coucheur »; le grand manitou désigne un dieu des É onuue
En 1763, le Canada préoceupait tellement l'esprit des gouvernants que, selon madame de Pompadour, les histoires de cette colonie empèchaient Louis XV de dormir. Aussi obtint-elle qu’elle fût abandonnée. Il y avait à ce moment soixante mille colons français. Tous ces colons étaient armés et luttaient contre la grande colonie anglaise qui se trouvait au Sud, à l'emplacement actuel des États-Unis. Le général anglais, Georges Washington, premier président de la République des États-Unis, est venu jusque dans la province de Québec pour lutter contre les Français. Montcalm, dernier gouverneur et dernier général de l’armée française à Québec, avait vaincu trois armées anglaises sous les murs de la ville, et allait chasser les Anglais de la Nouvelle-France. Mais aussi épuisé que ses adversaires, il attendait avec anxiété les renforts annoncés de l'autre côté du grand fossé, comme disent encore aujourd'hui les Canadiens. Bientôt, en effet, on signala à l'entrée du Saint-Laurent l’arrivée d’une flotte. Les cœurs des Français se mirent à battre; mais à la place du drapeau blanc de l’ancienne France, ils virent flotter, en haut du grand mât du vaisseau amiral, les couleurs anglaises. Un parlementaire se détacha, vint
à terre et leur montra l'ordre des ministres de Louis XV ordonnant à ces Français de livrer leur pays à l'Angleterre,
IT. — Si je rappelle cette histoire que tout le monde connait, c'est qu'elle explique le Canada français moderne. Ces Français qui avaient vaincu les Anglais, refusèrent absolument de se laisser englober par eux. Ils avaient, malgré eux, perdu leur pays, ils prétendirent conserver leurs prérogatives. Continuant à lutter avec une âpre énergie, ils obtinrent, en 1791, près de trente ans après la cession, que les Anglais, de guerre lasse, leur offrissent de nommer un Parlement, espérant bien que la majorité serait anglaise, Les élections eurent lieu et, malgré la pression anglaise, il y eut quatorze députés français contre douze anglais. Le jour de la première réunion du Parlement de Québec, le gouverneur anglais s'attendait au moins à faire triompher son désir de voir nommer un président anglais, Les Français, qui avaient la majorité, refusèrent et nommèrent un Français. On discuta ensuite sur la question de savoir quelle langue serait employée dans les discours du Parlement ;1 ‘ut décidé que l'on parlerait anglais ou français à la volonté de chaque orateur.
Le résultat de cet état d'esprit, je l'ai vu avec beaucoup d'émotion, il ÿ à quelques mois, au moment de la fermeture du Parlement d'Ottawa, où se trouve actuellement le Souvernement fédéral. J'ai entendu lord Grey, gouverneur général du Canada, lire en langue anglaise le discours du Trône, puis, avec le même cérémonial, il a lu le même discours en français,
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Ainsi, maintenant encore, au Canada, la langue française est officielle au même titre que la langue anglaise.
On cite toujours le Canada comme si ce pays était une preuve que le Français a l'esprit colonisateur. Je l'avais entendu dire très souvent, je l'avais lu dans de nombreux livres et dans de nombreux documents; mais ne m'en rendais pas compte comme j'ai pu le faire en vivant dans ces régions. C'est l'impression ressentie par moi que je voudrais communiquer ici. Je désirerais être capable de faire passer dans l'esprit de mes lecteurs l'enthousiasme que j'ai éprouvé pour cette nouvelle France.
Il y à actuellement, dans le Nord de l'Amérique, plus de trois millions d'individus parlant français. Lorsqu'on arrive dans la partie Est de Montréal où sont réunis plus de cent mille Canadiens-français ou dans un point quelconque de la province de Québec, on se sent dans un véritable coin de France. Nos colonies sont des pays exotiques peuplés d'indigènes qui donnent à ces nouvelles terres françaises un caractère particulier et tout à fait différent de notre pays. On sait bien que l'on est en l'rance, on voit des fonctionnaires français, mais la majorité du peuple n’est pas-française. Dans la province de Québec, au contraire, le peuple tout entier est essentiellement français; c’est bien une autre France. Cependant, dans la partie Ouest de Montréal on trouve une ville exclusivement anglaise.
IV. — La Faculté française de médecine de Montréal tompte environ deux cent cinquante étudiants. Un grand nombre de ceux-ci appartiennent à