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des familles très nombreuses. 11 n’est pas rare de voir là-bas des mères ayant plus de vingt enfants. Naturellement les fortunes sont très fragmentées et les parents n’ont pas les ressources nécessaires pour permettre à leurs fils de se livrer à des études supérieures. C'est Pourquoi, parmi ces deux cent cinquante jeunes gens qui suivent les cours de la Faculté de médecine, il y en avait, l’année dernière, trente-deux qui travaillaient de six heures du soir à minuit comme conducteurs de tramways pour subvenir aux frais de leur instruction. C'est là une marque de volonté intéressante à constater chez des jeunes gens qui appartiennent à notre race française.
Ces jeunes gens sont très intelligents: ils le sont même beaucoup plus que les Anglais, et les dominent toujours lorsqu'ils sont assez hardis pour se mettre en avant. En voyageant dans l'Ouest du Canada, je suis passé dans l'Alberta, c'est-à-dire du côté du Pacifique. Là, j’ai visité une école. Voyant que j'étais Français, le maitre d’école me dit : « J'ai ici deux Canadiens-français arrivés l’année dernière n: sachant pas un mot d'anglais; ils sont maintenant à la tête de leur classe; leur mentalité est différente de celle des Anglais: on sent qu’ils ont plus qu'eux le désir d'apprendre, »
Lorsque ces Canadiens-français se lancent dans la politique, ils dominent facilement les Anglais. Leur esprit est beaucoup plus large. Depuis dix ans, c'est un Français, M. Laurier, qui est le premier ministre du Canada et M. Dandurand, un autre français, est président du Sénat. Le porte-parole, celui qui va aux États-Unis et dans tout le Canada, parler
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au nom de ses collègues, est M. Lemieux, ministre du cabinet fédéral. C’est lui qui prend la parole dans tous les congrès au nom du Canada. Dernièrement, les premiers miuistres des neuf provinces du Canada se sont réunis à Ottawa, la capitale fédérale. Au bout de quelques jours, grâce à son esprit délié, grâce à son éloquence, M. Gouin, un Français, premier ministre de la province de Québec, se distingua parmi ses collègues et c'est lui qui fut nommé président de la réunion des premiers ministres provinciaux du Canada. Je pourrais multiplier des exemples de ce genre qui montrent quelle facilité ont les Canadiens-français pour s’assimiler rapidement les divers sujets, ce qui permet à quelques-uns d’entre eux d'occuper les meilleures places.
Leur civilisation présente des différences assez notables si or : ‘ompare à la nôtre. Ils ont le respect de la pr été publique; comme aux États- Unis, on voit, au Canada, des robinets, des ‘duites d’eau en plomb exposés devant tous, travers. 3 ponts dans des endroits déserts, Dans cette civiliation où tout semble provisoire, où rien n’a l’air d’être achevé, on peut impunément exciter la tentation des farceurs, qui, chez nous ne résisteraient pas à provoquer une inondation artificielle, histoire d'occuper leur disœuvrement., Là-bas on a autre chose à faire qu’à s'amuser ainsi, on n'y songe pas, on ne fait pas de farces. Le public ne le tolérerait pas. L'esprit civique existe dans cette population.
Dans les parcs, dans les promenades publiques les banes sont mobiles et légers, on peut les déplacer et les mettre à l'ombre à sa volonté. Mème dans
les coins les plus reculés, personne ne songe à les détériorer comme la chose se voit à Paris dans le jardin des Tuileries et dans tous nos jardins publics.
La présence de cette population française est une des causes qui empêchent l'annexion du Canada aux États-Unis.
D'ailleurs, les Anglais s’en rendent bien compte. Derniérement, un des membres les plus intelligents du Parlement canadien, Bourassa, est allé faire une tournée de conférences dans la province anglaise de l'Ontario. A son retour, deux membres anglais du Parlement me disaient : « Si nous n'avions pas, au Canada, une province française, cette colonie serait très rapidement absorbée par les États-Unis. » Ainsi, les Anglais eux-mêmes poussent à la conservatio:: de cette province française.
Je parlais tout à l’heure de M. Laurier. Ce ministre était l'année dernière encore à Londres, où il assistait à la conférence des premiers ministres de tout l'empire britannique. Dans une interview, il a déclaré qu'il viendrait en France quelques jours après et que son premier soin serait de se rendre du côté de la Rochelle, dans le petit village que quitta, vers 1040, le fondateur de sa famille.
Ils en sont tous là. Lorsqu'ils arrivent en F ‘ance, ils vont vers le coin de terre d’où est parti le premier colon qui a été leur ancêtre, C'est leur première pensée.
Les Canadiens-français sont complètement séparés des Anglais ; ils n’ont avec eux aucun contact et ne veulent pas en avoir, Ils ont des collèges à eux qui ont été fondés par des prêtres; ils reçoivent l'instruc-
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tion supérieure dans une université à eux qui comprend : une faculté de théologie, une faculté des sciences-lettres, une faculté de médecine, une faculté de droit, une école polytechnique, etc. Ils ont donc une vie absolument autonome et essentiellement française.
La population du Canada français grandit tous les jours. On a lu plushaut que les familles y étaient très nombreuses. La population n'y augmente cependant pas avec la mème rapidité que dans la partie anglaise qui reçoit, comme nous l'avons dit, 150.000 émigrants arrivant tous les ans de toutes les contrées de l’Europe, mais qui, très rapidement, s'amalgament à l'élément anglais et deviennent eux-mêmes anglais. Au contraire, les Canadiensfrançais ne peuvent compter que sur eux-mêmes, sur quelques émigrants français et surtout sur des Belges qui arrivent là-bas en assez grand nombre et se laissent volontiers appeler des Français. Malgré tout, la population canadienne s'accroît et gagne du terrain ; elle pénètre même dans un coin de la province de l'Ontario qui est province anglaise, si bien que, depuis quatre ans, cette région a envoyé au Parlement trois députés français de plus.
V. — Lorsque l'Anglais se trouve en contact avec le Canadien-français, il fuit; c’est que le Canadien reste replié sur lui-même et refuse toute relation avec l'Anglais. Alors celui-ci s’en va; il part dans l'Ouest et vend ses terres au Canadien. Ces Français canadiens ont véritablement la haine des Anglais, je ne puis appeler d’un » tre nom ce qu'ils éprouvent pour ces derniers. Il f 1t dire que l’An-
glais, qui 1 une haute idée de sa valeur, se traite volontiers de peuple impérial destiné à commander à tous (« we are the imperial people », me disait l’un d'eux), et considère le pevple canadien commeétant d’une race inférieure. On cite ce mot dit par un Anglais de Québec à l’occasion de l'achat d’une fort jolie maison par un Canadien-français : « What a shame/! Quelle honte de voir une telle maison, si bien située, entre les mains d’un homme de cette race ! » C’est, dureste, le même sentiment que nous trouvons en nos populations maritimes de Normandie et de Bretagne vis-à-vis des Anglais. Il y a quelques mois, je me trouvais à Ottawa à la ferme expérimentale située en dehors de l’agglomération. C'était en hiver. Je vois arriver sur le chemin, qui était peu large, un traîneau tiré par un petit garçon ; dans ce traineau se trouvait une petite fille de sept à huit ans. Cela faisait un très joli tableau sur la neige. Je me range sur le bord du chemin et au moment où passait le petit garçon, je lui dis en anglais : « C’est lourd, n'est-il pas vrai? : Le petit garçon continue son chemin en détournant la tête, comme s’il ne m'avait pas compris. Alors, je m'adresse à la petite fille qui avait fait mine aussi de ne pas vouloir me regarder et je lui dis : « Vous parlez français ? » et, répondant à la question que je venais d’adresser à son frère, elle me dit : « Oh! oui, monsieur, c’est lourd. » On voit l’état d'âme de ces enfants, se refusant à répondre à ur Anglais qui se permettait de leur adresser la parole. Ce n’est cependant pas que ces petits ne sussent pas l'anglais ni qu’ils fussent farouches, car ensuite nous conversämes ensemble
quelques instants. Dans les derniers mois de l’année 1907, un des rares médecins francais de France qui exerce à Montréal (nous sommes deux), se trouvait à la société médicale de cette ville, et, répondant à une communication d’un de nos confrères, il laissa glisser dans son discours deux mots anglais. Je ne fus pas peu étonné de voir un de nos plus sympathiques confrères canadiens, ancien président de la Société Française de médecine de Montréal, se lever en demandant la parole et dire : « Monsieur le président, je crois devoir traduire le mot boarding-house que notre confrère de France vient de prononcer trois fois, et que la plupart de nos collègues ne doivent pas comprendre : Boardinghouse veut dire maison de famille. »
Je me trouvais un jour à Montréal avec un de mes confrères qui exerce dans cette ville. Pendant que nous causions, on vint demander un médecin. Je le désigne ; mon ami s’en va où on le demandait ; mais deux ou trois minutes après, il revient en me priant de venir l'aider : « C’est une Anglaise, dit-il, et je ne comprends pas l’anglais. » — « Comment! répondis-je, vous êtes citoyen anglais, vous exercez dans une colonie anglaise et vous ne savez pas Anglais?» — « Mais oui, me dit-il, et nous sommes nombreux comme cela. »
VI. — Je débarquai à la gare de Montréal un dimanche matin. Le train devant me mener à Trois- Rivières, où j'allais assister au congrès, ne partait qu’à trois heures de l'après-midi, Je me promenais dans la gare, où je voya:s vendre les journaux, ce qui est déjà assez extraordinaire pour une ville an-
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