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SOUVENIRS DE FRANCE — CULTE DES ANCÊTRES

I. La Révolution française racontée au Canada. — II. Le livre de Mer Tanguay. — III, Chaque Canadien sai. de quel coiu &c ance venait son ancêtre, — IV. Visite à la mèrepatrie. — V. Lecon de patriotisme francais dans un club politique. — VI. Les fêtes du troisième centenaire de 1908.

Les Canadiens ont le culte de nos ancêtres communs. On sent qu'ils considèrent les gloires de l’ancienne France comme leur appartenant, autant qu’à nous. Îls ont une vénération profonde pour leur; ancêtres, les parents directs des émigrants d’autrefois, de ceux qui ont quitté la vieille France, et pour les héros français qui ont formé la nation canadienne. Les grands hommes de France sont aussi considérés par eux comme leurs ancêtres. Ils sont fiers même de ceux dont la gloire a rayonné après la cession, quand la vieille patrie leur est devenue étrangère, parce que ces héros sont de race française, de leur

race à eux. [ls aiment à rapp. er leur histoire ainsi que chacun des faits d'armes auxquels ils ont pris part, suit avant, soit après la cession de la Nouvelle- France à l'Angleterre, et s'ils aiment à parler de la victoire du Canada sur les États-Unis, c'est que, tout en combattant avec les Anglais, les Canadiensfrançais ont joué un grand rôle dans cette lutte. Les choses eussent été changéessi les Américains avaient été victorieux : le Canada, englobé par les Américains, aurait été dévoré par ceux-ci, tandis que, sous la domination anglaise, il avait l'assurance de sauvegarder en grande partie son autonomie et son prestige français.

Les Canadiens conservent le souvenir de la défaite de Montgomery ainsi que son épée, remise entre les mains de Thompson, assistant-commissaire général, qui la reçut de son père, un des défenseurs de Québec, à la mort de ce dernier.

Montgomery est mort le 31 décembre 1775, pendant le siège de Québec, au moment où il montait à l’assaut de la ville. Il fut transporté et déposé dans la rue Saint-Louis non loin de la citadelle où on l’enterra. Son corps demeura là jusque vers 1825, époque à laquelle il fut remis à sa famille par les autorités.

Voici comment on apprit, à Québec, la mort de ce rebelle, peu regretté des Anglais qu’il avait trahis, et moins encore des Canadiens dont il avait incendié les habitations en 1759, quand il servait sous le général Wolfe.

Avec le consentement du général anglais lord Dorchester et protégé par le drapeau noir, l'hospice de l’Hôpital-Général, situé hors des murs de la cité

de Québec, servait d'asile, pendant le siège de la ville, aux malades et aux blessés de ‘armée américaine commandée par Montgomery.

Le matin du 1° janvier 1775, l'abbé de Rigaudville passa par les salles, comme d'ordinaire, et entendit des lamentations dont il ne put, ignorant l’anglais, deviner la cause. C’étaient des mains levées au ciel, des voix dolentes qui répétaient : Montgomery is deal! Le premier mot seul était compréhensible pour l'abbé qui savait le nom du général américain. Il songea, cependant, au ton des Américains, que la nouvelle concernant leur chef ne devait pas les réjouir et que, par conséquent, elle ne pouvait qu'être favorable au Canada ; il en parla à la supérieure et aux religieuses de l’hôpital, mais celles-ci étaient aussi ignares que l’abbé et ne purent donner la traduction des paroles rapportées. Mais une jeune Acadienne (1) de Louisbourg, mademoiselle Desg outins, qui était dame pensionnaire à l’hospice, tira tout le monde d'embarras en expliquant que dead voulait dire mort. L'abbé etles religieuses, tout en étant de bons chrétiens, n’en demeuraient pas moins des Canadiens patriotes (ce qui n’est pas peu dire); ils exultèrent de joie à l’heureuse nouvelle qui allait

! Les Acadiens ou Francais de l'Acadie étaient établis dans ce que l'on appelle aujourd'hui provinces maritimes et séparés de leurs compatriotes du Saint-Laurent. La cession de 1 Acadie à l'Angleterre par les Francais a eu pour effet la dispersion d'une partie considérable de Français qui s'y étaient établis. Un bon nombre de ceux-ci refusèrent de prêter serment d'allégeance au roi d'Angleterre. Ils furent déportés et s'établirent le long du littoral de l'Atlantique. Par le traité d'Utrecht en 1713, toute l'Acadie, Terre-Neuve et la Baie d'Hudson furent cédées à l'Angleterre et ne

sont plus sorties de «a nascossion.

no

mettre le désarroi dans les rangs de l'arme des ennemis du Canada. Mais les bonnes religieuses qui n'étaient pas les plus fortes chez elles se gardèrent Ge témoigner leur joie. Tout le monde eut l’air de prendre part à la perte des Yankees et répéta d’un air de condoléance apitoyée : Poor Montgomery is dead !

I. — Les Canadiens conservèrent longtemps après la conquête un souvenir d'affection pour leurs anciens princes français. Voici le récit, fait par M. de Gasç*, gentilhomme québecois, des impressions d’une famille canadienne à l’annonce de la mort de Louis XVI:

« Lorsque mon père recevait son journal, à la campagne, les vieux habitants lui demandaient des nouvelles du Roi de France, de la Reine et de leurs enfants. Pendant la Révolution, la main du bourreau avait frappé cette malheureuse famille: mon père et surtout ma mère leur avaient fait souvent le récit de leur supplice, des souffrances du jeune dauphin sous la verge de fer de l’infime Simon : et cheque fois tous les habitants secouaient la tête en disant que tout cela était un conte inventé par J’Angiais.

« C'est une chose assez remarquable que je n’aie jamais entendu un homme du peuple accuser Louis XV des désastres canadiens, par suite de l'abandon de la colonie à ses propres ressources, Si quelqu'un jetait le blâme sur ce monarque : « Bah! bah! ripostait Jean-Baptiste (1), c’est la Pompadour

\) Sobriquet donné aux habitants, c'est-à-dire aux paysans.

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quia ‘du le pays à l'Anglais. » Etils se répandaie: 1 reproches contre elle.

« C était en l’année 1793; je n’avais que sept ans, mais une circonstance que je vais rapporter me rappelle que nous étions en hiver et la scène qui eut lieu est aussi présente à mon esprit que si elle s'était passée ce matin. Ma mère et ma tante, sa sœur Marie-Louise de Lanaudière, causaient assises près d’une table. Mon père venait de recevoir son journal et elles linterrogeaient des yeux avec anxiété, car il n’arrivait depuis longtemps que de tristes nouvelles de France. Mon père bondit tout à coup sur sa chaise, ses grands yeux noirs lancèrent des flammes, une affreuse pâleur se répandit sur son visage, d'ordinaire si coloré, il se prit la tête à deux mains, en s'écriant : « Ah! les infâmes! Ils ont guillotiné leur roi! »

« Ma mère et sa sœur éclatèrent en sanglots, et je voyais leurs larmes fondre l’épais frimas des vitres des deux fenêtres où elles restèrent longtemps la tête appuyée. Dès ce jour, je compris les horreurs de la révolution française,

« À cette nouvelle, un sentiment de profonde tristesse s’empara de toutes les âmes sensibles du Bas- Canada, et, à l'exception de quelques démocrates, la douleur fut générale.

« Quelques mois après cette catastrophe, il yavait nombreuse compagnie chez mon père, à Saint-Jean- Port-Joli; parmi les convives admis à sa table étaient ,». trois prêtres : MM. Péras, notre curé, Verrault, curé de Saint-Roch, et Panet, curé de l'Islet. Ce dernier était oncle de l’honorable Louis Panet, aujour-

2 D DE M M Date de

hi

SOUVENIRS DE FRANCE 37 d’hui membre du Corps législatif, et frère du grand patriote qui a été pendant plusieurs années orateur de notre Parlement provincial. Ces messieurs parlèrent beaucoup politique au dessert, ce qui était de l'hébreu pour moi. Lorsqu'ils déplorèrent la mort cruelle et prématurée du Prince vertueux que les ‘rançais avaient gui’ otiné, je commençai à comprendre.

« — Et dire, fit M. Panet, qu’il y avait quarante mille prètres en France!

« — Qu’auraient-ils pu faire? dit M. Péras.

« — Ce qu'ils auraient pu faire ! répliqua M. Panet avec vivacité et en ouvrant la partie de sa soutanc à l’endroit du cœur, couvrir le Roi de leur corps et mourir à ses pieds! C'était là leur place au lieu d'émigrer comme ils l'ont fait!»

« Mon père, naturellement assez vindicatif, battait froid, depuis quelques années, au curé de l'Islet par suite d’un petit démél: qu’ils avaient eu ensemble, mais il se réconcilia alors cordialement avec lui. 11 répétait trente ans après ces sublimes paroles.

« Je n'ai jamais pu me rendre compte, malgré ma longue expérience des hommes et de leur nature E2rverse, comment un peuple aussi loyal que le peuple français ait pu assassiner ce bon et vertueux prince, comment une nation aussi chevaleresque a eu la lâcheté de frapper ces nobles têtes de femmes, qu’elles portèrent avec tant de dignité, avec un héroïsme si sublime sur l’échafaud !

« Quel grand et touchant spectacle que cette belle reine, qui ne ploya la tête que sous le glaive du bourreau, après avoir écrasé de son mépris, debout,

sur la charrette des condamnés, les lâches qui l’accompagnaient au lieu du supplice.

« Mais non! la masse de la nation française n'était pas solidaire de ces infamies !

« M. de Belêtre, gentilhimme canadien, était à Paris le jour même de l'exécution de Louis XVI. Connaissant les sentiments de l'hôte ch-7 lequel il pensionnait, il fut surpris de le voir prêt à sortir le matin avec la cocarde tricolore et lui dit : « Où allez-vous mon ami ? »

«Je me rends, répondit-il, à la place de la guillotine pour conserver ma tête, celle de mes enfants et la vôtre, monsieur. »

« M. de Belêtre, de retour au Canada, racontait que lorsque cet homme rentra chez lui, il se jeta dans les bras de sa femme et s’écria au milieu de ses sanglots : « J'ai eu la douleur de voir tomber à mes pieds la tête du roi! »

«Je conseille à ceux qui vont à la Rivière-du-Loup, là-bas, de rendre visite à M. Louis, vétéran de l’armée française et décoré de la médaille de Sainte-Hélène, -et ils m'en remercieront. Notre ami, M. Louis (il est l'ami de tous ceux qui le connaissent), est un beau vieillard au visage rose, aux manières simples, à la parole douce et facile, qui vous raconte avec ingénuité, en s’effaçant toujours lui-même, les événements dont il à été témoin. Ce Nestor de l’armée française, grâce à l'obligeance d’un sacristain ami de son père, à vu Louis XVI et sa famille assister à une messe basse dans une chapelle dont j'ai oubliéle 50m. Il à entendu tonner le canon, lors de la prise de la Bastille. Et tous les honnêtes gens, dit-il,

frissonnaient de douleur au récit et à l'aspect des horreurs que l’on commettait en France! Mais la population entière était frappée de stupeur et n'osait souffler mot.

«M. Louis à fait la première campagne d'Italie sous le grand Napoléon et n’a déposé les armes qu'après le désastre de Waterloo. Il servait alors dans lu division du général Grouchy, et il fait de pénibles efforts pour disculper son chef de ne s’être pas rendu sur ce champ de bataille si funeste à la France.

— «Les chemins, dit-il, étaient si affreux que les Prussiens avaient abandonné leur artillerie et leur gros bagage et Grouchy dut croire que Blücher ne pourrait se rendre sur le champ de bataille avant la nuit. »

[n’est pas surprenant que les anciens Canadiens, avant la révolution de 89, conservassent leurs liens d'affection pour la France. Les relations avec leurs anciens compatriotes n'avaient guère été interrompues depuis la conquête. Plusieurs gentilshommes canadiens, MM. de Salaberry, de Saint-Luc, de Léry, Raby, de Saint-Ours, de Lanaudière et autres, avaient été en France et parlaient avec enthousiasme de ce pays, « des merveilles de la cour, de la bonté du roi, de la beauté de la reine, de l'affabilité de toute la famille royale, » M. de Salaberry avait vu le dauphin au jardin des Tuileries, dans les bras d’une dame d'honneur, lors de l'ascension d’un ballon que lancèrent les frères Montgolfier. — « Cet aimable et bel enfant, disait-il, élevait ses deux petites mains vers le ciel où il devait bien vite s'envoler

après d’affreuses tortures. » Et chacun de s’attendrir et de maudire les bourreaux.

M. Louis René Chaussegros de Léry, gentilhomme canadien, appai‘enait aux gardes du corps de Louis XVI; étant de semestre, il eut le bonheur d'échapper au massacre du 10 août.

De retour au Canada, il chantait une complainte empreinte de sensibilité, qui faisait, dit-on, verser des larmes à ceux qui l’entendaient. « Étant très jeune alors, dit M. de Gaspé, je ne me la rappelle que bien imparfaitement, mais je crois devoir la donner d’après mes souvenirs, laissant aux poètes le soin d'en rétablir le texte, s'ils ne sont pas satisfaits du mien. La femme du gouverneur, lady Milner, le pria de la chanter à un diner, au château Saint- Louis ; mais éclatant en sanglots au premier couplet, elle laissa latable, puis revenant à l'expiration d’une dizaine de minutes, elle pria M. de Léry de continuer.

« Voici cette complainte que les circonstances faisaient peut-être apprécier plus qu'elle ne mérite. Mais il faut dire aussi que l’air, empreint de tristesse, contribuait beaucoup à émouvoir les cœurs sensibles.

Un troubadour Béarnois, Les yeux inondés de larmes, À ses montagnards chantoit Le refrain source d'alarmes.

Le petit fils de Henri

Est prisonnier dans Paris!

Il a vu couler le sang H De cette garde fidèle |:

Qui vient d'offrir en mourant | Aux Francois un vrai modèle, |

mm

F3 En combattant pour Louis + Le petit-fils de Henri.

4 Le dauphin, ce fils chéri, à Qui faisait votre espérance, De pleurs sera donc nourri!

Le berceau qu'on donne en France Au petit-fils de Henri Sont les prisons de Paris!

Au pied de ce monument Où le bon Henri respire Pourquoi l'airain foudroyant ?

Lui-mème contre ses fils, Les prisonniers de Paris!

Francois! trop ingrats François!

Rendez Louis et sa compagne.

C'est le bien des Béarnois, C'est le fils de la montagne !

Le prisonnier de Paris Et toujours le fils de Henri! »

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