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On est heureux, au Canada, de rappeler qu'un Canadien de naissance, parent de M. de Léry, le vicomte Francois Joseph Chaussegros de Léry, général de génie qui assista à soixante-dix batailles et reçut, à Sainte-Hélène, les éloges de Napoléon, a son nom sur la partie côté ouest de l’Arc-de-Triomphe de l'Étoile, consacré aux guerriers les plus illustres de la République et de l’Empire. Lorsque nous arrivons de France, ce qui nous frappe surtout, c'est ce culte du souvenir des ancêtres pieusement gardé par les Canadiens. Au bout de quelques jours, par contagion, nous cherchons nous aussi à réveiller nos souvenirs canadiens, si nous en avons. Aussi, peu de jours après mon arrivée, des rémi-
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niscences d'autrefois 8e réveillaient dans mon esprit et je me souvins que, dans mon enfance, on désignait sous le nom d'évèque de Québec, un grand oncle de ma mère parti jadis au Canada comme missionnaire. Bien avant de savoir où était cette ville, je connaissais l'existence de ce parent, Donc, en arrivant à Québec, lors de ma première visite à Mgr Mathieu, recteur de l'Uni ersité, je lui posai cette question : « Avez-vous la liste des évêques de Québec? Pouvez-vous y trouver le nom de Laurent, mon arrière-grand-oncle maternel, parti de France vers 1750? »
Je sus depuis que ce dernier était simplement un missionnaire envoyé en 2750 avec Forget Duverger dans l’État des Illinois, et qu'il mourut en 1758 chez les Indiens Casquias comme supérieur de cette mission. Il avait été inhumé à Cohakia le 1° janvier 1759,
IT. — L'exactitude des renseignements détaillés que j’eus au sujet d’un événement aussi éloigné et peu important, peut paraître extraordinaire chez nous où les choses courent si vite et en laissant si peu de trace, mais les Canadiens gardent jalousement le souvenir de leur ascendance. Dans son ouvrage déjà cité et comprenant sept gros volumes, Mgr Tan- BUY à conservé les noms des colons venus de France au temps jadis, des soldats qui ont fait la traversée pour défendre la Nouvelle-France et de tous ceux qui, selon l'expression consacrée, ont fait souche. Ila suivi ainsi ces familles qui se sont toujours mariées entre elles, n'ont jamais admis le mélange de sang étranger, ne se sont jamais unies avec des Anglais
et qui, par conséquent, sont restées essentiellement françaises. Je crois qu'à ce point de vue ce pays est unique au monde. Leur souche est bien plus françaîse que la nôtre. Ils disent, eux-mêmes, en parlant: « Nous sommes bien plus Français que vous! »
III. — C'est dans ce livre que tous les Canadiens retrouvent l’histoire de leur famille. Ils apprennent ainsi le nom du village de la vieille France où sont restés les parents de celui qui partit pour le Canada il y a plus de deux siècles.
Lorsque les Canadiens arrivent de l'autre côté de l'Atlantique leur premier soin est d'aller visiter la paroisse natale de leurs ancêtres français.
IV.— L'un d'eux me disait dernièrement : « J'avais cinquante-deux ans lorsque je suis allé pour la première fois en Europe. En débarquant au Hävre j'ai pris le train pour Paris. J'ai tellement lu de choses sur la France, tellement pensé à la chère mère-patrie que toutes les maisons, tous les paysages qui passaient devant mes yeux, me semblaient des choses connues depuis longtemps.
«Je suis allé dans le petit village de Normandie, aux environs de Lisieux, pays originaire de mon ancètre, arrivé au Canada en 1680. A ma question, le curé répondit en me montrant une ferme dans laquelle habitent encore les descendants français de ma famille d'autrefois. J'ai quitté le cimetière qui se trouve autour de l'église ; après avoir prié ur les tombes de mes parents inconnus, je me suis dirigé vers la ferme où habitent ceux qui portent le nom de ma famille. J'ai frappé. La porte s’estouverte, et, derrière une grande table, m'est apparue une vieille femme.
Celle-ci était le vivant portrait de ma tante Élisabeth, morte au Canada quand j'avais dix ans. C'était sa mème figure ridée, sa même attitude, son même regard et, sur ses cheveux blancs, le mème bonnet. Je me suis approcté d'elle et lui ai dit ce qui m'amenait, Alors elle :n°a tendu la main et de l’étreinte de cette main rugueuse j'ai gardé la même impression que, enfant, me laissait la rude main de Ma Pauvre tante quand elle m'attirait vers elle pour m'embrasser, »
Tout comme un Canadien, moi aussi j'ai consulté le livre de Mgr Tanguay. Là, j'ailu qu'un Picard, portant mon nom et le prénom de Thomas, était venu au Canada comme soldat de la compagnie de Préau, qu'il était fils de Sébastien et de Geneviève Ortaupeau, de Saint-Sépulchre du Mont-Didier, diocèse d'Amiens, en Picardie. I] s'est marié à Charlesbourg, près de Québec, le 6 novembre 1730, avec une demoiselle Pivin, Marie-Josèphe, baptisée le 15 mai 1708. Il n’a pas fait souche. Quel mauvais Canadien!
V. — J'assistais un jour au club Belcourt, à Ottawa, à une conférence d’un citoyen de Sorel, M. Bruneau, député de Richelieu, ville de la province de Québec, Là, j'ai entendu, danc un club politique, une conférence d'histoire qui était une véritable leçon de patriotisme, M. Bruneau nous a peint la première session du premier Parlement de Québec, en
Il nous a montré ses ancêtres, ces abandonnés de la France luttant depuis 1763 Pour conserver leur nationalité et, comme ils n’ont jamais été vaincus,
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obtenant sous l'égide libérale de l'Angleterre, le droit au maintien et à la conservation de leur langue et de leur religion. Et je me souvenais, en écoutant ces paroles enthousiastes, de la profonde émotion patriotique que j'avais ressentie à la séance de clôture du Parlement du Canada, en juillet dernier, lorsque lord Grey, gouverneur général du Canada, était venu lire en français, au nom du roi d'Angleterre, le discours du trône,
En sortant de cette conference M. Bruneau me conduisit à la bibliothèque du Parlement où il me fit voir un autre livre, « l'Histoire du clergé du Canada » dans lequel je trouvai encore le nom de celui que nous appelions dans la famille « l’évêque de Québec » mais qui de fait n’avait été que missionnaire.
Forget Duverger, le compagnon de mon oncle, resta donc seul dans la mission et fut le dernier missionnaire de Québec envoyé aux Illinois.
En ouvrant un des tomes de l’histoire du Canada de Garneau, je vois ces lignes écrites au ministère, à Paris, par M. de la Galissonnitre, alors gouverneur du Canada :
« Les établissements chez les Illinois, après avoir été d'abord trop prisés, ne le sont plus assez ; quoiqu'ils ne produisissent plus rien, il ne fallait pas les abandonner, parce qu’ils servaient avec avantage à empêcher les Anglais de pénétrer dans l’intérieur. Le pays, bien établi, nous rendrait formidables du côté du Mississipi; si, dans la guerre actuelle nous avions eu quatre à cinq cents hommes armés chez les Illinois, non seulement nous n'y aurions pas été inquiétés, mais nous aurions mené jusque dans le
cœur des établissements de l'ennemi ces mêmes nations qui nous insultaient si souvent. »
Revenu en France, M. de la Galissonnière écrivait encore au ministère, à la fin de 1750, en propo= sant d'envoyer dix mille paysans de France pour peupler les bords des lacs et le hant des vallées du Saint-Laurent et du Mississipi, disant qu'il fallait s'établir solidement dans les environs des postes du Niagara, de Détroit et des Illinois.
Et je vois mon arrière-grand-oncle partir, envoyé aux Illinois pour remplir les intentions du grand marin français.
Je le vois assister à la fondation de ces villes des Illinois, Lassalle, Joliette, des Plaines, Bourbonnais, Naples, Chicago.
Chicago, à cette époque, était un grand campement de Peaux-rouges. Les Pères Joliet et Marquette y passèrent en 1673. Le Père Marquette, dont le nom a été donné à la grande ligne de chemin de fer du « Père Marquette » y fit un séjour prolongé, pendant l’hiver de 1674, dans une cabane.
Les Français, au moment où mon grand-oncle était dans ces régions, avaient un fort à Chicago; c'était une station de refuge, où il n'y avait pas de xarnison régulière. James Logau en parle dans son rapport au gouverneur de la Pensylvanie en 1718. Il en est aussi question dans le traité de 1795. Pendant son séjour aux Illinois, de 1750 à 1759, mon grand oncle a donc probablement habité dans cette maison de refuge française perdue au milieu des vastes domaines des Peaux-rouges. Elle devait ressembler au Fort Garry que je visitus, l'autre
8 jour, à Winnipeg, et qui servait de refuge contre les Indiens du Nord-Ouest du Canada.
- Puis je songe qu'en 1754, il apprend que le général - anglais Georges Washington, le futur président des r États-Unis, vient de surprendre M. de Jumontville a et ses soldats, non loin du Mississipi et a tué ce chef t français. Il assiste à toutes les luttes de cette période À a sanglante. . À En 1756, Montcalm arrive avec son aide de camp, 3 Ù de Bougainviile. L'ardeur des combats va croissant. | En 1757, à la demande du gouverneur, il expédie des Illinois des vivres pour lutter contre la famine qui J Ë sévit aux alentours de Québec. Ces vivres y arrivent ; bientôt, en même temps que ceux qui viennent de
l'Ohio et dela Louisiane.
A la demande de Montcalm, il aide à faire les à
alliances avec les indigènes, en particulier avec les =
Cinq-Nations. 4 La petite vérole, venant après la famine, s’éten- s: | dait alors des bords du Niagara aux Illinois. Après 4 : avoir fait desravages terribles chez les Abénaquis, elle 3
“ pénétrait chez les Casquias, aux Illinois. Le mission-
- naire doit lutter contre cette maladie. 4
Dès 1757, mon grand-oncle apprend, dans son
Grand Ouest, que madame de Pompadour s'occupe malheureusement des affaires du Canada, que la
France abandonne le nouveau pays, mais que les
Canadiens prennent la résolution de combattre
jusqu’à la dernière extrémité. 11 entend parler de la
victoire de Carillon en juillet 1758. Enfin il apprend que l'Angleterre se décide à attaquer Oué' »c avec trois armées, Je le vois s'éteindre à la fin à 1758,
sur la terre d'Amérique, mais en se disant peut-être, avec sa foi de missionnaire que le clergé de Québec, dont il estun des membres, saura conserver ce grand pays français.
VI. — Les fêtes de 1908 du troisième centenaire de la fondation de Québec par Champlain sont encore un hommage des Canadiens à leurs ancêtres. Jacques Cartier avait exploré la côte canadienne en 1535. François 1°" avait, en 1540, nommé Roberval vice-roi de ia Nouvelle-France. En 1608, Champlain fonde le Canada en construisant son Abitacion à Québec. Le siège de Québec par les Anglais a lieu en 1759 et le « Parc des batailles », qui vient d’être fondé en juillet 1908, se trouve sur l'emplacement des luttes qui se livrèrent alors et qui sont connues sous le nom des batailles des Plaines d'Abraham en 1759 et 1760,
c'est-à-dire avant et après la mort de Montcalm (1). Un monument a été élevé à Montcalm, le général frahçais, et à Wolfe, le général anglais, tous deux morts sur le champ de bataille.
(4) Pour tout ce qui concerne l'histoire du Canada jusqu'à la conquête par l'Angleterre, on consultera avec le plus vif intérêt l'excellent ouvrage de M. Émile Salone : La colonisation de la Nouvelle- France, Étude sur les origines de la nation canadienne française. Librairie Orientale et Américaine, E. Guilmoto, éditeur.