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d'une manière indirecte, déplut souverainement à lord Goderich, quoiqu'il eût été informé de la détermination prise par elle de ne pas reconnaître la sanction ministérielle, si elle ne contenait pas la clause en question.

On demanda ensuite à l’assemblée de fixer un traitement permanent pour le gouverneur et pour plusieurs des chefs du pouvoir exécutif. Après de longs débats, la proposition fut rejetée à une grande majorité. La décision plaça la chambre en opposition directe avec la couronne, et elle fut représentée comme oubliant dans cette occasion ses sermens d’obéissance et de fidélité, Elle n’avait pas pu, à la vérité, prendre un engagement formel. Uependant le rapport du comité de 1828 qui liait cet arrangement avec l'abandon des revenus en litige, avait été regardé par elle comme renfermant tout ce qu’on pouvait désirer, et elle n’avait élevé aucune objection sur cette partie du rapport. Le 6 decembre, elle insista, dans plusieurs de ses délibérations, sur le contrôle, sans réserve, des revenus publics ; exprimant son intention d'accorder les subsides demandés si on obtempérait à sa réclamation. Sa prétention s’étendait certainement sur les revenus éventuels et territoriaux qui étaient alors perçus. Ils ne se montaient pas cependant à une forte somme, et le présent bill, de même que celui qui concernait les juges, était conçu de manière à rester sans effet, si la décision relative aux taxes en question n'était pas accueillie. L'assemblée ne donna aucuns motifs pour en agir ainsi; mais il fut reconnu qu’elle prévoyait que le pouvoir exécutif, ne dépendant pas d'elle pour un établissement naval et militaire, ne serait plus, dans le cas d’une fixation permanente, soumis au contrôle qu'elle prétendait exercer sur lui. Elle vota néanmoins le subside annuel, et lord Goderich, quoique mécontent des réserves de la chambre, jugea convenable de sanctionner le bill.

L'année suivante (1833), l'assemblée vota encore le budget annuel, dans lequel, conformément à la demande de lord Goderich, elle fixa l’emploi de chaque somme qui y figurait. Elle ajouta, sans qu’on le lui demandât ou qu'on parût le désirer, le nom de l'individu auquel cette somme devait être payée; mais elle mit pour condition que cet individu ne cumulerait pas d’autres fonctions et ne ferait pas partie des conseils législatif et exécutif. Cela parut souffrir quelques difficultés, parce que, par suite de cette disposition, des fonctionnaires publics se trouvaient subitement privés d’emplois qu'ils occupaient depuis long-temps, sans pouvoir élever aucunes réclamations pour obtenir des dédommagemens; et ensuite parce que la condition dont on vient de parler n’était pas de nature à figurer dans un budget, mais devait être l'objet d’un réglement particulier. Par ce motif, la loi fut rejetée par le conseil législatif, et lord Stanley, qui était alors à la tête de l'administration coloniale, fit connaître que, si on la lui avait envoyée, il ne l’aurait pas soumise à la sanction royale. Dans la même session on proposa des mesures pour assurer aux juges un traitement permanent, et elles furent calculées de manière à prévenir U

les principales objections que faisait lord Goderich; mais, sur la motion de M. Papineau, la proposition fut rejetée, et tous les chefs de l'assemblée se réunirent pour demander que le traitement des juges restât toujours soumis à son contrôle.

La lutte prit encore un caractère plus prononcé, Lord Stanley, s’apercevant que la chambre représentative avait l'intention de concentrer sur elle tous les pouvoirs de. l’état, ordonna que les fonds qui n’avaient pas encore été envoyés par le parlement fussent appliqués au paiement d’une partie des fonctionnaires civils ; et se résolut même, dit-on, à présenter un bil! de rappel de l’acte de concession qui avait été passé. Dans ce moment, l'assemblée avait ajouté et placé en tête de ses réclamations un nouvel article qui ôtait l’espoir de tout accommodement, en ce qu’il demandait la suppression du conseil législatif actuel, et son remplacement par un autre choisi par le corps de la nation. Pareille prétention était sans exemple dans les colonies anglaises, et les idées qui existaient à leur égard dans la mère patrie ôtaient aux ministres tous moyens de soumettre de semblables mesures à l'approbation du parlement. Tel était l’état de choses en mars 1831, lorsque lord Aylmer annonça son intention d’agir dans le sens du rapport de 1828, et de faire droit, s’il était possible, aux anciens griefs. Mais il paraît que cette disposition à tout concilier, loin de conduire à un accommodement, rendit au contraire l’assemblée plus exigeante et lui fit penser que, par son obstination et sa persévérance, elle finirait par obtenir tout ce qu'il lui conviendrait de demander. Quoique le rapport du comité qui renfermait de pareilles prétentions eût été approuvé par l'assemblée, celle-ci ne voulut pas néanmoins en faire mention dans sa délibération. Le 20 mars 1833, dans une pétition au roi, signée par M. Papineau, président, la chambre soutint avec force ses nouvelles prétentions, et proposa qu'il fût nommé des commissaires pour les régler. Elle demanda principalement que l'individu qui payait annuellement dix livres dans les campagnes et vingt livres dans les villes, pût être électeur, et qu’on fixât le revenu suffisant pour être nommé conseiller, fonctions qui seraient inamovibles durant l’espace de six années. Dans sa réponse, lord Stanley fit connaître qu’une pareille réclamation était en opposition avec les vrais principes monarchiques, et qu’il ne conseillerait jamais à sa majesté de l’accueillir. 11 s’éleva surtout contre la nomination de ce.corps de délégués qu’il appelait une Convention Nationale. Cependant il désapprouva une autre adresse présentée par le conseil législatif, et qu’il trouvait inconvenante, parce qu'elle pouvait tendre à suggérer à une grande partie des sujets de sa majesté d’une certaine origine des idées de nature À ébranler leur fidelité. 11 termina sa lettre par faire sentir la possibilité que le parlement, pour mettre fin aux dissentions intérieures qui agitaient le Canada, prît exclusivement le pouvoir suprême, ce qui modifierait les chartes et les priviléges dont jouissait la colonie.

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Cette dépêche fut communiquée à l’assemblée, qui exprima fortement son indignation contre l’esprit qui l’avait dictée, et surtout contre l’espèce de menace qui la terminait. Cette même année 1834, elle refusa de voter aucune espèce de dépenses, et employa la session à rédiger un nouveau mémoire relatif à ses griefs. Elle se plaignait de ce que non-seulement on n’avait pas satisfait à ses anciennes plaintes, mais encore qu’on avait, sans son consentement, payé en partie les fonctionnaires civils. Elle commença par demander qu'il y eût un conseil législatif nommé par la nation, comme seule mesure juste et régulière, La conduite de lord Aylmer fut présentée comme violente, inconstitutionnelle et odieuse, et son rappel fut vivement sollicité. Au reste, la correspondance publiée ne fit aucunement mention de ces accusations. Les relations de ce fonctionnaire avec l’assemblée portaient un caractère remarquable de modération et de politesse, et il proposait même au gouvernement de la métropole de faire des concessions, que lord Goderich se refusa à accorder, quoiqu’on lui supposât des intentions favorables à la colonie. Ce mémoire fut mis sous les yeux du parlement et renvoyé à un comité pour l’examiner.

A cette époque, lord Stanley quitta le ministère et fut remplacé comme secrétaire d’état des colonies par M. Spring Rice. Celui abandonna le projet qu'avait eu son prédécesseur de disposer des fonds dont l’emploi avait été laissé à la chambre, et il témoigna même des intentions modérées et pacifiques. Il se contenta de demander un peu de tems pour se mettre au courant des affaires, ce qui fit penser aux chefs populaires qu’on voulait profiter de ce délai pour prendre contre la colonie des mesures violentes. Ils se plaignirent amèrement de ce que rien n’était changé à l’état de choses. Lord Aylmer fut continué dans son gouvernement ; les fonds canadiens furent faits comme à l'ordinaire, et une somme de £31,000 fut avancée par la caisse militaire pour le paiement des fonctionnaires civils, qui, par l'effet de cette mesure, ne se trouvaient plus responsables vis-à-vis de l’assemblée. Avant que M. Rice n’eût pu présenter son plan, il quitta le ministère par suite de l'accession de sir Robert Peel an pouvoir. Au reste ce plan était prêt, et il devait le mettre sous les yeux du cabinet, au moment même où eurent lieu les changemens dont je viens de parler; assertion à laquelle M. Roebuck, membre des communes, ne parut qu'avec peine vouloir ajouter foi, quoique son incrédulité ne reposât sur aucun motif raisonnable,

Sir Robert, en prenant les rênes de l’administration, porta son attention sur l’état d’agitation qui régnait dans le Canadu, Après de mûres réflexions, il se décida à envoyer un commissaire chargé de rechercher sur les lieux tous les motifs de plainte, et de redresser sans délai ceux qui lui paraîtraient fondés. Les prétentions de la chambre relatives aux revenus éventuels et territoriaux devaient même être accueillies, sous la condition qu’elle vote ”.t une liste civile pour sept années

au moins. On se refusait cependant à lui accorder la nomination demandée d’un conseil législatif, ainsi que la gestion des terres de la couronne. Le vicomte Canterbury, dernier président du conseil actuel, fut d’abord invité à se charger de cette direction, et, sur son refus, elle fut donnée au comte Amherst: mais ces arrangemens n’eurent pas lieu par suite d'un vote parlementaire, qui décida la retraite de sir Robert Peel et le retour de lord Melbourne au pouvoir.

Le nouveau ministère suivit, avec certaines modifications, le plan de celui qui l'avait précédé. Une commission fut envoyée au Canada, avec pouvoir de recueillir seulement des documens, et non de prendre une décision. Elle était composée du comte Gosford, de sir Charles Edward Grey et de sir George Gipps. Le premier, gentilhomme écossais et professant des principes libéraux, remplaça lord Aylmer comme gouverneur. Lord Glenelg, alors secrétaire d'état des colonies, leur remit des instructions qui portaient que les prétentions à disposer de la totalité des revenus de la colonie étaient exhorbitantes et sans exemple dans l’administration anglaise. Il consentait néanmoins, pour l’amour de la paix, à les accueillir sous certaines conditions, savoir : un salaire indépendant pour les juges, et le traitement des fonctionnaires civils. Ces provisions devaient être votées pour un tems fixé qu'on jugeait convenable de porter jusqu’à dix années. Quant à ce qui regardait les terres en friche, toutes les opérations qu’exigeait leur vente étaient laissées à la disposition de l’assemblée ; mais le gouvernement ne pouvait pas consentir à partager avec elle l’administration de ces biens, ou à annuller le contrat fait avec la compagnie territoriale. Les pensions existantes devaient être conservées, et le droit de les accorder par la suite était concédé à l'assemblée. Relativement au conseil législatif électif, il fut dit que le roi ne voulait pas consentir à laisser ouvrir les débats sur cette question: un principe vital du gouvernement provincial peut-il subir des altérations? Le droit de pétition fut pleinement reconnu ; sa majesté ne voulait pas fermer la voie à une enquête, même lorsque la demande, comme dans le cas présent, ne lui paraîtrait pas l’objet d’un doute raisonnable.

À son arrivée au Canada le comte de Gosford ne perdit pas de temps pour réunir la législature, qui fut convoquée pour le 27 octobre 1836; et, dans son discours d'ouverture, il montra les dispositions les plus conciliantes, particulièrement envers les Français, formant le parti populaire. 11 déclara que, dans son opinion, un des premiers devoirs de l’administrateur était de rechercher ce qui est avantageux à la masse générale de la nation. Il annonça qu’il était prêt à laisser à la chambre l'entière disposition des revenus, sous les conditions précédemment indiquées. Tous les autres griefs devaient être soigneusement examinés et redressés, et il fit allusion à quelques sujets plus graves encore, sur lesquels on devait laisser aux commissaires le droit d'informer,

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La réponse du conseil législatif fut sous tous les rapports extrêmement modérée. Il partageait les sentimens exprimés dans le discours de lord Gosford, et repoussait l’idée que la différence d'origine pât affecter les droits politiques, qui devaient être égaux entre tous les sujets de sa majesté. Mais la chambre, tout en tenant un langage pacifique, ne céda en rien sur ses prétentions. Elle demanda de nouveau l'élection du conseil législatif, comme nécessaire au repos et au bonheur de la nation; réclamant de plus l'entière disposition des revenus publics, non comme une faveur, mais comme un droit essentiel et incontestable. Tout en annonçant qu’elle était prête à prendre les mesures tendantes à la mettre en possession de ce droit, elle ne faisait aucune mention des conditions sous lesquelles il lui était accordé. Malgré cet esprit d’opposition, les relauions entre les chefs populaires et le gouverneur furent très amicales. Celui-ci les admit à sa table et dans son intimité, et se montra pour eux dans plusieurs occasions plein de bienveillance. Il les traita comme les représentans d’une grande nation dont il avait l'extrême désir de se concilier l’affection, et montra les sentimens les plus libéraux, même vis-à-vis de ceux qui donnaient à ce mot son acception la plus étendue. Sa conduite produisit une telle impression que le parti opposé se répandit aussitôt contre lui en invectives et même en menaces d’insurrection. Et d’un autre côté, les chefs de l'assemblée allèrent jusques au point de déclarer qu’ils étaient prêts à faire cesser les embarras financiers en votant les trois années de salaires arriérés et une demi-année d'avance.

Ils attachèrent au don du subside des conditions un peu dures, qui ne furent pas néanmoins rejetées.

La bonne harmonie qui régnait se trouva tout-à-coup interrompue. Le langage du gouverneur relativement au conseil électif différait beaucoup de celui qu’il tenait dans ses instructions; mais son système de conduite lui paraissait le meilleur pour arriver à son but; et il espérait que, par la modération, il finirait par décider l'assemblée à se désister de ses prétentions, lorsqu'il ne serait plus possible de lui cacher les intentions réelles du cabinet. Cette marche tortueuse doit, aussitôt qu’elle est dévoilée, nuire à la dignité d’un gouvernement, irriter ceux qu’on à voulu tromper, et leur donner même une haute idée de leur force, qui a décidé l'autorité à recourir à un tel subterfuge. Malheureusement tous ces résultats eurent lieu avant qu’on n’eût obtenu les avantages qu’on attendait du système qui avait été suivi. Sir Francis Bond Head venait d’être envoyé dans le Haut Canada. Naturellement plein de droiture, et paraissant ne rien connaître des intentions de lord Gosford, il publia une partie de ses instructions relatives au conseil législatif; et elles étaient d’une telle nature que, quoiqu’elles ne parussent pas s’opposer à ce que les débats s’ouvrissent sur cette question, elles laissaient peu de chances de succès aux chefs populaires. Alors leur fureur ne connut plus

de bornes. Ils se plaignirent, non-seulement de ce qu'ils étaient forcés de renoncer à leur projet favori, mais encore de ce qu’on les avait trompés. Ils prirent alors la détermination de ne pas accorder les trois années de subsides, et de voter simplement les fonds pour la moitié de l’année courante, assignant ce court délai au succès de leur demande. Ce vote fut encore accompagné de conditions qui engagèrent la chambre haute à le rejeter ; de sorte que la session fut orageuse sous tous les rapports, et se termina, sans qu’il eût été pourvu d'aucune manière aux moyens de faire face aux dépenses publiques. Le conseil législatif se montra comme de raison fort mécontent des efforts qu’on faisait pour arriver à sa suppression; et, au lieu de chercher à prouver que cette mesure était déraisounable, il montra son ressentiment en rejetant presque toutes les lois proposées par l'assemblée. Dans le nombre fut celle qui assignait des fonds pour l'éducation nationale. Tous les élémens politiques se trouvaient ainsi dans la plus grande agitation, et en contact violent les uns avec les autres,

Au mois de mars 1836, les commissaires, voyant l’état des choses, et perdant l'espérance d'obtenir les fonds nécessaires à l’action gouvernementale, si on ne cédait immédiatement à chacune des demandes de la seconde chambre, regardèrent comme indispensable ae se procurer les fonds sans le consentement de celle-ci: et cette mesure devait, à leur avis, être prise par le parlement, qui rappellerait l’acte passé sur la motion de lord Goderich, acte qui accordait à l’assemblée une somme de £38,000. Ce rappel augmenterait le mécontentement, à la vérité: mais la somme en question, jointe aux autres revenus réservés, mettrait le gouvernement en état de se passer du vote de la chambre. Lord Glenelg ne jugea pas à propos de suivre cet avis. Il écrivit au comte de Gosford, que la résolution violente dont on se plaignait tenait à ce que la chambre n’avait eu qu’une connaissance incomplète des instructions, et qu’en les lui mettant toutes sous les yeux, on pouvait arriver à de plus favorables résultats. En conséquence il exprima le désir que le parlement provincial fût convoqué de nouveau, et qu’on lui fournît l’occasion de rentrer dans des voies de prudence et de conciliation, avant de prendre des mesures extrêmes. L'assemblée se réunit en effet le 22 septembre 1836: mais la majorité présenta au gouverneur une adresse, dans laquelle elle niait avoir agi sur une fausse interprétation des instructions, ainsi qu’il l’avait fait entendre dans son discours d’ouverture. Rien ne lui paraissait devoir changer quelque chose à ses intentions, ou l’empêcher d'insister sur ses demandes, principalement sur celle qui regardait le conseil électif. Elle s’exprima avec une violente indignation contre certaines prétendues autorités (c'est ainsi qu’elle appelait la commission), et soutint que la chambre était seule l’crgane légitime et légal de toutes les classes d’habitans. La manière dont elle avait usé de ses pouvoirs devait inspirer toute confiance ; et c'était à elle enfin, et non à quelques étrangers, qu'avait été confié le sort de la nation. Elle

déclara qu'il était de son devoir de persister dans les intentions énoncées dans sa dernière adresse ; et enfin exprima la résolution de ne rien décider relativement aux impôts, et d’ajourner ses séances jusqu’à ce que le gouvernement eût mis la main

au grand œuvre de justice et de réforme, particulièrement en ce qui regardait l’autre branche de la législature.

Les choses en étaient venues maintenant à un point qui ne permettait plus de différer une intervention entre les parties. L'assemblée était libre sans doute de refuser, comme d’accorder les subsides: mais l’exercice de ce premier droit entraîne de si grands maux, que, pendant plus d’un siècle, les Communes d’Angleterre se le sont réservé comme une ressource extrême, mais qu’elles n’ont jamais voulu en faire usage. Le caractère constitutionnel de la mesure était sujet encore à plus d'objections, lorsque son effet était, non de contrôler les abus du pouvoir exécutif, mais de renverser une branche de la législature, qui devait son existence à la même source que l'assemblée elle-même. Ce changement était d’une si grande importance qu'il équivalait à une espèce de révolution, et il ne devait être effectué qu'après un mûr examen. Arrêter la marche du gouvernement, et ne pas laisser aux réformes le temps de s’accomplir, étaient d’une violence extrême. Si les chefs populaires, écoutant les conseils de la sagesse et de la modération, avaient été convaincus de l'esprit de conciliation qui animait leur nouveau gouverneur, ils auraient pu réussir sur plusieurs points essentiels de leurs demandes. Ils auraient obtenu, sur le pouvoir exécutif, le contrôle le plus important ; et le conseil législatif, auquel ils reprochaient continuellement d’être trop asservi à la première autorité, n'aurait pas persisté dans une opposition inutile,

Les ministres se déterminèrent alors à ne pas différer plus long-temps de prendre des mesures pour faire tête à l'opposition, et pour imprimer une action régulière au pouvoir exécutif. Le parlement s'étant rassemblé, et les rapports des commissaires ayant été mis sous ses yeux, lord John Russell proposa, le 6 mars 1837, une série de résolutions relatives au Canada. Après un examen de l’état actuel des choses, on demanda qu’il fût tiré des fonds provinciaux mis en réserve par l'assemblée une somme de £142,000, qui serait appliquée au paiement des juges et des autres fonctionnaires civils, à compter du dix avril. On convint ensuite de ne disposer d'aucune portion du revenu qui avait été laissé à la disposition de l’assemblée, suivant en cela l'avis des commissaires, mais d'employer avec la plus stricte économie, pour faire face aux dépenses d'administration, le fonds de réserve des revenus casuels et territoriaux, fonds qui se montait environ à £28,000. On déclara qu’il ne serait pas donné de suite à la demande d’un conseil législatif électif, et à celle de la responsabilité du conseil exécutif vis-à-vis de l'assemblée ; tout en remarquant que ces deux pouvoirs étaient susceptibles de beaucoup d’améliorations, De vifs débats eurent lieu sur cette affaire dans le parlement, Les

Tories appuyèrent les propositions du gouvernement ; mais ils l’accusèrent d’avoir, par sa faiblesse, encouragé les factieux du Canada. D'un autre côté, le parti des Radicaux soutenait les droits et les réclamations de l’assemblée canadienne, et prétendait que les résolutions prises par la chambre étaient inconstitutionnelles et tyranniques, et qu'elles améneraient la guerre civile et la perte de la colonie. La motion de M. Leader en faveur du conseil électif fut rejetée par 318 membres contre 56, et les mesures proposées par le cabinet passèrent à une grande majorité : mais la mort de Guillaume IV eut lieu avant qu’elles n’eussent été sanctionnées. La nécessité d’une dissolution, et la répugnance qu’on avait à commencer le règne d’une reine jeune et populaire par un acte sévère, engagèrent les ministres à avoir recours à une avance de fonds par forme d'emprunt sur les revenus anglais, avec l’expectative d’être finalement remboursés sur les fonds provinciaux,

Dans l'intervalle qui s’écoula entre la décision et son exécution, on engagea lord Gosford à faire un dernier effort auprès de l'assemblée, dans l'espérance que celleci, voyant une si grande majorité contre elle dans le parlement, se déciderait à voter les subsides, ce qui éviterait de recourir à des mesures violentes. Mais, sur ces entrefaites, de tumultueuses démonstrations avaient eu lieu sur plusieurs points de la colonie. Dans les comtés de Montréal et de Richelieu, on tint des assemblées dans lesquelles on déclara que les décisions de la chambre des Communes avaient fait perdre toute espérance d'obtenir justice, et qu'il était désormais inutile de réclamer d’elle le redressement des griefs. Le gouvernement de la métropole fut présenté comme imposé par la force, et auquel on était obligé de se soumettre par faiblesse, Mais, pour réduire son pouvoir autant qu’il était possible, les habitans cesseraient de consommer les articles de fabrique anglaise, ainsi que ceux qui étaient assujettis à des droits. Enfin on se décidait à convoquer une convention nationale, pour aviser aux mesures à prendre,

Lord ulenelg, en conséquence de ?’état de choses au Canada, eut d’abord l'idée d'y faire passer deux régimens de plus: mais, comme ce moyen avait des inconvéniens, il autorisa le gouverneur à s'adresser à sir Colin Campbell pour que celuici lui envoyât les forces disponibles à la Nouvelle-Ecosse et au Nouveau-Brunswick. Le 6 mai, le gouverneur répondit qu’il n’y avait rien de sérieux à craindre, quoiqu'il avouât qu’en cas de dissolution il y aurait peut-être un peu de sang répandu. Cependant comme il apprit, le 10 juin, qu’il y avait un coup de préparé par les‘intrigues de Papineau, il demanda à sir Colin un régiment, qui arriva dans les premiers jours de juillet. Il avuit déjà publié une proclamation pour prémunir les habitans contre toute tentative qui serait faite pour les engager à violer leur serment de fidélité. On tint également de nombreuses assemblées À Montréal et à Québec: on y condamna la conduite violente de l'assemblée représentative; et, en protestant d’un invioluble attachement à la métropole, on se déclara de la

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manière la plus positive contre tout ce qui serait de nature à troubler aix publique.

Le 18 août, lord Gosford convoqua de nouveau le parlement provincial. Il mit sous ses yeux les résolutions des communes, en exprimant l'espérance qu’elles seraient adoptées. Quelques difficultés avaient suspendu les mesures relatives aux conseils; mais le gouverneur promit solennellement qu’elles seraient prises plus tard. De vifs débats eurent lieu. M. André Stuart, un des membres de Québec, proposa l'adoption des résolutions ; mais sa motion fut rejetée par 63 voix contre 13. M. Taschereau, représentant du comté de Beance, vota pour une adresse dans laquelle on aviserait aux moyens de modifier le conseil législatif, mais en l’accompagnant du refus de voter l'impôt, jusqu’à ce que ces moyens fussent pris. On soumit à l'assemblée une ?xire adresse, tout-à-fait hostile, et qui fut adoptée par 46 voix contre 31. On y présentait la marche actuelle comme destructive du gouvernement représentatif dans la province, et comme un refus positif des réformes et des améliorations demsadées. Si les résolutions des communes passaient, la colonie, disait-on, ne restait plus attachée à l'Angleterre par le devoir, l'affection, ou un mutuel intérêt, mais par la force physique. Dans cette conjoncture, l'assemblée ne voyait aucuns motifs pour se départir de ses premières décisions, et pour voter l'impôt. Elle adhérait sous tous les rapports à celles qu’elle avait prises le 30 septembre 1836. Dans sa réponse, lord Gosford témoigna un vif regret d’une décision qu’il considérait comme destructive de la constitution, et il prorogea immédiatement l’assemblée.

Les chefs populaires témoignèrent alors l’intention d’avoir recours aux armes. Eux et leurs organes dans cette partie du Canada avaient souvent assuré, et avaient fini par croire qu’il ne fallait qu’un faible effort pour séparer la colonie de l’Angleterre. Cette conclusion était fausse et inconsidérée. On cita l’exemple des colons américains ; mais ceux-ci étaient beaucoup plus forts que ne l’étaient en ce moment les Canadiens ; et, d’un autre côté, le pouvoir de l’Angleterre à cette même époque était bien plus petit. Ce ne fut qu'après une lutte longue et déplorable que les Etats-Unis conquirent leur indépendance; et leur succès aurait été bien douteux, s'ils n'avaient été aidés par une des plus puissantes nations de l’Europe. A la vérité, la population canadienne avait réclamé le secours des Etats-Unis, mais ce peuple avait si peu de dispositions pour intervenir dans de pareilles circonstances, qu'il resta neutre pendant les longues querelles qui eurent lieu entre l'Espagne et ses colonies, quoique sa situation lui permit un peu de craindre le ressentiment de la première. Il n’était donc pas à désirer qu'une poignée d'hommes cherchassent à lutter contre la puissante Albion.

Ces considérations rendirent les assemblées moins nombreuses et surtout moins agitées que dans les premiers momens. Néanmoins elles continuaient d’ètre

hostiles, et de demander une séparation. Un comité central se forma à Montréal, et les décisions qu'il prit restèrent secrètes en grande partie: on apprit cependant que des préparatifs avaient lieu pour la réunion d’une convention générale. Il devenait inutile de chercher à réprimer ces violentes démonstrations contre le gouvernement, car il aurait été impossible de réunir un petit jury pour juger les coupables ; et, en deux occasions où les délits étaient évidens, le grand jury ne put pas appliquer la loi. Cependant le gouverneur, apprenant que plusieurs individus qui occupaient des fonctions publiques, avaient fait partie de ces réunions, leur écrivit pour leur demander l'explication de leur conduite. Aucune des réponses n'ayant été satisfaisante, il destitua dix-huit magistrats et trente-cinq officiers de milice. Parmi les derniers se trouvait Papineau, dont la réponse respirait la défiance et le mépris. Il avait été si loin, dit-il, qu’il lui était impossible de reculer sans perdre toute son influence ; et il devait ou être renversé, ou renverser le gouvernement. Au commencement d'octobre, les nouvelles dispositions relatives aux deux conseils furent mises à exécution, au moins jusqu'à un certain point : mais elles produisirent peu d'effet, et les chefs populaires les rejetèrent comme toutà-fait insuffisantes.

Le parti des mécontens devint plus hardi de jour en jour. Ils formèrent une association sous le nom de Enfans de la Liberté; et, sans néanmoins commettre aucune espèce de violences, ils parcouraient les rues de Montréal, d’un air hostile et menaçant. Ils publièrent une proclamation conçue dans les termes les plus violens. ‘ Les perfides projets des autorités anglaises,” disaient-ils, “ ont détruit toute sympathie pour la mère-patrie.”——“ Une destinée glorieuse est réservée aux jeunesgens de ces colonies,” et on disait plus bas qu’elle consistait à “ affranchir leur contrée chérie de toute autorité humaine, à l'exception de cette fière démocratie qu’elle renfermait dans son sein.” Ils parlaient d’une “ longue lutte en faveur de la liberté, après laquelle luira le jour de gloire qui remplacera les ténèbres de l'esclavage par l'éclat radieux de la liberté.” Dans le comté des Deux Montagnes, la population refusa d’obéir aux magistrats qui avaient remplacé ceux qu’on venait de destituer. On organisa une justice de paix, pour décider sur toutes les affaires litigieuses, sans être obligé d’avoir recours aux autorités constituées ; et on engagea tous les vrais patriotes à la reconnaître. En même temps, la milice de cette partie du Canada fut organisée d’après un nouveau mode; et les mécontens en nommèrent les officiers, en choisissant d’abord ceux que le gouverneur avait déplacés. Des mesures violentes forcèrent les habitans paisibles et fidèles, ou d'entrer dans le parti de la rébellion, ou de quitter le territoire. Enfin le pouvoir des autorités anglaises cessa entièrement d’être reconnu.

En peu de temps, ce même ordre de choses eut lieu dans les parties plus populeuses du district de Montréal, au midi du S.-Laurent. Le 23 octobre, cinq

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comtés tinrent une assemblée, et l’Acadie demanda bientôt à en faire partie. Là les patriotes ne gardèrent plus de mesures, déclarant qu’ils étaient prêts à sacrifier ce qu’ils avaient de plus cher au monde pour soustraire à l’esclavage le pays qui les avait vus naître. Ils ne reconnaissaient d'autres principes que ceux de la plus pure démocratie, et témoignaient l'intention d’avoir pour guide et pour protecteur L. J. Papineau, Dans cette réunion des six comtés, on estima le nombre des individus présens à près de 5000, dont une partie étaient armés. Les résolutions qui furent prises, sans porter précisément un caractère de rébellion ouverte, indiquaient néanmoins qu'on s’y préparait. Les déclarations faites récemment aux deux conseils furent présentées comme dangereuses, et l'introduction d’une force armée dans la province fut signalée comme un nouveau grief plus criant encore que tous les autres. La magistrature et la milice furent organisées, sur le modèle de celles des Deux Montagnes ; et on proposa de former une société pareille à celle des Fils de la Liberté, pour que les deux sociétés pussent se defendre mutuellement, si les droits de la nation étaient menacés. Une adresse dans ce sens fut répandue dans toute la province ; et les fonctionnaires publics furent obligés, par violence ou par menaces, de résigner leurs fonctions ou de quitter le pays.

Le gouvernement ne pouvait pas rester passif, quand son autorité était ouvertement méconnue, et que l'insurrection faisait des progrès sous ses yeux. On fit demander à sir Colin Campbell deux nouveaux régimens, et l’ordre fut donné de faire venir les troupes dont on pouvait disposer dans le Haut Canada. On accepta l'offre qui avait été faite depuis long-temps par les habitans fidèles, offre qui avait été refusée pour des motifs de prudence; et on en forma un corps de volontaires. Le clergé catholique fit tout ce qui dépendait de lui pour le maintien de l’ordre et de la paix, et l'évêque de Montréal publia un mandement dans lequel il engageait son troupeau à ne prendre aucune part aux actes violens qui troublaient le pays. Quoique ce mandement ne changeât rien aux projets de ceux qui s'étaient déjà si fortement compromis, cependant il ne pouvait pas manquer de faire une grande impression sur une population religieuse, et le désordre resta concentré en effet dans le district de Montréal.

C'est dans cette ville que la lutte s’engagea d’abord entre les Fils de la Liberté, et une troupe de sujets fidèles chargée de les disperser. Les premiers furent mis en déroute, et poursuivis dans les rues Aucun d'eux ne fut tué; mais plusieurs furent dangereusement blessés, entr'autres Brown, de New York, qui prenait le titre de leur général, La maison de Papineau, que les vainqueurs voulaient brûler, fut épargnée ; mais les presses du journal Le Véngeur furent détruites. Des rapports exagérés sur cette affaire, répandus dans le pays, augmentèrent la fermentation ; et on apprit que la révolte faisait des progrès, et que des moyens de résistance s'organisaient de plusieurs côtés, *

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Il était clair maintenant qu’à moins qu’on ne prit un parti décisif, la cause de la rébellion allait prendre chaque jour plus de force, et que la colonie pourrait finir par être séparée de la mère-patrie.

Le parti auquel on s'arrêta comme le meilleur, fut d’ordonner l'arrestation des chefs populaires ; et, en conséquence, un mandat d’arrêt fut lancé contre vingtsix habitans de Montréal, dont faisaient partie Papineau, Viger et cinq autres membres de l'assemblée. Neuf furent arrêtés ; mais l’agitateur en chef échappa, et on douta même qu’il fût resté dans la province. Ce coup décisif devait nécessairement amener une crise, et avec d’autant plus de raison que les individus arrêtés habitaient le foyer même de l'insurrection. Deux se trouvant dans les environs de S.-Jean, on chargea un détachement de dix-huit volontaires de les arrêter. On commit une imprudence en envoyant une force si faible dans un canton habité par les mécontens. Ce détachement parvint, à la vérité, à prendre les deux individus en question, et une trentaine d’hommes armés qu’il aperçut près de Chambly, ne parurent pas vouloir lui couper le passage. Mais, près de Longueil, il rencontra dans un champ près de la route trois cents hommes protégés par un retranchement élevé, De là un feu vif fut aussitôt dirigé sur le détachement qui, de sa position, ne pouvait pas riposter avec avantage. Plusieurs des volontaires furent blessés, les autres battirent en retraite, et les deux prisonniers furent délivrés.

L'étendurt de l'insuirection ayant été alors levé ouvertement, il devint nécessaire d’agir avec promptitude. On apprit que Papineau, Brown et Neilson étaient dans les villages de S.-Denis et de S.-Charles, sur la rivière Richelieu, et que ces deux endroits étaient occupés par les habitans armés. En conséquence, sir John Colborne, commandant en chef, les envoya attaquer par une forte troupe, sous les ordres des colonels Gore et Wetherall. Le 22 novembre, le premier embarqua ses hommes sur un bateau à vapeur à Sorel, et se dirigea sur S.-Denis. Mais, forcé de prendre des chemins de traverse que des pluies récentes avaient tout-à-fait abimés, il arriva harassé de fatigue, Quoique tout le pays fût en armes, on ne rencontra aucune résistance jusqu’à l’arrivée du village, dont l’entrée était défendue par une grande maison en pierre, bien fortifiée, et d’où, ainsi que des maisons voisines, on ouvrit un feu violent. Le colonel Gore fit avancer un obusier devant la maison, et on essaya de la renverser; mais les coups ne produisirent aucun effet. Le capitaine Markham s’avança bravement, et parvint à s'emparer d’une maison voisine; mais, blessé dangereusement, il fut forcé de quitter le champ de bataille, Gore, voyant que ses attaques contre le retranchement principal ne produisnient aucun effet, que les munitions commençaient à lui manquer, et que ses hommes étaient accablés de fatigue, jugea à propos de battre en retraite. Elle se fit sans beaucoup d'inconvénient ; cependant il fut obligé d'abandonner sur la route une pièce de canon. Ses

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pertes se montèrent à six hommes tués, dix blessés, et six qui ne se retrouvèrent pas. Aucun blâme ne paraît devoir s'attacher à la conduite du colonel, dont les forces et les munitions étaient inférieures à celles des rebelles. Mais, ce second avantage remporté par les insurgés ar commencement de la lutte était d’autant plus fâcheux qu'il devait contribuer à éten ‘-e l’insurrection, à moins que les troupes du gouvernement ne parvinssent à reprendre le dessus.

Pendant ce temps-là, le colonel Wetherall, avec son détachement, s'avança vers S.-Charles par la route de Chambly. Le mauvais état des routes rendit sa marche si pénible qu’en arrivant à S.-Hilaire, il jugea nécessaire de faire venir de Chambly une autre compagnie, et même, à ce qu’on croit, d'envoyer à Montréal pour demander des renforts. Après quelques jours, ayant des motifs pour croire que ses communications avec cette dernière ville étaient interceptées, il se détermina, le 26 novembre, à commencer l’attaque. 1500 insurgens environ, sous le commandement de Brown, postés dans le village, s’y étaient assez fortement retranchés. Le commandant anglais, à son arrivée, déploya ses forces à peu de distance, dans l’espérance de produire quelque défection parmi les révoltés. Mais il n’en fut point ainsi, et, ceux-ci ayant commencé un feu violent sur sa troupe, il ordonna l’assaut. Une heure après, les retranchemens étaient franchis, les maisons fortifiées et les palissades étaient en feu, et les rebelles, abandonnant la ville, fuyaient dans toutes les directions. On en fit un grand carnage, et ils perdirent plus de 300 des leurs. On a cité quelques actes de vengeance et de cruauté commis en cette occasion, mais ils sont sans doute exagérés.

Un autre corps de révoltés se porta sur l’arrière-garde du colonel, dans l'intention de couper sa retraite sur Chambly; mais lorsque, le 28, il s’approcha d’eux, ils furent enfoncés et dispersés au premier choc. L'affaire S.-Charles décida de la querelle. Une terreur panique se répandit chez tous les habitans de la campagne, et ils commencèrent à croire qu’ils étaient trahis par leurs chefs, qui n’avaient pas montré le courage qu’on attendait d'eux à l’heure du danger. Le colonel Gore, ayant reçu des renforts, s’avança sur S.-Denis, où il entra sans résistance le deux décembre: Neiïlson et Brown l'avaient quitté la veille au soir. 11 marcha ensuite sur S.-Hyacinthe; le trouva également sans défense, et y chercha en vain Papineau. Les chefs, perdant toute espérance, avaient cherché leur sûreté sur le territoire des Etats-Unis. Brown y arriva après beaucoup de difficultés et de dangers. Neilson fut pris dans une grange, conduit à Montréal, et mis en prison. Papineau ne put être découvert, et on n’a jamais su qu’il ait compromis sa sûreté personnelle dans une insurrection dont il avait été le principal moteur.

Des tentatives pour soutenir cette cause eurent lieu cependant d’un certuin côté qui, à raison de plusieurs circonstances, pouvait se rendre dangereux. Les Etats- Unis renfermaient une foule de personnes disposées à sympathiser avec les

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Canadiens, et ces esprits remuans voulaient se joindre à eux, attirés surtout par l’espoir d'obtenir des concessions de terrains en récompense de leurs efforts. Dans ce moment même où tout espoir était perdu, deux cents passèrent la frontière ; mais, avant que sir John Colborne ne pût envoyer des forces contre eux, un détachement de volontaires du comté de Missiqui, sous le commandement du capitaine Kemp, prit les armes, et repoussa les assaillans, qui perdirent du monde. Dès-lors, les six comtés, peu de temps auparavant en révolte ouverte, furent soumis et tranquilles au bout de quinze jours.

Les districts des Deux-Montagnes et de Terrebonne, au nord de Montréal, dans lesquels l'insurrection avait commencé, avaient encore cependant un aspect menaçant. Sir John Colborne avait judicieusement ajourné ses opérations contre ces endroits-là jusqu’à ce que, le midi ayant été complètement pacifié, il eût toutes ses forces à sa disposition. Le 14 décembre, il marcha en personne avec environ 1300 hommes de troupes régulières et de volontaires contre le: gros village de S.-Eustache. Le mauvais succès des révoltés avait découragé les habitans; et la plupart, ainsi que leurs chefs, compris Girod, regardé comme commandant en chef, avaient pris la fuite dans toutes les directions. Cependant près de 400 des plus obstinés occupaient une église et des maisons voisines qu’ils avaient fortifiées avec soin: et ils firent une résistance si vive que, sur ce point, un détachement anglais fut obligé de reculer. L'église, et ceux qui la défendaient, furent forcés de la quitter ; tandis que les assaillans, protégés par les maisons, n’eurent qu’un homme tué et neuf blessés.

Le colonel Maitland marcha vers S.-Benoit, village principal du district du Grand Brulé, qui avait été le foyer de l'insurrection. Mais, sur sa route, il rencontra une députation porteur de l'acte de soumission des habitans; et, en conséquence, il entra sans résistance dans la place. Malheureusement, ceux qui étaient restés fidèles, et dont les propriétés avaient été pillées, ou qui s'étaient vus forcés de quitter

le pays, ne purent pas s'empêcher de commettre des actes de violence, et une

grande partie des maisons avaient été réduites en cendres. Maitland, après être entré à Ste.-Scholastique, retourna à Montréal, laissant le district dans un état de parfaite tranquillité. La population, mécontente que les chefs, après l'avoir poussée à la révolte, l’eussent trahie, paraissait décidée à ne plus se laisser ainsi séduire. Plusieurs des chefs furent pris: Girod, entouré et sans espoir de se sauver, se donna la mort.

Sur ces entrefaites, le Haut Canada était devenu le théâtre d’événemens importans. Depuis long-temps, et surtout depuis le séjour de M. Gourlay, il s'était formé un parti, dont les opinions politiques étaient fort exaltées. A la vérité, la différence d’origine n’était pour rien dans ces idées; mais beaucoup d’habitans arrivaient des Etats-Unis, et naturellement ils sympathisaient avec les institutions de

ce pays. Ils avaient pour eux les résidens anglais, qui se plaignaient souvent que les concessions de terrains avaient lieu par faveur. Les sujets de mécontentement furent pesés avec soin par le comité nommé en 1838; et lord Goderich envoya sur ce point des instructions qui, de même que dans le Bas Canada, causèrent une satisfaction générale. Le parti des mécontens continua néanmoins ses menées, au point que Mackensie, Duncombe et autres chefs ne firent plus un secret de leur projet de se séparer de l’Angleterre pour se joindre à l’Union. En 1834, ce parti obtint, pour la première fois, la majorité dans l'assemblée représentative; et, quoiqu'il eût jusque-là borné ses plaintes à quelques objets particuliers, il en vint peu-à-peu à se mettre en opposition ouverte avec le gouvernement, et à lutter, ainsi que dans le Bas Canada, avec le conseil législatif, 11 transmit au roi une longue liste de griefs, entre autres, que les employés dans la colonie étaient trop nombreux, trop. payés, et qu'ils étaient destitués suivant le bon plaisir de la couronne; qu’on avait protégé des établissemens religieux particuliers, et que les instructions données par lord Goderich n’avaient pas été suivies. IL demandait aussi, et avec autant de chaleur que dans l’autre partie de la colonie, un conseil législatif électif.

Cet accord des deux provinces, poussées avec le même zèle vers des mesures extrêmes, mettait les affaires dans une situation dangereuse. Quand lord Gosford et les commissaires furent envoyés dans le Bas Canada, le ministère plaça à la tête de la province supérieure sir Francis Head, homme qui joignait aux talens littéraires, de l’adresse, de l'énergie et de la force de caractère. Arrivé au commencement de 1836, comme je l’ai déjà dit, il fit connaître publiquement l'étendue et les limites de ses instructions, assurant en même temps la population de son zèle et de ses efforts pour redresser tous les griefs. L'assemblée ne fut pas encore satisfaite, et bientôt survint un nouveau sujet de mécontentement. Sir Francis adjoignit au pouvoir exécutif trois membres, dont le choix fut très agréable au parti populaire : mais,comme il s’écuula quelques semaines avant que ces nouveaux membres n’eussent été consultés en aucune manière, ils déclarèrent par écrit qu’ils ne voulaient pas être responsables de mesures auxquelles ils n’avaient pris aucune part, et ils donnèrent leur démission. Sir Francis l’accepta avec regret, mais soutint qu’il n’était pas dans l'obligation de les consulter, et qu'il était le meilleur juge des occasions où leur concours était utile aux intérêts publics. La chambre s'empara de l’affaire, et, ayant eu des copies de la correspondance, rédigea un rapport et ensuite une longue adresse au roi, réfutant avec force les principes mis en avant par le gouverneur, et l’accusant d’avoir montré peu de bonne foi et d'amour de la vérité, Par suite de ce même système d’hostilité, elle refusa pour la première fois de voter les subsides. En conséquence sir Francis soumit à la décision royale les lois re. latives aux impôts, et se refusa à ordonnancer les dépenses particulières.

Tout espoir d’accommodement s'étant alors évanoui, le gouverneur se décida, le

28 mai, à faire un appel au peuple par une nouvelle élection. La lutte s’engagea avec une ardeur extraordinaire, et une guerre de manifestes, d'adresses, de proclamations commença entre les deux partis. Aucun chef n’a produit autant d’effet par ses écrits que sir Francis. La franchise et l'énergie de son style populaire eurent une influence prodigieuse, et déjà les habitans modérés commencèrent à abandonner ces idées extrêmes où leurs chefs les avaient engagés, (Ces différentes causes produisirent l'important résultat que, dans la nouvelle assemblée, une forte majorité soutint le gouvernement. Les démocrates s'étaient plaints au ministère qu’on l'avait obtenue par des moyens illégaux, par des concessions de terrains, et enfin par l'intrigue, Mais un comité nommé par l’assemblée déclara, après une enquête minutieuse, que ces allégations étaient fausses, et celle-ci exprima son attachement sincère à la mère-patrie et au gouverneur.

Tandis que le Haut Canada se trouvait dans cet état satisfaisant de tranquillité, l'insurrection avait éclaté dans l’autre province : et, lorsqu'on demanda à sir Francis de quelle force il pouvait disposer, il répondit, “ De toute.” Il jugea non-seulement facile, mais même désirable, que la force armée fût éloignée en entier de son gouvernement, pour prouver encore davantage ses intentions loyales et pacifiques. Il fit déposer les armes dans l'hôtel de ville de Toronto, sous la garde du maire, ne plaçant pas même de garde pour s'opposer à leur enlèvement, Dans cet état de choses, Mackensie se résolut à faire une tentative sur la capitale. Ayant dans la province plusieurs petites troupes, disposées à obéir à son commandement, et qui s'étaient exercées au maniement des armes, il leur ordonna de se réunir, le 4 décembre, sur la grande route appelée Yonge-street, conduisant au lac Simcoe, Arrivant en diligence par des chemins de traverse au travers des bois, elles se rassemblèrent à la taverne de Montgomery, à quatre milles de Toronto. On avait d’abord porté leur nombre à 3000; mais il est probable qu'il n’excédait pas 500 hommes. Voulant effectuer une surprise, ils attaquèrent tous les individus qui se rendaient à la ville: parmi eux se trouvait le colonel Modie, officier distingué, qui fut blessé,et mourut quelques heures après. Cependant l’aiderman Powell, ayant tué un des conspirateurs qui l’avaient assailli, s'échappa, avertit le gouverneur et donna l'alarme, Sir Francis se rendit aussitôt à l’hôtel de ville, et il y trouva le chef de la justice avec un mousquet sur ses épaules, et entouré d'une bande de braves gens qui s'étaient réunis à la hâte. Les armes leur furent distribuées, et ils se mirent en défense aux fenêtres du bâtiment, tandis que d’autres en protégeaient l'entrée, Mais Mackensie, présumant que Powell aurait donné l'éveil, n’osa pas avancer, et perdit par sa timidité une occasion favorable qui ne se représenterait plus. Dès le matin, 300 royalistes furent réunis ; dans le cours de la journée, M. Allan M'Nab, président de la chambre représentative, arriva avec soixante hommes du district de Gore,et ceux qui vinrent de différens autres lieux portèrent ce nombre

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Ld La DERNIERS EVENEMENS AU CANADA, 89

à 500. Le 6 décembre, les forces furent jugées suffisantes pour prendre l'offensive: mais le gouverneur, voulant éviter de répandre le sang, envoya un message aux insurgés pour les engager à mettre bas les armes. Mackensie y consentit, sous la condition qu'une convention nationale serait convoquée, et il donna deux heures pour la réponse: mais on n’en fit aucune à cette proposition, et des arrangemens furent pris pour une attaque le jour suivant.

Le 7, à midi, toutes les forces marchèrent en avant. Dans cette réunion de citoyens fidèles, le colonel M‘Nab, président actuel de l'assemblée représentative, et M. Justice M‘Lean, son prédécesseur, furent chargés du principal commandement : le secrétaire de la chambre fut choisi pour leur adjudant-général. Les rebelles occupaient une position élevée en face de la taverne de Montgomerie; et là, protégés par les maisons, ils se décidèrent à attendre les assaillans. Mais, la milice les chargeant avec la plus grande intrépidité, ils furent rompus, et prirent la fuite dans toutes les directions: Mackensie lui-même se sauva promptement, On les poursuivit pendant quatre milles, et deux des chefs furent pris. La taverne fut brûlée jusqu'aux fondemens ; et lu révolte fut si complètement domptée que sir Francis jugea que la clémence n’aurait aucun danger, et il renvoya la plus grande. partie des prisonniers.

Cependant la milice des provinces s’était dirigée en grandes masses sur Toronto ; entr'’autres 2600 hommes du district de Newcastle : en tout, ils se montaient au-delà de 10,000. On leur fit connaître aussitôt qu’ils pouvaient s’en retourner: et ceux des districts de l’est furent autorisés à se joindre aux forces qui agissaient dans le Bas Canada. Comme on apprit cependant que Duncombe avait levé un corps dans le district de Londres, qui avait été le siége principal des factieux, le colonel M:Nab y fut envoyé avec une force suffisante. A son approche, les chefs se sauvèrent, et 300 individus qu'ils avaient réunis mirent bas les armes, montrant un regret sincère de leur faute, et prêts à servir dans l’armée royale,

L'insurrection avait été entièrement apaiste, et le calme était rétabli sur tous les points du Haut Canada, quand il arriva un événement qui faillit devenir dangereux. Mackensie arriva à Buffalo, y tint de nombreuses assemblées, et excita un vif enthousiasme pour sa cuuse. Indépendamment de cet intérêt en faveur des idées démocratiques, la gêne du commerce avait laissé beaucoup d'individus sans travail, et ils étaient disposés à se jeter duns toute entreprise hasardeuse. Plusieurs des plus aisés contribuaient de leur bourse; et Van Ranssellaer, Sutherland et d’autres, au fait du service militaire, se proposaient pour diriger la révolte, Un petit corps fut promptement levé, et prit possession de Navy Island, située dans le canal de Niagara, entre Grand Island et la côte anglaise, et il s’y fortifia avec treize pièces de canon. De là Mackensie publia une proclamation, au nom du Gouvernement Provisoire du Haut Canada. Des volontaires furent invités à venir le joindre, sous la A 4

90 LE CANADA PITTORBSQUE.

promesse que, des dix millions d’acres que la victoire mettrait à leur disposition, chacun d'eux en recevrait 300 en toute propriété. On ne dépendrait plus du gouvernement anglais: l'assemblée, le conseil, le gouverneur et tous les employés devaient être nommés par le peuple : le commerce serait libre de toutes restrictions : et enfin, pour méttre le comble à toutes ces rodomontades, la proclamation ajoutait que de gros bâtimens pouvaient monter le lac Supérieur. Des recrues continuèrent d'arriver à ce poste, et bientôt il s'y trouva environ mille combattans. Le colonel M:Nab ne tarda pas à se présenter avec le double de miliciens ; mais il manquait de ce qu’il lui fallait pour traverser le canal, et pour emporter la forte position qu’occupaient les rebelles.

Tous les regards étaient alors tournés vers le gouvernement des Etats-Unis, de qui dépendait la question de paix et de guerre. Aussitôt que ce gouvernement eut appris ce qui se passait, il se montra décidé à garder la plus stricte neutralité. Le président, M. Van Buren, publia successivement deux proclamations, dans lesquelles il rappela les peines qu’on encourrait si on s'engageait dans des hostilités dirigées contre une nation amie; et on protesta unanimement dans le Congrès contre toute mesure qui tendrait à mêler dans ce conflit le gouvernement américain. Clay, Davis, Benton, Calhoun, chefs de l’opposition, parlèrent également dans ce sens. Le dernier déclara que, de tous les malheurs qui pouvaient affiger la civilisation, la guerre avec la Grande Bretagne serait, en ce moment, le plus déplorable. Il restait trop peu de temps pour prendre une décision législative ; mais le président nomma le général Scott, ancien officier, d’un caractère énergique et décidé, au commandement des frontières où régnait l’agitation.

Sur ces entrefaites il arriva un événement qui, en même temps qu'il affaiblit les insurgés, excita une vive fermentation parmi eux, Un petit bateau à vapeur, la Caroline, avait été acheté, ou au moins régulièrement employé par eux, depuis le fort Schlosser sur la côte américaine, jusqu’à Navy Island, transportant dans ce dernier endroit des troupes et des munitions. Le colonel M'‘Nab ordonna au capitaine Drew de s'opposer au retour du bateau; mais cet ordre ne put pas être exécuté. Le capitaine, l’ayant vu sur le canal, et à l’ancre sur la côte américaine, se décida à l’attaquer. 11 s’en approcha, sans être découvert, jusqu’à une cinquantaine de pieds ; et, lorsqu'on le hêla du bâtiment pour lui demander ses papiers, il répondit qu’il les montrerait lorsqu'il serait sur le pont. La Caroline commença aussitôt son feu ; mais le capitaine sauta à l’abordage, et, en deux minutes, s’'empara du bâtiment. Ceux qui voulurent résister furent tués ou faits prisonniers; les autres, qui paraissaient être des citoyens paisibles, furent mis à terre. Le bateau, auquel il n’était guère possible de faire traverser le fleuve sur le champ, à cause de la rapidité du courant, fut brûlé, abandonné au fil de l'eau, et alla se perdre à la grande cataracte. Le caractère sauvage et pittoresque de cette scène agit fortement

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sur les imaginations, et les Américains affirmèrent positivement, quoique, ce me semble, sans raison, que des citoyens inoffensifs avaient été enveloppés dans ce massacre, et que plusieurs même avaient été précipités dans l’horrible abyme.

La prise de la Caroline fut bientôt suivie de l’arrivée du général Scott, qui prit des mesures vigoureuses et effectives pour empêcher que des hommes et des munitions ne pussent aborder à Navy Island. D'un autre côté, la force des assaillans augmentait à chaque instant: deux compagnies de troupes régulières, avec un train d'artillerie, vinrent du Bas Canada, et commencèrent un feu vigoureux contre l'île. Les insurgens, voyant qu'ils ne pouvaient plus s’y maintenir, l’évacuèrent le 14 janvier. Van Ranssellaer et Mackensie furent arrêtés par les autorités américaines, mais relâchés sous caution.

Sutherland, avec une troupe de fuyards, se retira fort loin à l’ouest, et, renforcé par quelques aventuriers de ce quartier, il essaya de s'établir au Bois Blanc, île située sur le canal de Détroit. Un corps armé fut aussitôt envoyé contre eux, et il réussit à s'emparer d’un bâtiment qui portait, nun-seulement des vivres et des munitions, mais encore des individus qui paraissaient occuper de hauts grades militaires. Les factieux, jugeant leur position trop dangereuse, la quittèrent et trouvèrent un asyle dans Sugar Island, qui appartient aux Etats-Unis. Le général Scott ne tarda pas à y arriver: mais Mason, commandant de l’île, décida les factieux à se disperser. Quelques tentatives de révolte eurent lieu sur d’autres points ; mais elles ne causèrent pas de sérieuses alarmes.

Aussitôt qu’on reçut en Angleterre la première nouvelle de l’insurrection, elle y excita une vive sensation, Les chefs du parti populaire se réjouirent de l'événement en lui-même, se flattant déjà d’un triomphe prochain : mais la nation, en général, ne partagea pas cette manière de voir. Les Tories en prirent occasion d’accuser le ministère d’avoir, par un manque d'énergie, encouragé la rébellion; mais ils se montrèrent prêts à concourir à toutes les mesures qui seraient prises pour l’étouffer. Le Parlement étant sur le point d’être ajourné, les ministres proposèrent qu’au lieu de se réunir, comme à l’ordinaire, à la fin de février, il reprît ses séances le 6 janvier, époque où, selon les circonstances, on prendrait les mesures qui seraient jugées nécessaires.

Le Parlement ne fut pas plus tôt rassemblé qu’on apprit que la révolte ne tarderait pas à être apaisée. Tous les efforts du gouvernement tendirent alors à mettre le pouvoir exécutif sur un pied qui, tout en conservant les droits et les libertés de la colonie, garantit pour la suite sa tranquillité. Mais on jugea indispensable, pour le présent au moins, de suspendre la constitution dans le Bas Canada. Un conseil nommé par la reine devait, de concert avec le gouverneur, exercer les fonctions remplies par les deux corps législatifs; mais son pouvoir finissait le premier

novembre 1840: et, à moins qu'il ne fût continué par l'autorité compétente, tous les actes émanés de lui cesseraient d'être en vigueur au premier novembre

Sir John Colborne, alors gouverneur provisoire du Bas Canada, fut chargé de mettre promptement ces mesures à exécution: mais le ministère s'occupait de prendre un parti définitif pour rétablir l’ordre dans la province, et il décida le comte de Durham à en prendre l’administration, et à diriger tous ses efforts vers le but qu'on se proposait. La haute réputation du comte, comme homme d'état, ses idées libérales en administration étaient autant de garanties qu’il saurait accorder la fermeté avec le respect pour les libertés nationales. Il était autorisé à former une sorte de conseil représentatif, composé de treize membres de chaque province, mais dont il prendait les avis seulement, et qu’il pourrait réunir ou ajourner à volonté.

Le 29 mai 1838, le comte arriva à Quebec, où il fut reçu de la xanière la plus cordiale, tous les partis paraissant compter sur lui pour voir finir les dissentions qui troublaient depuis si long-temps la colonie. En se rendant dans les autres districts, ainsi que dans le Haut Canada, jusqu’au Niagara, il recueillit les mêmes félicitations et les mêmes marques de confiance. A son arrivée, il fut appelé à juger une question délicate et difficile que sir John Colborne avait jugé convenable de laisser à sa décision. Wolfred, Neilson, Bouchette, Viger, et quelques autres personnes d’une classe un peu élevée, étaient en prison à Montréal, sous l’accusation de haute trahison, et une peine sévère leur était réservée ; mais il était difficile de compter sur un jury impartial, et on devait craindre que leur procès ne réveillât toutes les haînes qu’on désirait tant voir se calmer. Le comte Durham, en conséquence, crut devoir prendre la marche suivante. Les prisonniers, s'étant déclarés coupables, furent condamnés à être transportés aux Bermudes, où ils seraient soumis à la plus stricte surveillance. On leur signifia que, s'ils revenaient au Canada, sans la permission du gouverneur, ils encourraient la peine de mort. Le même décision fut prise à l'égard de Papineau et de ses complices dans la dernière rébellion: mais, après l'issue désastreuse qu’elle avait eue pour eux, ils avaient pris la fuite.

Aussitôt que cette ordonnance fut connue en Angleterre, elle fit une grande sensation dans le Parlement. Lord Brougham, dans la chambre des pairs, déclara qu’elle était illégale, parce qu’elle condamnait à mort sans procès, et à la transportation dans une colonie qui n’était pas dans la juridiction du gouverneur général: il finit d’ailleurs par demander un bill d’indemnité. Cette motion, quoique combattue avec force par lord Melbourne, passa néanmoins dans la chambre haute à une grande majorité. Les ministres, ayant reçu du conseil judiciaire de la couronne un rapport qui n’était pas favorable à l’ordonnance, au moins quant à sa dernière disposition, jugèrent qu’il devenait inutile de la

soutenir, Ils la cassèrent, tout en témoignant à lord Durham leurs regrets, l’approbation qu'ils dons::«n, en général, aux mesures qu’il avait prises, et enfin la confiance entière qu i!« settaient dans son administration.

Cependant le comte Durham n'était pas d’un caractère à endurer patiemment ces reproches. Il convint, il est vrai, qu’il avait outre-passé les strictes limites de la loi; mais il soutenait que sa conduite était ce qu'il y avait de mieux à faire dans l’état critique où se trouvait la province ; que la ser tence était douce; et que, par suite de ce principe, volenti nulla fit injuria, les prévenus n'étaient pas lésés par une décision à laquelle ils avaient formellement acquiescé. D'ailleurs, aucune injustice évidente n'ayant été commise, lord Durham espérait qu’on attendrait le résultat de la mesure qu’il avait prise. Il se montrait aussi fort mécontent de l'opposition des Lords, et surtout des ministres, qui l’avaient faiblement soutenu. Il aurait cependant été plus magnanime de sa part de ne pas se décourager, et d'achever la tâche qu'il avait commencée. Il porta trop loin la vanité blessée lorsque, en recevant la nouvelle officielle de ce qui s'était passé au Parlement, il déclara son intention de se démettre de son administration. Il ne voulut même pas suivre la marche établie, en demandant à sa majesté l’autorisation de résigner, et en ne partant qu'après lavoir reçue. En faisant connaître que son ordonnance n’avait pas été approuvée, il s’exprima sur cette décision avec une violence peu convenable, et de nature à compromettre l'autorité royale. Le 1® novembre, sa seigneurie s’embarqua à Quebec, et arriva, le 26, à Plymouth.

Dans ce même moment, des semences de rébellion germaient encore dans la province. Dans le cours de l'été, et au milieu d’un calme apparent, l’incendie sur le S.-Laurent du bateau à vapeur le sir Robert Peel, et l’acquittement des assassins de Chartaud, en dépit de l’évidence la plus claire, prouvèrent que l’esprit de mécontentement régnait profondément dans tous les cœurs. Dès le commencement de l'hiver, des dispositions avaient été prises par les habitans pour une levée en masse, et ils étaient soutenus par un corps nombreux d’Américains, qui, sous le nom de sympathisers, avaient épousé chaudement leur cause, Des armes et des munitions furent secrètement introduites dans le Canada, et une association, liée par des sermens et des signes convenus, s'était formée tout le long de la frontière. Lord Durham attribua tous ces mouvemens à ce qui s'était passé en Angleterre, et à une décision qui, en détruisant toute confiance dans son autorité, avait enhardi les mécontens: mais sir John Colborn sut que ces préparatifs avaient eu lieu dès le mois de juin précédent. Le gouvernement des Etats-Unis, quoiqu'il lui fût difficile d’empêcher les citoyens américains de prendre part à ces menées, montra les meilleures intentions en faisant connaître ce qui se passait à M. Fox, ministre anglais à Washington. Des renseignemens pareils arrivèrent de plusieurs côtés à

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94 LE CANADA PITTORBSQUE.

sir John Colborn, qui ne perdit pas de temps pour mettre la province en état de défense, et fit venir des renforts de la Nouvelle-Ecosse.

Dans la nuit du 3 novembre, un mouvement eut lieu dans toutes les provinces méridionales du district de Montréal : mais quelques dispositions vinrent à manquer ; les partis qui s'étaient réunis le long de la rivière de Richelieu ne reçurent pas des armes qu’on leur avait promises, de sorte que une grande partie des habitans se dispersèrent, et retournèrent chez eux. Le siége de l'insurrection était alors vers les frontières de l’ouest, entre la rivière Richelieu et le S.-Laurent. Les chefs des factieux, le Dr. Robert Nelson, Côte et Gagnon, avaient réuni 4000 hommes, et établi leur quartier général à Napierville. Leur première démarche fut de se mettre en communication avec leurs amis de l’Union ; et, dans ce but, 400 des rebelles furent dirigés vers la frontière : mais ils y trouvèrent un corps de volontaires anglais, aussi braves que fidèles. Ceux-ci attaquèrent les mécontens, et les mirent en fuite, après leur avoir fait éprouver une grande perte. Pour réparer ce désastre, le Dr. Nelson marcha contre les vainqueurs avec environ 900 hommes. Les premiers, qui n'étaient qu’au nombre de 200, prirent position près de la chapelle d’Odelltown, sur laquelle l’ennemi commença une vive attaque ; mais, après une action qui dura deux heures et demie, il fut forcé de se retirer, avec perte d’une centaine de tués et de blessés, Les volontaires eurent un officier et cinq hommes tués, et neuf blessés.

Dans le même moment, le major-général sir James M‘Donnell, par ordre du gouverneur, traversa le S.-Laurent avec sept régimens de ligne, et marcha sur Napierville. Les rebelles, découragés par leurs pertes antérieures, et après avoir vainement essayé de réunir leurs forces, se dispersèrent dans toutes les directions, sans brûler une amorce, Ils avaient encore un poste à Beauharnois ; mais le colonel Carmichael, avec un détachement de troupes régulières, et 1000 miliciens de Glengary, les mit en fuite après leur avoir tué deux hommes et blessé deux autres. M. Ellice, et plusieurs de ses amis, qui avaient été faits prisonniers par eux, eurent la liberté de s’en retourner à Montréal. Le onze novembre, une semaine après le commencement de l'insurrection, le major-général M‘Donnell put annoncer qu’elle était complètement apaisée, et que les rebelles n'avaient pu se mettre en communication avec leurs amis de l’autre côté de la frontière.

Je reviens maintenant au Haut Canada où, même avant la première émeute, sir Francis Head avait quitté ses fonctions. La cause de sa résolution venait de ce que lord Glenelg l’avait blâmé d’avoir destitué le juge Ridout, pour ses principes démocratiques, et de ce qu'il avait refusé d’obéir à l’ordre qu'il avait reçu de faire entrer au tribunal M. Bidwell, dernier président de l’assemblée, et un des chefs de l’opposition, En outre, il avait blâmé en termes peu mesurés le système de conciliation

adopté par le bureau colonial, dont il avait qualifié les membres de républicains ; insistant sur la nécessité de ne pas s’écarter des véritables principes monarchiques, et sur l'exclusion de tous ceux qui leur étaient opposés, seuls moyens qu'on pâût employer pour gouverner le Canada. Les ministres acceptèrent sa démission avec quelque peine ; tandis que la partie de la population qui était restée fidèle, et parmi laquelle il s'était rendu très populaire, témoignait hautement son regret et son mécontentement. Le colonel sir Georges Arthur, qui avait été gouverneur de la terre de Van Diemen, fut choisi pour lui succéder.

Le nouveau gouverneur ne tarda pas à se trouver entouré de difficultés ; car, Uès le commencement de juin, des partis d’Américains, au nombre de 1000 à 1200, traversèrent le canal de Niagara, et cherchèrent à pousser les Canadiens à l'insurrection. Ils attaquèrent un détachement de quatorze lanciers placés dans une auberge, à laquelle ils mirent le feu, ce qui obligea les lanciers à se rendre : mais, aussitôt qu’ils apprirent que sir Georges était arrivé à Niagara, et que tout le pays se levait contre eux, ils se hâtèrent de retraverser la frontière, laissant environ quarante prisonniers, parmi lesquels étaient Morrow et Waite, commandans en premier et en second. A la fin de juin, un autre petit parti passa le S.-Claire, et envahit l’arrondissement de l’ouest. Mais il ne fut pas soutenu, et, en apprenant que les miliciens approchaient, il s’en retourna après avoir perdu quelques hommes qui furent faits prisonniers.

’été se passa assez tranquillement, quoique la frontière du Haut Canada se ressentit du grand mouvement qui avait lieu au commencement de novembre dans l’autre partie de la colonie. Au moment du soulèvement dans le district de Montréal, un corps de 400 hommes s’embarqua près du port de Sackett, et aborda à Prescott. Le 13 novembre, le colonei Young, avec les forces qu'il put réunir, et aidé par le capitaine. Sandom, monta un bateau à vapeur armé, et força une grande partie des assaillans à se disperser, tandis que les autres se réfugièrent dans un moulin à vent et dans une maison voisine bâtie en pierres, dont on ne put pas les déloger. Les Anglais y perdirent dix-huit hommes tués ou blessés. Dans la journée, le colonel Dundas arriva de Kingston avec quatre compagnies; mais il jugea que les bâtimens, dont les murs avaient de trois à quatre pieds d'épaisseur, ne seraient pas emportés sans artillerie. Il fit venir quelques canons et des renforts, et commença l'attaque le 16 novembre. Les assaillans placés dans la maison en pierres cherchèrent à se sauver à la faveur de taillis voisins, mais ils furent tous pris. Ceux qui s'étaient réfugiés dans le moulin déployèrent alors un drapeau blanc, et se rendirent à discrétion. Le nombre des prisonniers se monta à 159. Les miliciens, sur lesquels on ne paraissait pas compter entièrement, montrèrent au contraire le plus grand zèle, et se réunirent au nombre de 5000.

L’ennemi trouva la frontière de Niagara si bien gardée qu’il ne fit aucune tentative

de ce côté. Mais, au point du jour, le 4 décembre, environ 350 individus qui s'étaient réunis à Détroit, débarquèrent près de Sandwich, mirent le feu à un bateau à vapeur et à des casernes, et tuèrent de sang-froid quelques personnes. Aussi lâches que cruels, ils ne furent pas plus tôt attaqués par un parti de miliciens, qu'ils se réfugièrent dans les bois ou sur la côte américaine, laissant vingt-six morts et vingt-cinq prisonniers. Ceux qu’on prenait étaient d’abord traités avec une grande douceur; mais, quand on vit qu’elle n’avait produit aucun effet, et que les habitans s’en plaignaient beaucuup, on jugea nécessaire de se montrer rigoureux dans cette occasion. Les chefs furent presque tous mis à mort, et les autres condamnés à des peines sévères ou ignominieuses.

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