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CHAPITRE IV

APRES avoir terminé la partie historique de cet ouvrage, je m’occuperai maintenant d’un sujet plus intéressant, en général, pour les lecteurs, de l’état social et moral des Canadiens.

Les habitans du Canada sont divisés en trois classes, entre lesquelles il n’y a jamais eu d’amalgame complet. Elles se composent des Français, premiers colons, et qu’on appelle communément habitans ; des Anglais, qui s’y sont établis depuis; et des tribus indiennes.

Les habitans, lors de la conquête, formaient presque toute la population ‘européenne. Ils vccupaient les meilleures terres le long des rives du S.-Laurent entre Quebec et Montréal, une grande partie de celles qui longent la rivière Richelieu, un espace moins considérable sur la Chaudière, la Yamaska, le S.-Maurice et autres tributaires du grand fleuve, ainsi qu’une colonie séparée sur les bords fertiles de Détroit. Ces terrains avaient été donnés à des personnes de distinction ou en faveur, en grands lots; et, comme je l’ai déjà dit, elles les occupaient

à titre de seigneurs. Mais comme il ne convenait pas à leurs habitudes de défricher et de cultiver par eux-mêmes un sol couvert de forêts, et que les fermiers ne voulaient pas s’en charger aux conditions ordinaires des baux, les propriétaires furent obligés de diviser leurs terres en petits lots, sous le titre féodal de fiefs, à des hommes habitués au travail, qui, à raison de cette longue location, ne craignaient pas d'entreprendre les dépenses du défrichement. Le paiement annuel est extrêémcment faible, et se monte, dans quelques propriétés, à dix shellings seulement pa+ an, avec un boisseau de grain et deux poules, Le seigneur a en outre certains priviléges, des droits de pêche, de mouture, et plus spécialement sur les ventes et transferts ; et ces derniers se montent, dans quelques cas, au cinquième du capital de la vente.

Ceux qui tiennent ces fiefs ou fermes, au moyen des charges dont je viens de parler, deviennent, pour ainsi dire, propriétaires des terres, qu'eux et leurs familles cultivent de leurs propres mains. Cette partie de la population passe pour être aisée, industrieuse et contente : les lots de terre, subdivisés par suite d’héritages, suffisant avec abondance aux besoins de ceux qui les occupent. Le sol est entretenu avec soin, mais les fermiers sont restés étrangers aux progrès qu'a faits l’agriculture dans ces derniers temps. Ils s’étudient seulement à tirer de leur ferme tout ce qui est nécessaire à leurs besoins, non-seulement leur nourriture, mais aussi la chandelle, le savon, et même le sucre. Du lin de leur récolte et des laine: de leurs troupeaux, ils peuvent fabriquer chaque article d’habillement. Leurs maisons, quoique généralement bâties en bois, et à un seul étage, sont propres et commodes. Dans le milieu, une cloison sépare la cuisine de l’appartement principal; et, dans les deux extrémités, sont les chambres à coucher. Ils ont un jardin, qui en général est assez mal tenu, dont les fenimes seules ont le soin, mais qui fournit suffisamment les fruits et les légumes les plus ordinaires,

Les habitans ont, dans leur extérieur, des caractères qui leur sont particuliers ; ils sont grands, maigres, et, par leur exposition continuelle à l'air, presque aussi noirs que les Indiens. Ils ont des lèvres minces, souvent des nez aquilins, et leurs yeux sont noirs, petits et vifs. La plupart des jeunes filles sont de jolies brunes au visege oval, avec de beaux yeux, de jolies dents, et un regard fin. Leurs habillemens sont À peu près ceux qu'avaient autrefois les payseus en France, Les hommes portent une capotte, grand vêtement gris ou surtout qui couvre presque tout le corps, et qui s'attache avec une ceinture de diverses couleurs brillantes, Ils couvrent leurs jambes de mocassins, et leur tête d’un chapeau de paille en été, et d’un bonnet rouge en hiver, Ils portent encore une longue queue. Les femmes ont des mantelets courts, plusieurs juppes de difiérentes couleurs, et des chapeaux au lieu de bonnets, mode commune autrefois en Ecosse, et qui n’y est pas encore tout à fait abandonnée: elles ont de larges ceintures, et quelquefois les cheveux

réunis sur le derrière de lu tête. A l’église et dans les occasions où elles se parent elles sont habillées à la mode anglaise, mais elles déploient une plus grande variété de couleurs éclatantes. Elles mettent quelquefois de la poudre dans leurs cheveux, et du jus de betterave sur leurs joues, en guise de rouge; mais, tant sur elles que dans leurs maisons, elles sont d’une propreté parfaite.

Les habitans vivent frugalement: leur nourriture consiste ordinairement en plusieurs espèces de soupes. Ils ont néanmoins leurs jours gras, ou grands galas, principalement avant et après le carême. De nombreuses réunions ont alors lieu, et la table est servie avec autant de recherche et d’abondance que le permettent les ressources du maître. Les tables plient sous d'énormes pâtés de dindon, de grosses pièces de bœuf, de mouton et de porc, qu’on remplace par une profusion de puddings en fruits. Ils font honneur à tous ces mêts, ainsi qu’au rum qui les suit: mais la jeunesse se lève aussitôt que les sons du violon se font entendre ; et la danse, qu’elle aime passionnément, l’occupe jusqu’à une heure avancée de la nuit. Les mariages surtout scnt célébrés au milieu d’un nombreux concours d’amis et de connaissances. Vingt ou trente voitures du pays amènent ceux qui doivent être présens à la cérémonie; et plusieurs jours sont remplis par les festins et les danses. La jeunesse exprime quelquefois assez rudement son opinion sur un mariage mal assorti, spécialement quand il y a une grande différence d’âge entre les deux époux. Elle se rassemble la nuit, et donne aux nouveaux mariés un charivari d’instrumens discordans, de cornes, de tambours, de cloches et de chaudrons, qu’elle accompagne de grands cris; et, pour se soustraire à cette avanie, il n’y a d'autre moyen que de donner ou à l’église ou aux pauvres. L'été, toujours court, est entièrement rempli par les travaux d'agriculture: mais, quand la neige et les glaces couvrent la terre, alors commence la saison des plaisirs ; et on voit circuler les carioles ou les traineaux, dont se servent les habitans pour se faire mutuellement des visites.

Les Canadiens français professent, de même que leurs pères, la religion catholique romaine ; et ils ont une dévotion qui approche quelquefois de la superstition. Les routes sont indiquées par des croix ; les maisons sont remplies de petites images de la Vierge et de l'enfant Jésus, ainsi que de figures de saints en cire, et de tableaux du crucifiement. Il y règne aussi une grande profusion d’eau bénite et de cierges. Les habitans évitent de se loger hors de la portée des cloches ; et, les dimanches, l'église est toujours remplie. Au reste ils ont sur la sainteté de ce jour le préjugé ‘rdinaire des populations catholiques. Quand les offices sont terminés, le rest: de la journée est consacré sans réserve aux plaisirs. Le dimanche, disent-ils, est leur jour de distraction, et celui où se rassemblent les parens et les amis. Touter les sociétés se trouvent réunies à l’église paroissiale, et, à la sortie, s'établissent les relation1 d’affaires ou de plaisir. Vieux et jeunes, hommes et femmes, tous parés

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de leurs plus beaux habits, conduisent leurs calèches les plus élégantes, auxquelles sont attelés leurs plus beaux chevaux, et se font des visites dont les affaires, l’amour et les amusemens sont le motif et le but.

Le jeune homme, élégamment habillé, fait sa cour à une jeune fille qu’il a choisie pour l’objet de ses affections ; et celle-ci, de son côté, qui déploie dans sa parure toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, a l’espérance de faire à la promenade la rencontre de son chevalier. Le hardi cavalier s’étend sur le mérite de son coursier sans rival ; et, dans l’hiver, chacun d’eux fait parade, dans des courses en carioles, de la vitesse et de la force de son cheval. En un mot, le dimanche est un jour de grande fête. Dans la soirée même, le violon et la danse ne sont pas regardés comme inconvenans. Au reste, malgré ces usages, l’esprit religieux des Canadiens paraît sincère, et il est chez eux la source d’un grand bien. Leur conduite, en général, ne mérite que des éloges. Les crimes atroces, les assassinats, et les attaques violentes contre les personnes sont fort rares. Les propriétés n’ont rien à craindre des voleurs ; les portes des maisons restent ouvertes et tout ce qu’elles renferment y est laissé à l’abandon. Les habifans s'engagent rarement dans ces querelles personnelles et violentes, si communes parmi les Américains et les Anglais; et ils ne connaissent ni le duel, ni le boxage. Au contraire, ils se traitent entre eux avec ces manières affables et cérémonieuses usitées en France. Une des premières choses qu’ils apprennent aux enfans, est de parler poliment, et de montrer de la déférence porr les étrangers ou les personnes âgées. Leur politesse ne s'allie point avec la fausseté, encore moins avec la bassesse, au-dessus de laquelle les place leur situation indépendante. Ils se montrent généreux envers ceux qui sont dans le besoin, et bienveillans jusqu’à la libéralité. L'’habitude qu'ont les familles d’habiter la même maison, même jusqu’à la troisième génération, indique de la bonté de caractère et l’union qui règne entre elles. La seule chose à peu près qui les divise est !l: passion des procès, qu'ils portent très loin, ce qui vient peut-être de la facilité de la satisfaire à peu de frais On prétend que ce goût de plaider les éloigne de ces violens moyens de terminer ses querelles usités ailleurs.

Les habitans ne courent pas après les entreprises hardies ou les innovations, Ils font ce que faissient leurs pères, suivent la même routine, et n’adoptent qu’avec peine les utiles améliorations qu’a éprouvées l’agriculture dans les temps modernes. Quoiqu'il y ait près d’eux d'immenses terrains qui sont sans maîtres, ils les abandonnent aux Anglais et aux Américains, et ils se sont rarement étendus au-delà des premières limites de leurs propriétés. Leur caractère doux et tranquille contribue à les retenir dans cet état stationnaire, ainsi que leurs dispositions sociales ; on peut y ajouter encore leur attachement à leur famille, à leur culte, et à leurs cérémonies religieuses. Ces sentimens sont tout pour eux, Au reste leur imstruction est bien limitée; et on dit que leurs prêtres ne font rien pour répandre

parmi eux les premiers élémens de l'éducation : il en résulte que la plus grande partie des hommes faits ne sait ni lire ni écrire. La législature vient de prendre des mesures qui doivent changer cet état de choses, et tout fait espérer que la génération qui s'élève sera plus éclairée.

Le Haut Canada, à l'exception de quelques petits établissemens à Détroit, a un aspect bien différent. La grande majorité des habitans consiste en émigrés, arrivés successivement d'Irlande, d’Ecosse et d’Angleterre, et dont les idées et les usages conservent leur empreinte originale. Quelques écrivains: font un portrait assez peu flatteur de ceux qui sont arrivés avant le demi-siècle qui vient de s’ecouler. Les mœurs générales ont été répandues, principalemer.c dans les districts de l’ouest, par des Américains, qui paraissaient plutôt sortir du milieu des forêts que des parties civilisées de l’Union, et appartenir aux déserts du Kentucky qu’à la Nouvelle Angleterre. Des déserteurs et des matelots ne pouvaient pas contribuer à rendre la population meilleure, population qui n’était pas d’ailleurs prise, en général, dans ces classes respectables que des malheurs auraient forcées de venir chercher au Canada des moyens de subsistance. L'’éloignement des entraves ordinaires de la société, et même des exercices religieux, avait fait oublier tous les principes d'ordre et de justice: et l'ivresse, que rendait facile le bon marché des liqueurs spiritueuses, était portée au dernier degré, et devenait la source de l’inconduite et de la ruine d’une foule de familles. Le dimanche et les devoirs religieux n'étaient pas observés, et l'oreille des étrangers était continuellement blessée par un langage grossier et par des juremens qui indiquaient le dernier degré de la dégradation. Des luttes violentes avaient lieu entre les colons, et rappelaient les mœurs féroces des sauvages. M. Talbot, tout en avouant qu’il s'était trouvé dans le pays avec plusieurs dames très respectables, accuse le sexe, en général, de négligence, et même d’oubli complet de ses premiers devoirs. Quoiqu’une jeune fille pût être certaine d’avoir des occasions répétées de s'engager dans les liens du mariage, il lui arrivait fréquemment d’avoir deux ou trois enfans avant de se marier. L’auteur que je viens de citer se trouva avec une dame qui avouait devant tout le monde que, à l'époque de ses noces, sa petite Betty était déjà âgée de deux ans. Les principes plus sévères qu'apportaient dans la colonie les femmes qui arrivaient de la mère-patrie étaient regardés comme ridicules. On prétendait que les enfans étaient une propriété utile, et que deux ou trois qu'on avait ainsi irrégulièrement, loin d’être un obstacle à l'établissement d’une jeune personne, prouvaient qu’elle méritait d'être recherchée, et qu'on pouvait compter avec elle sur des héritiers. Après le mariage, cette même femme se montrait active et industrieuse : mais elle exigeait de son époux beaucoup de déférence, et même qu'il fermât l’œil sur quelques faiblesses passagères. Des auteurs prétendent que cet état de choses n'existe plus; d'autres assurent le contraire; mais les moyens d'instruction qui se répandent de plus en plus, et

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