V. — PATIIOGÉNIE
Jusqu'à présent, nous n’avons exposé que des faits, des faits cliniipies, anatomo-pathologiques, expérimentaux, données statislicpies et démographiques, tout ce cpie l’observation sous toutes ses formes pouvait nous fournir pour l’élude du cancer, mais nous nous sommes rigoureusement abstenu de toute conception théorique sur la nature même des formes morbides que nous décrivions.
Ces faits, nous les avons d’ailleurs résumés par avance dans notre définition du cancer. Tout cancer est une tumeur par prolifération cellulaire, où les éléments proliférés dérivent des éléments cellulaires de la région intéressée et en dérivent par descendance directe, ces éléments pouvant d’ailleurs être typiques ou atypiques, la prolifération se faire régulièrement ou irrégulièrement, et la néoplasie étant essentiellement caractérisée par ses propriétés destructives, envahissantes et infectantes. Mais ce qui sépare le cancer de toutes les autres formes morbides connues, également caractérisées par l’infection, l’envahissement de l’organisme, c’est que, dans le cancer, ce qui envahit, et ce qui constitue les foyers morbides, ce ne sont pas des éléments parasites, étrangers à l’organisme, mais bien des éléments autochtones, des cellules mêmes de nos tissus, issues de la tumeur initiale et indéfiniment proliférées. Et si nombreuses que soient les tumeurs secondaires, si considérable que soit leur volume, elles sont toujours et exclusivement constituées par la descendance des éléments cellulaires qui, proliférés au foyer primitif, ont envahi de proche en proche ou à distance, par les voies vasculaires, les régions même les plus éloignées du corps.
Voilà ce qui caractérise le cancer, et qui ne se rencontre en aucune autre forme morbide.
El cela seul le caractérise. Le cancer ne peut être affirmé que lorsqu’il est envahissant. A partir de ce moment, sa physionomie se complète par le retentissement sur l’organisme, non seulement des entraves ou suppressions fonctionnelles dues aux compressions ou aux destructions d’organes, mais encope par des phénomènes d’intoxication qui révèlent l’action nocive des produits élaborés par les cellules néoplasiques ; c’est la cachexie cancéreuse.
Avec des variétés dans la rapidité et l’intensité du processus, dans la précocité plus ou moins grande du retentissement sur la santé générale, ces caractères appartiennent à toutes les tumeurs malignes. El celles-ci peuvent être constituées aux dépens de tous les éléments cellulaires de l’organisme. Nous avons vu en efi’et des cancers épithéliaux et des cancers conjonctifs, des cancers de toutes les espèces et variétés de cellules qui se rencontrent dans l’économie.
De cette multiplicité de formes pour une évolution identique.
1'. MENETKIKH. — J.E CAXCEIE
nous avons conclu que le cancer n’élail pas une maladie, mais un processus morbide. Et en le définissant : un processus d’aulo-infeclion de l’organisme par des cellules de l’organisme; cellules proliférées, envahissantes et destructives des éléments normaux avec lesquels elles entrent en contlit; processus auquel sont éventuellement soumis tous les éléments cellulaires de l’organisme, exactement dans la mesure où ils sont capables de prolifération et d’hyperplasie régénératrices, irritatives ou compensatrices, fonctions normales dont il représente la déviation pathologique; nous n’avons fait que résumer des constatations positives, sans y mêler aucune hypothèse.
Les causes de ce processus, nous les avons exposées au chapitre précédent; ou, pour parler plus exactement, nous avons passé en revue les conditions connues de son développement, en mettant en relief celles qui, de par la fréquence de leur constatation, paraissaient les plus importantes, et sans avoir précisé cependant lesquelles et dans quelle mesure étaient réellement efficaces.
C’est que nous voulions toujours nous maintenir sur le terrain des faits, des faits prouvés, incontestables, et qu’actuellement encore la pathogénie du cancer est surtout basée sur des hypothèses. Comme nous allons le voir, en effet, aucune des explications proposées ne peut être considérée comme définitivement démontrée, aucune n’a fait sa preuve, la seule preuve irréfutable, la reproduction expérimentale du cancer. C’est donc uniquement en appréciant dans quelle mesure les théories concordent avec les faits connus et les expliquent que l’on peut approximer la pathogénie probable du processus cancéreux, et l’on conçoit combien, à ce point de vue, la manière dont on aura étudié la question, l'importance prépondérante pour les uns de l’observation clinique, pour d’autres des études histologiques, bactériologiques ou expérimentales, pour d’autres encore des essais de thérapeutique, pourront faire varier les opinions et incliner les jugements en faveur de telle ou telle hypothèse.
Les Ihéories palhogénicjiies chi cancer se réfèrent en somme à deux conceptions directrices principales. Les uns, cherchant dans la spécificité de la cause une explication complète des phénomènes caractéristiques du processys, dont ils retiennent surtout les analogies avec les maladies infectieuses, croient à l’intervention d'agents animés étrangers à l’organisme, et édifient une théorie parasitaire.
Les autres, plus frappés des particularités qui singularisent le processus cancéreux et le difl'érencient de tous les processus infectieux connus, attentifs surtout aux modalités si spéciales des actes cellulaires, mettent au premier plan l’étude du terrain, la nature des cellules, leurs origines, les modifications qu’elles ont subies, et de ce fait nous pouvons englober les diverses théories issues de ces préoccupations sous le nom de théories ceitiilaires.
Les premiers font entièrement dépendre le cancer de l’action d’une
l’ATllOGEMt:.
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cause cxli insèquc ; les seconds mcllenl au premier plan les modificalions inlrinsètjues des organes cl des lissus.
Il y a bien encore des conceplions plus vagues, invoipianl un 6lal général particulier, allribuanl le dévelo|)pemenl du cancer à l’hérédilé, aux (lia thèses, diaLhèsespécialenéoplasi([ue, diallièses communes à d’autres manifeslalions morbides, arthritisme, herpétisme, mais ce sont là des conditions prédisposantes, ([ui, pour la réalisation du néo- ])lasme, doivent se compléter des mécanismes pathogéniques susmentionnés; aussi n'insisterons-nous pas davantage sur ce point, ce que nous en avons dit au chapitre étiologi((ue étant sulfisant.
THÉORIES PA RASl T AIRES.
La théorie parasitaire remonte, pour ses origines, fort loin dans riiistoire des idées médicales et, sans parler de la conception des anciens qui considéraient le cancer lui-méme comme un être parasitaire, Harvey (1) dit les tumeurs (( semblables à des productions parasites comme on en rencontre dans le règne végétal ». Dionis attribuait le cancer ulcéré à une intinité de petits vers qui dévorent la chair petit à petit. J. Hunter, Carmichael, Adams pensent que le cancer est causé par la présence d’un entozoaire, l’hydatide carcinomateuse. Adams même en distingue plusieurs espèces ; Ilijdalidis lymphalica, llydalidis criienla, Ilydalidis carcinomalosa, et d’autres encore non dénommées (2).
Longtemps délaissée, cette hypothèse a tout naturellement retrouvé crédit le jour où les doctrines microbiennes triomphantes nous ont si complètement rendu compte des sympt(3mes et des lésions du plus grand nombre de nos maladies, et quelquefois permis de les guérir. Elle fut même formulée théoriquement par Ledoux-Lebard (3) en 1885, avant que ne fussent décrites de formes parasitaires nouvelles et propres aux tumeurs malignes. Mais bientôt, les recherches se multipliant, de nombreux observateurs crurent avoir trouvé le j)arasite spécilique du cancer.
Et cette conception, née, ou plutôt ranimée par analogie avec les maladies infectieuses, a suivi dans ses diverses modalités les mômes phases que l’étude des maladies parasitaires; on a d’abord cherché des microbes, ensemencé des tumeurs et cultivé des parasites divers. Puis, quand le grand nombre des recherches eurent bien montré que les parasites trouvés u’avaient rien de spécifique, étaient plutôt d’ordre banal, pyogènes communs, saprophytes cutanés ou autres, et que des examens faits avec toutes les garanties d’une technique irréprochable ne donnaient que des résultats négatifs, on s’est rejeté
(1) IIauvev, Exercitaliones de gcneraLiu.TC auimaliLiiii. Anist., 1651.
(2) Adams, On tlie can.ceruus Breasl. Lundon, ISOl.
(3) Ledoi'.x-Ledahd, Ai'ch, f/en. de méd,, 1865.
P. MEMÎTRIER.
sur d’aulres formes parasilaires : aux microbes oui succédé les protozoaires, ou supposés tels, puis les blaslomycèles, et le plus grand nombre des travaux concernent des formes d’autant plus difficiles à classer que le parasite lui-môme paraît entièrement imaginaire. Nous allons passer successivement en revue ces diverses formes de la théorie parasitaire.
'l’héorics microbiennes. — On trouve des microbes dans un très grand nombre de cancers, particulièrement dans les cancers ulcérés, dont l’infection se conçoit ainsi facilement, mais aussi dans tous les cancers des surfaces externes ou internes de l’organisme, ou en connexion avec ces surfaces par les canaux d’excrétion des glandes intéressées. Le tissu cancéreux, qui renferme toujours des masses plus ou moins considérables de cellules dégénérées, fournit en effet un terrain facile à l’infection, et, d’autre part, la fréquence des processus inflammatoires chroniques précancéreux, dus à des actions microbiennes ou compliqués d’infection, explique que le cancer se développant à leurs dépens soit, lui aussi, tout naturellement infecté dès ses débuts.
Dans ces cas, ce sont des microbes multiples qui ont été rencontrés, pyogènes, saprophytes, parasites habituels des cavités du tube digestif, des voies génitales, des surfaces cutanées; nous en avons déjà parlé à propos des infections secondaires du cancer, et leur banalité même exclut l’idée d’une action spécifique.
Cependant cette seule constatation a déjà inspiré à certains observateurs l’idée d’un rôle pathogène. Mais c’est surtout la rencontre d’organismes considérés comme nouveaux, jusque-là non décrits, qui a fourni à nombre d’auteurs prétexte à y chercher la cause même des néoplasies cancéreuses.
En 1872, Nepveu signale la présence de microbes dans un épithéliome. En 1886, Rappin (1) isole du suc de 16 néoplasmes de nature dilférente un diplocoque qu’il considère comme toujours le même et dont l’inoculation au lapin produit des nodules dans le foie ; l’animal meurt cachectique.
Scheurlen (2) décrit en 1887 un bacille très fin. Ce parasite eut un moment de vogue; Domingos-Freire (3), confirmant sa découverte, en contesta la priorité; Schill (4), Lampiasi Rubino (5) le retrouvaient constamment dans les sarcomes comme dans les carcinomes, et C. Franke (6) même dans le sang des malades atteints de tumeurs. S'il eut beaucoup de succès, il fut d’autant plus vivement combattu
(1) Rai’imn, Recherclies sur l'cliologie des lumeurs nialifînes. Nuiite.s, ISS".
(2) Sciiiîiim-F.N, Sur l’étiologie du carcinome {Deutsche nied . Woch., lSS7j.
(.5) Dominoos-Fhfire, Deutsche med. Woch. ISSS.
(1) Scim.i., Deutsche med. Woch., 1S88.
(а) Lami'iasi Ruiiino, /11/', med., ÎSSS.
(б) C. Eiiankiî, Münch. med. Woch., 1S8S.
l'ATllOGEME.
par Senger ( 1) el Bauaigarleii ("2), <|ui l’assimilenl au l)acille üe la pomme de terre ; llosetilhal (d) ridenlifie au Leplollirix ou Dncillus epidennilis de Bizzozero cl Bordoui Ull'rcduzzi el montre (ju’il ne sc rencontre que dans les tumeurs en rapport direct avec la peau ; A. Preilïer le trouve semblable au bacille des verrues. Moty (t) a trouvé constamment des microcoques dans le sang des sarcomateux.
Manfredi décrit un diploco(iue ressemblant à celui de la pneumonie.
Delbel (5) a isolé un bacille du lymphadénome, reproduisant, j)ar inoculation chez le chien, des tumeurs ganglionnaires multiples.
Doyen (^6) a décrit en 1901 et étudié dans un grand nombre de publications successives un microcociue qu’il considère comme cause, non seulement des cancers, aussi bien des épilbéliomes que des sarcomes, mais encore de toutes les tumeurs bénignes ou malignes et quelle que soit leur variété histologique, ce pourquoi il le dénomme Micrococciis neoformans. C’est un microcoque de diamètre irrégulier, de 0,5 a en moyenne, qui, dans les cultures, se présente en diplocoque ou en courtes chaînettes, pousse sur la plupart des milieux usuels, et présente de grandes ressemblances avec un parasite très commun, le coccus polymorphe de la peau, dont il dillererait seulement par les caractères de ses cultures sur gélose et sur gélatine. Comme propriétés pathogènes, il se comporterait comme un parasite intracellulaire; il déterminerait chez les animaux inoculés la production de lipomes; la formation dans le poumon des rats de cavités tapissées d’épithélium cylindrique, et aussi de noyaux d’apparence cartilagineuse, que Doyen considère comme des épilbéliomes et des chondromes, (.lette dernière interprétation a été contestée, après examen des préparations, par Letulle et Brault (7j. Marie (8), qui a étudié le Micrococcus neoformans^ n’a pas trouvé d’agglutination spécifique avec le sérum des cancéreux, ce microbe agglutinant aussi bien avec le sérum de sujets sains. Enfin, dans les résultats de l’inoculation, tels qu’ils sont décrits par Doyen, il est impossible de reconnaître un processus néoplasique semblable au processus cancéreux, c’est-à-dire présentant non seulement l’hyperplasie cellulaire qui appartient à tous les processus inflammatoires, mais encore l’envahissement cellulaire el les formations métastatiques seules caractéristiques.
(1) Sengeh, Beri. U'oc/i., 1888.
(2) B.vumoakten, Ueber Scheurleas Carciiiumbacillus [Centr. f. Bulil., 18881.
(3) UosENTiiAi,, Zeitschr. /'. Ily(/iene, 1888.
(i) A. Peeiffeu, Deutsche ined.Woch, 18S8. — Moty, Soc. de chir., 189i.
(5) Dei.iiet, Production e\pcriinenLalc (run lyinpliadénome ganglionnaire généralisé chez un chien (Com[jles rendus, 1890).
(6) Doye>, lOtiologic et traitement du cancer. Paris, 1901. — Buîl. de la Soc. anal., 1905-1906. — (’^ontjrés inl. de uiéd. de Lisbonne, 1906.— lieoue critique de niéd. et de chir., 1906-1907.
(7) Letui.le et Brai'lt, Soc. anal., 1995.
(8) ItENÉ Maiue, Soc. anal., 7 avril 1905.
Traité de médecine.