XIII
r. MENETRIER. — LE CANCER.
D’autres auteurs, partisans de l’origine microbienne du cancer, et sans connaître le microbe à incriminer, émettent cependant quelques hypothèses à son endroit; ainsi Roux(l) suppose qu’il pourrait bien être parmi les microbes invisibles; à l’appui de cette opinion, il cite l'exemple de l’épithélioma contagieux des oiseaux, affection causée par un microbe qui n’est pas arrêté par les filtres, mais ne présente d’ailleurs d’autre analogie que son nom avec les cancers (2).
Roger (3) pense que le cancer est causé par un parasite très répandu, vis-à-vis duquel les êtres vivants jouissent d’une certaine immunité, et il suppose que souvent le cancer se développe pour rétrocéder et guérir spontanément. Il pense que les tumeurs cancéreuses représentent de véritables lésions parasitaires, évoluantcomme les lésions microbiennes, suscitant des manifestations et des réactions analogues. Comme les microbes n’agissent que parles poisons qu’ils sécrètent ou qu’ils renferment, Roger trouve une confirmation de son hypothèse dans la constatation qu’il a faite de toxines dans les tissus cancéreux.
Théorie coccidîenne. — Les protozoaires du cancer. —
Bien que, ainsi que nous venons de le dire, l’origine microbienne du cancer compte encore des partisans, le plus grand nombre des observateurs, découragés de l’insuccès constant des expériences entreprises pour démontrer la valeur pathogène ou, plus exactement, les propriétés cancérigènes des microbes rencontrés dans les tumeurs, ont cherché dans une autre forme parasitaire l’agent causal supposé des néoplasies malignes.
Dans la morphologie des cellules cancéreuses, il existe des anomalies, portant soit sur la cellule entière, soit sur telle ou telle de ses parties constituantes, et qui, bien que connues depuis longtemps (globes cornés des épithéliomes, cellules physaliphores de Virchow, cellules du molluscum, etc.), attirèrent à ce moment plus spécialement l’attention, par l’analogie qu’elles présentaient avec certaines formes de protozoaires rencontrées comme parasites dans diverses affections soit de l’homme, soit des animaux. Un des premiers types décrits ayant été comparé à la coccidie parasite du foie du lapin, on a pendant plusieurs années semblablement qualifié les divers parasites incriminés, d’où la théorie coccidienne du cancer (4). Puis, avec la variété des apparences et l’impossibilité d’une identification, dans la plupart des cas tout au moins, avec des organismes connus, on
(1) Roux, Sur les microbes invisibles [IhiU. de l’Inst. Pasteur, 1903).
(2) Marx et Sticker, UnLersiichungen über clas Epillielionia contag;iosum des Gcflügels {Deutsche med. Woch., 1902). — Tumeurs du bec des poules cl des pif^eons qu’on appelle aussi le molluscum des oiseaux. Le suc de la tumeur, trituré avec de l’eau et inoculé, reproduit la maladie en cinq à sixjours. Le liquide filtré à la bougie Rerkefeld est encore virulent.
(3) G. -H. Roger, Le cancer (Presse méd., 15 décembre 1906).
(4) Les coccidies sont des protozoaires de la classe des sporozoaires.
PATHOGENIE.
s’esl conlenlé de les iiiialifier de protozoaires, sans plus de précision.
C’est à Darier (1) que revient le mérite d’avoir d’abord signalé la présence dans une alVection cutanée non néoplasique, la psorospermose folliculaire végétante, puis dans un véritable épitliélioma du mamelon, des formes cellulaires anormales présentant les plus grandes ressemblances avec lescoccidics du foie de lapin, et, appuyé de l’autorité de Malassez (2), d’avoir nettement posé la (|uestion de leur nature parasitaire. Cette idée fut développée par \\'ickham (3) dans sa thèse sur la maladie de Paget du mamelon, puis appliquée à d’autres formes épithéliomateuses. Vincent ( i), Hache (üi retrouvent des coccidies dans les globes épidermiques.
Cette variété d'apparences parasitaires se rencontre seulement dans les néoplasies dérivées des épithéliums de revêtement à cellules pavimenteuses stratifiées et évoluant vers la transformation cornée. Ce sont des corps arrondis ou ovalaires, inclus dans les cellules de la couche de Malpighi, ou isolés entre ces cellules, parfois en groupes, les uns pourvus d’une membrane d’enveloppe à double contour, à contenu granuleux ou homogène, les autres sans membrane d’enveloppe. De nombreux travaux critiques ont été publiés à leur sujet par Borrel, Fabre-Domergue, Thin, Duplayet Cazin, Tôrok, Petersen, Brault, etc. (G), montrant qu’il s’agissait là, purement et simplement, d’altérations cellulaires, susceptibles d’être rencontrées en d’autres lésions et d’autres organes (Pilliet) (7), et qu’il était possible de trouver entre ces éléments complètement transformés et les cellules épidermiques parfaitement reconnaissables tous les intermédiaires permettant d’affirmer leur filiation des unes aux autres.
Ce sont des cellules qui subissent de manière anomale le processus de kératinisation ; on peut même retrouver à leur intérieur des grains d’éléidine (Boeck, Kroring) (8), kératinisation soit totale,
(1) Darier, Sur une l’orme de psorospermose cutanée diagnostiquée acné cornée ou acné sébacée concrète (Soc. de biol., 1889). — Sur la psorospermose folliculaire végétante (Ibid, et Ann. de derm. et de sypli., 1889). — Sur une nouvelle forme de psorospermose cutanée, la maladie de Paget du mamelon (Soc. de biol., 1889).
(2) Malassez, Sur les psorospermoses (Soc. de biol., 1889).
(3) WicKHAM, Anatomie pathologique et nature de la maladie de Paget du mamelon {Conyrès int. de demi, et Arch. de méd. expér., 1890. Thèse de Paris, 1890).
( i) Vincent, Soc. de biol., 1890. — .Ann. de microgr., 1890.
(3) Hache, Soc. de biol., 1890. — Union méd. du Nord-Est, 1890.
(6) Borrei,, Arch. de méd. expér., 1890. — Farre-Domergue, Congrè.s français de chir., 1891. — F.^bre-Domergue, Discussion de l'origine coccidienne du cancer {.Annales de micrographie, 1 894). — Fabre-Domergue, Les cancers ëpithéliau.v. Paris, 1895. — Thin, Soc. méd. et chir. de Londres, 1891. — Dui’i.ay et Cazin, Congrès int. d’hygiène de Londres, 1801 ; Sein, met/., 1891. — Tohük, Monalschr.f.praht. Derm., XVI. — Petersen, Ueber die Sogenannten Psorospermien der Darier'sclien Kkranklieit [Centr. f.Bahl., 1893). — Brault, Note sur les modifications des cellules dans les épithéliomas d’origine ectodermique {Presse méd., 1894, et Soc. anal., 1894).
(7) Pilliet, Sur quelques formes de dégénérescence épithéliale rappelant les coccidies {Trib. méd., 1891).
(8) Boeck, Arch. f. Derm. u. Syph., 1892. — Kroring, Monatschr. f. praUl. Derm., 1892.
P. MENKTRIl'K. — LE CANCER.
soit partielle, seulemenl <lu proLoplasma, ou d’une partie du protoplasma, ou encore seulement du noyau. Semblables aux cellules dégénérées, ces éléments dilïerent des vrais kystes de sporozoaires par leur moindre résistanceaux agents chimiquesfFabre-Domorgue;.
Une forme assez particulière est celle décrite par Albarran (Ijdans les tumeurs kysliipies des mâchoires, des cellules de grandes dimensions, et d’aspect tout à fait différent des cellules avoisinantes. Fabre- Domergue, quia observédes formes semblables dans une tumeur de même nature, attribue leur apparence un peu spéciale au mode de vie de ces éléments dans des cavités closes, baignées par un liquide, et en rapproche les observations de Nœggerath (2) et de Clarke (3;, où se présentaient des conditions analogues.
11 est au surplus inutile d’insister longuement sur ces formes pseudo-coccidiennes des altérations cellulaires des cancers: leur conception comme agents ])arasites n’a plus qu’un intérêt historique, étant abandonnée même de ses promoteurs.
Parmi les autres formes d’altérations cellulaires supposées parasitaires, il y a peu à insister sur les corps à fuchsine de Russell, décrits simultanément par Cazin qui en avait fort justement attribué l’origine à des dégénérations hyalines des cellules ; ces apparences se rencontrent d’ailleurs dans d’autres lésions non néoplasiques (Klein, Shattock et Ballance, Letulle, etc.) (A).
Beaucoup plus importantes, plus difficiles à interpréter et à rapporter à leur signification exacte ont été les formes d'inclusion cellulaire, dont Thoma (5) paraît avoir le premier signalé la présence, en tant que parasites, tout au moins, et qui ont été ensuite étuiliées par Nils Sjôbring, Foa, Soudakewitch, ce dernier appuyé dans ses conclusions par la haute autorité de Metchnikolf, par RulTer, Walker, Plimmer, Borrel, Podwyssozki, Sawtchenko, J. Clarke, Keen, Catlle et Millar, Miller, Sleven et Brown, Burchardt, Nepveu, A. Marie, etc. (6) dont les descriptions se rapportent généralement aux
(1) Aluahhan, Soc. de hiol., 1S89. — Les Lumeurs de la vessie. Paris, 1892.
(2) NniîGGERATii, lîeitr. ziir Slruktur iind Enlwick. des Carcinonls.^^^esbadell, 1892.
(3) J. Clarke, Tran.sact. of lhe pnth. Soc. of London, 1892. — Cancer, sarconia. considered in relation to tlie Sporozoa. London, 1893.
(-1) Klein, lîeilrage zur ]ialh. Anat., 1892. — Letulle, L’inflammation. Paris, 1893.
(5) Thoma, Forlschrille der .Med., 1889.
(G) Nils Sionnij^o, For Ischri lie der Med.. 1890. — Centralblntl f. Uakl., 1891. — Arch. Uni. de hiol.. XX. — Congrès de Rome, 1901. — Souhakewitch, Recherches sur le parasitisme intracellulaire et iutranuclcaire chez l'homme (.\nn. île VIn.st. Pasleiir, 1892). — Metcii.mkofe, Ihid. — IU it'er, Bril. med. Joiirn., 1892. — Ruffer, and VValkf.r, Journ. of palh. and bart., 1892. — Ruffer et Plimmer, The Joiirn. of palh. and bacL, 1893. — Pi. immer, Bril. med. Journ., 1892. — Borrel, Évolution cellulaire et parasitisme dans rcpithcliomc. Thèse de Montpellier, 1892. — PoiiWYSsoZKi, Cenlr. f. Bakl., 1892-1891. — Sawtchenko, Ibid., 1892-1891. — Les sporozoaires parasites. Iview, 1893. — Clarke, Bril. med. Journ., 1893. — Keen, Boulon med. Journ., 1893. — Cattle et Millar, Laurel, 1893. — Miller, Cinquième congrès des médecins russes, 1893. — Steven et Brown, The Journ. of j)alh. and bacl., 1893. — Burch.vrut, Arch. f. ])alh. Anal., CXX.XI. — Nerveu.
l'ATllOGÉNlK.
CiU’cinomos ; de semblables consLalalions ont été faites pour les sarcomes par Iladden, Wernicke, J. Clarke, Paulowsky, Vedeler, PelrolV, Cueynalz (I) ; tous ces auteurs oui trouvé les |)arasites dans les cellules des tumeurs; Ivabane {'2) les aurait en outre rencontrés dans le sang avec des apparences assez sendjlables à celles des agents de la malaria ; mais, môme dans les tumeurs bénignes, on en a signalés; Vedeler (3) a décrit un protozoaire des myomes et Clarke en a trouvé dans des kystes non cancéreux du sein.
Ce sont des corpuscules de forme et de grandeur variables, inclus soit dans le noyau, soit dans le protoplasma des cellules, uniques ou multiples, enkystés ou nus, en forme de boules, d’aspect colloïde, homogènes on avec des prolongements radiés, renfermant des globules, des rayons, des étoiles, parfois pourvus d’un noyau ou de grains colorés; ou encore se présentant avec l’apparence de kystes avec des corps arrondis ou falciformes. Celte apparence de corps arrondis ou falciformes logés dans une vacuole du protoplasma est celle à laquelle Sawtchenko a attaché le plus d’importance, et cela représenterait pour lui un stade de croissant, offrant les plus grandes analogies avec les formes de croissant des protozoaires. De même Bosc (4), en multipliant les examens, est arrivé à grouper un certain nombre de figures, reproduisant assez bien les diverses étapes du cycle évolutif des coccidies.
Dans le grand nombre des formes parasitaires ainsi décrites, on en retrouve beaucoup qui se rapportent à des apparences déjà connues : dégénérations cellulaires, formes anormales du processus de division nucléaire ou cellulaire. Et, en effet, il suffit de se rapporter aux tlescriptions que nous avons déjà faites des altérations morphologiques des cellules cancéreuses, pour retrouver tous les types d’inclusions pseudo-parasitaires, et facilement explicables par des dégénérescences cellulaires partielles, des accumulations de produits intracellulaires, boules de mucus, amas de matière colloïde, produits divers résultant de la sécrétion viciée de protoplasmas sécréteurs, nécroses partielles ; enfin et surtout anomalies dans le processus de division cellulaire sur lesquelles nous avons déjà insisté.
Parmi ces dernières, il en est une. bien étudiée par Borrel (5), et qui correspond à l’une des apparences qui ont le plus frappé les obser-
Comples rendus, \S9S. — Arch. de méd. expèr., 1894. — C.\stueii., Thèse de Paris, 1894. — A. Marie, Recherclies sur la question du cancer. Thèse de Paris, 1895. On trouvera dans cette thèse une bibliograpliie étendue des travaux sur ce sujet.
(1) J. Clarke, Drit. med. Joiirn., 1898. — Paulowsky, Virchow's /trc/iii;, 1893. — Vedeler, Das Sarkomsporozoon [Cenlr. f. Dalil., 1894). — Petroff, Gaz. de Bolldne, 1894. — Gueynatz, Wralsch, 1894.
(2) Kaiiaxe, Cenlr. f. Bakl., 1894.
(3) Vedeler, Ibid.
(4) Pose, Pathogénie et histogenèse du cancer {Méd. mod . , 1897). — Les parasites du cancer et du sarcome (.Acad, de.i sciences, 1898). — J.e cancer. Epithéliome, carcinome, sarcome, maladie infectieuse ù sporozoaires, etc. Paris, 1898.
(5) JÎORREL, Les tliéories parasitaires du cancer {.Ann. de l’Insl. Pasteur, 1901).
P. MENETRIlîR. — LE CANCER.
valeurs, les l'ormalions de corps d’apparence amibienne, libres dans des vacuoles du proLoplasnia, uniques ou multiples. Comme l’ont montré les observations de liorrel et l’élude comparative de la l'ormalion du spermatozoïde dans le testicule du cobaye, il s’agit d’une évolution a typique d’un élément constituant de la cellule néoplasique, la sphère attractive, ou mieux l'archoplasma.
D’ailleurs, si les partisans de la nature parasitaire de ces inclusions cellulaires sont nombreux, les travaux critiques ne le sont pas moins, et l’on peut citer parmi ceux ((ui se sont prononcés contre cette interprétation les noms deCornil, Duplay et Cazin, S. Van Heukelom, Klebs, Schulz, Ribbert, Stroebe, Steinhaus, Torok, Müller, Delépine, Eberth et Kurt Müller, Royce et Giles, Banti, Snow, Unna, etc. (1). Nous devons citer comme particulièrement démonstratives les figures qu’a données Fabre-Domergue de ces altérations cellulaires et dont l’enchaînement permet de mieux comprendre les apparences insolites de quelques-unes d’entre elles.
Nous-même, dans un travail antérieur (2), avons également fait dans le même sens la critique de ces pseudo-parasites, qui d’ailleurs deviennent de constatation moins fréquente, depuis qu’on connaît mieux les fines altérations cellulaires auxquelles sont dues ces apparences. Aussi, dans ces dernières années, les travaux sont-ils plus rares surce sujet. Un certain nombre cependant sont encore à citer.
Nils Sjobring (3), outre la constatation constante de ses parasites dans tous les cancers qu’il a examinés, pense avoir pu les cultiver, et même produire, par inoculation chez la souris, une tumeur épithéliale atypique, progressive et persistante. Ces parasites constitueraient un groupe proche des rhizopodes, qu’il appelle Bhizopodeida.
Plimmer (4), continuant ses recherches, a trouvé les corps particuliers qu’il a décrits, dans tous les cancers, au nombre de 1500, qu’il a examinés.
Von Leyden (5) trouve lui aussi un parasite à quelque dilïérence
(1) Coumi,, Coiiyrès de Rome, 1891. — IIupl.w, Congj'ès internai, d'hyg. de Budapest, 1891. — Dupl.vy et G.vzm, Sein. méd. — Cazin, Thèse de Paris, 1891.
— S. Van Heukei.om, Congrès de Berlin, ] 89ü. — Ki.ehs, Deutsche ined. IVoc/i., 1890.
— SciujTz, Münch. ined. Woch., 1890. — RinnEUT, Deutsche ined. Woch., 1891-1891
— Stiioeue, Ziegler's Beilriige, 1892. — Steinhaus, Arch. f. palh. Anat., CXXVI, CXXVII. — T(")H(>k, Monatschr. f. iiralit. Demi., 1892. — Mulleu, Virchow's .\rchiv, CXXX. — Delépine, Bril. ined. Journ., 1892. — Euerth, Forlschrilte der Med., 1890. — Erehth et Kurt Mui.i.er, Zeilschr. f. UVss. Zool., 1892. — Boyce et Gn.Es. The report a proceedinij of lhe Royal Soc., 1893. — B.\.nti, Bif. ined., 1893. — Snow, Lancet, 1893. — Unna, Derm. Zeilschr., 1891.
(2/ Menetrier, art. 7 )imeu7’s, iii Traité de palli. géii. de Boucii.vnn. Paris, 1899.
(31 Nils SüdiniiNo, Ucher Krelisparasiten (Langenhecic’s .\rchiv, 1902'. — Ucber die zlîtiologie der Gcschwulsle ( V'er/i.'mdî. d. deulsche l'alh. üesellschafl, 1900).
(1) Plimmer, The Parasit theory of cancer [Brit. med. Journ., 1903).
(5) V. Leyden, Sur le parasitisme du cancer (.V.V® (iongrès de inéd. inl., Wieshaden, 1902). — Zur Ætiologie des Carcinoms (Zeilschr. f. hlin. Med., 1902). Weilere Uiitersiichungen znr Erage der Krebsparasiten (Zei<5c/ir./'. Krebsforchung ,
PATIIOGKNir: .
la— 551
près semblable aux corpuscules de Pliinmer. Dans certaines cellules, ces corpuscules sont eu amas entourés d’une capsule formée aux dépens de la membrane cellulaire, figure qui présente une certaine ressemblance avec l’œil d’un oiseau; d’où le nom de « Vogelaugen » sous lequel Leyden désigne son parasite.
Feinberg (l) décrit un parasite intracellulaire, Hisloporidium carcinornalosiim, formé d’une membrane cellulaire à double contour, d’un protoplasma uniforme qui se colore comme celui des cellules, et d’un noyau, point central sans membrane nucléaire et séparé par une zone claire du protoplasma environnant. Ces caractères seraient spéciaux au noyau des protozoaires et permettraient ainsi de les dillerencier avec certitude des cellules des métazoaires.
Des parasites considérés comme protozoaires sont encore décrits par Jürgens (2), Konlech (3), Saul (4) dans diverses variétés de cancers, et Lôwit (5;, dans la leucémie, a trouvé une forme amibienne qu'il croit caractéristique.
Enfin Jaboulay (6) attribue également le cancer à un sporozoaire qui se développe dans le noyau et forme des spores qui envahissent le protoplasma et les cellules voisines. Il donne sur son activité pathogène des détails d’une précision étonnante; il admet en effet que le parasite qui pénètre dans la cellule par sa face superficielle, difficilement entamée, ne détermine que des néoformations adénomateuses et papillomateuses ; tandis que celui qui pénètre par la face profonde, par laquelle la cellule absorbe, peut arriver jusqu’au noyau et produire le cancer ; v le parasite vient du milieu intérieur quand il produit le cancer ».
Les parasites de IMimmer, de von Leyden, de Feinberg se ressemblent singulièrement ; tous sont justiciables des critiques précédemment exposées. C’est la conclusion à laquelle sont arrivés, dans leurs travaux de contrôle, Klimenko, Nœsske, Tadeo Honda, Ladame (7), qui se refusent à admettre ces formations comme
190-4). — Recherches sur un cas de carcinome mammaire cliez une chaLle [Zeilsekr. f. Idin. Med., 1904).
(1) Feixbehg, Ueber den Bau der einzelligen Tierischen Organismen und uber \'orkomenen derselben in den Krebsjeschwulslen (Cenlr. f. nlLç/. Palli. ii. palli. Anat., 190'2. — Deutsche nied. Woch., 1902. — Wien. kliii. Wock., 19J3 ; analysé in Presse niéd., 1904).
(2) JunGExs, Ueber Protuzoen des Carcinoms (VerhandL. d. Dealsch. Palli. Gesell., 1900).
(3) Konlech, Rousski Vralch, 1903.
(4) E. Saul, Beitriige ziir Biologie der Tumoreii [Deutsche med. Woch., 1904).
(5) Lüwir, Zeitschr. f. Ileilkiiiide, Bd. X.KI. — Zieçfler’s Beitrage z. piith. .\nat., 1903. — Critiqué par Reckzeh, Bert. kliii. Woch., 1903.
(6) Jauoülay, Pathogénie des cancers épithéliaux (Lyon méd., 1903. — Anal, in .\rch. gén. de méd., 1903).
(7) Klimenko, Eine Nachprul'ung der Arbeit D>' Feinberg über seine Krebsparasiten. Beitrage zur Frage über die Einschlusse in und zwischen den Krebszellen (Deutsche med. Woch., 1902). — II. Noesske, Untersuchungen über die als Parasiten Gedeuteten Zclleinschlusse im Carcinom (Deutsche Zeitschr. f. Chir.. 1902). —
P. MENETRIER. — LE CANCER.
(les organismes parasitaires, cl les eonsiclèrenl comme produits de dégén((ration cellulaire.
En somme, il nous paraît de plus en plus impossible de conclure à la nature parasitaire des inclusions cellulaires décrites comme coccidies, sporozoaires, protozoaires, selon que l’on voudra employer des termes plus ou moins généraux; non que nous prétendions nier la possibilité de celte forme de parasitisme, mais parce que rien dans les constatations faites n'autorise à l’admellre; toutes les apparences décrites s’expli(|uent parfaitement par des lésions purement cellulaires, et, dans le plus grand nombre des cas, ces lésions cellulaires sont incontestables. Il ne faut pas oublier, en effet, que jusqu'à présent toutes les découvertes en question reposent uniquement sur l’examen microscopique; les essais de culture échouent à peu près constamment, ou ne donnent que des résultats singulièrement contestables; les inoculations sont négatives; même l’examen histologique ne fournit ni une morphologie, ni des réactions colorantes précises, et ne permet en somme aucune identification avec les formes connues de microorganismes des espèces incriminées.
D’ailleurs, si nous connaissons des protozoaires pathogènes (1), aucune des formes morbides qu’ils produisent ne ressemble aux tumeurs; s’ils sont susceptibles de vivre dans le protoplasma des cellules, ils ne déterminent que des lésions inflammatoires ou dégénératives banales, plus ou moins comparables à celles des autres parasites et ne ressemblant nullement aux cancers.
L’exemple tant cité des coccidies du foie chez le lapin nous montre justement une infection aboutissant à la destruction des épithéliums et à l’enkystement des parasites dans le tissu conjonctif (Malassez) (2). Bosc, qui a expérimenté avec la Klossia de l’escargot, n’a obtenu que des néoformations inflammatoires.
Blastomycoses et cancer. — Si les protozoaires des cancers ne prouvent d’aucune manière leur qualité d’organismes vivants, de parasites indépendants du tissu qui les renferme, ne s’isolent pas, ne se cultivent pas, ne s’inoculent pas, on a trouvé des parasites parfaitement authentiques qui produisent, dans les tissus qu’ils infectent,
Tadeo Honda, Ziini parasitiiren A'Tioloj^ie des Karzinoins lArcfi. /'. path. Anal. u. l'Iiys., 1903). — Laoame, Un nouveau parasite du cancer, le corpuscule de Feinbergr {Travaux de l'Inslitut palh. de Lausanne, 1004).
(1) Nous avons nolamnient renconlr(i dans une salpinfi'ile, enlevée chirurgicalement par Lejars, des éléments parasitaires formés de grosses cellules amibiennes et ressemblant assez bien à l’amibe de la dysenterie, bien qu’il n’y eût en ce cas aucune étiologie de ce genre. Les uns étaient libres dans la cavité de la trompe, le plus grand nombre se trouvaient dans l’épaisseur de la mu(iueusc, soit en infiltration, soit en amas cohérents soulevant l’épithélium de la surface. 11 y avait tout autour réaction inflammaloire du tissu conjonctif, congestion vasculaire, diapédèse leucocy tique, mais aucune tendance 5 hi prolifération néoplasique.
(2) Mai.assez, Psorospermose du foie chez le lapin domestique [Arc/i. de méd. exjiér.. II).
PATHOGÉNIE
assez cxactcmenl les inOmes apparences, (æ sont les blaslnmijcèles.
D'oîi l’empressemenl des partisans de la conception parasitaire des inclusions cellulaires des cancers à l’appuyer de la recherche des levures et de leur étude e.xpériinenlale. Etdes blasloinycèles se rencontrent en clïet dans les cancers et chez les cancéreux.
Nissen, en 1(S94, isole des blastomycèles du sang des cancéreux. Uoncali ( 1 ) pense cpie les soi-disant coccidies sont, en réalité, des levures. Il rencontre, en elTet, des blastomycètcs dans diverses tumeurs. D’un cancer du rectum, il isole le Sacchai'omi/ces vilrosimile dégénéra ns.
San Felice (2) a isolé des cancers un Saccharoingces qu’il qualifie de neofonnans et considère comme l’agent pathogène de ces néoplasies. 11 pense du reste (jue les corps de Plimmer, les corpuscules de Russcl sont, en réalité, des levures, et il compte comme confirmation de la valeur pathogène des blaslomycètes toutes les observations oii de semblables figures sont signalées. 11 a pratiqué un grand nombre d’inoculations avec le Saccharomgces neofonnans \ chez le cobaye, il produit une infection diffuse et des tumeurs en différents organes ; il a obtenu aussi des tumeurs chez le chien, le lapin, le chat; mais il ne paraît avoir reproduit ni une forme épithéliomateuse, ni une forme sarcomateuse, mais seulement des lésions inflammatoires avec cellules géantes, leucocytes et parasites libres ou endocellulaires.
De semblables recherches ont été pratiquées par Maffucci et Sirleo i3) qui ont isolé le Saccharomgces niger. Des levures ont été trouvées par Kahane dans le cancer de l’utérus, par Corselli et Frisco dans le lymphome, par Pianese dans l’épithéliome de la mamelle, par Rossi Doria dans le déciduome malin. Gotti et Brazzola en ont isolé d’un myxosarcome des fosses nasales du cheval. Bonome, sur 26 tumeurs, a rencontré 7 fois des blastomycètes ; .Maffucci et Sirleo, également 7 fois sur 38 cancers. Ces derniers ont pratiqué l’inoculation aux animaux des levures ainsi obtenues, et n'ont produit que des lésions purement inflammatoires.
Wlaeff (4) admet cependant que l’inoculation des blastomycètes aux animaux produit des tumeurs à marche rapide et même de type épithélial ; il aurait reproduit des adénomes chez les rats et les singes et des tumeurs adéniformes du foie chez des cobayes.
(1) ItoNCALi, Il Policlinico, 1895. — Ueber den Gegenwiirtigen Stand unsere KennLnisse über die Ætiologie der Krebsen (Centr. f. Biikl., 1897).
(2) San Femce, Cenlr. f. Bakt., 1895. — Il Policlinico, 1895. — Ann. d’igiene sperimenlale, 1895. — Inclusions cellulaires, dégénéralions cellulaires et parasites endocellulaires {Rif. mpd., 1902). — Action pathogène des blastomycètes (Zeitschr. f. Ilyg., 1903). — Sulla iiioculabilita dei tumori maligni (Bi/'. med., 1904). — Die Uebertragbarkeit maligner Tumoren {Wien. med. Presse, 1904). — Nouvelles recherches sur l’étiologie des tumeurs malignes [Cenlr. f. Bnkt., 1904).
(3) Maffucci et Sirleo. Il Policlinico, 1895.
(4) MTaeff, Contribution è l’étude du traitement des tumeurs malignes par le sérum anticellulaire [Revue des mal. cancéreuses, 1901 ; Soc. anal., 1899).
P. MENETRIER. — lÆ CANCER.
Roger el Weil (1) ont produit chez le lapin une lésion de la papille rénale, qu’ils considèrent comme un adénome, par l’inoculation d’un Saccharomi/ces provenant d’un homme atteint de mélanoglossie {Saccharorniices linguæ pilosæ). Il semble d’ailleurs, d’après la ti gure (|u’ils donnent de cette lésion, s’agir plutôt en ce cas d’une papillite inlectieuse que d’un véritable adénome.
Monsarrat (2), dans le cancer du sein, a isolé 7 fois sur 12 une levure, dont il l'ait l’agent pathogène de la maladie et dont l’inoculation aux animaux déterminerait la production de tumeurs.
De ces divers travaux il résulte que des levures se rencontrent dans les cancers; mais ces organismes se trouvent également dans nombre d’autres formes morbides et représentent en somme un parasitisme assez banal, non seulement dans les lésions superficielles des surfaces facilement infectées, angines (Troisier et Achalme) (3), métritestColpe), inflammations cutanées(Hudelo, Rubens Duvalet Læderich) (41, mais encore dans des infections générales, pyémie chronique (Busse) (5), ou viscérales, ascite chyliforme (Corselli et Frisco)(6), etc. Ils peuvent donc se trouver à titre d’infection secondaire dans les tumeurs, tout comme les agents de la suppuration ou les divers saprophytes que l’on y rencontre éventuellement. Mais, bien qu’ils déterminent dans les tissus la production de lésions cellulaires, donnant des figures assez semblables à celles des inclusions des cellules cancéreuses, rien n’autorise à faire une assimilation des unes aux autres. Et quand il s’agit de déterminer leurs propriétés pathogènes, l’observation comme l’expérimentation montrent de toutes autres lésions que des néoplasies. On pourrait presque se- contenter, pour l’affirmer, des résultats publiés par les partisans de leur action efficace dans la production du cancer, puisque aucun n’a obtenu de véritables tumeurs, et moins encore de véritable cancer. Et cela est eu outre prouvé par les expériences de contrôle de Jensen (7), de Ilenke (8), qui ont expérimenté avec les cultures originales de divers auteurs ayant cru avoir produit des tumeurs vraies; de Petersen et Exner(9), etc. Ces expérimentateurs ont obtenu, en elfet, soit des infections générales, soit des néoplasies inllammatoires où parfois
(1) 11. Rooeu et E. Weii,, Gonti’ibuLioii ù l'élude des adénomes. Une nouvelle saccharomycose e.vpéi-iinentale chez le lapin {Arcli. de méd . expér., 190 4).
(2) MoNSA.im.vT, On lhe Eliolojjy oT Carcinome (Bril. med. Joiirn., 1904). — Researclies on lhe morpliolo^y ol‘ an organism associaled wilh carcinoma mammæ and lhe etiological signiüance oC lhe associalion [Lancet, 1904).
(.1) Tuoisieu et Achalme, Arch. de méd. expér., 1S93.
(1) Hudelo, Rudens-Duval el L eoeuicii , Soc. méd. des hàp., 1900.
(5) Otto Russe, Centr. f. Bakl., 1891. — Ueber Saccharomyces liominis [Vircliow’s Arcliiv, 1895).
(6) ConsELLi et Fhisco, .l;m. d’içjiene sperimenlule, 1895.
(7) .Iensen, Zeilschr. f. Hyg., 1903.
(8) IIenke, Levures palho;^ènes el Cormalioii de tumjurs [Congrès pal h. ail., 1904).
|9) Eeteiisen et E.vner, Des rapports e.xislanl entre les Saccharomyces et la formation des néoplasmes [Beilrage s. klin. Cliir., X.W).
l’ATHOGKNIE.
les parasites sont assez nombreux pour former la masse principale de la tumeur. C’est ce qu’a observé chez l’iiomme Curtis dans une masse pseudo-néoplasique d’apparence mu(|uense.
Autres formes parasitaires. — Cn certain nombre d’observateurs ont rencontré des spirochètes dans les cancers, Borrel dans des lumeurs non ulcérées de souris, llolTmann dans des cancers ulcérés de la peau et de l’utérus, Moritz, Mulzer, Ltiwentbal dans des cancers humains, Caylord qui les a colorés dans les cancers de souris par le procédé de Levadili, Calkias qui les a vus à l'état frais et mobiles (1). Si quelques-uns tendent à les considérer comme pathogènes, la plupart n’y voient que des agents d’infection secondaire.
Dans une série de travaux, Bra ('2) a décrit un chamj)ignon qui lui paraît appartenir à la famille des myxomycètes ou à une famille très voisine; ce champignon, retiré par culture des tumeurs épithéliales, se présente avec des formes plus ou moins complexes, et doni beaucoup seraient semblables aux cellules mômes des tumeurs. Ces constatations se rapprochent de l’opinion d’Adamkiewicz (3) considérant les cellules des carcinomes comme des parasites.
Enfin, c’est d’une toute autre manière que Kelling (4) comprend le parasitisme du cancer : les cellules cancéreuses sont le plus souvent des cellules embryonnaires de poulet, introduites dans le tube digestif par les œufs que nous mangeons, ou, plus rarement, proviennent d’autres animaux par un mécanisme semblable. Et il croit trouver une démonstration de son ingénieuse conception dans la constatation de ce fait que le sérum des cancéreux hémolyse les globules rouges d’un animal déterminé, et que la propriété hémolytique disparaît quand le carcinome est extirpé, pour revenir en cas de récidive.
La théorie parasitaire du cancer est encore admise par un très grand nombre de médecins et de savants qui, sans accepter la valeur pathogène des parasites jusqu’ici décrits, pensent ne pouvoir autrement s’expliquer le développement des néoplasies malignes. Telles sont les opinions émises par Houx, par Roger que nous avons précédemment cités. De môme Borrel (5), après une critique serrée aboutissant à la condamnation de tous les types parasitaires invoqués
(1) BoniiKL, Loc. cit. — Emeu Hoffmann, Ueber clas A'^orkomnien von Spirocliaelun in ulcerierten Carcinonjen {Berl. klin. Woch., 1905). — Mojutz, Sainl-Fetershur(f med. Woch., 1905. — ILarvey R. GAYLonn, A spirocliaeLe in' primary and transplanted cai-cinomala of the breast of niice (Joiirn. of. inf. Diseuses, 1907).
— Gahy X. Calkias, X spiroebaete in mouse cancer {Ibid.).
(2) Rha, Recberches mycolo^iqnessur les tumeursépitbéliales {Progrès inéd., 1907).
— Le cancer et son parasite. Paris, 1900.
(3) An.vMKiEwicz, Zur Reaktion der Carcinome ( Wien. med. Woch., 1893). — Zur Krebsparasiten frage {Deutsche med. Woch., 1894).
(4) George Kelling, Etiologie des tumeurs malignes {Münch. med. Woch., 1904).
(5) Borrel, Les théories parasitaires du cancev {Ann. de l’Inst. Pasteur, lOOl). — Le problème du cancer {Bull, de l'Inst. Pasteur, 1907). — Cancer et helminthes (Acad, de méd., 1906). — Léo Lüeii, Some recent contributions to the etiology ol’ Cancer [P roceeding of the [lalh. Soc. of Philadelphia, 1904).
1>. MENETRIER. — LE CANCEIL
comme causes des cancers, conclut cependant en faveur de l’origine parasitaire. Comme Lœb, comme Gaylord, il paraît surtout impressionné par riiistoire des cancers des souris et des rais, qui se montrent parfois dans les élevages avec des apparences épidémiques et contagieuses (1), et il attend de l’avenir la démonsiralion du véritable agent pathogène. 11 cherche même dans la présence des helminthes chez ces petits animaux un mode possible de transmission de ce parasite supposé, comme autrefois Morau avait, dans le même sens, incriminé les puces.
Pour les médecins, ce sont surtout les arguments d’ordre clinique, l’analogie de l’évolution cancéreuse avec les processus morbides infectieux, la marche excentrifjue de la maladie (Lancereaux) (’2), les formations métastatiques, la dissémination dans tout l’organisme qui constitue réellement une modalité infectieuse, qui les frappent, et d’autant plus que, si ces analogies sont grossièrement évidentes, les différences se perçoivent surtout dans l’étude anatomo-pathologique et spécialement histologique de la néoplasie cancéreuse.
Aussi, bien qu’en énumérant les formes parasitaires diverses qui ont été décrites comme agents pathogènes du cancer, nous ayons, au fur et à mesure, fait la critique de chacune d’elles, il nous faut maintenant discuter l’hypothèse parasitaire en elle-même, indépendamment de tout parasite connu, et voir si elle peut nous fournir réellement une explication plausible et complète des faits observés, si elle peut correspondre à ce que nous savons du processus cancéreux et de ses particularités essentielles.
11 n’est pas inutile tout d’abord .de préciser sur quelles bases est actuellement édifiée la théorie parasitaire du cancer, et quelles devraient être les conditions de sa démonstration.
Des preuves cliniques ou expérimentales, aucune, nous l’avons vu précédemment, n’est démonstrative, ni même probante, et les seuls faits positifs observés se rapportent seulement au mécanisme de la
(1) Ce seul argument tiré de l'iiisloire des[tumeurs des souris ne nous ])araît vraiment pas suffisant. D’abord parce que les di\-ers observateurs ne concordent pas à ce sujet. Les premières expériences de Morau semblaient indiquer une grande contagiosité, et étaient eu même temps en faveur de l’hérédité, les tumeurs apparaissant chez des animau.x de même famille. Nos observations personnelles étaient au contraire entièrement négatives au point de vue de la contagiosité : il s'agissait, il est vrai, d’expériences restreintes, [)ortant sur un trop petit nombre d'animaux. Mais depuis, et parmi les observateurs qui ont étudié, on peut le dire, en grand la (piestion, et tandis que Borrel, Lœb croient à la contagiosité, Bashford et ses collaborateurs ne paraissent pas admettre cette influence. 11 est donc encore actuellement difticilc de se faire sur ce point une opinion ]irécise.
En second lieu, les tumeurs des souris re]irésentent une modalité néoplasitpie particulière, où le type adénome se rencontre avec une grande fréqiience, et où, par conséquent, des connexions avec les processus inllammatoires glandulaires sont à supposer à l'origine des lésions. On imurrait donc concevoir un point de départ dans une lésion parasitaire et contagieuse, sans (pie le cancer lui-même en dérive autrement que ])ar les procédés d’évolution cellulaire ipie nous décrirons ci-après.
(2) LANCEuiîArx, isur le traitement du cancer (litill. de l'Acad. de rnéd., 1906).
PATllOGKNIK.
grelVo cellulaire. C'csL nolammenl ce ((ui ressort avec évidence de la masse considérable d’expériences faites sur les luinours des souris et des rats. En aucun cas il n’a été prouvé que la transmission pùl être le fait de parasites indépendants des cellules elles-mêmes, et tous les observateurs concordent à reconnaître (pie les conditions de réussite sont précisément celles (jui, respectant la vitalité des cellules cancéreuses, les grclfent vivantes d’un organisme à un autre, (’-e qui tue les cellules, même alors (pi'il s’agit d’actions ([ue nous savons inolîensives i>our les microbes connus, l’écrasement du fragment à grelfer, par exemple, empêche la réussite de l’expérience, et, d’autre part, l'étude minutieuse du processus montre toujours la cellule transmise, seule proliférant, et seule constituant les nouvelles tumeurs, en sorte (jue les partisans du parasitisme doivent admettre une fusion complète du parasite et de la cellule, une manière de symbiose dans laquelle l’un n’est pas séparable de l’autre. D’ailleurs, les conditions de la greffe cancéreuse semblent soumises exactement aux mêmes lois que les grelïes de tissus normaux. Ce sont des faits sur lesquels nous avons trop insisté précédemment pour y revenir longuement de nouveau. Mais, nous le répétons, en dehors de ces faits, il n’existe pas d’expériences probantes et prouvées de transmission expérimentale du cancer, sans l’intervention des cellules et suivant les modes connus de l'inoculation parasitaire.
Les faits cliniques de transmission du cancer ou de contagion ne fournissent pas davantage à la démonstration. Rassemblés artificiellement dans un article ou dans une thèse, les bons comme les mauvais, les vraisemblables comme les suspects, ils peuvent faire impression ; mais soumis à la critique, combien peu lui résistent. Elles sont, en réalité, exceptionnelles, les observations susceptibles d’une semblable interprétation; le cancer de l’utérus, surtout invoqué à ce propos, fait justement un contraste choquant par sa fréquence avec l’extrême rareté du cancer de la verge. Il suffit du reste que chacun fasse appel aux souvenirs de sa pratifjue pour voir avec quelle rareté, pour des alïections aussi communes, aussi banales que les cancers, il aurait pu suspecter une origine par transmission. Or, de semblables observations, où l’on ne peut jamais relever avec une rigueur complète et vraiment scientifique les conditions étiologiques, ne pourraient avoir de valeur que par leur nombre, leur fréquence, compensant dans une certaine mesure l’insuffisance de leur précision. Il en est de même pour les histoires d’endémies cancéreuses, 4e maisons à cancer, ces derniers faits présentant en outre, poui' être acceptés comme probants, l’obligation d’admettre a jtrinri l’unité de nature et de cause de tous les cancers, puis({ue les formes les plus variées se rencontrent juxtaposées.
Quant aux preuves tirées de l’étude des parasites eux-mêmes, (jui devraient fournir la démonstration cruciale de la théorie parasi-
taire, nous venons de voir combien fragiles elles sont encore, malgré les travaux multipliés de ces vingt dernières années, travaux pratiqués avec toutes les ressources des techniques modernes et par les observateurs les plus compétents. De ces parasites, les uns, en effet, les formes endo-cellulaires, n’ont pas même fait la preuve de leur nature réellement parasitaire, moins encore de leur rôle pathogène; leurs figures histologiques, les seules apparences sous lesquelles nous les connaissions, sont celles d’altérations cellulaires authentiques, et dont le processus a été suivi dans ses diverses étapes. Cela même est accepté de partisans de l'origine parasitaire du cancer.
Les parasites réels, microbes, blastomycètes, isolés et cultivés, se sont montrés les uns sans action pathogène quelconque, d’autres étaient des parasites vulgaires et d’action banale, d’autres encore pathogènes, mais causant des aflections impossibles à identifier avec les cancers; tantôt des infections générales, tantôt des lésions locales, parfois à forme tumorale, mais alors constituées par des produits inflammatoires, et nullement néoplasiques. Aucun n’a jusqu’à ce jour reproduit une néoplasie qui puisse être qualifiée de cancer, et identique à l’une quelconque des formes morbides, pourtant si communes, que nous connaissons sous ce nom aussi bien chez les animaux que chez l’homme.
C’est ici qu’il est nécessaire de rappeler quelles sont les obligations à remplir par la théorie parasitaire pour pouvoir nous expliquer les cancers.
Nous avons précédemment assez insisté sur la constitution cellulaire spécifique du néoplasme malin, et sur la démonstration de la migration cellulaire dans toutes les métastases, pour admettre que toute explication qui n’en rend pas compte est fausse ou insuffisante.
Les tumeurs sont, en effet, constituées par la prolifération locale d’éléments de l’organisme, et toutes les néoplasies produites, soit par extension du foyer primitif, soit à distance par métastase, dérivent de ces éléments cellulaires proliférés; si ce processus est causé par des parasites, il faut donc admettre que ces parasites non seulement n’affaiblissent pas les propriétés prolifératives et végétatives des cellules, comme nous le voyons habituellement dans toutes les infections, et plus particulièrement dans les infections où les parasites pénètrent à l’intérieur des cellules ; mais, au contraire, exagèrent ces propriétés, poussant les éléments à proliférer, à émigrer, à repulluler, en somme se trouvant constamment agissants derrière le processus purement cellulaire qui seul se révèle à notre examen. Evidemment, il n’est pas actuellement permis de dire que le fait est impossible, qu’il ne saurait exister une forme de parasitisme remj)lissanl ces conditions d’excitation élective de la prolifération
PATHOGÉNIE
de certains éléments cellulaires, mais nous n’en connaissons aucun exemple démontré, et l’hypothèse reste gratuite qui n’est pas appuyée de preuves, môme par analogie (J).
Le parasitisme, tel que nous le connaissons, n’explique donc pas la migration cellulaire, élément essentiel de la malignité, et caractéristique fondamentale du processus cancéreux; il n’explique pas la facilité des grelTes et des métastases, qui impliquent une exaltation des propriétés végétatives cellulaires, peu en rapport avec l’action nocive de parasites inclus; car nous croyons inutile d’insister à nouveau sur la dill'érence fondamentale qui existe entre les localisations infectieuses, formées de parasites et de leucocytes, qui, dans leurs foyers secondaires métastatiques, sont également constituées par les mômes parasites autour desquels se groupent encore des leucocytes et les éléments locaux irrités, et les métastases cancéreuses, où les seuls éléments actifs, proliférants, sont les cellules venues du foyer initial.
Cette importance que nous attribuons à la migration des cellules néoplasiques dans la conception pathogénique du processus cancéreux nous empêche d’admettre le raisonnement par analogie des tumeurs des animaux à celles des végétaux, chez lesquels de semblables phénomènes ne peuvent exister, et de conclure, comme le fait JMetchnikolf, de la nature parasitaire des unes à l’origine également parasitaire des autres.
(1) Cette forme supposée de parasitisme ne correspond à aucune des formes actuellement connues du parasitisme, chez l'homme et les animaux supérieurs tout au moins.
On a pu, il est vrai, essayer de concevoir en ces cas une sorte de symbiose, comme il en existe chez certains organismes inférieurs. L’exemple fourni par Le Dantec est celui des paramécies, infusoires qui se rencontrent dans presque toutes les eaux stagnantes.
« Il existe deux sortes de paramécies : des paramécies incolores et des paramécies vertes comme le sont les plantes. La coloration de ces dernières est due à ce que leur protoplasma est encombré de petites algues vertes, qu’on appelle des zoochlorelles, à cause de leur couleur et de leur habitat ordinaire dans des cellules animales. Quand on met des paramécies incolores dans l’eau d’un bocal contenant déjà des paramécies vertes de la même espèce, elles gagnent très vite la maladie verte. Les paramécies atteintes de cette affection, loin de souffrir dans leur développement, semblent, tout au contraire, ne s’en porter que mieux. En comparant des paramécies incolores et des paramécies vertes, on constate que, dans des conditions aussi analogues que possible, les dernières se multiplient plus vite; cela prouve bien que les zoochlorelles parasites ne nuisent pas au phénomène de l’assimilation. »
Indépendamment des différences qui séparent les cellules des animaux supérieurs des organismes des paramécies et qui rendent la comparaison singulièrement hasardeuse, il reste toujours entre cet exemple et le parasitisme supposé des cancers cette autre capitale opposition : le parasite des paramécies se transmet aux paramécies voisines; le parasite hypothétique du cancer ne se transmet pas au.x cellules de même nature, de meme type et de même variété en dehors du foyer initial, et reste confiné dans la postérité des cellules primitivement frappées. De cela nous n’avons toujours pas d’exemple dans le parasitisme connu des animaux supérieurs. — F. Le Daxtec, La lutte universelle, symbioseset maladies chroniques. — 13Éc.Li’5nE, L’état actuel de la question du cancer {Archives d’éleclricilé médicale, |anv. 1907).
P. MENETHIER. — LE CAXCER.
KnCiii, parmi les productions métastatiques, celles oii la méta stase reproduit non plus un tissu simple, mais un tissu complexe, avec des groupements organiques, poils ou glandes, comme dans certains embryomes ovariens généralisés à la cavité péritonéale et dont nous avons précédemment cité des exemples, nous paraissent absolument inconciliables avec la théorie parasitaire.
Et même sans aller jusqu’à ces cas particulièrement complexes et de grande rareté, toute l’histoire des embryomes et de leurs évolutions malignes ne semble présenter aucun rapport explicable avec une intervention parasitaire. Et l’on en pourrait presque dire autant de toute cette masse de cancers qui prennent leur origine dans les malformations du développement, constituant chez le fœtus et chez l’enfant les tumeurs à tissus complexes du rein et des régions génitales, chez l’adulte les branchiomes; que peuvent faire des parasites en tout cela ?
Autre fait difticilement explicable, si l’on admet leur intervention : Vabsence cVinfection des tissus similaires. On peut à la rigueur concevoir un parasitisme borné à une seule variété de cellules ; mais pourquoi toutes les cellules similaires ne sont-elles pas infectées de proche en proche et pourquoi la tumeur croît-elle non par transformation des parties avoisinantes, ce qui est le fait constant dans toutes les néoplasies infectieuses connues, mais par pullulation de ses propres éléments? Par exemple, un épithéliome cutané se généralise, un noyau métastatique se forme à distance, au voisinage d’un autre point de la peau, et l’envahit; jamais on ne voit à son contact l’épiderme s’hypertrophier et ses cellules proliférer en néoplasme, mais au contraire elles sont refoulées et détruites par la compression exercée par le noyau métastatique à la constitution duquel elles ne prennent aucune part. Si pourtant un parasite se propage dans les cellules épithéliales de la tumeur, pourquoi ne se propage-t-il pas également dans ces cellules de même nature, de même espèce, de même variété?
La fréquence des traumatismes, des inflammations chroniques antérieures au développement du cancer, et tout particulièrement des processus ulcéreux, semble aux partisans du parasitisme un bon argument en leur faveur, ces lésions diverses étant en elïet conditions favorables d’une infection. Mais alors pourquoi sont-ce surtout les intlammations et les lésions de longue durée, de durée excessive, qui se montrent précédant le développement du cancer ? il ne faut pas vingt ans, trente ans pour la pénétration d’un germe.
Serait-ce qu’une préparation antérieure du terrain est nécessaire au développement du parasite ? Eaut-il également invoquer des modifications organiques des cellules leur donnant ces propriétés de pullulation migratrice ({Lie le parasitisme n’explique pas? Mais alors à quoi bon l’hypothèse parasitaire? Car, même prouvée, elle ne serait
PAT1I0GENII-.