XIII
P. MENETRIER. — LE CANCER.
Nous avons, avec Neller, étudié des épilhéliomes de souris analogues à ceux de Morau, mais de provenance diflerenle. Et il nous a paru que la contagiosité était absolument nulle ; que la transmission s’effectuait exclusivement par le mécanisme de la greffe, et qu’enfin la race des souris devait jouer un grand rôle dans la facilité de la transmission, celle-ci réussissant surtout chez les animaux de même famille et échouant le plus souvent au contraire quand on transmettait la tumeur à des animaux d’autres élevages (1).
Les expériences de Jensen (2) ont porté sur un nombre considérable de souris. La tumeur initiale avait été observée chez une souris blanche; elle fut transmise pendant 22 générations à 844 souris. L’inoculation réussit dans 50 p. 100 des cas chez les souris blanches, dans 35 p. 100 chez les souris grises. Elle fut entièrement négative chez toutes autres espèces animales (rat, cobaye, lapin, chien, canard, Mus sylvaticus, Mus agrarius). La tumeur est inoculée soit en émulsion, soit en fragments insérés sous la peau. Au bout d’une quinzaine de jours apparaît un petit nodule sous-cutané, qui s’accroît plus ou moins vite et peut atteindre des dimensions relativement considérables, 15 et 20 grammes chez une souris du poids de 14 grammes. L’animal se cachectise et meurt d’épuisement. Mais Jensen n’a pas observé de métastases. La structure histologique est celle du carcinome, avec grosses cellules d’apparence épithéliale.
Jensen pense également qu’il s’agit d’une greffe cellulaire, et non d’une infection. En effet, quand on broie énergiquement le fragment du tissu de manière à en écraser toutes les cellules, avant de pratiquer la greffe, les résultats en sont constamment négatifs.
Il a étudié le degré de résistance des cellules; des fragments de tumeurs conservés douze jours à la température de la chambre, ou dix-huit jours à la glacière, ont donné ensuite des greffes réussies; au contraire le chauffage à 47“ pendant cinq minutes, le refroidissement à — 20“, la dessiccation pendant un quart d’heure, la lumière intense (à la lampe de Finsen), l’action de l’acide carbonique, tuent rapidement les cellules.
Enfin Jensen a, par l’injection au lapin de cellules du cancer des souris, obtenu un sérum( capable de faire rétrocéder ces tumeurs. L’action toutefois n’en est pas constante.
Borrel (3) insiste sur la fréquence des cas spontanés. 11 rapporte en. outre des faits qu’il considère comme de véritables épidémies de
(1) Nous avons donne un résumé de ces reclicrclies dans notre article Tumeurs du Traité de {jalhologie générale de Rouchard, t. III. Paris, 1899.
(2) C.-ü. Jensen, E.xperimentelle Unlersuchung-en iilier Krebs bei Maüsen (Ilospitalslidende, 1903. — Analysé in Cenlralbl. f. Allg. Palli. u. palh. Anat., 1903, cl liull. de TInslilul Pasteur, 1903).
(3) Roiiiuîi., Épitliélioses infectieuses et éinlliéliomas (Ann. de l'Institut Pasteur, 1003). — A'“ Congrès de dermatologie. Rerlin, 1901. Analysé in Presse médicale, septembre 190i.
LA CELLULli CANCÉREUSE.
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cancer des souris (*20 cas observés en plus de deux ans sur un élevage de 200 souris). Aussi, comme Morau, croil-il à la nature épidémique et conlaffieuse delà maladie, mais il a, contrairement à lui, constam-
ment échoué dans l’inoculation par voie digestive, et il n’a pu mettre en évidence le rôle des parasites acariens dans la contamination . D’ailleurs, pas plus que tous les auteurs qui se sont occupés de la question, il n’a rencontré de parasites dans les tumeurs, quand elles sont à l’abri des infections secondaires, et, s’il a trouvé dans les cellules des apparences d’inclusions, il ne les considère pas comme des parasites.
Avec Haaland, Borrel (1) distingue quatre types anatomiques du cancer des souris : un lymphome généralisé dont ils ont observé 6 cas, un épithéliome de la mâchoire avec métastase ganglionnaire (5 cas), une tumeur épithéliale d’aspect molluscoïde (1 cas), et enfin la forme commune qu’ils considèrent comme un adéno-carcinome desglandes cutanées et mammaires (SOcasl, qui se généralise dans les organes et surtout dans le poumon. D’après eux, en effet, les métastases sont la règle et même avec les souris qui ont été inoculées avec la tumeur de Jensen.
Ces auteurs obtiennent par la greffe sous-cutanée une réussite dans 21 p. 100 des cas. Si la souris qui fournit la tumeur est morte depuis quelques heures, la réussite ne s’observe plus que dans 7 p. 100 des cas. Enfin l’inoculation de tissus broyés et injectés à la seringue ne réussit que rarement.
Michaelis (2) pense que les souris grises sont plus sensibles que les blanches, mais il n’a jamais pu reproduire par inoculation chez des souris blanches des tumeurs provenant de souris grises et inversement. Même l’inoculation de souris de Berlin avec des tumeurs provenant de souris de Copenhague est restée sans effet.
D’après leurs caractères histologiques, Michaelis pense que les tumeurs de la souris doivent être considérées comme intermédiaires entre le cancer et les néoplasies bénignes, plus proches cependant du cancer. Avec Lowenlhal, il a étudié le mécanisme de la greffe et constaté qu’il s’agit toujours et exclusivement de la prolifération des cellules transplantées. Enfin, relativement aux mitoses de ces cellules, s’ils trouvent fréquemment des anomalies du processus, ils n’admettent pas l’existence des mitoses de réduction décrites par les auteurs anglais (-3).
Le travail le plus considérable sur ces tumeurs de la souris est
(1) Borrel et Haaland, Tumeurs de la souris (Soc. de hioL, 1905). — Haaland, Les tumeurs de la souris {Ann. de l'inslilul Pasteur, 1905).
(2) Michaelis, Soc. de méd. inl. de Berlin, 1904. Analysé in Presse médicale, 30 novembre 1904.
(3) Michaelis, Ueber den lirehs derMause {Zeitschrift f. Krebsforchuny, 1906). — Lowenthal et Michaelis, Ueber den Kreljs den Mause [Ibid.]-, Die Histogenèse der Impflurnoren {Ibid.).
\\ MENETRIER. — lÆ CANCER.
celui de E.-F. Bashford cl de ses collaborateurs du comité anglais pour l’étude du cancer (1), dont nous avons déjà cité les observations relatives aux modes de la karyokinèse dans ces néoplasies. Ces expérimentateurs ont elïectué un nombre très grand de transmissions (plus de 1800 en trois ans) soit de l’épithéliome des souris de Jensen, soit de tumeurs semblables développées spontanément chez des souris de leurs élevages. La réussite varie dans la proportion de '20 à 90 p. 100 des cas. Encore y a-t-il de plus grandes différences selon la provenance des tumeurs et les races de souris. Une tumeur de souris de Berlin qui donnait par inoculation aux souris de môme ])rovenance 9 succès sur 19 n’en fournissait plus que 1 sur 14*2 souris anglaises sauvages, et 2 sur 182 souris anglaises apprivoisées. Ces variations selon les races rappellent celles que nous avions signalées dans nos expériences sur le même sujet.
Mais le point sur lequel insistent plus particulièrement les expérimentateurs anglais et qui ressort avec évidence des observations qu’ils rapportent, point qui est précisément celui sur lequel nous avions insisté nous-même, c’est qu’il s’agit, dans cette transmission des tumeurs, toujours et exclusivement d’un processus de greffe cellulaire. Ce sont les cellules greffées qui se développent dans le corps de l’animal inoculé, et, des cellules qui constituent le fragment de tissu transplanté, ce sont exclusivement les cellules épithéliales, les cellules du parenchyme, les cellules cancéreuses qui survivent, prolifèrent, se multiplient et forment les masses néoplasiques nouvelles, tandis que les éléments conjonctifs transplantés avec elles dégénèrent. Quant aux éléments cellulaires de l’hôte inoculé, ils fournissent à la tumeur nouvelle des vaisseaux nutritifs seulement, mais ne prennent aucune part à l’édification du parenchyme néoformé qui reste exclusivement constitué par la postérité des cellules épithéliales greffées. Ainsi, depuis l’origine des transmissions, et quel que soit le nombre des passages, c’est toujours la même race de cellules qui est en cause, c’est la postérité des cellules de la tumeur première qui se continue dans chaque tumeur greffée, se reproduisant ainsi à l’infini. Cette masse de tissus obtenue dans leurs expériences, les auteurs, dans une comparaison humoristique, font remarquer que, si elle avait été employée à former un animal, elle représenterait une souris gigantesque au moins de la taille d’un chien du Saint-Bernard. La réussite de la greffe s’obtient surtout chez les animaux âgés, et chez les souris, dont la vie moyenne est de trois ans, c’est à partir de deux ans que la transmission s’opère avec le plus de facilité.
Enfin Bashford et ses collaborateurs n’ont pas observé de faits de
(1) Scientific reports on lhe investigations of tlie impérial Cancer researcli l'iind, 1904 et années suivantes. — Bashfoud, L’état actuel de la question du •cancer (Jïevuc scienlili([iie, 1906).
transmission spontanée de souris à souris, et ils considèrent comme nulle la contagiosité de ces tumeurs.
Les mêmes auteurs out tenté un très grand nombre de fois (plus de 900) de grelfer des cancers développés spontanément chez d’autres animaux (cheval, chien, chat, rat, carpe, etc.) à des animaux de même espèce ; l’insuccès a été constant dans toule cette série d’expériences.
Les travaux d’Ehrlich et d’Apolant (1) ont mis en évidence un certain nombre de faits de grande importance.
De l’étude histologique qu’Apolant en a prati(|uée, il résulte que les tumeurs de la souris sont, dans la grande majorité, des néoplasies épithéliales d’origine mammaire. D’ailleurs, dans tous les cas qu’il a observés de tumeurs spontanées, celles-ci se rencontrèrent chez des femelles, et presque toujours sur la face ventrale de l’animal. Un grand nombre de ces tumeurs ont la structure de l’adénome du sein, soit simple, soit kystique, et il admet que « la plupart des cancers de la souris se développent d’abord primitivement aux dépens de néoformations bénignes ».
11 a rencontré également des adénomes .kystiques œdémateux, hémorragiques, des cysto-adénomes papillifères qui se transforment fréquemment en proliférations atypiques ; des carcinomes simples, hémorragiques; des carcinomes papillaires. Ces formes diverses, évidemment parentes, peuvent d’ailleurs coexister dans une même tumeur ou se succéder dans les inoculations. Un des résultats les plus intéressants des expériences d’Ehrlich et d’Apolant a été l'apparition d’une néoplasie sarcomateuse au cours des greffes successives d’une tumeur qui avait au début la structure d’un adénocarcinome avec kystes. A partir de la dixième génération, les greffes ont été des tumeurs mixtes ; à la quatorzième, c’était un sarcome typique qui continua ensuite à s’inoculer sous ce type avec un rendement de 90 p. 100. D’après la description d’Apolant, il ne s’agit pas d’une transformation des éléments épithéliaux en sarcome, mais c’est dans le stroma de la greffe qu’apparaissent les premières cellules sarcomateuses, et dans la tumeur mixte les éléments sarcomateux et épithéliomateux restent parfaitement distincts.
Cette observation, qui a conduit quelques auteurs aux interprétations les plus erronées sur la transformation possilde des épithéliomes en sarcomes, nous paraît parfaitement concordante avec ce que nous savons de l’évolution des tumeurs et les faits connus de la pathologie humaine. Comme l’a observé Apolant, les tumeurs de la souris sont j)our la plupart des adénomes, soit simples, soit en
(1| IL Apolant, Die cpillielialen Gcscliwülste cler Mans (Arheilen nuft déni kaniglichen Inslilul für experinienleUe Thérapie zu Frankfurt a. -M., iy06), — Ehumch, Ueber ein transplantables Cliondrom cler Maus {Ibid., 1906). — Ehiilich, Experimcntelle Carcinom Stuclien an Maüsen {Ibid., 1906). — F. Eiiulicii et II. Apolant, Beobachlungen über maligne Mausetumoren {Berl. klin. Woch., 1905).
évolution cancéreuse. Les adénomes sont des néoplasies complexes, à la fois épithéliales et conjonctives, et leur évolution néoplasique peut se faire dans le sens épithéliome et dans le sens sarcome. Il y a même des formes d’adénomes où les modifications cellulaires sont à la fois de l’un et de l’autre sens. Et nous donnons plus loin la figure d’un adénome utérin (fig. 45) dont le stroma, formé de cellules fusiformes, a absolument l’apparence du sarcome. Cette figure même est tellement démonstrative que, comparée au dessin, que donne Apolant dans son mémoire, de la tumeur mixte de souris, elle représente une apparence presque identique. Dans la greffe de ces produits complexes que sont les tumeurs de souris, il n’est donc pas étonnant que, à côté de l’évolution épithéliomateuse des éléments épithéliaux greffés, il puisse éventuellement se produire une évolution sarcomateuse, aux dépens des éléments conjonctifs greffés, exactement comme les adénomes du sein, de l’utérus pourront dans l’espèce humaine évoluer, soit le plus souvent en épithéliomes, soit plus rarement en sarcomes. Il n’y a pas là transformation à proprement parler, mais une évolution, beaucoup plus rare d’ailleurs, des éléments conjonctifs, parce que d’ordinaire, dans les formations adénomateuses, leur activité est subordonnée à celle des éléments épithéliaux.
Ehriich a également rencontré chez la souris un chondrome du grand épiploon, probablement un embryome, et qui s’est montré greffable 11 fois sur 20 par inoculation intrapéritonéale.
Dans ses expériences, Ehriich a constaté l’augmentation considérable de l’énergie de croissance et de l’aptitude à la greffe des tumeurs à la suite d’inoculations successives. Ainsi, sur 94 tumeurs spontanément développées, et inoculéesà 1 504 souris, il obtient seulement40 résultatspositifs, soit une proportion de succès de 2,8 p. 100. Puis, par des passages successifs, l’activité des greffes, semblableà la virulence des microbes, s’accroît, et les résultats positifs suivants ont varié entre 2 et 50 p. 100. Une tumeur a même fini par donner 80 à 100 p. 100 de succès d’inoculation; et dans ces tumeurs à vitalité exaltée la croissance aussi est plus rapide, les fragments grelïes en huit jours atteignaient le poids de 2 grammes, et en moins d’un mois le poids même de la souris. Ainsi la virulence s’exagère par les transferts, et les tumeurs acquièrent une énergie de croissance qui ne se rencontre jamais dans l’évolution spontanée.
Ces aptitudes ainsi exaltées sont-elles suffisantes à vaincre toutes les résistances, et la cellule cancéreuse entraînée par des passages successifs peut-elle s’implanter dans tous les organismes? 11 n’en est rien. Jensen avait déjà obtenu l’immunisation des souris contre la greffe cancéreuse. Ehriich a employé pour l’immunisation les tumeurs ([uine .se greffent (jue difficilement, dans 2 p. 100 des cas ; et il a observé que ces inoculations infructueuses immunisaient les
souris contre les tumeurs les plus virulentes dans la proportion de 60 à 94 p. lOOdescas. El alors les souris qui ont résisté à l’inoculation virulente résistent presque constamment à une seconde inoculation.
Fait curieux, l’immunisation contre le carcinome immunise également contre le sarcome, et réciproquement, et partiellement aussi contre le chondrome.
Mais il n’en faut tirer aucune assimilation avec les vaccinations microbiennes, comme l’argument n’a pas manqué d’être invoqué, car il ne s’agit pas là, ainsi que l’ont montré les travaux ultérieurs de Schone, d’une immunité spécifique. D’après les expériences de cet auteur, en effet, on obtient également l’immunisation contrôles greffes cancéreuses en injectant aux souris des fragments de tissus de souris, foie, testicule, et surtout les tissus d’embryons de souris broyés aseptiquement dans le péritoine . C’est une immunisation cellulaire contre les tissus de souris, et l’on ne saurait invoquer d’action bactérienne, puisque l’immunisation était faite avec des tissus stériles. Et c’est également la conclusion des expériences decontrôle de Bashford, Murray el Cramer (1).
Si les souris, plus que toutes les autres espèces animales, sont aptes à la transmission du cancer, nous possédons cependant des exemples de faits semblables chez les autres animaux.
Chez le chien, Novinsky (2) a obtenu deux résultats positifs en inoculant un carcinome médullaire du nez d’un autre chien. Wehr (3) a transmis un carcinome médullaire du vagin ; la réussite a été obtenue 1 fois sur 5 inoculations.
Mathis (4) a transmis d’un chien à un autre un cancer thyroïdien, Geissler (5) le cancer du prépuce d’un chien à un autre. Enfin Sticker (6) a étudié un lymphosarcome du pénis du chien (qu’il croit d’ailleurs identique à la tumeur observée par Geissler) et l’a transplanté avec succès chez 31 chiens en cinq générations successives.
Il faut toutefois faire quelques réserves sur ces tumeurs inoculables des organes génitaux du chien, surtout quand le type cellulaire n’est pas très nettement précisé, car plusieurs observateurs, Duplay et Cazin (7), Smith et Washburn (8) ont décrit chez ces animaux des
(1) Georg ScHoMî, Untersuchungen über Karzinomimmuniüil hei Maüsen (Miinch. rned. Woch., 18 déc. 1906). — Basiifohd, Murray et Cramer, The natural and induced résistance of mice lo te growth of Cancer {Proc. roy. Soc., 1907).
(2) Novinsky, Zur Frage über die Impfung der krebsigen Geschwülste {Centralbl. f. die med. Wiss., 1876).
(.1) Wehr, Démonstration der durcb Impfung von Hund auf Hund erzeugten Carcinomknotchen (Deutsche Chirurg. Congress, 1888 et 1889).
(4) Mathis, Transmission du cancer du cliien au chien (Revue des maladies cancéreuses, 1896).
(5) Geissler, Gelungene Carcinomübertragung beim Hunde (.VA7U« Congrès de la Soc. ail. de chirurgie, 1895).
(6) Sticker, Transplantables Lymphosarkom des Ilundes (Zeitschrift f. Krehsforchung, 1904 et 1906).
(7) UcPLAY et Cazin, Congrès internai, des sciences méd. Rome, 1894.
(8) Smith et W.ashuurn, Infective tumours in llie genilals of dogs (Lancet. 1897).
P. MENETRIER. — LE CANCER.
tumeurs de structure plus ou moins analogue au sarcome, inoculables et de nature infectieuse, et Bashford conclut nettement dans le môme sens. Dans un cas de Borrel fl), une semblable tumeur paraissait en rapport avec la présence de larves d’acariens.
Chez le rat, des observations probantes nous montrent également la transmission de divers cancers.
Hanau (2) a greffé avec succès dans les bourses de deux rats blancs un épithéliomc pavimenteux corné provenant d’une femelle de môme espèce et de môme souche.
Eiselsberg (3) a transmis un fibro-sarcome de rat à rat. Léo Loeb (i) a obtenu la transplantation de trois tumeurs différentes développées chez les rats de son laboratoire : un sarcome vasculaire de la thyroïde avec cavités kystirpies de dégénérescence myxoïde. Par greffe de fragments de tumeur, et aussi par injections le plus souvent intrapéritonéales du contenu des kystes et en utilisant 150 animaux de même espèce, il a réussi à transmettre la tumeur d’animal à animal pendant quinze mois. Les tumeurs produites étaient semblables à la tumeur primitive, à quelques différences près dans les caractères des cellules. Lesdeuxautres tumeurs sont qualifiées par l’auteur de sarco-carcinomes ; la greffe en fut également positive pendant plusieurs générations.
Flexner et Jobling (5) ont expérimenté avec une tumeur sarcomateuse de la vésicule séminale du rat, et qui a fini par se greffer avec la proportion de 95 p. 100 de succès.
Michaelis etLewin (6) ont observé un adéno-carcinomedelamamelle du rat, transplantable avec une moyenne de 50 p. 100 de réussites et formant des métastases surtout volumineuses dans le péritoine.
Voilà donc un ensemble de faits concordants et assez nombreux pour permettre des conclusions générales.
Le cancer est transmissible dans certaines espèces animales. Le mécanisme de la transmission est celui de la greffe cellulaire. Ce point, le plus important à notre sens, est mis hors de doute par les expériences que nous venons de rapporter, qui nous montrent que c<‘ sont exactement les mômes cellules néoplasiques qui composent la tumeur primitive et la tumeur greffée ; on a même suivi l’évolution de plus près, et vu, par des examens aux divers âges delà greffe, la divi-
(1) Roiuiei,, Lymphosarcome du cliien {Comptes rendus, 19071.
(2) Il.\N.\u, Erl'olgreiche e.xperimentelle Uebertragimp: von Carcinom {Forlschritte der Med., 18S7).
(3) Eiselsberg, Wien. lilin. Woch., 1890.
(1) Léo Loeb, Ueber Transplimtationen eines Sarkoms der Tliyroidea bei einer ^\eissen Ratle {Virchow’s Archiv, 1902). — Ueljer Transplanlelion von Tumoren {Virclioni's .Archiv, 1903).
(5) l'LE.xNERet Jobling, InfiUrating and metaslasiring sarcoma of the rat. {Joiirn. .Amer. .Med. Assoc., 1907).
(6) Michaei.is et Levvin, Ueber ein Iransplanlables Ratlencarcinom {Berl. Idin- Woch., 1907).
sion cellulaire apparaître clans les cellules greflees, la mulliplicalion porter exclusivement sur ces cellules, les tissus de l’hote n’y prenant d’autre part cjue de fournir, et plus tardivement, les vaisseaux de nutrition. On a mC*me pu préciser c[ue, dans le tissu grell’é, les cellules néoplasiques seules se multipliaient, tandis que les éléments du stroma dégénéraient et disparaissaient.
Cette réalité de la grelTe cancéreuse est tellement évidente qu’elle est même admise par les observateurs qui croient néanmoins à l’origine infectieuse de ces cancers.
D’ailleurs, la preuve de la transmission du cancer par cellules vivantes est fournie, en plus, par lesconditions mêmes de la réussite, la nécessité de transporter des éléments intacts, tandis que les attritioiis mécaniques suffisent à faire perdre au tissu toute possibilité de donner naissance à une nouvelle tumeur. Les conditions physiques de température, d’humidité, le temps écoulé entre la prise du tissu et son insertion étant du reste tout à fait comparables à ce que nous avons rapporté de la greffe des tissus normaux.
Et nous pouvons ainsi comparer la greffe cancéreuse et les greffes de tissus normaux.
Les conditions de réussite sont à peu près les mêmes dans les unes et dans les autres. Elles ne réussissent que chez les animaux de même espèce, et avec d’autant plus de succès qu’ils sont de races, de variétés ou de familles plus proches.
Mais tandis que les tissus normaux greffés se comportent en leur siège anormal avec une vitalité amoindrie, une croissance limitée, végètent localement,- ou s’atrophient au bout d’un temps plus ou moins long, les cellules cancéreuses conservent dans leur nouveau territoire les propriétés de croissance indéfinie et extensive qui les caractérisaient à leur foyer initial. Si la tumeur primitive était de croissance exubérante, les tumeurs greffées le sont au point d’atteindre des dimensions supérieures au volume même de l’animal qui les porte ; si la tumeur primitive était capable de former des métastases par voie sanguine ou lymphatique, la greffe en émettra également. La cellule cancéreuse se greffe avec toutes ses propriétés.
Enfin, tandis que l’existence du sujet qui a fourni la tumeur première est forcément limitée, que la prolifération de ses cellules constituantes s’arrête une fois sa croissance atteinte, la cellule cancéreuse piolifère indéfiniment, et l’on ne peut tracer de limites ni dans le temps à la durée de cette prolifération en sièges successifs, ni dans l’espace à la masse des cellules issues de cette prolifération.
Donc, loiiles les propriétés du cancer sont contenues ctans la cellule cancéreuse, puisqu’elle les transporte toutes avec elle, et son activité, son énergie de croissance peuvent être portées à un tel degré qu’elle arrive à infecter lesanimaux dans les tissus desquelson la greffe dans la proportion de 90 et môme de 100 p. 100 des cas.
P. MENETRIER. — LE CANCER.
Faut-il en conclure que la cellule cancéreuse est tout le cancer, et qu’il n’est plus besoin de tenir compte des aptitudes de l’organisme récepteur ? Nullement, et les expériences d’Ehrlich dans ses essais d’immunisation nous montrent l’importance toujours considérable du milieu organique. En sorte que les conclusions que nous tirions il y a dix ans de nos premières expériences restent encore vraies et sont confirmées par les travaux les plus récents ; la cellule infectante n’est pas tout dans les néoplasies malignes ; il faut tenir compte du terrain où elle évolue, de l’ensemble del’organismequi permet ou empêcheles proliférations cellulaires. L’infection cellulaire des cancers nécessite, commeles infections microbiennes, une prédisposition de l’organisme, un état de réceptivité, d’ailleurs actuellement aussi difficiles à préciser dans un cas que dans l’autre.
1® Les états morbides préparatoires au développement du cancer. — Dans la plupart des cas où l’on peut, de manière ou d’autre, soit par l’observation clinique, s’il s’agit d’un cancer externe, soit par l’étude anatomique et histologique de la région où il siège, s’il s’agit d’un cancer qu’un hasard d’autopsie permet d’examiner encore à ses débuts, ou précocement enlevé par opération chirurgicale, on constate que le cancer se développe sur un terrain déjà modifié par des altérations antérieures du tissu. Le cancer n'est pas une forme morbide primitive^ c’est un aboutissant d'états pathologiques multiples^ antérieurs et préparatoires.
Ces états préparatoires, bien que multiples, peuvent se grouper sous deux chefs principaux : hyperplasies inflammatoires ou fonctionnelles et malformations du développement, les unes et les autres résultant de modalités anormales du développement des tissus et des processus de multiplication des cellules.
Car, essentiellement caractérisé par la prolifération cellulaire, le processus cancéreux est étroitement apparenté à tous les états morbides dans lesquels la fonction normale de la multiplication des cellules se trouve intéressée ; il se présente ainsi à nous comme la déviation la plus complète de cette fonction normale, comme le processus néoplasique par excellence.
h'aclivilé protiféralrice présente des variations considérables dans l’organisme, soit physiologiques, selon l’àge et les fonctions, soit pathologiques, selon des incitations multiples.
A partir du moment où l’ovule fécondé entre en division, les phénomènes de la prolifération cellulaire jouent le rôle le plus important dans la biologie de l’organisme en formation, constituant en quelque sorte la fonction principale de cet organisme. Cette multiplication si prodigieusement active, où la postérité de la cellule
initiale unique s’accroît aussi rapidement que les pullulations microbiennes aux dépens d’un germe ensemencé dans les bouillons de culture, aboutit à la formation, non, comme dans cet exemple, d'organismes semblables à leur générateur, mais de cellules multiples, dilTérentes, spécialisées chacune dans leurs fonctions, ayant leurs attributions déterminées, de manière à former, par leur ensemble, un organisme harmonisé et qui, à partir du moment où cet organisme est entièrement constitué, oü leur dilVérenciation est complètement elfectuée, se reproduisent désormais chacune suivant le type auquel elle est arrivée, sans plus varier.
La prolifération cellulaire continue ensuite pour effectuer la croissance, se ralentissant progressivement. Puis, quand la croissance est achevée, et plus tôt ou plus tard selon les organes et les tissus, elle paraît se suspendre complètement dans certains organes particulièrement différenciés ; au contraire, continuer régulièrement dans d’autres, non plus pour la croissance, mais pour les besoins de la fonction, comme dans les revêtements épithéliaux, certaines glandes, les organes régénérateurs du sang, etc.
L’excessive activité prolifératrice des périodes embryonnaire et fœtale ne présente pas seulement l’intérêt d’une comparaison à établir avec les proliférations non moins excessives des néoplasies cancéreuses ; bien des auteurs ont voulu y voir plus qu’une analogie et ont cherché l’explication de la force prolifératrice des cellules cancéreuses dans une persistance ou une reviviscence de ces propriétés embryonnaires. D’où la théorie de la persistance de germes embryonnaires inclus dans les tissus, et cause nécessaire des néoplasies pour Cohnheim et son école.
Mais indépendamment de toute théorie, etsurtout d’une conception aussi exclusive que celle de Cohnheim, il est parfaitement exact que les troubles du développement, les malformations des tissus peuvent être le point de départ, le terrain matriciel du développement des cancers. Des proliférations exubérantes des périodes embryonnaire et fœtale, il reste fréquemment, chez l’enfant et chez l’adulte, des îlots cellulaires qui, par suite de quelque trouble du développement, se sont trouvés séparés de leurs éléments similaires, n’ont pas participé à la constitution régulière d’organes ou de tissus; et, ainsi égarés hors de leur place naturelle, ces éléments demeurent privés de fonctions, subissent une évolution anormale, ont tendance à végéter indépendamment, forment des tumeurs, et sont fréquemment le point de départd’une évolution cancéreuse.
La variété de ces éléments hétérotopiques est très grande, puisque leur isolement peut remonter à toutes les phases du développement, même les premières. Comme nous le verrons, des néoplasies sont imputables à la persistance des premières cellules dedivision del’œuf, aux blastomères demeurées inemployées dans la formation del’orga-
P. MENETRIER. — LE CANCER.
nisme. Le plus grand nombre des hélérolopies cellulaires, à une phase plus tardive, provient des remaniements de tissus qui résultent de la disparition d’organes temporaires, le rein primordial, le corps de WoltT, les canaux de Muller, les arcs branchiaux surtout, d’où la prédominance de ces malformations et des néoplasies qui en résultent dans certaines régions déterminées, face et cou, région génitale, rénale et péri-rénale, etc. Enfin l’observation en est particulièrement facile au niveau des téguments cutanés où l'on désigne sous le nom de nævi ces malformations de la peau, et nous verrons combien sont fréquentes les évolutions néoplasiques aux dépens des nævi.
Ainsi les anomalies des proliférations cellulaires, embryonnaires et fœtales, sont le point de départ éventuel de tout un groupe de cancers, que nous étudierons sous le nom de cancers d'origine hétérotopique, parce que V hétérotopie, par les suppressions fonctionnelles et les troubles biologiques qu’elle entraîne dans l’évolution des cellules, nous paraît, en ces cas, être le facteur dominant de l’incitation néoplasique.
^activité prolifératrice n’est nullement limitée aux phases du développement, et, indépendamment des cas déjà cités, où la réparalion des tissus, les sécrétions glandulaires, le fonctionnement des organes l’entretiennent à un degré plus ou moins marqué, des causes excitatrices nombreuses, soit presque physiologiques, soit nettement pathologiques, l’aecroissent dans les unes, ou la font reparaître dans les autres, selon qu’elle était simplement torpide, ou complètement suspendue.
L'incitation fonctionnelle, même purement physiologique, quand elle est fréquemment répétée, est une cause de multiplication cellulaire tel, l’accroissement du système musculaire par l’exercice ; ou encore l’incitation fonctionnelle est compensatrice dans la suppléance d’un organe défaillant par l’organe similaire (hypertrophie fonctionnelle d’un rein, par suppléance, en cas d’atrophie ou de destruction de l’autre rein).
La tendance prolifératrice est encore plus marquée dans la réparation des pertes de substance ; dans les blessures, les plaiescutanées, la surface dénudée se recouvre d’un épiderme nouveau, issu de la multiplication des cellules bordant la perle de substance, et dont l’activité se continue jusqu’à ce que la surface dénudée tout entière ait été recouverte. On peut, pour les viscères, obtenir la démonstration de phénomènes analogues de réparation régénératrice par l'amputation partielle du rein, du foie, l’incitation fonctionnelle amenant l’hyperplasie compensatrice des organes et la reconstitution de masses importantes de leur tissu (1).
(i) Tuffieh, De riiypei'troiiliie et. de la régénération compensatrice du rein (Soc. anal., 1888). — Ponfick, Ueber Leljerexl irpation, 1889. — Hanot, De l’iiyperplasie
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Enfin, Vin'ilalion inflammaloire est également une cause de prolifération cellulaire, mais ici, l’action étant plus complexe, les elïéls observés le sont également. Certaines cellules semblent plus aptes que d’autres à la réaction prolifératrice, et ce sont justement les moins dilïérenciées ; les cellules les plus dilTérenciées sendjlent peu capables d'une telle activité, et, si l’irritation est trop forte, elles dégénèrent purement et simplement ; tel est le plus souvent le cas des cellules nerveuses. D’autres en sont encore capables, mais elles se modifient dans ces conditions anormales, et perdent plus ou moins de leurs caractères de différenciation fonctionnelle. Si l’excitation est prolongée, chronique, les effets s’accumulent, et de la combinaison presque toujours présente dans ces inflammations chroniques de l’irritation inflammatoire ’ et de la tendance régénératrice, due à l’incitation compensatrice de la fonction entravée, résultent les étais hyperplasiques qui comlïlnenl le terrain surlequel se développent le plus grand nombre des cancers, et représentent le premier stade de l’évolution néoplasique.
Les états hyperplasiques sont complexes et variables selon les tissus et les organes intéressés. Pour la peau et pour les muqueuses à revêtements pavimenteux, ce sont ces épaississeaients circonscrits, montueux et vallonnés, plus ou moins profondément fissurés, que l’on appelle /?a/n7/o/?îes, et qui sont constitués à la fois par la prolifération épithéliale augmentant l’épaisseur de toutes les couches épidermiques, mais surtout des prolongements interpapillaires, et également par l’augmentation du tissu conjonctif des papilles, ainsi que des appareils vasculaires y inclus. C’est donc une prolifération complexe à la fois épithéliale et conjonctive, et dont l’origine irritative ne fait doute pour personne, et, de fait, elle se rencontre à la suite des irritations chroniques des téguments, telles que sont les dermites professionnelles, et sous l’influence d’excitants les plus variés, physiques (chaleur, froid, rayons X), chimiques (arsenic) ou microbiens (tuberculose, syphilis, etc.). La morphologie de ces lésions indique néanmoins, comme nous le verrons en étudiant les formes anatomiques des cancers, les ressemblances les plus grandes avec les variétés typiques du cancer épithélial des mêmes revêtements.
Dans les appareils glandulaires, les modifications suscitées par les processus inflammatoires chroniques sont plus compliquées, comme l’organe lui-même ; on y observe à la fois des altérations d’ordre atrophique ou destructeur, et d’ordre hypertrophique ou régénérateur, et qui aboutissent à la formation de ces hyperplasies glandulaires que nous désignons sous le nom (ï adénomes.
Ce sont là encore des formations complexes , où la végétation des
compensatrice. De la réjjénération du foie (Presse médicale, 1895). — Kahn, Tlièse <le Paris, 1897.
1>. MENETRIER. — LE CANCER.
épithéliums, d’ailleurs plus ou moins perturbés dans leur morphologie et leurs fonctions, se combine avec l’accroissement anormal des tissus conjonclivo-vasculaires, et dont le mécanisme palhogénique relève à la fois des excitations multiples que nous qualifions de phénomènes inflammatoires, des troubles nutritifs par modification du régime circulatoire, des incitations fonctionnelles entravées ou perturbées, comme le prouvent les conditions mêmes du développement de ces tumeurs, qui apparaissent dans les glandes chroniquement enflammées, dans l’estomac au cours des gastrites, sur les bords des ulcères, au niveau des lésions inflammatoires circonscrites de la sousmuqueuse ; dans le foie des cirrhoses, dans les scléroses du rein, etc.
Les adénomes^ comme les papillomes^ sont des hyperplasies complexes, à la fois épithéliales et conjonctives. Aussi les verrons-nous en relation éventuelle, non seulement avec les cancers épithéliaux, ce qui d’ailleurs, en raison de l’importance prédominante des épithéliums dans leur constitution, est le fait le plus commun, mais parfois également avec les cancers conjonctifs.
Les tissus' conjonctivo-vasculaires nous présentent d’ailleurs des états hyperplasiques dont la relation avec les sarcomes nous paraît aussi évidente que celle des adénomes et des papillomes avec les épithéliomes. Nous avons déjà indiqué les identités morphologiques des états inflammatoires du tissu conjonctif commun avec diverses variétés de sarcomes, mais nous verrons également dans les appareils de soutènement des membres, os et cartilage, dans les systèmes hémoet lymphopoiétiques, dans les muscles, et particulièrement l’utérus, les hyperplasies inflammatoires se présenter comme le terrain matriciel des évolutions sarcomateuses et prouver leurs affinités par les ressemblances morphologiques de leurs éléments constituants.
Ainsi, comme conséquence de troubles, d’anomalies, de perversions diverses des processus de prolifération cellulaire, soit normaux, soit pathologiques, existent dans les tissus et dans les organes toute une série d’altérations hyperplasiques, que l’observation nous montre le terrain nécessaire et constant des évolutions cancéreuses. Nous ne pouvons d’ailleurs ici qu’indiquer la généralité de ces faits, mais nous les reprendrons en détail à propos de chaqueclasse de cancers, et mieux encore à propos de chaque variété, leur intérêt venant surtout de la précision des observations, suivant, pour chaque cas, les modifications graduelles par lesquelles les éléments normaux se transforment sous l’influence des causes irritatives, pour acquérir graduellement, et après des étapes dont le stade hyperplasique constitue l’unedes plus importantes, les propriétés morphologi(|ueset fonctionnelles des cellules cancéreuses.
Les états préparatoires au développement du cancer se résument, en somme, en modifications hyperplasiques ou métaplasiques des éléments cellulaires, soit par troubles du développement, soit sous
l’inlluence de ces excilalions complexes que, par abrévialion, nous qualifions d’inllammaloircs.
2“ Le début des cancers. — En laissant de côté toutes les liypothèses émises sur l’origine des cancers, hypothèses dont nous nous occuperons plus loin à la pathogénie, et en ne tenant compte que des faits vus et constatés, les cancers au début se montrent comme une évolution locale, une accentuation de ces lésions dont nous venons de parler, hétérotopies cellulaires, hyperplasies inflammatoires.
Dans le cancer d'origine hélérolopiqiie, l’observation précoce est souvent facile, puisque l’on peut cliniquement reconnaître l’accroissement anormal et rapide d’un nævus, que l’on sait la fréquence du développement d’un cancer aux dépens d’une telle malformation et que l’extirpation chirurgicale en sera d’autant plus efficace qu’elle aura été plus hâtive. L’examen pratiqué dans ces conditions montre l’accroissement anormal d’un ou de plusieurs îlots de ces cellules particulières en hétérotopie sous-cutanée et que l’on appelle les cellules des nœvi. Les cellules sont augmentées de nombre sans changement notable de leurs apparences, etl’on peut cependant, en comparant la lésion avec un cancer de même type plus avancé dans son évolution, s’assurer qu’il s’agit bien là du début réel du néoplasme en raison de l’identité morphologique des éléments.
Dans le cancer d'origine inflammatoire, c’est également par la prolifération locale des éléments du tissu en hyperplasie que se marque le début de la lésion maligne. L’observation en est possible aux stades les plus précoces, en étudiant systématiquement ces lésions hyperplasiques connues comme point de départ fréquent des cancers, telles que les leucoplasies, les adénomes des muqueuses et des viscères.
L’accentuation des apparences papillomateuses, la poussée plus profonde des bourgeons épithéliaux, leur pénétration dans le derme cutané, le chorion des muqueuses, où, subissant leur évolution, des formes de dégénération cornée apparaissent incluses au sein des tissus, tels sont les phénomènes initiaux des cancers cutanés d’origine papillomateuse, comme des cancers des muqueuses d’origine leucoplasique.
La végétation des épithéliums glandulaires, exagérant l’hyperplasie et déformant les culs-de-sac, se montre dans les polyadénomes gastriques en évolution cancéreuse. Et dans les viscères, le foie, par exemple, l’étude attentive des cirrhoses, terrain matriciel de certains cancers hépatiques, permet, par comparaison des lésions, de suivre l’hyperplasie nodulaire aboutissant au cancer par transitions si graduées que l’évolution en paraît continue.
Dans tous ces cas, donc, le cancer apparaît dans les hyperplasies aux dépens des éléments en hyperplasie, et se marque simplement par 1 accentuation des phénomènes d’hyperplasie quant à la texture
P, MENETRIER. — LE CANCER.
du lissu, par accenlualion des caractères de métalypie ou d’alypie quant à la morphologie cellulaire. Car déjà dans les hyperplasies les cellules ont perdu plus ou moins de leurs caractères de différenciation, les cellules gastriques sont devenues muqueuses, les granulations protoplasmiques fonctionnelles ont plus ou moins disparu des cellules du foie, etc.; cette tendance s’accentue dans l’évolution cancéreuse. De même, les mitoses, en devenant plus nombreuses, deviennent plusirrégulièresoudonnent des produits anormaux, noyaux atypiques, noyaux géants. Ce sont là encore des particularités qui peuvent se rencontrer dans les hyperplasies. Elles sont seulement plus accentuées dans la formation cancéreuse, qui se montre ainsi comme la continuation du processus hyperplasique avec exagération de ses caractères anormaux.
Ces exemples sont tous tirés de l’histoire des cancers épithéliaux, et nous les reprendrons plus en détail en étudiant ces formes de cancers. Pour les cancers conjonctifs, il est infiniment plus difficile de décrire le début de l’évolution néoplasique, si du moins on ne veut parler que de faits d’observation, et non de conceptions théoriques. Ce qui tient à ce que les cancers conjonctifs, les sarcomes n’ont pas de caractéristiques morphologiques aussi précises que les épithéliomes, et surtout à ce que les réactions inflammatoires des tissus conjonctivo-vasculaires, toutes prolifératives et diapédétiques, se confondent constamment, par toutes leurs apparences, avec les proliférations néoplasiques initiales des mêmes tissus. C’est donc plutôt par analogie que par observation directe que nous admettrons pour les cancers conjonctifs un mode de début semblable à celui des cancers épithéliaux, l’évolution néoplasique de cellules hétérotopiques ou la prolifération maligne d’hyperplasies inflammatoires.
Par ce que nous venons de dire, on voit qu’en somme le cancer au début n’a pas de caractéristique absolue. Nous arrivons à reconnaître qu’une certaine lésion est bien un cancer au début, et les exemples que nous en donnons ci-après nous paraissant incontestables, mais notre conclusion est basée sur les conditions d’apparition de la lésion, sur la fréquence avec laquelle une semblable évolution se produit dans les états morbides où nous la rencontrons, sur la comparaison avec des formes similaires mais déjà plus avancées, mais nous ne saurions dire qu’il y ait une forme ou une disposition caractéristiques des éléments qui permettent de porter le diagnostic cancer en l’absence de toutes les preuves annexes que nous avons dû réunir pour notre démonstration.
11 n’y a pas en somme de caractères cellulaires assez particuliers au cancer pour permettre de le reconnaître alors par leur seule constatation.
3“ Étape locale. Croissance et extension du cancer pri-
mit if. — C’osI en clIeL seuleinenl par son mode de croissance cl d'cxlension (luc le |)rocessus cancéreux se spécialise cl devient caractéristique.
La prolifération cellulaire néoplasicjue, commencée aux dépens d’une lésion locale hétérotopi(im' ou hyperplasique, va s’individualiser et former tumeur.
Elle s’individualise, car la lésion préparatoire était complexe, et c’est maintenant une seule variét'é cellulaire qui se multiplie.
Elle forme tumeur par suite de cette multiplication même, qui accroît la masse entière du tissu néoformé en croissance expansive, et en cela le processus ne ditlêre aucunement de la croissance des néoplasies bénignes. Mais le cancer s’accroît aussi par envahissement des parties avoisinantes, et ce mode de croissance infillranle est spécial et caractéristique. A sa périphérie le noyau cancéreux pousse des bourgeons cellulaires, qui s’infiltrent dans les interstices des tissus avoisinants, ou essaime des cellules isolées, qui se disséminent tout au pourtour, et, se multipliant ensuite, forment des masses nouvelles qui compriment et détruisent les éléments voisins, et se confondent ultérieurement avec la tumeur principale. C’est en effet par leurs propriétés envahissantes, par la migration hors de leur couche matricielle, que les cellules cancéreuses révèlent les activités qui leur sont propres, et c’est à ce moment seulement que l’image histologique du cancer devient caractéristique.
La tumeur locale ainsi développée et qui constitue le cancer prim//// présente des variétés extrêmement nombreuses et selon les types histologiques et selon les organes atteints. Mais, d’une manière générale, on peut distinguer les formes suivantes : tumeur unique et massive ; tumeurs multiples et nodulaires ; tumeurs infiltrées ; tumeurs ulcéreuses.
L’unicité du siège initial du cancer est une règle générale, mais qui comporte de nombreuses exceptions. Et ces exceptions sont fort intéressantes, car elles confirment ce que nous avons précédemment exposé de l’importance des lésions antérieures, préparatoires au développement du cancer. Les cancers à débuts multiples sont en elTet les cancers qui se développent aux dépens d’hyperplasies indammatoires étendues ; ils se voient dans le lupus de la peau, où toujours des surfaces étendues du tégument ont été modifiées par l’inflammation bacillaire chronique ; dans les polyadénomes en nappe de l’estomac, où de grandes portions de la muqueuse gastrique se Irouventsimultanémenten hyperplasieglandulaire ; dans les cirrhoses du foie (cancer nodulaire avec cirrhose) où la totalité de l’organe hépati<[ue présente les modifications irritatives de la cirrhose; dans les cancers des organes hémopoiétiques et lymphopoiétiques, il existe de même des formes complexes où l’hyperplasie dilïuse se combine aux cancers multiples (myélomes multiples, chlorome).
Thaité de médecine. XIII. — 1
P. MENETRIER.
lÆ CANCER.
Ilislologiqucmenl, on peutcncorc, dans des cancers de peüL volume, retrouver des foyers de prolifération indépendants, et les cancers des nævi montrent en clTet l’évolution néoplasi({ue parallèle d’un plus on moins grand nombre de foyers de cellules hétérotopiques sous-épidermiques (fig. 1 et 2).
Dans le cancer infiltré, la forme néoplasique diffère à peine des formes hyperplasiques. Nous en citerons comme exemple la linile gastrique, si longtemps considérée comme hyperplasie scléreuse de l’estomac, et dans laquelle l’infillration épithéliale se diffuse dans toutes les couches de l’organe sans former en aucun point de tumeur distincte (fig. 12).
L’ulcération est un aboutissant fréquent des processus cancéreux; les cellules cancéreuses dégénèrent rapidement et, quand leur masse est en rapport avec une surface ou une cavité, les éléments nécrosés s’éliminent et il en résulte une perte de substance qui grandit ensuite indéfiniment au fur et à mesure que le cancer, envahissant et transformant les tissus voisins, se détruitensuite à son tour dans sa portion la plus ancienne. Mais, si cette évolution est commune au plus grand nombre des cancers, et surtout des cancers épithéliaux, il en est dans lesquels le processus ulcéreux est assez précoce pour que la forme même du cancer soit plutôt ulcéreuse que tumorale; tels sont un grand nombre des cancers du tube digestif, l’ulcus rodens de la peau, etc.
Ainsi se forme le cancer en lésion locale, première étape de son évolution, et d’abord il envahit de proche en proche à son pourtour immédiat. A ce moment la tumeur primitive constitue encore toute la maladie et, si elle est extirpée ou détruite en totalité, la guérison est complète, absolue; il ne reste rien du cancer.
4“ Envahissement et g-énéralîsation. Métastases. — L’ea:lension infillvanle des cellules cancéreuses s’avançant de proche en proche dans les interstices des tissus avoisinants est le début des phénomènes de généralisation par lesquels se caractérise essentiellement le processus cancéreux, et qui transforment la lésion purement locale du début en une maladie générale et constamment mortelle.
Cet envahissement de proche en proche, régional, se fait soit par cellules isolées, s’insinuant entre les éléments voisins, soit par bourgeons massifs, se poussant par augmentation de leur propre masse ; le mode en varie avec chaque variété de cancer, et nous verrons plus loin à les décrire en étudiant ces variétés. Le résultat en est la transformation progressive d’étendues plus ou moins grandes de tissus normaux en tissus cancéreux. Important et rapide dans les sarcomes, sarcomes du tissu conjonctif commun, myxomes, lymphadénomes, cet envahissement régional est au contraire beaucoup plus lent dans les épithéliomes. 11 est en tout cas bientôt complété par un mode d'envahissement infiniment plus grave, la dissémi-
i.iîs iri Ai'Es nr puoci^ssi s c;an(;i:i{i;i;x.
la— 9<i
nalion |)ar les voies vasculaires et sc-reuses; par rulilisalion, au profil (le la (lillusiou du cancer, des voies de circulalioii normales de rorf^anisme. Kl c’csl alors, ainvs Vélape régionale^ fpie commence la i^ilméralisaliou du cancer.
Migration cancéreuse par les voies lymphatiques. Métastases ganglionnaires. — En cliemiuanL dans les inlerslices conjonclirs, les cellules cancéreuses jeunes, vraisemldahlemenl mobiles comme les leucocytes, rencontrent les origines des lymplialiciues et pénètrent dans ces vaisseau.v. Elles y suivent le cours de la lymphe, peuvent se multiplier dans ces conduits et les remplir à la manière d’une injection solide, ou les traverser sans adhérer aux parois, et alors se rendre directement au premier ganglion situé sur leur passage, au ganglion de la région ; c’est l’étape régionale de l’infection lymphatique.
Il y a, selon les variétés de cancers, de grandes dilïérences dans la manière dont se produit rinfeclion lymphatique, et cela doit évidemment. correspondre aux propriétés des cellules néoplasiques, plus ou moins mobiles et plus ou moins adaptées à ce mode de migration. Tous les épithéliomes suivent facilement les voies lymphalicjues, et, en raison des caractères morphologiques précis de ces éléments, il est facile de les suivre dans les diverses voies, capillaires lymphatiques, gros troncs, de reconnaître dans les ganglions leur apparition initiale qui toujours se fait dans les voies circulantes, dans les sinus i fig. 12) et d’éliminer par celte étude les erreurs des anciens auteurs (juionl cru à la transformation cancéreuse des endothéliums lymphatiques, ou des follicules ganglionnaires.
Dans les sarcomes, l’envahissement lymphatique est généralement considéré comme plus rare, ce qui, exact pour certaines variétés, comme les sarcomes des tissus de charpente, ne l’est pas pour d’autres, comme les sarcomes des tissus hémo et lymphopoiétiques, où l’envahissement des voies lymphatiques est au contraire constant.
Le premier ganglion atteint, les cellules cancéreuses s’y multiplient, etil se constitue là un foyer nouveau, une métastase ganglionnaire, une nouvelle tumeur de structure semblable à la tumeur primitive, représentant même parfois avec une netteté plus grande la forme typique de la variété du cancer en cause, et qui est en ell'et constituée par les mêmes cellules que la tumeur primitive, sans que les éléments de la région envahie participent aucunement à la constitution du néoplasme.
Les ganglions oii s’arrêtent ainsi les premières cellules émanées du cancer constituent-ils, comme dans les infections, une barrière protectrice, une défense, préservant dans une certaine mesure l’organisme contre la dissémination de l’infection. Le fait, soutenu par plusieurs auteurs [P. Hayraond, O/.enne, etc. (1)], ue nous paraît nullemeut
(1 ) SoL'i’Ai i.T cL M. Lakuiî, Elude suc les allécdliuiis el le rôle des f?ai);;lions L nii)lialiques dans le cancer epithélial [Revue de médecine, 1900'. — P. Couuuay,