‹ Cancer primitif du larynxChapitre 16 sur 27 · OBSERVATION VIII · texte numérisé non relu

OBSERVATION VIII

Tumeur cancéreuse du larynx (observation que je dois à l’obligeance de

M. Moura Bourouillou) .

D. L..., 47 ans, concierge, Belge, demeurant rue Chariot, était d’une forte constitution, sujette à de violents accès de colère.

Depuis trois ou quatre ans elle avait de violents maux de tête ; jamais ni éruptions, ni boutons à la peau.,

A lage de 20 ans, pendant sa deuxième grossesse, elle eut des crises et divers autres accidents nerveux; sa voix commença à s’altérer. Mais son enrouement était si léger que sa famille seulement s’en était aperçue.

Depuis trois ans surtout, sa voix disparaissait progressivement ; elle était éteinte complètement depuis quinze ou dix-huit mois. Elle ne toussait nullement; dyspnée depuis trois ou quatre mois seulement; elle se fatiguait vite, ne pouvait monter les escaliers; depuis deux mois elle crachait quelquefois de petits morceaux durs comme de la corne, noirs et gros comme des lentilles; jamais de crachements de sang.

1er décembre 1868. Mal à la gorge depuis huit jours et toux par moments. Voix de chuchottement. Déglutition normale.

La pression sur le côté gauche du cou, au niveau de l'oshyoïde, provoque une assez vive douleur en avant et en arrière du sterno cléido -mastoïdien; cette douleur est plus prononcée dans l’espace qui sépare le bord postérieur de ce muscle et le bord antérieur du

trapèze. Elle se propage sous l’omoplate gauche, entre les deux omoplates et en avant du cou, au-dessous du larynx. Il y a un an cette douleur retentissait dans le mamelon du sein gauche; mais elle n’existe plus sur ce point. Déjà, en 1865, le linge seul passé sur le côté gauche du cou déterminait un peu de sensibilité qui n’a fait qu’augmenter.

La palpation fait constater un peu d’empâtement dans les points douloureux du cou, mais surtout au-dessous et en arrière du sternocléido-mastoïdien .

L’examen au laryngoscope montre une tumeur rouge, de la grosseur d’une moitié de noisette, lisse, immobile même pendant l’émission des voyelles, à base large et située à l’extrémité aryténoïdienne du repli sus-glottique gauche.

La corde vocale et l’aryténoïde droit, seuls mobiles, s’appliquent contre la tumeur pendant la phonation. Au-dessous de celle-ci on aperçoit une pointe blanche également immobile et qui paraît être l’apophyse antérieure de l’aryténoïde malade.

Madame L.... a suivi plusieurs traitements; on lui a déjà fai appliquer des sangsues au cou; on lui a administré mercure et iodure de potassium ; il y a un an, on lui a fait mettre sur le dos un vésicatoire, enfin on lui a proposé d’extraire sa tumeur.

M. Moura Bourouillou prescrit un verre d’eau de Sedlitz le matin pendant trois jours chaque semaine, la douce-amère et la saponaire, huit à dix sangsues tous les quinze jours qui suivront les époques menstruelles, à la partie interne des cuisses. Il maintient en même temps l’iodure de potassium à l’intérieur et les frictions de pommade iodée.

Le 18. Il y a un peu moins d'étouffements, La tumeur laryngienne est moins saillante; la trachée est visible. Au-dessous de la tumeur de la glotte on aperçoit des traces de végétations ou excroissances ; la corde vocale droite est saine. L'iodure de potassium fatigue l’es tomac, on le supprime.

18 janvier 1869. La tumeur laryngienne est toujours très-rouge, unie; elle envahit tout le repli sus-glottique gauche. La face interne de l’aryténoïde est rugueuse, polypoïde. — Même traitement.

3 mars. La dernière application de sangsues a fait cesser les maux de tête , mais la dyspnée augmente. La tuméfaction du repli sus-glcttique gauche ferme l’orifice glottique, de manière à ne laisser qu’un étroit passage à l’air.

Le 10. La respiration se fait mieux; la tumeur est moins rouge et moins saillante. La base de la langue est très-injectée.

Le 12 et le 24. On pratique deux scarifications sur le côté gauche de la base de la langue.

14 avril. La tumeur est réduite de près d’un tiers ; la malade respire mieux. — Emplâtre de thapsia au devant du cou et de la poitrine.

12 mai. La malade qui allait assez bien encore le 7, veut ce jourlà recevoir sa famille à l’occasion de sa fête, elle se fatigue et est prise d’accès de suffocation. A partir de ce moment la malade ne boit plus que de travers. — La tumeur est redevenue très-

grosse.

M. Moura Bourouillou pratique une troisième scarification toujours du côté gauche. Bons résultats.

2 juin. La tumeur est bien réduite, mais est loin pourtant de prendre une marche rétrograde.

27 juillet. Il y a deux jours accès d’étouffement qui a duré dix minutes et après lequel la malade a, dit-elle, craché un morceau de peau comme si elle avait eu le croup ; la dyspnée a cessé ensuite. Depuis la dernière visite, la tumeur est à peu près dans la même situation.

11 novembre. La dyspnée est revenue et la tuméfaction est plus étendue. M. Moura Bourouillou fait l’examen du larynx à l’aide du soleil devant les élèves de M. Voillemier qui rejette toute opération, ce qui est aussi son avis.

Le 25. La malade ne peut ni travailler ni dormir; le moindre travail, la moindre course l’oppresse; elle s’arrête, s’assied; elle tousse et ne crache pas, dit-elle; elle sent des élancements dans le côté gauche du cou.

La respiration laryngienne est sifflante, le cornage se fait entendre à distance.

Le larynx est dévié ; la tuméfaction se prononce sur la paroi externe du vestibule.

On pratique une quatrième scarification, n’ayant pas d’autre moyen de soulager la malade dont la forte constitution contraste avec la grave maladie dont elle est atteinte.

Le 20. La nuit a été bonne; la respiration se fait mieux. Le passage de l’air s’effectue à travers l’espace compris entre la tuméfaction et l’aryténoïde droit. La tuméfaction augmente sur la paroi externe du vestibule.

Cinquième scarification des deux côtés de la base de la langue.

22 décembre. Le larynx se dévie de plus en plus. La face laryngienne de l’épiglotte se tourne vers le côté droit du pharynx. L’aryténoïde gauche est rouge et gros. Les règles sont en retard de dix jours.

Sixième et dernière scarification.

La malade étant dans une situation des plus graves, et sachant que la trachéotomie seule peut lui permettre la respiration, réclame l’opération ou la mort. M. Moura Bourouillou la soumet alors à l’examen de M. le Dr Dolbeau, qui consent à pratiquer la trachéotomie le 10 février 1870, dans son service à l’hôpital Beaujon. Deux jours après, à la suite d’un refroidissement considérable de l’atmosphère, une bronchite intense se déclare : toux quinteuse; expectoration abondante les jours suivants; phlegmon de la gaine du sterno-cléido-mastoïdien; large incision de la gaine qui donne issue à une suppuration diffuse.

24 mars. Tout danger ayant disparu, l’examen laryngosco pique fait constater une amélioration considérable de la tuméfaction du larynx. Toute la moitié gauche est immobile; la région crico-aryténoïdienne est violacée, engorgée; le repli sus-glottique ne forme plus une tumeur aussi étendue et laisse voir le vestibule et la glotte. La corde vocale gauche est immobile, grosse comme un tuyau de plume, ni rouge, ni violacée; le repli sus-glottique, autreiois si déformé, est parallèle à la corde vocale, de grosseur pronortionnelle, à peine rouge ; l’orifice du ventricule de Morgagni est très-visible entre la corde vocale et le repli.

Du côté droit , le larynx est normal et fonctionne imparfaitement cependant. Une ouverture triangulaire, petite, interaryténoïdienne, permet seule le passage de l’air. La moitié gauche de la région glot tique empiète sur la moitié droite. L’épiglotte est saine comme aspect, toujours déviée, mais moins.

La malade a conservé sa canule depuis sa sortie de Beaujon (24 mars) jusqu’à sa mort, survenue subitement vers les premiers jours d’avril 1871, à l’hôpital Beaujon où elle était rentrée depuis une vingtaine de jours.

Dans le courant de l’année 1870, la tuméfaction laryngienne s’était reproduite peu à peu; la déglutition également était devenue des plus pénibles, et Fengorgement du côté gauche du cou considé rahle, dur, avec douleurs lancinantes.

L’autopsie a été faite, et l’examen de la tumeur a prouvé sa nature cancéreuse.

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