OBSERVATION IX
Tumeur cancéreuse du larynx (observation donnée par &. le Dr Moiira
Bourouillou).
Jean T..., 64 ans, militaire en retraite.
Constitution : Bonne en apparence; santé passable.
Antécédents : Chancres et gonorrhée; ni maladies aiguës ou graves, ni maux de gorge. Il prenait son petit verre d’eau-de-vie de temps en temps.
Dans les premiers mois de 1859, il s’est aperçu que la voix lui faisait défaut quand il travaillait quelque peu. Cela a duré jusqu’en février 1861, époque où l’aphonie complète est survenue.
A la suite de cautérisations réitérées dans la gorge, il avait re trouvé, il y a trois semaines, un peu de voix, et il pouvait se faire entendre en parlant.
Aujourd’hui, 18 octobre 1861, la voix est entièrement éteinte; en forçant un peu, il parvient à émettre quelques sons ; la pression latérale du larynx facilite un peu cette émission.
T..., tousse depuis quelque temps; il rejette des crachats grisâtres. 11 n'a jamais craché de sang.
Depuis environ quatre mois il ne monte plus l’escalier facilement. Il est gène pour respirer. On entend, en effet, à distance, son inspiration laryngée, qui est bruyante, très-gènée ; son expiration est soufflante, plus calme, quoique gênée aussi.
Le cartilage thyroïde est large, à angle peu saillant.
Je ne constate pas de crépitation thyro-cricoïdienne.
La pression entre le cartilage thyroïde et l’os hyoïde est un peu sensible, mais elle ne détermine ni douleur vive, ni toux.
Auscultation laryngienne. — L’entrée et la sortie de l’air sont aceompagnées d’une foule de bruits, de râles ronflants, rudes; plaintifs ; ces bruits sont plus exagérés, de timbres plus variés du côté gauche. Les vibrations des cordes vocales sont plus étouffées du côté droit.
Auscultation pulmonaire. — Elle fait découvrir de nombreux râles humides et sibilants, plus prononcés à droite.
Laryngoscopie . — L’épiglotte est large, répanouie, mince ; sa face laryngienne est injectée.
Les replis sus-glottiques laissent entre eux une ouverture étroite, linéaire, d’environ 2 millimètres de largeur pendant l’inspiration.. Ils sont rouges, tuméfiés, terminés en arrière par deux renflements du volume de deux petites noisettes. Ces deux renflements circoncrivent entre eux et le bord du repli interaryténoïdien un intervalle en forme de T renversé très-étroit, à travers lequel s’effectue le passage de l’air. Cette espèce de glotte interaryténoïdienne s’agrandit un peu pendant l’inspiration et permet l’entrée des rayons réfléchis ; on aperçoit alors profondément une ligne blanche ou les cordes vocales.
Pendant l’émission des voyelles, les deux sommets aryténoïdiens vont l’un vers l’autre ; mais leur rapprochement est très -incomplet.
T... a été soumis à bien des traitements, notamment aux mercuriaux et aux iodés.
M. Moura Bourouillou pratique sur la base de la langue deux scarifications qui donnent un sang très-noir.
22 et 26 septembre. Il renouvelle les scarifications.
Le 25 seulement, le dégorgement a été suivi d'une amélioration persistante. Le malade a pu respirer et parler sans trop de gène.
28 octobre. Quatrième scarification.
Les 30 et le 31 . Respiration libre; la gêne a cessé.
2 novembre. La difficulté pour respirer a reparu hier dans l’aprèsmidi. T... étouffe et ne peut cracher. L’intervalle qui sépare les replis sus-glottiques du repli interaryténoïdien est un peu plus élargi ; le T renversé qu’il forme est plus grand.
Cinquième scarification.
Le 6, 12 et 16. Sixième, septième, huitième et dernière scarification.
T... a retrouvé momentanément l’amélioration première. Ne pouvant employer les scarifications linguales d’une manière indéfinie, elles ne sont plus renouvelées ; le soulagement passager qu’elles procurent au malade ne suffit pas pour les continuer.
Le 19. Cathétérisme du iarynx à l’aide d’une grosse sonde d’étain recourbée et sel de Boutigny au devant du larynx.
15 décembre. Le cathétérisme est renouvelé tous les trois ou quatre jours. Le malade s’en trouve bien. Il peut monter maintenant son quatrième étage avec un seau d’eau sans s’arrêter, tandis que le 19 octobre il était obligé de s’arrêter cinq ou six fois pour y arriver .
On n’entend plus de bruits laryngiens du côté gauche pendant l’expiration ; mais le stéthoscope les fait retrouver du côté droit. Toutefois le passage de l’air est bien plus facile.
Le 25. T..., très content de son état, se croit guéri et veut aller dans sa famille, à Strasbourg, malgré les observations de M. Moura Bourouillou.
3 mai 1862. T..., est revenu à Paris vers le 15 avril.
A Strasbourg son mal n’a fait qu’empirer. Il n’a ni forces, ni jambes. Il est pâle, affaibli. On entend de loin le cornage de son larynx.
Le laryngoscope apprend que le passage de l’air peut à peine s’effectuer par le T renversé.
Sur le côté droit du cou, M. Moura Bourouillou constate, au milieu d un empâtement des tissus, deux ganglions gros comme des olives. Ils sont situés au niveau du cartilage thyroïde, l’un en avant, 1 autre en arrière du sterno-cléido-mastoïdien. La pression ne provoque pas de douleur.
Le cathétérisme tait détacher des débris muriformes de la région sous-glottique du larynx. T... crache en même temps un pende sang et respire mieux ; il n’étouffe plus autant, dit-il.
Le 6. Après le cathétérisme, examen du larynx. L’intervalle qui sépare les replis sus-glottiques est un peu large. A travers le petit espace interaryténoïdien, on aperçoit une partie de la tumeur qim cachent les replis hypertrophiés ; elle est blanchâtre, muriforme.
1 aide de pinces recourbées, M. Moura extrait quelques excroissances formées d’épithélium et de muqueuse dégénérée. Le malade en crache ensuite des débris mêlés de sang ; il manifeste son contentement. Il y a cent pour cent de différence, dit-il, entre sa respiration depuis samedi 3 mai et celle des jours précédents. Sa physionomie a repris bon aspect, et il peut monter de nouveau son escalier sans s’arrêter.
Malheureusement cette amélioration ne trompe que le malade.
Dès le 10 mai, T... revient. Il est retombé aussi malade qu’il y a quelque temps. Il souffre à droite et à gauche du cou. M. Moura pratique encore le cathétérisme pour satisfaire le malade. Quelques temps après il apprend qu’entré à Saint-Louis, il n’avait pas tardé à succomber, le 7 juillet.
L’autopsie n’a pas été faite, la veuve s’y étant opposée .