OBSERVATION XV
Cancer du larynx par Decori, ex-interne des hôpitaux (Bulletion de a
Société anatomique de Paris. 1862).
Le 12 février 1862, est entré clans le service de M. Mesnet, à l’hôpital Saint- Antoine , salle Saint- Joseph, n° 24, le nommé Legrand (Jean), âgé de 60 ans, menuisier.
Cet homme a toujours été d’une bonne santé jusqu'en 1859. Il dit avoir eu une ulcération à la verge à l’âge de 16 ans, que l’on aurait cru être un chancre. Mais le défaut de renseignements précis et l’absence d’accidents syphilitiques ultérieurs, quoiqu’il n’ait fait aucun traitement, laissent des doutes sur l’existence d’une affection spécifique.
C’est seulement en 1859, vers le mois d’avril, qu’à la suite de contrariétés très-vives, la voix du malade est devenue enrouée, puis rauque et enfin s’est presque complètement éteinte. y^En janvier 1860, il a commencé à souffrir au niveau de la région laryngée. En même temps le cou a grossi; une tuméfaction considérable a envahi les tissus ambiants. Les ganglions sous-maxillaires sont devenus volumineux et très-douloureux.
Cet état persista longtemps et ne s’améliora que très -tard sous l’influence de cataplasmes très-souvent renouvelés.
En 1861, de nouveaux phénomènes se déclarèrent. Le malade éprouva d’abord une gène considérable dans la respiration. Bientôt il survint de la dyspnée, puis enfin des accès de suffocation.
Cet homme entra à l’hôpital Saint- Antoine, dans le service de M. le Dr Lasègue.
L’examen laryngoscopique fait par M. Fritz etBrouardel, montre les cordes vocales inférieures, blanches, volumineuses, presque en contact, l’épiglotte très- vascularisée.
La dyspnée va en augmentant et M. Jarjavay fait la trachéotomie
L opération eut un résultat très-heureux. En effet, le cou diminua de volume, les phénomènes inflammatoires se calmèrent et le
malade put sortir en janvier 1802, portant une canule qui lui était absolument nécessaire pour respirer.
En novembre, M. Brouardel et M. Moura Bourouillou exami. lièrent de nouveau le larynx avec le laryngospope. Par la bouche on trouve la cavité laryngée presque complètement fermée; il est impossible de voir les cordes vocales. L’épiglotte abattue sur la glotte arrive presque au contact des arytliénoïdes. Par la plaie on constate que le larynx est occupé par une multitude de végétations très-rouges, arrivant au contact les unes des autres. Elles sont pédiculées et quelques-unes se montrent à l’orifice supérieur de la plaie.
Le 12 février de la même année il revint dans le service de M. Mesnet.
Voici quel était alors son état : amaigrissement considérable du corps, pâleur de la peau et des muqueuses, teinte jaunâtre subictérique annonçant une cachexie profonde. Sur les jambes il existe un peu d’eczéma. Le cou est énormément augmenté à sa partie antérieure et latérale, présentant çà et là des plaques violacées.
Tous les tissus sous-jacents donnent une sensation de dureté et d’empâtement considérable; ils sont d’ailleurs le siège d’une vive se Lisibilité .
Sous la mâchoire des deux côtés existent des ganglions nombreux, très -tuméfiés et très-douloureux.
En avant et sur la ligne médiane est l’ouverture trachéale avec la canule par laquelle le malade respire; si l’on touche la plaie après avoir retiré la canule, le malade est aussitôt pris d’une dyspnée avec menace de suffocation. Les voies respiratoires supérieures sont donc complètement obstruées.
Le malade ne peut pas parler; sa voix est ^ mpléttment éteinte.
Les fonctions digestives sont profondément altérées; la déglutition est presque entièrement impossible. Les aliments solides ne peuvent être ingérés. Cet homme ne prend que des bouillons et des potages i.es-légers. On lui prescrit de l’iodure de potassium à hautes doses pendant longtemps sans amélioration appréciable.
Cet état se prolonge plusieurs mois sans phénomènes nouveaux.
Quelques petits abcès très-superficiels s’ouvrent spontanément. Dans les premiers jours de juin, le malade accuse des douleurs trèsvives dans l’articulation du poignet gauche qui est le siège d’une rougeur intense et d’un peu de gonflement. Des douleurs vagues se déclarent aussi dans le genou correspondant. Bientôt survint une bronchite aiguë qui enlève le malade le 6 juillet \ 862.
A l’autopsie, on constate que le cadavre est dans un état de maigreur extrême. Dans la cavité abdominale tous les organes sont sains. Le foie, la rate, le pancréas et les intestins sont intacts.
Dans la cavité thoracique, on constate que le cœur n’offre rien d’anormal; les poumons présentent un peu de congestion avec quelques noyaux de pneumonie hypostatique.
Le larynx enlevé et fendu longitudinalement permet de voir qu’il est complètement envahi par de la nature cancéreuse. Les cartilages aryténoïdes sont détruits; le cartilage thyroïde est entièrement désorganisé sauf quelques plaques cartilagineuses; les portions qui restent sont fortement ossifiées.
L’épiglotte est entamée, du côté gauche surtout.
Le cancer s’étend en bas jusqu’au niveau de la plaie qui commence immédiatement sous le cartilage cricoïde ; en avant il occupe tout le lobe gauche du corps thyroïde. Le lobe droit est sain.
"Les nerfs laryngés ne peuvent être poursuivis au delà du cancer.
A la surface interne du larynx il est complètement impossible de retrouver les cordes vocales; tout est détruit ou envahi par la matière cancéreuse, qui présente l’apparence de la forme dite ulcéreuse végétante. On constate en effet des ulcérations nombreuses trèsétendues, couvertes de végétations multiples, légèrement pédiculées, pressées les unes contre les autres, et faisant saillie dans la cavité du larynx qui se trouvait ainsi complètement fermée.
Ces végétations offraient une vascularisation très-développée, appréciable à la vue.
L’examen microscopique fait par mon excellent ami Brouardel, interne à l’hôpital Saint-Antoine, a permis de reconnaître les élé ments du cancer.
Sur les parties latérales du larynx entre les couches musculaires, se trouvent des fusées purulentes qui ont envahi également le coté gauche de la trachée.
hn'in des ganglions multiples dégénérés, entièrement cancéreux, sont échelonnés le long du conduit aérien.
En haut ce cancer n’atteint pas l’hyoïde. La base de la langue est complètement saine.