‹ Candinot, roi de Rouen, vaudeville en deux actesChapitre 10 sur 52 · ACTE I, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE VI

qu'à midi!., je paierai quand j'entendrai l'horloge de monseigneur l'archevêque... — « Eh ! au diable l'archevêque !... » — Ah ! je suis pacifique de ma nature, tu le sais, Bertheline... mais enfin je suis marguillier, et cette irrévérence envers un saint prélat me fit monter le sang au visage. « Eh bien ! encore une fois , non, je'ne paierai pas, m'écriai-je: votre sablier retourné est une tricherie... l'horloge est excellente! votre impôt est inique !... il est à l'encontre de nos règlements et privilèges... je ne m'y soumettrai pas... j'en appelle aux Lettres Royaux déposés en nos archives...jenem'ysoumettrai,pas.» Il y avait là beaucoup de monde amassé par la dispute... je n'étais pas fâché de montrer du caractère.

BERTHELINE.

^~ Bien , très bien !

Oui , très bien. Mais j'avais à peine achevé ce discours... éloquent,à ce qu'il paraît, qu'une rumeur effrayante circule dans la foule... des malédictions, des cris assourdissants... Vive Candinot ! à bas les maltôtiers ! aux bâtons ! aux bâtons!... On met lesgabelotiers en fuite... on m'entoure, on me hisse sur ma voiture... et nous entrons victorieux et francs de port dans les murs de notre bonne ville.

BERTHELINE, avec enthousisame.

Et je n'étais pas là pour vous voir !

Oui , tu as perdu ! c'était un coup-d'œil superbe... tout ce monde aux fenêtres pour nous voir passer ! cette foule qui poussait , qui traînait la voiture!., nous allions comme le vent; et moi, au milieu, à cheval... sur mes futailles... c'était bien beau !

Vous deviez ressembler à M. Bacchus.

. BERTHELINE.

Voyez ce que c'est que d'avoir du caractère!

Un moment ! ne chantons pas Complies avant Vêpres.

BERTHELINE.

Comment !

^r Or , qu'advint-il : nous marchions joyeux et fiers comme des clercs en vacances ; jusquelà c'était fort gentil , ça allait comme sur des roulettes... lorsque tout-à-coup, du bout de la rue S.-Vig0r, vient fondre sur nous je ne sais combien de gens de guerre , hallebardiers , piquiers et pertuisaniers. Ils veulent s'emparer de ma voiture et de moi, comme faisant partie des marchandises confisquées. On leur répond par les cris de « Franchise ! Communes! A bas « les surtaxes! » Les soldats n'étaient pas moins furieux. Il y en avait là un grand, surtout, ce terrible capitaine , vous savez, celui qu'on a

surnommé le Goliath... qui me présentait toujours la pointe de son effroyable épée.

MARIE

O ciel!

NIVELLE

O ciel ! mon Dieu !

C'est justement ce que j'ai dit : O ciel ! mon Dieu !... J'avais beau lui crier : « Il n'était pas « midi ! il n'était pas midi, messire capitaine! » il ne voulait rien entendre... c'était une tête de bois dans un casque de fer... et comme pour m'atteindre plus facilement il avait pris la hallebarde d'un de ses hommes et qu'il la boutait devers moi, je la saisis pour m'en préserver... Il tire à lui... je tiens bon... je l'aurai... tu ne l'auras pas... il tire plus fort... je ne lâche pas... mais le pied me glisse et je tombe de six pieds de haut sur le capitaine... je me rattrape à sa longue barbe , et nous voilà tous deux à terre roulant l'un sur l'autre... malheureusement c'est moi qui étais l'autre...

BERTHELINE.

Seigneur mon Dieu !...

Oui , mais le peuple,animé par cette lutte... crie... pousse... on se précipite de toutes parts... on se bat... les soldats lâchent pied et se sauvent à la débandade. On nous relève , moi et le capitaine. Il se trouvait que je l'avais fait prisonnier, et qu'il était dans une fureur... au point qu'il ne voulait plus me lâcher.

BERTHELINE.

Quel courage et quel honneur cela va vous faire !

Oui. ..j'en ai déjà un échantillon... Dans leur transport, dans leur joie, les vainqueurs, qui voulaient me proclamer leur chef sur le champ de bataille, m'ont conduit, ou plutôt traîné triomphalement jusqu'à la maison-de-ville.

Air : Qu'il va lentement le navire.

^^r Les têtes se montent, l'on crie !

L'on me porte en triomphateur !

Mais alors chaque confrérie Se dispute un si grand honneur !

^- On pousse, on lutte, On se culbute p**-.

De chaque côté ^ V suis tiré , ballotté ; En vain j'espère Regagner terre, Nul ne cédait, Et l'on me tiraillait.

Martyr des vanités publiques, Je semblais être un saint nouveau Dont chacun voulait un morceau Pour faire des reliques.

MARIE

Enfin

vous leur avez ec

happé.

Oui... une fois à la maison-de-ville... et à peine entré... vite par une porte de derrière...

liEimiELINE.

Et vous avez eu tort, monsieur Gandinot.

CANDI NOT

J'ai eu tort !

BERTHELINE.

Sans doute... c'était le moment...

De m'esquiver... c'est ce que j'ai fait... qu'auraient dit de moi les gens sensés?., car je crains bien que dans la ville...

BERTHELINE.

Vous craignez toujours.

Et dire que s'il eût été midi, pourtant... tout cela ne serait pas arrivé. ..et encore suis-je bien sûr que l'horloge ne retardait pas... et que le sablier avait tort?... j'ai peut-être été trop vif... j'avoue que je ne suis pas tranquille , mes amis, j'ai quelque chose qui me tourmente.

TOUS

Quoi donc?

Il pourrait bien être plus tard que je ne croyais... je sens là...

BERTHELINE.

Des regrets?...

Non !...

Ah ! je sais ce que vous avez , ça m'arrive quelquefois, c'est comme un poids.

Non! au contraire, c'est comme un vide.... je me sens une faim !...

NIVELLE

Ah! ça m'arrive aussi.

BERTHELINE.

Eh bien! voulez-vous?...

Oui! et hâte- toi... une couple d'œufs frais seulement. (La rappelant.) Ah! Bertheline ! tu peux y joindre une tranche de jambon.... ce n'est ni vigile ni jeûne aujourd'hui... Dieu merci ! (Appelant.) Ah!... Nivelle!... allons, où est-il fourré?... Nivelle!

NIVELLE, qui est sous le comptoir.

Bourgeois!...

Ah!.... qu'est - ce que tu fais sous ce comptoir?... tu touches encore au miel!...

NIVELLE, sortant, et se léchant les doigts. Du tout !... je rangeais !...

Tu te perdras l'estomac, malheureux! Écoute: puisqu'on n'entend plus rien.... va voir un peu ce qu'on fait sur la place.

Oui , patron.

Surtout, ne dis pas que tu m'as vu... je veux être tranquille, ne me mêler de rien ; et si ça n'est pas fini , ne vas pas t'exposer.

NIVELLE

Moi!... oh! n'y a pas de risque.

(Il sort.) CANDINOT.

Oh! je sais bien que tu n'es pas brave; mais tu es si curieux !...

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