‹ Capi et sa troupe: épisode de "Sans famille" (volume 2)Chapitre 7 sur 67 · LA TROUPE DU SIGNOR VITALIS · texte numérisé non relu

LA TROUPE DU SIGNOR VITALIS

Sans doute je dormis toute la nuit sous Timpression

10 du chagrin et de la crainte, car le lendemain matin en

m'éveillant, mon premier mouvement fut de tâter mon

lit et de regarder autour de moi, pour être certain qu'on

ne m'avait pas emporté.

Pendant toute la matinée, Barberin ne me dit rien, et 15 je commençai à croire que le projet de m'envoyer à l'hospice était abandonné. Sans doute mère Barberin avait parlé ; elle l'avait décidé à me garder.

Mais comme midi sonnait, Barberin me dit de mettre ma casquette et de le suivre.

30 Effrayé, je tournai les yeux vers mère Barberin pour implorer son secours. A la dérobée, elle me fit un signe qui disait que je devais obéir; en même temps un mouvement de sa main me rassura : il n'y avait rien à craindre. a5 Alors, sans répliquer, je me mis en route derrière Barberin.

La distance est longue de notre maison au village : il y en a bien pour une heure de marche. Cette heure s'écoula sans qu'il m'adressât une seule fois la parole.

CAPI ET SA/TROUPK. l^

II. marchait devant, doucement, en clopinant, sans que sa tête fît un seul mouvement, et dç temps en temps il se retournait tout d'une pièce pour voir si je le suivais.

Oîi me conduisait-il ?

Cette question m'inquiétait, malgré le signe rassurant 5 que m'avait fait mère.Barberin, et pour me soustraire à un danger que je pressentais sans le connaître, je pensais à me sauver.

Dans ce but, je tâchais de rester «n arrière ; quand je serais assez loin, je me jetterais danâ le fossé, et il ne lo pourrait pas me rejoindre.

Tout d'abord, il se contenta de me dire de marcher sur ses talons; mais bientôt, il devina sans doute mon intentioa et me prit par le poignet.

Je n'avais plus qu'à le suivre. 15

Ce fut ainsi que nous entrâmes dans le village, et tout le monde sur notre passage se retourna pour nous voir car j'avais l'air d'un chien hargneux qu'on mène en laisse.

Comme nous passions devant le café, un homme qui 20 se trouvait sur le seuil appela Barberin et l'engagea à entrer.

Celui-ci, me prenant par l'oreille, me fit passer Rêvant lui, et quand nous fûmes entrés il refenna la porte.

Je me sentis soulagé ; le café ne me paraissait pas un 25 endroit dangereux ; et puis d'un autre côté c'était, le café, et il y avait longtemps que j'avais envie de franchir sa porte.

Le café, le café de l'auberge Notre-Dame ! ;qu'est-ce que cela pouvait bien être ? ^o

. Combien de fois m'étais- je posé cette qqestion !

J'avais vu des. gens sortir du café la figure enluminée et les jambes flageolantes ; çn passant devant sa porte.

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j'avais souvent entendu des cris et des chansons qui faisaient trembler les vitres.

Que faisait-on là dedans ? Que se passait-il derrilre ses rideaux rouges ?

5 J'allais donc le savoir.

Tandis que Barberin se plaçait à une table avec le maître du café qui Pavait engagé à entrer, j'allai m asseoir près de la cheminée et regardai autour de moi.

Dans le coin opposé à celui que j'occupais, se trouvait 10 un gr^nd vieillard à barbe blanche, qui portait un costume bizarre et tel que je n'en avais jamais vu. ^ Sur ses cheveux, qui tombaient en longues mèches jusqu'aux épaules, était posé un haut chapeau de feutre gris orné de plumes vertes et rouges. Une peau de mou- 15 ton, dont la laine était en dedans, le serrait à la taille. Cette peau n'avait pas de manches, et par deux trous ouverts aux épaules sortaient les bras vêtus d'une étoffe de velours qui autrefois avait dû être bleue. De grandes guêtres en laine lui montaient jusqu'aux genoux, et elles ao étaient serrées par des rubans rouges qui s'entre-croisaient plusieurs fois autour des jambes.

Il se tenait allongé sur sa chaise, le menton appuyé dans sa main droite ; son coude reposait sur son genou ployé.

25 Jamais je n'avais vu une personne vivante dans une attitude si calme j il ressemblait à l'un des saints en bois de notre église.

Auprès de lui trois chiens tassés sous sa chaise se

chauffaient sans remuer. Un caniche blanc, un barbet

30 noir, et une petite chienne grise à la mine futée et douce ;

îe caniche était coiffé d'un vieux bonnet de police retenu

cous son menton par une lanière de cuir.

Pendant que je regardais le vieillard avec une curiosité

étonnée, Barberin et le maître du café causaient à demîvoix et j'entendais qu'il était question de moi.

Barberin racontait qu'il était venu au village pour me conduire au maire, afin que celui-ci demandât aux hospices de lui payer une pension pour me garder. 5

C'était donc là ce que mère Barberin avait pu obtenir de son mari, et je compris tout de suite que si Barberin trouvait avantage à me garder près de lui, je n'avais plus rien à craindre.

Le vieillard, sans en avoir l'air, écoutait aussi ce qui 10 se disait; tout à coup il étendit la main droite vers moi, et s'adressant à Barberin :

— C'est cet enfant-là qui vous gêne ? dit-il avec un accent étranger.

— Lui-même. 15

— Il y aurait peut-être un moyen de vous en débarrasser tout de suite, dit le vieillard après un moment de réflexion, et même de gagner à cela quelque chose.

— Si vous me donnez ce moyen-là, je vous paye une bouteille, et de bon cœur encore. 20

— Commandez la bouteille, et votre afîaire est faite.

— Sûrement ?

— Sûrement. ■-■

Le vieillard quittant sa chaise vint en face de Barberin. Chose étrange, au moment où il se leva, sa peau 25 de mouton fut soulevée par un mouvement que je ne m'expliquai pas : c'était à croire qu'il avait un chien dans le bras gauche.

Qu'allait-il dire? Qu'allait-il se passeï ?

Je l'avais suivi des yeux avec une émotion cruelle. 30

— Ce que vous voulez, n'est-ce pas, dit- il, c'est que cet enfant ne mange pas plus longtemps votre pain ; ou bien s'il continue à le manger, c'est qu'on vous le paye.

2 a CAPI ET SA TROUPE,

— Juste; parce que...

— Oh ! le motif, vous savez, ça ne me regarde pas; je n^ai donc pas besoin de le connaître ; il me suffit de savoir que vous ne voulez plus de Tenfant ; s'il en est

5 ainsi, donnez-le-moi, je m'en charge.

— Vous le donner I

— Dame, né voulez-vous pas vous en débarrasser ?

— Vous donner un enfant comme celui-là, un si bel enfant, car il est bel enfant, regardez-le.

zo — Je Tai regardé.

— Rémi I viens ici.

Je m'apprpachai de la table en treitiblant.

— Allons n'aie pas peur, petit, dit le vieillard.

— Regardez, continua Barberin.

15 — Je ne dis pas que c'est un vilain enfant; Si c'était un vilain enfant, je n'en voudrais pas, les monstres, ce n*est pas mon affaire.

^— Ah ! si c'était un monstre à deux têtes, ou seulement-un nain...

2. — Vous ne parleriez pas de Tenvoyer à l'hospice. Vous savez qu'un monstre a de la valeur et qu'on peut en tirer profit, soit en le louant, soit en l'exploitant soimême. Mais celui-là n'est ni nain ni monstre, bâti comme tout le monde il n'est bon à rien.

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