LES THEORIES LIBERALES
« Enire la Cooperation et la Lutte ie classes il faut choisir. » II semblerait que si les communistes — tous les socialistes fort heureusement ne pensent pas comme ces derniers — sont pour la lutte de classes et la lutte bi outrance, la Cooperation ne devrait avoir que ces seiils adversaires. II n'en est malheureusement rien I En general, nos industriels, nos commerQants sont UjBttement hostiles k toute modification du Statut du travail. lis estiment que le salariat fait bien k leurs ouvriers et h leurs employes la place qu'ils doivent avoir dans leurs maisons comme dans notre societ6 moderne. Pousses, eux aussi, par rint6r6t mal compris de leur classe, solidaires dans la defense du privilege du Capital, guides, disons-le> par un egolsme sans clairvoyance, ils se refusent k faire participer leurs collaborateurs k leurs benefices, encore moins k la gestion de leurs affaires, ne voulant abandonner ni une part de leurs profits, ni une parcelle de leur
souverainel6. Et pour les aider ^ persisler dans leur intransigeance et dans leur erreur, qui les exposent aux pires dangers, voici qu'ils trouvent daiis des 6crits d'6conomistes et de juristes toutes sortes de raisons dont ils tirent argument pour ne pas mSme consentir h envisager, k examiner la possibility d'une cooperation 6troite du capital et du travail...
II convient done que nous d6montrions combien sont faux et d6testables les pr^ceptes de ceux qui, au nom de je ne sais quels dogmes sacro-saints du Droit ou de FEconomie politique, d6tournent le patronat de toute id6e d'entente avec le proletariat en vue de Texploitation des Entreprises, de toute entative d'une r6elle interpenetration des classes, bas^e sur requite comme d'ailleurs sur rint6rdt r^ciproque des divers 6l6ments qui contribuent h la fortune de ces entreprises.
Ces 6crivains qui interdisent ainsi le patronat de cr6er, de multiplier, si j'ose dire des ponts entre le Salariat et lui, appartiennent h. une 6cole que Ton d^signait nagu^re encore sous le nom d'Ecole indtvidualtste ou lib6rale. Elle n'a pas aujourd'hui, je le reconnais, le m6me credit qu'il y a 30 ou 40 ans. La guerre a au^hev^ de lui enlever le peu d'autorite qui luirestait. Sa thfese pourrait se r6sumer en cette declaration de Tun de ses plus distingu6s repr^sentants, M. Yves Guyot : « Ni le salariant n'a le droit de se mMer des affaires du salarie, ni le salari6 n'a le droit de se mfeler des affaires du salariant » . Pour elle, en somme, les salariants constituent une classe, les salaries en forment une autre; il en est ainsi, il oe peut pas en 6tre autrement et tout effort
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pour rapprocher, pour fondre les deux classes est aussi vain que contraire aux lois hutnaioes, aux lois naturelles! L'EcoIe individualiste, on le yoit, ne se met pas en frais de recherches pour r^soudre les faits et les probldmes les plus troublants. Elle les enregistre et s'incline. Au fond c'est done une Ecole de resignation, qui, cependant, un peu g6n6e par une attitude que I'on pourrait taxer d'indifffirence ou d'impuissance, cherche h se order des principes et k les justifier.
Les choses sent ainsi, et si elles sont ainsij c'est parce qu'elles ne peuvent 6tre autrement. Etrange raisonnement en v6rit6l Evidemment la lutte dd classes est un fait qui n'est que trop certain. Mais doit-on simplement I'enregistrer — que dis-je — doit-on le justifier? Belle civilisation que la ndtre, qui trouve des docteurs pour constater les maladies sociales, qui ne cherchent pas k les gu6rir, qui vont m6me jusqu'^ dire que ce sont des maux qui proc^dent de causes respectables et de principes intangibles I La lutte des Nations est un autre fait analogue. On a aussi cherche h la justifier. Pour les moins intransigeants, ceBiunmalnecessaire. Gomme s'il devrait y avoir des maux n6cessaires I On cherche cependant h rendre ce mal moins meurtrier et douloureux ; on veut mfeme essayer de le supprimer et on parle enfin de la Soci6t6 des Nations. Mais pourquoi ne songerait-on pas & la soci6t6 des classes I Et du mdme coup la paix entre les peuples trouverait une garantie de plus dans la paix int6rieure de chaque pays.
M. Charles Gide fut un jour k Bruxelles faire une conference k FUniversite Nouvelle de cette ville*
II y exposa les divers systfemes pr6conis6s pour 6viter les conflits qui s'^levaient entre le patronat et le salariat. Aprfes avoir examine les conceptions de TEcole lib6rale dont nous venons de r6sumer les 6tranges principes, le trfts distingu6 professeur de la Faculty de Droit de Paris parla de celles de I'Ecole qui procfede de principes diamfitralement opposes, rEcole participationniste .
« Quand on veut, dit M. Charles Gide k ses auditeurs, empfecher les gens de se battre, il y a deux moyens de s'y prendre : ou Men c'est de leur persuader de s'embrasser ; ou Hen, c'est au contraire, de les faire reculer ^ quatre pas de distance et de tracer entre eux une ligne qu'ils ne devront pas franchir... »
Et le savant sociologue, apr4s avoir ainsi d6fini les m^thodes des deux Ecoles, ajouta comme pour illustrer son dilemme d'un exemple caract6risque et, dans tons les cas, pen banal : « II y a une entente cordiale entre la France et TAngleterre qui consiste k 6changer de nombreuses visiles et de nombreux diners; il y a aussi une entente courtoise entre la France et TAllemagne qui consiste k ne pas franchir, de part et d'autre, la ligne fronti^re marqu6e par des poteaux et gard6e de part et d'autre Tarme au bras ». J'ai cit6 textuellement.
Mais lequel de ces deux moyens choisir? M. Charles Gide me semble avoir omis de dire aux jeunes 6tudiants beiges qui Tdcoutaient, en 1910, quel 6tait de ces deux moyens celui auquel il donnait la pr6f6* rence, Je suppose que les tragiques 6v6nements qui se sont produits ont dft permettre k chacun des 6tudiants wallons et flamands qui ont entendu
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M. Charles Gide de se faire une opinion et que, chez chacan de ceux d'entre eux qui ont surv6cu au cataclysme d6oha!n6 par les barbares, qui ont franchi la « ligne frontifere qu'ils ne devaient pas franchir », le second des deux moyens expos6s par leur professeur € pour empdcher les gens de se battre > , leur apparatt maintenant non pas seulement comme inop6rant, mais comme tout & fait dangereux. Si done la m^thode qui consiste h dire aux gens comme aux peuples, pour qu'ils ne se battent pas, « voici une ligne fronti^re que vous ne franchirez pas }) est la m^thode lib6rale, il est certain que nous ne pouvons dire des lib^rauxl
Mais laissons 1^ les trait6s entre peuples, pour lesquels du reste Texemple assez malheureux choisi par M. Gide, k propos des rapports du Capital et du Travail, prouvent qu'avec certains d'entre eux les accords les plus solennels peuvent a'dtre que des « chiffons de papier » .
Toute la th6orie liberate ou individualiste consiste done k r6gler les relations entre employeurs et employes par un contrat 6tabli en bonne et due forme et iixant les obligations et les avantages, les droits et les devoirs de chacune des parties en pr6sence. A cela rien h dire, car enlre tons ceux qui ont k r6gler les conditions d'un 6change de services, comme en beaucoup d'autres matiferes, un contrat est indispensable. Mais celLe Ecole estime que pour Tfilaboration du Contrat chacune des parties contractantes-ne doit pas oublier qu'elle est une
classe distincte de celle avec laquelle elle a passS le contrat. D'un c6t6, le patron, le capitaliste qui apporte son argent, ses usines ; et de Tautre, Touvrier qui apporte ses bras, son intelligence, sa competence profesaionnelle ; parfois un ing^nieur qui apporte ses inventions ; un courtier qui apporte sa cUentMe. D'un cdtd un salariant, de Tautre des salaries. Le premier n'a pas k s'occuper des affaires des seconds. Ilpaie ces derniersaux prix fix6s paries conventions intervenues ; ceux-ci, en 6change, donnent les heures de travail, fournissent les services egalement pr6vus par le contrat, sans s'occuper des affaires du salariant. Entre eux : la ligne frontifere que chacun ne doit pas d6passer.
G'est avec d'aussi extraordinaires, d'aussi foUes theories que i'on en est oh nous en sommesi Une industrie, des commerces, des oeuvres communes oh patrons^ et salaries s'ignorent, oh les ouvriers ne veulent pas recourir au systftme Taylor ou h un mode analogue de travail, et oh le patronat, I'arme au bras, garde les poteaux qui marquent la ligne frontiere qui le s6pare du salariat et oil le salariat fourbit ses armes. Au surplus, c'est fortaise de dire qu'une ligne frontiere etant etablie on ne doit pas la franchir, que les salariants ne doivent pas plus s'occuper des affaires du salarie que les salaries ne doiveht s'occuper des affaires des salariants. Le malheur est que ceux-1^ se mSlent h leur manifere des affaires de ceux-ci. Et je suis persuade que si M. Yves Guyot avait ete encore ministre des Travaux publics, au moment des dernieres graves des chemins de fer, il ehi ete oblige de reconnattre que les evenements lui creaient des devoirs d'inter-
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vention que ses principes n'avaient pas prdvus. Done, les r6sultats donnas dans le pass^ par de telles conceptions, qui ne tendent h rien moins du reste qu'^ la reconnaissance et Tapprobation de la luUe de classes, k la consecration du regime du salariat, Bont de nature h nous prouver qu'il n'y a rien k attendre dea theories de I'Ecole liberale et k nohs en d6tourner. G'estdonc an contraire dans la transformation du salariat que nous devrons chercher la solution du probldme fondamental qui nous occupe.
Gependant ne peut-on trouver des formes de contrat qui, sans toucher au regime du salariat, nous apporteraient de s^rieuses garanties de paix sociale ? On nous dit : le contrat individuel a donn6 bien des surprises, bien des d^boires, mais avec des contrats collectifs vous verrez que les conventions dureront et que les difficult6s suscit6es par les ouvriers et employes s'aplaniront.
Il est certain que les abus du contrat individuel viennent-vsurtout de Textr^me in6galit6 des parties contractantes. Th6oriquement, les ouvriers sont libres de vendre leur travail au prix^x6 par laloi de Toffre et de la demande sur le march6, libres de le refuser, libres de s'en aller, quand bon leur semble. Mais la r6alit6 est compl^tement diff^renle. Un ouvrier seul se trouve en 6tat d'inf6riorit6 manifeste en face du capitaliste. II offre sa marchandise, qui est lui-nwaie et qui ne pent attendre. Au contraire, le patron ne perd tout au plus k Tattente que rint6r6t du capital, d*ailleurs trfesminime, qui reste sans emploipar la vacance
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de Touvrier. D6j&, Adam Smith ^crivait : « A la longue le mattre ne peut pas plus se passer de Fouvrier que rouvrier du maltre, mais le besoin qu'il en a n'est pas aussi urgent. Dans ces sortes de disputes les mattres peuvent tenir bien plus longt^ps ». Depuis que ces lignes ont 6t6 6crites, la situation de la classe ouvri^re s'est am6lior6e, gr^ce au Syndicat ; mais, au fond, la v6rit6 demeure que le salari6 isol6 est plus ou moins contraint d'accepter les conditions du chef d'entreprise ; elles sont a prendre ou k laisser, et, comme il faut qu'il mange, il les prend. Comment done des conflits perp6tuels ne surgiraient-ils pas entre employeurs et employes ? Une convention n'est vraiment juste, ellene s'impose^ la conscience et elle n'est ex^cut6e de bon gr6 que si elle a dt6 consentie librement et en pleine ind6pendance d'esprit.
La situation change si les ouvriers se groupent, se dressent en bloc en face du Gapitaliste, si le contrat qu'ils vont passer est soumis k un controle attentif et si, en outre, ils s'appuient sur des caisses de solidarity qui leur permettent d'attendre, eux aussi, de marchander et d'arrfeter les conditions du travail aprfes un debat contradictoire. Alors I'^quilibre se trouve r6tabli, ainsi que le jeu normal de la lot de Voffre et de la demande. II convient done, nous diton, d'abandonner la conception individualiste du contrat de travail, injuste et n6faste pour I'ouvrier, source de querelles inevitables, et de la remplacer par la conception du contrat coUectif.
C'est sous I'influence do ces id6es ques'est dessin6e, dans le cadre syndicaliste, une int6ressante transformation des rapports contractuels entre