BALLADE A L'UNTE... ET A L'AUTRE
C'était dans la nuit brune :
Sur le clocher jauni
La lune, Comme un point sur un i.
Alfred de Musset.
En vain je veux, ma brune, Cette nuit sommeiller,
La lune Luit sur mon oreiller.
Pourquoi, quand nulle fée Ne me porte vers toi,
Morphée A-t-il quitté mon toit ?
L'airain du beffroi sonne Une heure après minuit ;
Personne Pour abréger la nuit
Ma muse, la méchante, Me laisse abasourdi,
Je chante, Et m'étire, engourdi.
Phœbé monte la garde, Et son gros œil jauni
Regarde Sur mon front dégarni.
Hé ! lune vaporeuse, Que fais-tu là si tard,
Coureuse Au visage blafard ?
Cherches-tu dans l'espace Quelque soleil errant
Qui fasse Rougir ton masque blanc ?
Sur ma vulgaire couche Pourquoi viens-tu blêmir ?
Découche, Mais laisse-moi dormir.
Pourquoi, lorsqu'à la brune Je voudrais roupiller,
O lune, Viens-tu me houspiller?
Perds-tu la tramontane ?
Crois-tu redevenir
Diane Sans pouvoir rajeunir ?
J'ai des mœurs trop austères.
Lune, tu ne peux sur
Mes terres Giboyer à coup sûr.
Chasse ailleurs, vieille andouDle, Tu f en retourneras
Bredouille Si tu viens dans mes bras.
Je sais des lunatiques Qui chantent tes exploits
Antiques, Et vivent sous tes lois.
Le mari te croit blonde Tant que ton flot de miel
Inonde L'azur de son beau CieL
Mais lorsque son grain pousse, Te traite avec fureur
De rousse Le pauvre laboureur.
Il dit que tout se gèle Par toi. Pour ralentir,
Ton zèle Il te ferait rôtir.
C'est un boucher, sans doute, Qui t'a mise en quartiers.
Redoute Les gens de tous métiers.
Les fiancés attendent Ton miel. Les matelots,
Prétendent Que tu grossis les flots.
Grossis ceux du Pactole Que tous ceux qui n'ont pas
C'te tôle Puissent faire un repas.
Si cela, vieille lampe, N'est pas en ton pouvoir,
Décampe :
D'autres voudraient te voir.
Turlupine lés mufles Qui croient à tes vertus,
Les buffles, Et les casques pointus
Qui, pour le roi de Prusse Rependraient Malakof ;
En russe :
Lunetumem bêtoff.
Laisse dans la nuit brune Un mortel roupiller
O Lune Lâche mon oreiller.
Ottawa, 17 avril 1883.