NE PARLE PAS, GUILBAULT, NE PARLE PAS
Air : — Ne parle pas ; Rose je fen supplie.
Ne parle pas, Guilbault, je t'en supplie, Car tes discours ne sont pas éloquents ; Avec effort ta langue se délie, Et tu n'as pas de gestes convaincants.
Les partisans de Monsieur McCon ville, Pour t'aplatir te suivent pas à pas.
Laisse parler tes amis de la ville, Ne parle pas, Guilbault, ne parle pas.
Lorsque tu vas aux portes des églises, (Hier au soir on me le raconta,) Tu fais souvent de fâcheuses méprises.
, Les électeurs de St Jean de Matha Etaient si bien ancrés dans ta mémoire Que l'autre jour, pariant à St Thomas, Tu croyais les avoir pour auditoire.
Ne parle pas, Guilbault, ne parle pas.
C'est bien assez que nous voulions t'élire, Malgré le sort et malgré le comté.
Tâche du moins de calmer ton délire.
Car si tu veux devenir député,
Il te faudra laisser croire aux profanes Que tu pourrais prendre part aux débats.
Lorsque tu veux pérorer, tu t'empannes, Ne parle pas, Guilbault, ne parle pas.
Pour réussir contre ton adversaire, Il te faudrait tromper rouges et bleus ; Chacun nous dit que tu n'es pas sincère, Que tes discours sont des plus ennuyeux.
Il faut, crois-moi, pour faire cette lutte, Des ferrailleurs bien rompus aux combats ; Aux quolibets, pour ne pas être en butte, Ne parle pas, Guilbault, ne parle pas.
Ainsi parlait un jour, à Joliette, Un avocat, orateur de renom.
Guilbault reprit, d'une voix inquiète :
— Si je me tais, du moins m'élira-t-on.
— Je n'en sais rien, répondit son compère, Apprends toujours à te taire, en tous cas.
Au parlement tu te tairas, j'espère ?
Ne parle pas, Guilbault, ne parle pas.
Montréal, ai juin 1882.