‹ Captive et bourreau [microforme]Chapitre 14 sur 31 · CONVALESCENCE · texte numérisé non relu

CONVALESCENCE

Se figure-t-on l'émotion dont tout le village fut saisi, en apprenant que Mélas était l’auteur du lâche attentat qui avait faiili coûter la vie à son ami George,

Pauvre mère de Mélas! elle crut en mourir de chagrin. Comme elle fut empressée auprès de George ! Elle essayait de réparer les torts de son fils, eu se mullipliant, pour mieux le servir, pour lui donner du soulagement.

Quand le médecin eut constaté que l’os seul de

la poitrine avait été fracturé, et que le couteau .

continuant sa marche, dirigé qu'il était par une main peu sûre, avait labouré les chairs, l'espoir revint au cœur de tous les parents et amis du ma. lade qui 6tait sans forces, tant il avait perdu du sang.

Alexandrine, sa fiancée, celle qui devait s’unir à lui dans quelques jours, se sentit au cœur nne joie qu'on comprendra facilement. La transition de la douleur à la joie est si-vive quand on n’a pas encore vingt et un ans, car alors on n'a pas l'expérience que la joie est un roseau fragile que le vent casse le soir pour r-naitre bientôt etse briser ensuite sous l'effort des tempêtes.

George était bien faible. Il lui avait fallu une constitution robuste pour résister à un pareil coup. Il était dans un état de faiblesse affreux, constamment il fallait un mouchoir pour essuyer les sueurs qui coulaient à ses tempes; son fiont était pâle et déjà des rides s'y accentuaient.

Il est trois heures ce l'après-midi ; le soleil est aux trois quarts de sa route. C'est au mois de septembre, et les parfums des fl:urs, les chants si doux des hôtes des bois odoïriférants, la hrise tiède et les âcres senteurs montant de la grève, tout cela s’engouffre par la croisée ouverte et vient remplir l'appartemant de George d’un atmosphere pur, limpide et réconfortant. Le ciel est bleu romme celui tant vanté de l'Italie, ce ciel de ‘* Corine ” ; la mer a des reflets d’acier sous les baisers d’un s0.eil attiédi. Par. tou! la paix dans la nature. On travaille aux champs, à la ferme, de toute part. C est une délicieuse aprèsmidi qui fait dire parfois aux écoliers: Oh1 c'est p4. ché d’être enfermé par une si belle journée! ‘ Qui de nous n'a pas dit ces paroles ? Oh! on ne comprend pas alors que dans le monde il faut remuer, s’agiter au soufle de mille et une nécessités qui nous em. pêchent de souvent jouir de ces heures si douces; au Coilège, aux heures de repos, on jouit, car l'ave. air ne nous occupe pas,

À cette heure de l'après midi, nous trouvons George assis sur son lit de souffrance, adossé contra une pile a'oreillers mcëleux et blancs comme de la neige, Sa lèvre est perdante : signes de douleurs non aigues mais continuelles; ga fliure pâe et soufre. teuse, les yeux larguissants, la chsvelure longue et négligéa, les mains croisées sur les genoux, on le

rendrait pour la statue de quelque martyre, un Eaint Victor. veuent d’expirer sous la Jance d’un bourreau, Non loin de lu1 Alexandrine, sa fiancée, lit un passage de Lamartine où il raconte, en termes émus, les premières impressions de sa jeunesse,

ai

En CRUE COR rem re — .

SUOMTUE da PT TRES URI EU

— Alexandrine!

— Quoi, Giorge ?

Il ne put en Gire davantage ; sa pauvre tête s’affaissa sur sa poitrine, En un instant elle est à son chevet. George lui dit-elle, George qu'as-tu ?

— Je souffre encore... oh! ie lâche...

— Paix mon George, dit Alexandrine mettant sa main sur ses lèvres; remercie le bon Dieu de l'avoir épargné, et sache bien lui pardonner ta souffraice comue je lui ai déjà pardonné, quand j'ai vu que le ciel ne t'enlevait pas de mes bras. Toi, mon George, l'enlever? On ! non; il t'a voulu conserver pour me rendre heureuse,

— lR:pose-loi, Alexaudrins; 1À, assis-toi à mon chevet et laisse-moi reposer ma tête sur ta main. Que ies yeux te vuisntet se ferment à force de te regarder. Oh! si tu savais le bonheur éprouvé en te voyant piès de moi, en sentant pour ainsi dire chaque palpitation de ce cœur que tu m'as donné, qui est a moi à celte heure et qi le sera pour tou jours avan! peu, je l'esçèra, mon ange. Quand je peuse que la tombe s’est ouverte sous mes pas el qu’elle m'aurait prive de l'immense bonheur de te Voir; quand je peuse que la mort aurait pu m'enlever, seul, loin de toi, ne pouvant te dire au moins: Alexandrine, je meurs en l'aimant: le cœur me fait mal, et ia blessure se rouvre sous l'effort d’un frisson glacial qui me court par tous les membres. J'ai été des jours saus comprendre ce qui se passait autour’de moi; mais une consolation, c'est qu’il me semblait distinguer tes traits à travers la voile que j'avais devant les yeux. Le cœur n’était pas mort, et il me présentait ta présence à mon chevet, aux heures de luttes. j’oserais dire aux heures d’agonie.

Aiusi parlait George, et de sa main défaillante i] essuyait les sueurs qui baignaient son front et son visage.

— Ne te fatigue pas, mon George, à me parler, à me prouver ton amour dout je n’ai jamais douté. Laisse-moi te dire ma douleur en te voyant aux prises avec la mortet le criaut du fond du cœur: “ Amèune-moi, ne me laisse pas seul avec mon cœur.” Toi mort, le monde n'aurait plus été qu'un vaste tombeau, car pour moi tu es tout le monde et ta perte m'aurait laissée inconsolable. A cette heure qui me voit heureuse auprès de toi, je pense à la joie éprouvée en te servant fidèlement, en me devouant pour toi que j'äime plus que moi-même. C'est si beau, s1 consolant de pouvoir se multiplier pour ceux qu’on aime; peuton jamais trop prôner notre amour, nous pauvres enfants qui nous attachonsavec la fermeté du lierre au cepquile soutient?

— Ne parle pas ainsi Alexandrine ; ta voix me pénêtre jusqu’au cœur ; sainte enfant, je sais combien tu m'aimes et je sens que tu m’es chère, Ecoute ces voix du dehors qui montent jusqu’à nous, eh1 bien, elles ne sont pas plus douces à mon oreille que ta voix, quand tu murmures tout bas: ‘ mon George, je l'aime, ”

Ainsi s'écoulaient les jcurnées quand Alexandrine, quittant sa mère, pouvait venir passer quelques heures auprès du pauvre malade revenant difficile ment à.la santé. Pourtant on s'apercevait de jour en -jour qu'il prénait plus de force ; un mieux seneible se | Laisait seulir dans on

ppareuce, dans ses faiblesses.

Se

Le jour de l'an 1817 était venu, On était encore aux jours des grandes questions politiques; nos Ca. nadiens, fils de braves, discutaient leurs droits et revendiquaient une liberté promise et non accordé; d'fluitivement, La Parlement (neuvième de ce nom) s'était ouvert le 15 janvier de cette même année (1817), et c’est là que Papineau fut élu Prés'dent, Get homme, destiné À jouer un grand rôle, ne com. prit pas toujours sa mission; mais paix à son cer. cueil ; il dort au champ non bénis, et l'oubli veille presque sur son tombeuu à Muontebello,

George suivait avec intérêt les péripéties de ce rame émouvant qui devait avoir:paur dénouement les batailles de St-Charles et de St Denis,

Le printemps revint avec son cortége- de fleurs, de gais soleils, d'oiseaux babillards et d'insectes bourdonnants, La nature se dépouille de son vête. ment usé el sa parure verte réjouit les regards long. temps attristés par les vestiges d’une n-ige *ale et pourrie. George était parfaitement rétabli. Oa no s'ovcupait pius de Méias; depuis deux ans on ne savais de qu'il était devenu, Peut-être avait-il fait comine Judas, se pendre d: désespoir, ou bien encore il avait pu périr sur la mer avec sa faible embarcation: le flauve aurait été son triste tombeau. Seule

la mère Vincent s’apercevait du vide que Mélas avait R

feit dans son cœur; Mélas le traître, Mélus Le meurtrier, c'était son file, l'enfant dela douleur,

Enfin ! l'heure est venue de partir pour la haute mer. Mais avant, il faut unir pour la vie ces enfants qui s'aiment tendrement. ‘l'out fut convenu et fait bien tranquillement, Pas d'étalage de toilette coûteuse; rien de pompeux, mais quelqu: chose de simple comme les mariages de la primitive église: du blanc partout et des couronnes de flaurs,

Toute la paroisse aima ce mariage simple mais

grand ; aussi y eut-il foule. On ainiait George, et surtout depuis que Piume-d’aigle avait mauqué la ravir à l’estime Ge tout le monde, Il y eut des larmes de joie et des sanglots de douleurs, car Alexandrine sentait un vide entre Gsorge et elle, lui qui allait partir dans quelques jours.

Huit jours s'étaient écoulés depuis leurs srments dé n'être qu’à eux pour la vie et de s'aimer charitablement. On les retrouva sur ce même banc qui les vit se jeter dans les bras l’un de l'autre, à l'heure dure tour de George après cinq années d'absence. Alexan drine est pâle et toute défaite. Des larmes abondantes parties camme de deux sources, coulent sur son vi sage attristé. Elle a mis sa robe bleu-ciel st le sa leil couchant fait reluire sa chevelure qui a des ra flits d’avier, Les perles à ses doigts ont moins de prix que celles qui tombent de ses yeux, Sa Lête sa penche et rencontre pour appui l'épaule de son mari

— Mon George, tu pars de nouveau? Oh! pour quoi ce départ’ ‘8 trouve t-il encore sans énergie sans force et sans armes ? Je suis si bien dans te bras où je suis tout à toi ! Pourquoi me repousser Pourquoi t'éioigner ? Pourquoi ne pas me garder là près de ton cœur dont la chaleur empêche le mie de mourir. Oh! ne brisons donc pas ceite chain étroité qui nous unit. Mon George, mon amou ma vie, mes larmes et mes caresses ne pourro pas te retenir dans mes bras ?.

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