‹ Captive et bourreau [microforme]Chapitre 16 sur 31 · SUR LA COTE NORD · texte numérisé non relu

SUR LA COTE NORD

PAUVRE FOLLEÏ

On se rappelle la scène navrante qui se passa lors de l'enlèvement d'Armande par la Chouette et le Crochu, les deux bras droits de Mélas. On n’a pas dû oublier qu'Alexandrine, frappée pour ainsi dire de vertige, tant la douleur avait été aigue, s'était jetée sur le berceau vide de son enfant, et qu’elle ne s’était levée de là que pour donner le triste spectacle d'une intelligence dévoyée, d'une intelligence dont le foyer s'était éteint.

Le Pasteur, après avoir fait évacuer la chambre que les gens envahissaient, s'était approché de la auvre mère inconsciente de ses actes. Mon enfant, ui dit le vénérable pasteur, soyez courageuse contre les épreuves qui vous assaillent; Dieu éprouve ceux qu'il aime,’

Dieu! Dieu !...., dit elle, comme si un éclairci s'était fait. soudain dans son esprit, il sait bien lui où est mon enfant; qu'il me Îa rende, mon Ar. mande, elle que George n'a pas connue. Mais mon cœur sé tait; il ne veut pas maudire.... Armande! Armande:... oh | reviens à moi, dans mes bras; tu étais ma vie, mon amour, pourquoi t'es tu envolée ? Ab! le traître! ne le voyez-vous pas, là, au détour du lit, avec sa face rouge de Satan sorti de l’enfer ? Il rit comme un démon et s'avance pour saisir mon enfant. Il la prend.... l’emporte.... et la mère, debout, la figure contractée, les lèvres frémissantes, les. mains en avant comme pour renousser une action borrible, offrait un spectagle désolaut et unique. A ses dernières paroles, elke tomba quasi inanimée sur le berceau de :son enfant et demeura dans uue prostration complète,

Je n'y peux rien, dit le prêtre, La douleur a été trop intense pour une consiitution aussi delicate; elle a fait une victime. Je laisse le ciel agir. Pauvre George | tu ne méritais pas un tel sort, Que tu vas souffrir, nouveau Zacharie!

Ce dévoué euré entrevoyait dans l'avenir les douleurs qui allaient briser l'âme de celui qu'il aimait depuis qu'il l'avait baptisé. Etouffant un souoir, il sortit et laissa sa place au père et à la mère d’Alexandrine à qui incombait la têche de veiller autant que possible sur la pauvre femme, leur fille, Jusqu'au retour de George, ils allaient être secondés dignement par Hermine, la file de chambre qui allait s'attacher à sa maîtresse, la suivre partout où elle irait, veiller sur elle avec une, sollicitude sans égale.

Plusieurs mois se sont écouiés depuis que le village a été mis en émoi par l’eulèvement C'Armande ét la folie de sa mère. Onétait certain que c'était un coup de lâche de la part.de Mélas ; aussi sa mère pe: put survivre à: la douleur :que lui causa ce dérnier acte infâmé de, son fils, On eut à maudire le fils et. à pleurer la mère, cette . Monique qui avait tant pleuré.et prié pour la conversion de son fils. :

I! n'y avait pas de mieux. sensible :dahh 12 sadté d'Alexandrine, Il est.vrai que ke moral. était plus salade que le physique. 18 ch gitis 85 90 9144 sbugy| LE - Hebo

qu'on pouvait espérer de suite-un” prompt rétablies sement. Peut-être que les scins empressés, un trai. tement particulier, le cale intérieur, pourraient amener uu miéux marquant et enrayer Cette intel: ligence dévoyée. Un effet contraire, un noôouventt choc à une heure de lucidité pouvait amener üne réaction et rendre à la société, à la famille, au fos yer, une âme à cetteheure sans idées déterminées, sans but, sans désirs, sans actions. On comptait sur Dieu et les circonstances pour la ramener À son.6tat normal. .

Ua jour, la pauvra mère avait voulu sortir, s'éloi, gner momentanément de la chambre aux tristes souvenirs. On était encore au mois de septembre, etil y avait des senteurs de. foin dans l'air pur, et rafrañchissant du jour. Aux chawps les travailleurs suaient à grosses gouttes, et pourtant le soleil avait

uitté le zénith depuis longtemps. La pauvre mère, Éréniée dans un ample châle noir qui fait ressortir la blancheur mate de sa figure, s'avanice à travers lé village désert, suivie de s4 compagne Hermine qui ne la laisse pas d'un pied. Ses yeux ont: dés lueurs étranges; elle marche automatiquement: et ses membres semblent lourds: Tout frappe son re: gard et paraît la jeter dans une confusion d'idées à travers lesquelles son esprit passe satis pouvoirw'ac crocher à aucune, : Pet "Ut

La cloche tintait au clocher de la chapelle, La pauvre mère entre aux Saints lieux. Sur le seuil du temple, elle s'arrête: là-bas, au ‘fond de l'église, tout près du balustre qui sépare la nef du sanctuaire, le prècre en surplis et l'étole au cou, récite tout haut des paroles liturgiques ; quélques rares spectateurs entourent une petite tombe co » verte de mousseline blanche, Encore une flsur..arrachée.au parterre de la vie pour aller orner le jardin des Cieux. ..

La pauvre folle, s'avance lentemenñtet écartant les assistants, elle jeite un regard égaré sur ce petit tombeau qu'on va bientôt porter en texre sainte. Le prêtre a reconnu Alexandrine et il!la eu le pressentiment d'une scène. En effet, comme le bedeau allait s'emparer de la tombe, un cri déchirant s'échappa de la poitrine de la folle qui se rua-sur le cercueil en criant: Laissesmoi mou enfant, laissez-moi mon enfant | et ses lèvres bleuies s’imprimaient sur la toile blanche recouvrant le petit cercueil. Ce fut ure scène indescriptible, Laissez la faire, Murmura le prêtre; elle revienira de son:errreur.

En effet, Alexandrine se levait; non ce n’est pas mon Armaude, car.mon cœur ne s'est pas réchauffé, lui qui a froid, privé de sa vie, et de son amour, mon Armande. Pourquoi mie ont-ils ‘erlevée, les sans cœur. Ne savaient-ils pas qu'un enfantest une partie de la mère, ét qu’en me ratissant mon Armande ils me laissaient sans vie, brisaient mon ‘pauvre cœur meurtri ?

Il y eut des sanglots et des larmes parmi lès quel. ques assistants. Comment voir cette pauvre mère, cette * Mater dolorosa, ” demande? à grands cris son enfant, sans se sentir ému jusqu'à l'Ane? ”

La pauvre mère s’élait tue et, à genoux, elle laissa IR procession défiler vers la porte latérale de l’église.

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:les-yeux L'tricafflictorum, et chantant ces paroles du ‘‘ Vallon,”

aux sainte LETTRE CT need la folle alla ételadre. les deux cierges allumés qui avaient été placés aux pieds et à latôtedu petit: cercueil} Arnsi va la vie, dit elle tout haut; un soufle l'éteint; puis se dirigeant. vers Yautel de Ta:Sainte Vierge, elle parut 8e recueillir. Ohdil 7 avait un travail-qui.sa faisait .dans son es.

pritmais v'était en vain qu'elle easayait à ressaisir 6 fil de see idées. et de ses souvenirs. Il y avait des

gouttes da sueurs à os tempes, et sa main droite

comprimait-son front comme si elle ent voulu en faire jaillir un éclair. qui aurait pu illuminer ce qu'elle nepouvaitdébrauiller, Tout à coup ses mains 8e joignent et s'élèvent vers la Madone, là môme où George lui avait juré fidélité; elle se prit à chanter son.éternel refrain :

Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance, N'ira pius dé ses vœux importunor le sort ;

«Prêtez moi seulement, vallon de mon enfanoe, Un asile d’un jour pour attendre la mort, D'ici je vois là vie, À travers an nuage, S'évanoutr pour moi dans l’'ombredu passé L'amour seul est resté...

Ici elle s'arrêta et se prit à réfléchir. L'amour, ditelle... et son esprit cherchait toujours. C'est en vain qu'elle travaillait

.comme une grande image Survit ‘seûle : au réveil, dans un sunge effacé,

Elle:atrait pa ajouter, la panvre mère :

Mes jours éristos et courts comme les jours d'automne Déolinent comme l'ombre au penchant des côteaux . Et seule fe desceuds lo sentier des tombeaux,

Hermine pleurait, en entendant cette voix pure et

.8imple troubler le recueillament du temple. Gette femme en longs habits de deuil, le front pâle et les

jeuos déjà caves ; cetto femme dont l'intelligence yize.et brillante s'était obscurcie d’un épais nuage,

:£'était sa maîtresse. Elle l'aimait tant! Et, à cette

heure d’épreuve, la voyant ainsi les mains jointes, evés vers Celle que l’on nomme Consolas

avec lesquelles. elle avait ji souvent endormi Ar-

mande, elle sentit son cœur,.se briser et pleura armè-

rement. Élles sortirent.euflu de l’église.

Alexandrine marchait vivèment. Dépéchons nous,

disaitelle ; Armande. est là qui m'attend ; elle pleure

eut-être. "Pourquoi l'as-tu laissée séule ? Qh 1 mon

ieu, ils peuvent la ravir...,. et la pauvre femme courait plus qu’elle‘ñe marchait vers sa demeure. Elle n'y arrivait que poûr approcher du berceau privé du petit être qui devait l’habiter, y plonger un

. régard'terne et sans expression. Et là, la nuit la sur-

prenait à bercer, en chantant les couplets et les re frains que savent nos mères quand elles nous: en-

gr dorment: !:

Ainsi: 86 passait, ên grande partie, la :vie de la

:‘pauvie folle. Parfois lle rencontrait sur sa route :u déé petits‘enfants, Eile les prenait daûs ses bras; 48-

tu vu Armande, petite? Elie était ;si belle ;' de

op grande yeux bleus ; elle ressemblait à mon George;

th mé l'as pas vue Non, répondait l'enfant. —C'est vrai; mais elle reviendra. Oh! mon pauvre cœ@ur, cqque tu vas souffrir; ils ont ravi une:partie de ton

être! Et la mè-e pleurait, en laissant aller. lapetite fille qui s’éloignait et la regardait s’avancer en di sant : ‘: Eile est folle ! pauvre mère!”

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