‹ Captive et bourreau [microforme]Chapitre 18 sur 31 · LE RETOUR AU FOYER · texte numérisé non relu

LE RETOUR AU FOYER

C’ était du mois d'octobre 1819. Le ciel av it Aée teintes grises qui diminuait la chaleur du soleil, C'8tait le soir, et le vênt de Nord Est, précurseur dè la pluie, faisait tomber les pauvres feuilles qui pendaient, jaunies, aux branches des arbres O'était l'appioc e de l’automre,

D: la dépouille de nos bois L'automne avait jonché la terre;

Sur le fleuve Saint-Laurent, plusieurs navires montent a*ec une vitesse accélérée, poussés par un fort veni le Nord Nord Est. Parmi La flotille, un brick élégant, bien voilé, à la course vive, semble se détacher des autres et serre de plus près la côte Sud vis-à-vis le village où Alsxandrine vit d’une vie pénible êt sans avenir, sans souvenir du passé ‘hors celui da son enfant volée. Le brick a des pavillons qui s'agitent «au souffle du vent, en signe de réjouissance, Une fc; détonnation retentit et un nuage de fumée enveloppe aussitôt le navire pavoisé.

Les habitants du village, aussi bien que le Notaire Boildieu, ont remarqué les allures étranges de ce ‘b4timenñt, Qui donc peut s'aventurer ainsi, près de la côte ? Il faut que ce soit un quelqu'un qui s’y con naisse; mais le mystère ne tarda pas À s'exp iquer.

Femme, dit le Notaire Boildieu, je n'ai pas de doute que ce s0 t George qui arrive. [Lui seul conuaît assez bien la côte pour agir ainsi, Pauvre enfant ! je‘le plains, Son cœur'est dans la joie, etici... .|Il ne puten dire davantage, toute parole ;s’étouffa dans un soupir, et Madame Boildieu pleure. Le Notaire ferma la croisés et regagna 80n bureau. d

C'était bien George ; il n’y avait pas à s’y tromper. [l est là, en face du village qui renferme toute sa vie, sa joie et son bonheur. Il va donc, reyoir s00 Alexandrine tant aimée. 11 la voit lui sourire à travers ses larmes de joie, se jeter dans ses bras'et l’entrainer ensuite vers un berceau où repose un enfant qui va lui sourire, entourer son cou .et le caresser. 1l voudrait débarquer à cette heure pour tomber plus vite dans les bras de ceux qu'il aime; il doit aller jusqu’à Québec où. il arrivera à cinq heures du matin. Son déjeuner pris il termina ses AAA TES, et traversant à Lévis, il prit la route du village, joyeux, l'allégresse peinte sur la figure. :

Ciny heures dé l'après-midi sont sonnëgs, ‘ét lé 80leil descend rapidement à l'horizon. Gorge rentre

s6 : FEUILLETON DE LA

aù village ét salue lôs villageots qui le regardent|fondre sur lui. Arrivée près du berceau d'osier,.Alexpasser aver compassion. andrine en ouvrit les rideaux, et montrant l'inté- Pauvre enfant | arrête, {l en est encore temps. Tu | rieur à George, elle lui dit: Chétait son nid; voyes ag donc bien hâte de pressufer ton cœur, un être! comme il était doux et soyeux. Comme elle dormait dont l'intelligence est obécurcie ne comprendra pas|bien dans ce petit lit que je lui avais préparé d'&la douleur, Tu es dont bien pressé de voir des! vanoe. On est venu, au sein des ténèbres, par ces ruines partoût, d'apprendre que cette enfant, ta chair ! portes, et elle montrait par où la Chouette était entré, et ton sang, n'est plus là du moins pour consoler | Puis la nuit est venu obscurcir mon cœur. Je nereton cœur du triste spectacle qui l'atténd, trouve plus mon enfaut. Je l'ai demandée à la Ma- Il avance, et À mesure qu'il aç proche, la joie fait| done, aux passants comme aux flots du flsuve et aux lace à un presséntiment qui met une ride à son|échos des bois. Oh! si mon George avait été ici, il ne l'aurait pas emportée, moñ Armande, Quand je vous ai vu sur le seuil de la porte, j'ai cru que vous venièz m'apporter mon enfant. Mais non; jé dois l'attendre ; elle reviendra bientôt. |

Conçoit-on la douleur de George, à la vue de ces ruines mortolles qui attristaient son cœur sensible atterraient son âme portée vers les saintes joies de la famille ? Il n'ose regarder autour de lui, sonder l'immensité de l'épreuve qui vient de fonder sur lui. Il n'a déjà que trop devant ses yeux la triste. et froide réalité qui lui donne presque le vertige et 6branln pour ainsi dire tout son être:

Pauvre Alexandrine ! dit-il, en regardant sa ferñme qui berçait un berceau vide dé son enfant, toi que j'aimais plus que ma mère, plus dE moi-même, pourquoi le eiel l’a t-il frappée ainsi? Quel choc pé nible a pu ébranler ton cerveau? Oh! je le comprends, ton cœur, brisé par la séparatioi. jni m'éloignait de toi, s'était concentré sur ce berceau qui faisait ta vie Le‘lâche ! (car je le sens là encore dans ce nouveau crime} le lâche lil a compris qne-ce serait frapper un grand cou, que de ravir notre enfant, et il à su agir. |

Voilà l'œuvre de la vengeance et de la hiine. Dieu a été trop bon pour moi, your qu'à cetté heure les angoisses que tu me causes mée’portent à te maudtre. Non, Dieu qui sait des méchunts arrêter les complots, saura faire acte de justice pour ton plus grahd bien. k

Pauvre Alexandrine! en t’enlevant notre enfant, Mélas voulait te ravir la vie; mais il n’a réussi qu'à demi. Pourquoi n'est-elle p4s morte pluiôt avec son enfant? Je les aurais pleurés en attendant l'heure où le ciel s'entrouvre au repentir, Tandis qu'à présent je souffrirai de sa souffrance, je pleurerai de ses larmes ; non pas que je redoute de souffrir, de pleurer; oh! non, la souffrance est un bien, et

ont .

Lés fenilles tombent toujours et le vent les em-

pou dans son, toürbillon jusque dans les champs

ei le chemin;.les'oifeaux ont fui les bocages dédillés, et” souls les goëlands, sur la grève,

aucent dans les airs leurs cris rauguës' ét mono.

toues, nt

Enfin, il débarque nu pied de cette demeure où vit tout ce qu'il‘adore ‘Personne ne vient au-devant de lui; la maison.a, l'air d’un tombeau, Cette arri: vée lui glace le cœùr, Alexandrine ne m'a pas vu, dit-il. Quelle joie ! comme elle va sauter de surprise et de bonheur en me voyant.

Trois coups secs et nerveux réveillent les échos de la demeure de Géorge. l'es pas lents se font en tendre à l'intérieur et une maifñ débile ouvre la porte. ai

A l'aspect dû not vél arrivant, Aléxandrine fronce les sourcils. :M'amenezous mon enfant ? Serait-ce vous: qui l'avez volée et.que ‘e remords ‘pousse à me le donner LOh:1 parlez; parlez; doùneg-le moi pour l'amour de Dieu: S1:vous saviez comme il a souffert ce cœur qui a battu pour elle; oe cœur-dont les battements lui ont lourni/le sang ét donné la vie,

A ces varoles, George pâlit affrensement, et il lui fallutiie chanbranle dé la porte pour ne pas s'affaisser.

Alexandrine, est:ce toi que je retrouve dans cet état ? Quoid tune mé reconnais pas? Qu'as tu, dismoi ? Qu'as-tu faitde notre enfant ? Mon Dieu ! mon Dieu t-éloignez de moile éalice.amer que je redoute? Quel.mystère terrible va se dévoiler ? Mon. âme s'y perd. Eh ! quoi! après tant de souffrances, de privations et de tortures morales, j'arrive au foyer que pour y trouver un «œur mort, une intelligence éteinte, une âme incapable de me comprendre, un berceau vide, Qh! Dieu! quel vent de melheur et de malédiction à soufflé sur cette maison ?

C'est bien: le "temps de dire avec le :poëte: ‘ La Toute larme, enfant, froide réalité a:frappé de mort les doux rêves qui Efface quelque chose. bergaient ma vie.” Quelle 6

rip pour moi qui m'en revénais, jo- %'Alexandrinel...."elle me regarde et ne tombe|vyeux, tomber dans les bras de mon épousé chérie, ‘pas dans mes bras. O'ciell ayez pitié de ma douleur.| Elle ne me reconnaîtra que rarement, moi, son nb beta bé qu'une lamé froide et acérée me trans-| George. #30 900 8 "perce l'âme. Jé souffre trop, j'étouffe.….……. Georgel George! dit la folle, oh ! j'ai répété bien : 77 Vous’pleurez? dit la folle, Je vois des larmes sur | souvent ce mot là à mon enfant; ma petite Armande vos joues. Oh! vous n'avez pas volé mon enfant, car |qu’il ne connaissait pas. Mais il est parti, George, les méchants ‘nè pleur” 1 pas. Venant, et prenant mon«mari. Il reviendra peut être avec Armande. Et George, que lé Chagrin accable, par la main, elle |la folle se tut pour continuer à bercer,

l'entraîne à travers là salle pour se rendre jusqu’à| ‘A ce moment Madame Boildieu entra. Gecrge se la chambre d'Atexandrihe: leva comme un homme ivre et se jeta dans les bras ‘George, fou de douleur, sans énergie, à moitié suf.|de sa belle-mère. Consolez vous, "George, ditelle, toqué, £e laisse conduire Gomme un faible enfant. [l| votre malheur est grand ; mais il:n'est pas irrépa- A.compris l'immeñsité du malheur qui venait de ,rable, ti

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— Ob! madame, j'aurais aimé mieux trouver ie un cercueil, qu'uné pauvré Ame sans vis intelloituelle, un pauvre corps sans cœur capable de comprendre.

— Ne parlez pas ainsi, George. Alexandrine a des moments de lucidité qui nous fant espérer qu'un jour elle réviendra À la vie de l'intelligence et du cœur, Elle comprendra parfois votre douleur; elle vous reconnaîtra pour son George, et ce sera un rayon de soleil sur votre âme éplorée, Le grand re. mède, c'est le temps. Voyons! George, il y a de la religion dans votre cœur; sachez prendre comme il le faut l'épreuve que le ciel vous envoie, Vous aves l'aisance désormais, eh! bien, malgré la blessure mortelle qui brise votre âme, malgré les ruines au milieu desquelles vous allez vivre, *évouez-vous joue celte Ame vôtrs qui n’a plus conscience de son

tre, ni de la vie; veillez sur elle avec sollicitude ; aimez-la. Elle est comme un enfant et ne demande qu'à parler de son Armande, quand l'heure des t6nèbres sonne pour elle. Et elle se prit alors à lui raconter tousles détails de cet épouvantable événement.

George pleurait à chaudes larmes. Le lion de la mer, si fort en face des périls de l'Océan, devenait agneau en présence de la douleur ressentie vivement, Il remercia sa belle mère, hien résolu à se dévouer pour ramener Alexandrine à la raison, Tout serait employé dans ce but. Conflant en Dieu, il allait l’entourer de soins, veiller sur elle, l'aimer davantage d’un amour dévoué, et essayer à lui faire comprendre peu à peu sa situation, Îl jouira parfois de ces heures trop courtes de lucidité ; alors il redoublera dé tendresse pour lui faire sentir ce qu'elle est et combien son état l'aflige, Il se plaira, dans son dévouement de chaque jonr, à satis. faire ses moindres désirs, trouvant une ample satisfaction dans le contentement intérieur qu’il ressentira et dans la pensée qu'il agit ‘ainsi parce qu'il aime, et que c'est un bonheur de se dévouer pour ceux que l'on aime.

Quelqu'un à dit avec raison: ‘ La paix règnera sur cette terre le jour où l’on aura compris que tra- Yailler au bonheur d’autrui c'est acquérir le nôtre.”

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