UNE HAINE DE SAUVAGE
Dieu suscitait il Bison-des-Plaines comme l'exécuteur de sa justice ici-bas? L'instrument était faible, à cette heure ; mais le temps allait venir avec l’âge! centupler les forces du jeune sauvage, et le Hibou
ouvait s'attendre à une lutte acharnée.
Bison-des-Plaines n’avait pas été sans remarquer le soin que prenait Mélas pour cacher le mystère
ni recouvrait la venue de l’enfant blanc, au sein de la tribu. À peine avait-il quitté la cabane où Mélas avait jugé de la hardiessé du jeune sauvage,
v’il alla heurter la ‘porte du wigwam où reposait la
houelte.
2 Salut à toi, frère, dit Bison-des-Plaines. Le Hiboù a ameñé au village une visage pâle qui ne sait pas encore parler, = Oui.” ;
— Où Va.til prise ?
"LA bas, de: l'autre côté de la grande rivière. kllé''est belié! comme une rose sauvage éparouie au matin d'un beau jour.
— D'est vrai; mais, fière, dans la forêt, le petit dés diséaux he quitte pas son nid, tant qu'il n’a pas essayé ses aîler. Jusque là, il reste en sa petite demeure et il craint de s'aveñturer.
— Tu parles comme un grand Sagamos.
— Ecoute encore : Une tempête seule peut briser je vid, ou déraciner même l'arbre qui abrite les amours d’un.couple, et jeter le petit oisillon sur des rives étrangères.
— C'est la vérité.
— Je comprends, la Chouette ;: ettu we me surprehdrais pas en disant que cette enfant a êL6 ravis, et qu'un malheureux l'a jetée au milieu de nous.
ai Je ne sais rien, mon frère.
— Ton silence est d'argent, la Chouette, mais ta parole serait d'or, car je vois dans tout cela une ac tion indigne d'un enfant des bois.
Je ne sais rien, répondit la Chouette qui feigrnit dormir pour ne pas’ montrer qué celte € *pèce d'interrogatoire le fatiguait affreusement,
— Oh! je Fompr nes tout, la Chouette. Le visage | pâle a attaché ta langue À toh palais, mais j'en sais
to
“es est patient. C’est dans sa nature, c'estinné chez ui.
Traversons une période de quinze années, et re trouvons nos sauvages au bord de la mer, revenus d'une chasse qui avait été longue et abondante. Tous sont contents et se ‘réjouissent de leur succès, Plusieurs se proméitent de: faire bombance.
Le soleil s'est levé radieux ce matin du 24 juillet 1833. Une légère brise souflle du large; le ciel est
-|clair.-semé de nuages qui voilent parfois les ardeurs
du soleil. La mer a toujours sa grande voix, La mer se sg toujours, et les bois ont des échos sonores,
sur.les hauteurs, à quelques perches du village, deux potc®"’x, à distance de deux ou trois arpents, sont fixés en terre vis-à-vis deux autres également ns laissant entre eux un espace de quelques pieds.
C'est jour de ré)aissance publique chez nos sau. vages et les plus forts pers oubliant leurs fa: tigues, à peine reposés de leurchasse, vont s’en donner à cœur-joie. Il s'agit de jouer à la crosse, ce jeu tant aimé des sauvages et qui leur est propre,
De bonne heure, on voit les jeunes gens, moitié vêtus, les bras et les ambes huilés, s’avancer vers le lieu où doit se faire la lutte. Il y a des hommes dans l’âge mûr, aux cheveux grisonnants mêmes, quiné craignent pas les ardeurs dé la lutte et les ravons du soleil de plomb qui s’avance lentement dans le ciel LE - l'horizon, ;
élas est de la partie. Il n’est pas bon coureur mais sa réputation est faite quant à l'habileté avec laquelle il défend l’espate resserré entre les deu poteaux. C’est un poste d'honneur qu’on peut que ler parfois pour renvoyer la balle avec acresse,
Bison des-Plaines est maintenant un jeune homma de vingt cinq ans, aux membres d'Hercule, aux jar. rels flexibles mais durs comme de l'acier, à la prise solide. Ii a la légèreté de la gazelle et l'adreese du léopard.
… Bisou-.des Plaines, en se rendant au lieu de la joute, trouva moyen de s'approcher de Mélas.
— Fleur-du mystère sera caplive aujourd’hui, ditiFà Mélas; pourtant les furs ont besoin de soleil ; elles meurent sans lumière. Elle ne viendra pas juger de la vaillance et de l’habileté de ceux avec qui elle est appelée à vivre? Crainstu qu’elle ne t'échappe ? La linotte ravië rt élevée dans une farriile étrangère, ne reconnaît par le chemin qui mène aux lieux où elle vit le jour. HA
— Que parlestu de ravissements? (La Chouette aurait:l parlé ? se dit il tout bas.) L'enfant n'a pas voulu. venir,
Oh! oh ! dit Bison-des-Plaines, je sais mieux qué ça. La Chouette a pris de l’eau-de feu, et son langage a été d'or puur moi. if i
Ta es un imposteur, et craignez tous deux le poids
assez pour croire que.... [l n'en dit pas plus long | de mon poing ; et Mélas lança au jeune homme un ‘et sortit en disant le bonsoir à son compagnon, puis | regard foudroyaut. Va, tu: n'es qu'une vipère dont
il alla se jetér sur so lit de sapin,
on peut écraser la tête, La Ghouette n’a pu parler.
Le plan de Bisôttés-Plaines était tout fait. Qui!Crains ma colère, audacieux qui me brave,
donc le portait à s'intéresser à cette enfant des Vi-
—— Le jeune chêne plie et ne casse pas, mais le
sages-pâles. Il ne le savait pas lui-même, tout comme vieux casse et ne plie pas. !
Attila ignorait le brés'qui 18/poussair. ‘ J'aurai la
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Vengeance! malédiction ! se dit en lui-même M
patience d'auendre, "dit-il: Ét l'on saitsi un sau-|las tout bouleversé. O'est en vain que j'aurais voul
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faire croire à Fleur-du-mystère que je suis son père, | bou, colère qui le porterait À se venger sur le champ. Où donc est ma vengeance d'autrefois ? Moi qui me | Ce qu’il avait pensé étaitarrivé. Ii était auprès du lit promettais de la faire souffrir? Je me suis trouvé |de la victime de la vengeance de Mélas,
sans forces devant la. faiblesse. Mon cœur mandit| La Chouette fut assez longtemps entre la vie et la s’est ému au souvenir du passé, et je ressentis une | mort, La nature robuste l’emporta et on le ‘vit revejoie secrète envahir mon âme à la pensée que cette |nir graduellement à la santé. Ce n’était plus le même enfant pouvait venir à m’aimer comme son père.|homme. Une lueur étrange s’a‘lumait parfois dans J'ai réussi jusqu’à ce jour, et le remords n'a pas été |son grand œil noir. L’enfañt des bois méditait. Au tellement actif chez moi, que la joie de me voir ai-|coup de crosse datait une haine mortelle, une haine méetappelé son père, n'ait pas rempli mon âme de sauvage, implacable et sans trève ni merci. d’une douce ivresse qui durait un instant. Mais tout| Mélas l'avait compris, et l’orgueil le poussa à lut. m'échappe. Je le sens. La Chouette a parlé... Bi-|ter ; il avait.pour lui l’appui du Chef; il croyait que son-des-Plaines sait tont..., Que puis je faire pour |ceite protection le rendrait invulnérable. Et puis il retenir leur langue, Ils ne m’aiment pss, je le sais, | n’était pas sans adresse, le Hibou; il se croyait de Bison-des Plaines saura tout dire à Fieur du-mys-|taille à entreprendre le combat contre la. Chouette tère, et je me verrai de nouveau aux prises avec un |et Bison.des Plaines, amour sans espoir, un amour entretenu pendant]. Ces deux derniers, dans une entrevue secrète, se quelque temps el qui me fera d'autant plus souffrir | jurèrent fidélité et l'un épousa les idées de l'autre.
que ses racines ont poussé dans mon cœur, sous les premières caresses de oette enfant que j'aime par: fois quand le passé n'est pas vivace. Îrais je com-
Ecoute, frère, avait dit Bison-des Plaines, tu te fais vieux ; ce coup L'a abattu ;. tes forces ent diminué; eh! bien: moi qui suis robuste comme le
mettre de nouveaux crimes ? Le sort en est jeté, Je |chène de nos bois, laisse-moi la tâche de te. venger
ne reculerai devant rien. Que tout s'applanisse devant cette soif de me sentir aimé un peu dans cette vie maudite où je marche commeun pauvre paria, sans lendemain et sans but.
et de punir ce maudit Visage-Päle. IL saura expier
par la main du Bison-des-Plaines, Ce qu'il a fait sout. frir, SR AUS Mélas attendait l'orage de pied ferme. Qu'importe
Le moment de la partie 6tait déjà engagé. Mélas | deux hommes de la tribu tournés contre moi? Ré. fut tiré de sa rêverie par Ja balle qui lui vient frap-|ussirontils à enlever la conflance que le* Chef a en erla jambe. Il étouffa un cri de douleur. C'était|moi? ‘ Jamais. Enlèveront:ils la: Fieur du-mysison-des Plaines qui lui avait donn6 cette direction | tère ? Je suis là qui veille, et sle l'enlevaient de avec une force prodigieuse. Mélas, tout en relançant | force, à mon ordre trente guerriers la poursui. Ja balle, eut le temps de voir la Chouette sourire | vront. d’une manière moqueuse à Bison des Plaines, Un| On aurait dit que Bison-des Plaines comprenait voile lui passa devant lys yeux, le sang aflua chaud |la position de Mélas; il le savait en grande faveur et bouillant au cœur, et Mélas se señtit emporté par | auprès du Chef. Il ne travaillerait donc pas de ce uné furenr aveugle, au sein de la lutte acharnée, [1 y | côté là. C'est vers Fleur-du mystère qu'il allait touréut des bras contusionnés et des jambes bleuies, les | ner tous ses regards, et c'est vers Fleur-du-mystère sueurs ruisseiaieat sur les corps mi-nus des combat-| qu'il essaierait de le faire souffrir.’ I] n'avait pas été tants; aussi les spectateurs ne ménageaient pas l8ürs sans s’apercevoir qu'il aimait l’énfant des blancs,
applaudissements.
Depuis assez longtemps Mélas suivait la Chouette des yeux contre qui toutes ses idées de vengeance étaient tournées. À un moment donné, à l'heure où l'excitation était à son comble, une crosse fand l'air et se rabat avec violence. Le manche ramené forte
ment en arrière a frappé la Chouette en pleine poi:
|ce serait le point de mife de ses opérations.
La Chouette retenu jusqu'alors, prit Bison des- Plaines en concisiabule et lui avoua toute la vérité : L'enlèvement de Fleur. du-mystère dans un viHage des blancs, sa venue secrète et cachée, les souffrances et l’amour de Mélas à cette heure'poûr cette enfant qu'il avait amenée ici dans le dessein de, la faire
trine, qui roule sur le sol. Ce fut un. cri général, et souffrir. J'ai tait fâcher. un jour la vieille sauvala balle élevée dans les airs, retomba sans qu’au.|gesse qui garde l'enfant, dit la Chouektg. oi ele m'a
cune. crosse ne vint en disputer la possession.
Déjà on s’ernpresse auprès de la Chouette, pour le porter au village, Il est inanimé, les yeux à moi.
u6 fermés; une.écume rougeâtre ensanglante le bord | Cr
de ses lèvres. Auraitil quelque vaisseau rompu dans l'estomac ? Le coup ayait dû être porté dans ce dessein,
Bison-des-Plaines fut un des premiers rendu auprès du blessé. Le Crochu, simple spectateur, avait vu le manège du Hibou, aussi avait-il tout conté à Bison-des-Plaines qui savait à quoi s’en tenir, car il
nnaissait dans “ette lâche action la main du Vi à epâle; et-lors mème que le Crochu n'aurait pas parlé s'en aérait douté. |
Bisou des-Plaines avait dit: La Chouette a parlé ; ” c'était assez pour exéiler la eolère prompte du Hi-