JT UN JOUR QUI COMPTE
Savez-vous ce que c'était qu’une sortié du Sémi- - maire ? Ce devait être au temps passé comme de nos jours; un brouhaha indescripüble; un va et vient d'enfer: cris, pleurs, sauts de joie, trépignements, baisers sonores des parents venus pour chercher leurs énfants, serrement de mains entre des amis qui ne se reverrant peut être jamais: ils se con yient aux grandes assises du Jugement dernier.
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de son cou. La mort ne s'était pas fait attendre ; son| C'était à la fin de juin 1810. Les élèves s'étaient
levés avec une pluie fine, Mais un clairon doré dans le Nord avait mis sur leur front ue rayon d'espoir; le temps tournéerait au beau sur la fu ou vers le milieu même du jour. C'était ce que les élèves désiraient, En effet, qu'il pleuve à verse pendant la distribution des prix, qu'importe, pourvu qu'on puisse allumer la pipe par un beau soleil'et arriver gaillardement au village natal. Ù Done ce matin Au dernier de juin 1810, il pleuvait, mais la pluie allait diminuant, L'reure solennelle est arrivée. Sur le théâtre improvisé, ‘un large tapis étale ses roses blanches et rouges entielacées dé mille autres flsurs artificielles, Au ‘bas, une large table supporte un amas de prix de‘toutes couleurs. Pendant que les élèves, à tour desrôle, vont chercher leurs prix; écoutons deux élèves qui, dans un coin de la salle du Séminaire dé Québec, parlent ensemble, Ge sont les flls respectifs de Mmes Vincent et Dubois : Mélas et Georges. : 4 :!11
George est un grand blond à l'œil’ vif et sénvent *Ablancolique, son front est large. Deux bossesisaillantes attestent qu'il y a de l'intelligence et du ta. ként dans cette petite tête ronde. Sa figure est maladive, un cercle de bistre entoure ses yeux quiont parfois une fixité étrange. Ajoutes à cela unérvérwo facile, de la chaleur dans la discussion, un geste à la Mirabeau, une pause qu’il sait adopter aux circonstances, et vous aurez le portrait de George Du bois à l’âge de 21 ans.
Son confrère et son ami, Mélas Vincent, n’a rien de bien distingué, si ce n’est uné main poteléa et et bien faite. Il est trapu, court, bien’pris pour être un squatteur où un coureur des bois. S>s rouyoils noirs se joignent à la racine du nez qui est large'et ép4 6, signe d’une naiure sauvage dans ses émporternents, passionné dans ses entreprises, Il-ést intelligent: trop peut être, Son esprit avait une finesse sarcastique qui laissait à désirer un pou plus dé charité chrétienne. Il était le cauchemar de bien des élèves, de ces prudes qui rougissent d'un rien, tant le scrupule leur a teurné la tête. Voilà en quelques mots, le portrait de noire ami Mélas Vincent, :à 18 ans, :
Tels étaient les portraits des deux jaunes gehs parlant am,calement pendaut la distribution des prix, au Séminaire de Québec.
A cette heure, les philosophessenior-les fénis. sants—sont à faire, en termes émus, par la voix d'un de leur confrère, leurs dermers adieux à leurs vieux professeurs, à tous leurs amis, à l'Alna Mater qui abrita leur jeunesse, qui les vis grandir dans le droit sentier, et pour la prospérité de la. quelle ils forment des vœux de fils. :
— Nous ne faisons pas d'adiéux £olennels, nous, George ; et pourtant c'est notré dernière heure à passer sous ce toit ?
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— On dirait que c'est un rève, Mélus | Et pourtant, mon Dieu, c’est la réalité, c'est certitude, car maman me l'a écrit, Ï Re
— Et à moi aussi, George. Oh! on a beau rire, sauter et vouloir faire le yuüyeux;-le cœur comprend serre et tremble, i
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— Laisse donc. Mélas! Bah! l'homme n'est il pas voyageur ? N'eet.il pas un nomade dont le pèlerinage ne finit qu'au tombeau ?
— C'est vrai, George; mais entre le berceau et la tombe il y a plus qu'un pèlerinage muet, Il y a les parents, les frères, les amis.
— Tout le monde est frère, Mélas. Si l'on en laisse ici, c'est pour en trouver d’autres qui nous tendront la main au village, Ainsi, n’attristons pas ce jour, où tout est rose et velouté. Vois ce ciel qui resplendit d'un éclat inaccoutumé, écoute ces murmures de joie s'élevant de partout, ouïe ces concerts du dehors où les épais nuages ont fait place à un azur resplendissant : tout. cela se mêle aux ac cords de joie et d’allégresse qui vibrent à l’unisson dans mon âme, et montent comme l'encens au sanctuaire, vers le trône de Dieu,
— Tape là, George. Ta bouche est d'or. Soyons des amis sincères pour la vie, Nous sommes nés sous le même ciel, George, j'allais dire sous le même toit, car nous sommes voisins au village. On dirait que la nature nous a unis au portique de la vie, pour que nous le soyions à la fin de nos jours, au revers de la tombe,
Et les deux amis se tendirent la main; l’union était scellée en un jour qui comptait dans leur vie, le jour où ils devaient franchir le seuil de cette mai son sacrée pour ne plus le repasser. Les élans de leurs cœurs, non éprouvés au contact du monda, étaient sincères, car ila ne prévoyaient pas l'avenir. Ils ne savaient pas que l’homme, quoique poussé par la nature à rechercher des mains amies, À vivre en société, pris d'un vertige soudain, fuyait le monde, et n'écoutant que la rage du cœur qui ne peut alors dominer la raison, il s'abaisse parfois jus-
| qu'à faire couler le sang de son semblable, et cela pour un intérêt mesquin, un vil point d'honneur, une bagatelle, un rien, Oh ! l'homme.
“ Ce Dieu tombé gui se souvient des cieux, ” a dit Lamartine, est un êv:e incomprebensible. Voyez ces deux enfants qui grandissent l’un à côté de l'autre, deux plantes jumelles dans la forêt. Ce sont deux amis inséparables. Plus tard les exigences de la vie, on le caprice du hazard, les jette dans des voies différentes. Un rien, un souffle glacé passe, Les voilà brouillés. D’amis qu'ils étaient hier, les voilà ennemis jurés, bien heureux encore si les yeux ne sont pas témoins de ces scèues navrantes de deux hommes s'entredéchirant à belles dents comme des loups affamés.
Mais 105 deux amis étaient sincères, eux, [ls croyaient à l'immortalité de lear emitié. Ils s’aideraient l'un l’autre, s'encourageraient, se fortifieraient dans leurs épreuves, se joindraient ensemble pour applanir les aspérit:s de ce chemin douloureux—ceite voie de Golgotha—qu'on nomme la vie.
. Tout est terminé, le soleil a du haut, et les lèvres de l'horizon ne se fermeront pas sur {ui avant plusieurs heures. Nos deux amis, le cœur en joie, filent k déjà sur. la route de Lévis vers leur village. Quard donc apparaitra-t il à l'horizon bleu, ce clocher qui
Bmalgré que les rossignols chantent dans les buissons, gue les oiseaux des mers jettent à la brise leurs bris joyeux : À
dit tant aux hommes? Comme le chemin est long, |
ton père et moi....